blé et bientôt anéanti; car l'homme, instruit de ce qui l'attend, n'aurait plus le désir ni la force d'agir. Songez seulement à la brièveté de notre vie. Moins de trente ans nous sont accordés en commun: qui peut croire qu'un tel être soit destiné pour converser avec les anges? Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations, les manifestations, etc., l'extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d'en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse, et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges? La simplicité de l'Evangile en cache souvent la profondeur: on y ht: S'ils voyaient des niiracles, ils ne croiraient pas; rien n'est plus profondément vrai. Les clartés de l'intelligence n'ont rien de commun avec la rectitude de la volonté. Vous savez bien, mon vieil ami, que certains hommes, s'ils venaient à trouver ce qu'ils cherchent, pourraient fort bien devenir coupables au lieu de se perfectionner. Que nous manque-t-il donc aujourd'hui, puisque nous sommes les maîtres de bien faire? et que manque-t-il aux prêtres, puisqu'ils ont reçu la puissance d'intimer la loi et de pardonner les transgressions?
Qu'il y ait des mystères dans la Bible, c'est ce qui n'est pas douteux; mais à vous dire la vérité, peu m'importe. Je me soucie fort peu de savoir ce que c'est qu'un habit de peau. Le s avez- vous mieux que moi, vous, qui travaillez à le savoir? et serions-nous meilleurs si nous le savions? Encore une fois, cherchez tant qu'il vous plaira: prenez garde cependant de ne pas aller trop loin, et de ne pas vous tromper en vous livrant à votre imagination. Il a bien été dit, comme vous le rappelez: Scrutez les Ecritures; mais comment et pourquoi? Lisez le texte: Scrutez les Ecritures, et vous y verrez quelles rendent témoignage de moi. ( Jean.V, 39.) Il ne s'agit donc que de ce fait déjà certain, et non de recherches interminables pour l'avenir qui ne nous appartient pas. Et quant à cet autre texte, les étoiles tomberont, ou pour mieux dire, seront tombantes ou défaillantes^ l'évangéliste ajoute immédiatement, que les vertus du ciel sont ébranlées, expressions qui ne sont que la traduction rigoureuse des précédentes. Les étoiles tombantes que vous voyez dans les belles nuits d'été n'embarassent, je vous l'avoue, guère plus mon intelligence. Revenons maintenant...
Non pas, s'il vous plait, avant que j'aie fait une petite querelle à notre bon ami sur une proposition qui lui est échappée. Il nous a dit en propres termes: Vous navez plus de héros; c'est ce que je ne puis passer. Que les autres nations se défendent comme elles l'entendront; moi je ne cède point sur l'honneur de la mienne. Le prêtre et le chevalier français sont parents, et l'un est comme l'autre sans peur et sans reproche. Il faut être juste, messieurs: je crois que, pour la gloire de l'intrépidité sacerdotale, la révolution a présenté des scènes qui ne le cèdent en rien à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus brillant dans ce genre. Le massacre des Carmes, celui de Quiberon, cent autres faits particuliers retentiront à jamais dans l'univers Ne me grondez pas, mon cher chevalier; vous savez, et votre ami le sait aussi, que je suis à genoux devant les glorieuses actions qui ont illustré le clergé français pendant l'épouvantable période qui vient de s'écouler. Lorsque j'ai dit: Vous ri avez plus de héros, j'ai parlé en général et sans exclure aucune noble exception: j'entendais seulement indiquer un certain affaiblissement universel que vous sentez tout aussi bien que moi; mais je ne veux point insister, et je vous rends la parole, M. le comte, Je réponds donc, puisque vous le voulez Tun et l'autre. Vous attendez un grand événement: vous savez que, sur ce point, je suis totalement de votre avis, et je m'en suis expliqué assez clairement dans l'un de nos premiers entretiens. Je vous remercie de vos réflexions sur ce grand sujet, et je vous remercie en particulier de l'explication si simple, si naturelle, si ingénieuse du Pollion de Virgile, qui me semble tout à fait acceptable au tribunal du sens commun.
Je ne vous remercie pas moins de ce que vous me dites sur la société biblique. Vous êtes le premier penseur qui m'ayez un peu réconcilié avec une institution qui repose tout entière sur une erreur capitale; car ce n'est point la lecture, c'est l'enseignement de l'Ecriture sainte qui est utile: la douce colombe, avalant d'abord et triturant à demi le grain qu'elle distribue ensuite à sa couvée, est l'image naturelle de l'Eglise expliquant aux fidèles cette parole écrite, qu'elle a mise à leur portée. Lue sans notes et sans explication, l'Ecriture sainte est un poison. La société biblique est une œuvre protestante, et, comme telle, vous devriez la condamner ainsi que moi; d'ailleurs, mon cher ami, pouvez-vous nier qu'elle ne renferme, je ne dis pas seulement une foule d'indifférents, mais de sociniens même, de déistes achevés, je dis plus encore, d'ennemis mortels du Christianisme?.. Vous ne répondez pas...on ne saurait mieux répondre...Voilà cependant, il faut l'avouer, de singuliers propagateurs de la foi! Pouvezvous nier de plus les alarmes de l'église anglicane, quoiqu'elle ne les ail point encore exprimées formellement? Pouvez-vous ignorer que les vues secrètes de celte société onl été discutées avec effroi dans une foule d'ouvrages composés par des docteurs anglais? Si l'église anglicane, qui renferme de si grandes lumières, a gardé le silence jusqu'à présent, c'est qu'elle se trouve placée dans la pénible alternative, ou d'approuver une société qui l'attaque dans ses fondements, ou d'abjurer le dogme insensé et cependant fondamental du Protestantisme, le jugement particulier. Il y aurait bien d'autres objections à faire contre la société biblique, et la meilleure c'est vous qui l'avez faite, M. le sénateur; en fait de prosélytisme, ce qui déplaît à Piome ne vaut rien. Attendons l'effet qui décidera la question. On ne cesse de nous parler du nombre des éditions; qu'on nous parle un peu de celui des conversions. Vous savez, au reste, si je rends justice à la bonne foi qui se trouve disséminée dans la société, et si je vénère surtout les grands noms de quelques protecteurs! Ce respect est tel, que souvent je me suis surpris argumentant contre moimême sur le sujet qui nous occupe dans ce moment, pour voir s'il y aurait moyen de transiger avec l'intraitable logique. Jugez donc si j'embrasse avec transport le point de vue ravissant et tout nouveau sous lequel vous me B04 LES SOIRÉES faites apercevoir dans un prophétique lointain l'effet d'une entreprise qui, séparée de cet espoir consolateur, épouvante la religion au lieu de la réjouir Cœtera desiderantur.
FIIÏ LU ONZIEME ET DEtWIËB KNÏflETJEW.
NOTES DU ONZIÈME ENTRETIEN, (Page 270...La nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions.)
On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand intitulé: Die Siegesgeschickte der christlichen Religion in einer gemeinntttzigenErklarung der Offenbarung Johannis. Nuremberg, 1799, in-8°. L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne, mais nullement en France, que je sache du moins. Son ouvrage mérite d'être lu par tous ceux qui en auront la patience. A travers les flots d'un fanatisme qui fait peur, erat quod tollere velles. Voici donc le passage, qui est très analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur.
«Le second ange qui crie: Babylone «st tombée, est Jacob Bohme. « Personne n'a prophétisé plus clairement que lui sur ce qu'il appelle « l'ère des lis (L1LIENZEIT). » Tous les chapitres de son livre crient: « Babylone est tombée! sa prostitution est tombée; le temps des lis « estarrivé. » (Jbid.y ch. XIV, v, vni, pag. 421.)
« Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue captivité, et il était « devenu une gerbe parfaite. Lorsqu'il fut monté sur l'échafaud, il leva « lesyeux au ciel et dit comme son rédempteur: Seigneur, pardonnez rt « mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme peut parler ainsi « sans être pénétré {durchgedrungen) de l'esprit de Jésus-Christ! Après « lui des millions d'innocents ont été moissonnés et rassemblés dans la « grange par'1'épouvantable révolution. La moisson a commencé par le « champ français, et de là elle s'étendra sur tout le champ du Seigneur « dans la chrétienté. Tenez-vous donc près, priez et veillez. (Page 429.
« Cet le nation ( la française ) était eu Europe la première en tout: \\ « n'est pas étonnant que la première aussi elle ait été mûre dans Iouj « les sens. Les deux anges moissonneurs commencent par elle, et lors-« que la moisson sera prét&tdans toute la chrétienté, alors le Seigneur « paraîtra et mettra fin à toute moisson et à tout pressurage sur la terre.»
Je ne saurais dire pourquoi les docteurs protestants ont en général un grand goût pour la fin du monde. Bengel, qui écrivait ily a soixante ans à peu près, en comptant, par les plus doctes calculs, les années de h bête depuis L'an 1150, trouvait qu'elle devait être anéantie précisément en l'année 1796. (Ibid., pag. 455.)
L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement péremptoire: « Il ne s'agit plus de bâtir des palais et d'acheter des terres « pour sa postérité; il ne nous reste plus de temps pour cela. » ( Ibid., Toutes les (ois qu'on a fait, depuis la naissance de leur secte, un peu trop de bruit dans le monde, ils ont toujours cru qu'il allait finir. Déjà, dans le XVIe siècle, un jurisconsulte allemand réformé, dédiant un livre de jurisprudence à l'électeur de Bavière, s'excusait sérieusement dans la préface, d'avoir entrepris un ouvrage profane dans un temps où Tontouchaitvisiblementà la fin du monde. Ce morceau mérite d'être cité dans la langue originale; une traduction n'aurait point de grâce.
In hocimminente rerumkumanarum occasu,circumacUîquejam ferme prœcipitantisœvipcriodo, frustra tantum laborisimpendiiitr in his politicis sludiis paulo post desituris...Quum tel universa mundi machina suis jam fessa fractaque laboribus, et effecla senio, achominum ftagitiis relut morbis confecta lethalibus ad eamdem xrfoXvrpceotY, si unquum aliàs, certe nunc imprimis quadam <&<!tov.opxàovt.lxferatur et anhelct. Accedit miserrima, quee prœ oculis est lîeip. fortuna, et inenarrabiles èooïvev Ecclesiœ hoc in extremo scculorum agone durissimil angoribus et sœvissimis doloribus laceratœ.
( Mauh. Wesembecii pr œf. in Paratitlas.)
II.
(Page 271...Son Pollion, qui fut depuis traduit on assez beaux \crs grecs, et lu dans culte langue au concile de iNicée. ) DU ONZIÈME ENTRETIEN. 307 Il n'y 9 tien de plus curieux que ce que le célèbre Heyne a écrit sur le Pollion. Il cite de bonne foi une foule d'auteurs anciens et nouveaux qui ont vu quelque chose d'extraordinaire dans celte pièce, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de dire: Je ne vois rien de plus vain et de plus nul que cette opinion (1). Mais quelle opinion? Il s'agît d'un fait. Si quelqu'un a cru que Virgile était immédiatement inspiré, voilà ce qu'on nomme une opinion dont on peut se moquer si l'on veut; mais ce n'est pas de quoi il s'agit: veut-on nier qu'à la naissance du Sauveur l'univers ne fût dans l'attente de quelque grand événement'.
Non, sans doute, la chose n'est pas possible, et le docte commentateur convient lui-même que jamais la fureur des prophéties ne fut plus forte qu'à cette Cpoque (2), et que, parmi ces prophéties, il en était une qui promettait une immense félicité; il ajoute que Virgile tira bon parti décès oracles (5). C'est en vain que Heyne, pour changer l'état de!a question, nous répèle les réflexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques (4); car, sans lui demander ce qu'il entend par les superstitions judaïques, ceux qui auront lu attentivement ces entretiens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs ne manquait à Rome ni de connaisseurs, ni d'approbateurs, ni de partisans déclarés, même dans les plus hautes classes. Nous tenons encore de Heyne qu'IIérode était l'ami particulier et l'hôte de Pollion; et que Nicolas de Damas, très habile homme, qui avait fait les affaires de.
ce même Hérode et qui était un favori d'Auguste, avait bien pu instruire ce prince des opinions judaïques. Il ne faut donc pas croire les Romains si étrangers à l'histoire et à la croyance des Hébreux; mais encore un m fois ce n'est pas de quoi il s'agit. Croyait-on à l'époque marquée qu'un grand événement allait éclore? Que l'Orient l'emporterait? Que des hommes partis de la Judée assujettiraient le rt>onde? Parlait-on de tous côtés d'une jemme auguste, d'un enfant miraculeux prêt ù descendre du ciel, (1) Kihil tamen istâ opinion: esse polcêl levlus, e' certis rtrmn arguments 111(171'» ifrshlulum. (Heyne, sur la IV* églognc, dans son édition de Virgile. Londres, (2) Nullo fain'ii lempore vuliciniomm insaniut fuit sludium. (Ibid., nog. 73.)
(3) Vnnm fuit aliquod (Sibyllimim owculiim) quod magna* aliqtwm fuluram felicilaUin yromittitrt. (Ibid., png. 74.) Hoc itaque oraculo ot valicinio scu corn. tniMilo ingenioso commode kshs cil Yirgiiius. (Ibid., pag. 74.)
308.NOTES pour ramener l'âge d'or iur la terre, etc.? Oui, il n'y a pas moyen de contester ces faits: Tacite, Suétone, leur rendent témoignage. Toute la terre croyait toucher au moment a" une révolution heureuse; la prédiction d'un conquérant qui devait asservir l'univers à sa puissance, embellie par l'imagination des poètes, échauffait les esprits jusqu'à Fenthousiasme; avertis par les oracles du paganisme, tous les yeux étaient tournés vers t Orient d'où l'on attendait ce libérateur. Jérusalem s1 éveillait à des bruits si flatteurs, etc. (1).
C'est en vain que l'irréligion obstinée interroge toutes les généalogies romaines pour leur demander en grâce de vouloir bien nommer l'enfant célébré dans le Pollion. Quand cet enfant se trouverait, il eu résulterait seulement que Virgile, pour faire sa cour à quelque grand personnage de son temps, appliquait à un nouveau-né les prophéties de l'Orient; mais cet enfant n'existe pas, et quelques efforts qu'aient faits les commentateurs, jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les vers de Virgile s'adaptent sans violence. Le docteur Lowth surtout (De sacra poesi Hebrœorum) ne laisse rien à désirer sur ce point intéressant.
De quoi s'agit-il donc, et sur quoi dL-pute-t-on? Dfeyne a eu des successeurs qui ont beaucoup renchéri sur lui. Plaignons des hommes (je n'en nomme aucun) furieux contre la vérité, qui, sans foi et sans con„ science, changent l'état d'une question toute claire pour chercher des difficultés où il n'y en a point, et s'amusent à réfuter doctement ce que nous ne disons pas, pour se consoler de ne pouvoir réfuter ce que nous disons.
m.
(Page 275. Jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles, jamais il n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitive, etc. ) Il n'y a rien de si connu que le traité de Plutarque De la cessation des oracles. Il y a des vers de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus, et qui méritent cependant de l'être. Ce sont de ces choses, qu'il faut abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ de» vérités.
DU ONZIÈME ENTRETIEN. 309 • Non ullo saecula dono Kostra carent majore Dcùm, nuam Delphica sedej Quod siluit, postquàm rcgcs timuèrc futura Et Supcros vetuêrc loqui Tandem conterrita virgo Confugit ad tripodas Expulit, atque hominem loto sibi cedere jussit Puis il ajoute sur l'esprit prophétique en général j • • Ncc tantùm prodere vati Quantum scire licet: venit eetas omnis in unam Congeriem, miscrumqrce prcmunt tôt sœcula pectos, Tanta patet rerum séries, atque omne futurum Nititur in lucem IV.
(Page 277. Macbîavel est le premier homme de ma connaissance qui. ait avancé cette proposition.)
Le morceau de Machiavel sur les prophéties mérite en effet grande sttention: « D'onde ci si nasca io nonsô, etc., c'est-à-dire: « Je ne saurais en donner la raison; mais c'est un fait attesté par « toute l'histoire ancienne et moderne, que jamais il n'est arrivé de « grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait clé « prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des pro-« diges ou autres signes célestes. Il serait fort à désirer que la cause « en fut discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et « surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que notre at« « mosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes (1), habitée par « une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes «de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, lesavertis- (1) C'était on dogme pythagoricien, zTvxt Trivra rov xlpx <pûyuv Ê^Tr/ewi» (Lacrt. in Pjih.) // y a en Pair, dit Plutarque, des natures grandes et puissantes, ou demeurant malignes et mal accointables. (Plut, de Iskle et Osirido, cap. X\IV, trad. d'Amyot.) Saint l'wd, «vant Plularquc, avait consacré celte antique croyance.
(EPhcs. n,2.)
(EPhcs. n,2.)
« sent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs « gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces « annonces, on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires. >» ( Mach. Disc, sur Tite-Live, 1, 56. ) Entre mille preuves de cette vérité, l'histoire d'Amérique en présente une remarquable: « Si l'on en croit les premiers historiens es-« paguols et les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opi-« nion presque universelle que quelque grande calamité les mena-« çait et leur serait apportée par une race de conquérants redouta-« blés, venant des régions de l'Est pour dévaster leur contrée, etc. » (Robertson, Hist. de l'Amérique, tom. III, in- 12; liv. V, pag. 59.)
Ailleurs, le même historien rapporte le discours deMontézumaaux grands de son empire: « Il leur rappelle les traditions et les prophé-« lies qui annonçaient depuis longtemps l'arrivée d'un peuple de la « même race qu'eux, et qui devait prendre possession du pouvoir suit préme. » (Ibid. p. 123, sur l'année 1520.)
On peut voir à la page 103, A. 1519, l'opinion de Montézuma sur les Espagnols. La lecture du célèbre Solis ne laisse aucun doute sur ce fait.
Les traditions chinoises tiennent absolument le même langage. On lit dans le Chouking ces paroles remarquables: Quand une famille, s'approche du trône par ses vertus, et qu'une autre est prête à en descendre en punition de ses crimes, l'homme parfait en est instruit par des signes avant-coureurs. (Mémoires sur les Chinois, in-4°, tom. I, p. 482.)
Les niissio nnaires ont placé sous ce texte la note suivante.
« L'opinion que les prodiges et les phénomènes annoncent les gran-« des catastrophes, le changement des dynasties, les révolutions dans « le gouvernement, est générale parmi nos lettrés. Le Tien, disent-ils, « d'après le Chouking et autres anciens livres, ne frappe jamais de « grands coups sur une nation entière sans l'inviter à la pénitence par « des signes sensibles de sa colère. » Ibid.
Nous avons vu que le plus grand événement du monde était universellement attendu. De nos jours, la révolution française a fourni un exemple des plus frappants de cet esprit prophétique qui annonce constamment les grandes catastrophes. Depuis l'épîtrc dédicaluire de Nostradamus au roi de France (qui appartient au XVI* siècle), jusqu'au fameux sermon du père Beaurcgard; depuis les vers d'un anonyme, destinés au fronton de Sainte Geneviève, jusqu'à la chanson de M. doLisle, DU ONZIÈME ENTRETinX. 2iî Je ne croîs pas qu'il y ait eu de grand événement annonce aussi clairement et de tant de côtés. Je pourrais accumuler une foule de cilalions: je les supprime, parce qu'elles sont assez connues et parce qu'elles allongeraient trop celte note.
Cicéron, examinant la question de savoir pourquoi nous sommes instruits dans nos songes de plusieurs événements futurs (jamais l'antiquité n'a douté de ce fait), en rapporte trois raisons d'après le philosophe grec Posidonius: 1° L'esprit humain prévoit plusieurs choses sans aucun secours extérieur, en vertu de sa parenté avec la nature divine -, 2° l'air est plein d'esprits immortels qui connaissent ces choses etles font connaître; 3° les dieux enfin les révèlent immédiatement (1). En faisant abstraction de la troisième explication, qui rentre pour nous <lans la seconde, on retrouve ici la pure doctrine de Pjlhagore et de >aiut Pau!.
(Page -216...Et par delà l'éternité.
In œtemum et ultra.
(Exode, XV, 1S. Miehée, IY, 5.)
Au-dclJ des temps et des âges, Au-delà de l'éternité.
(llAciKE, Estker, dern. vers.)
Un habile critique français n'aime pas trop celte expression: « On « ne conçoit pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose au-delà de l'éter-«■ nité. Celte expression ne serait point à l'abri de la critique, si elle « n'était pas autorisée par l'Ecriture, Dominus regnabil in arternum al <; ultra. » (Geoffroi, sur le texte de Racine qu'on vient de lire. ) Mais Bourdaloue est d'un autre avis: « Par delà l'éternité, dit-il, « expression divine et mystérieuse. » (Troisième sermon sur la Purification de la Vierge, troisième partie. ) El la bonne madame Guvon a dit aussi: Dans les siècles des siùcles et au-delà. ( Disc, chrét. X.EYI, VI.
( Page 279. S'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain lion préoccupé, c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent s*ex. pliquer par des lois mécaniques. ) Aces idées, je me permettrai d'en ajouter ici quelques-unes que je donne seulement comme de simples doutes; car il n'est permis de se montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter: or, ce droit ne nous appartient que dans les choses qui ont fait l'objet principal de nos études. N'étant donc point mathématicien, j'exprimerai avec réserve et sans prétention des doutes qui ne sont pas toujours à mépriser, puisqu'il n*y a Das de science aui ne doive rendre compte à la métaphysique et répondre à ses question*.
Le mot d'attraction est évidemment faux pour exprimer le système du monde. Il eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des deux forces: car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un Newtonien tangentiaire q\x'attractionaire. Si l'attraction seule existait, toute la matière de l'univers ne serait qu'une masse inerte et immobile. La force tangentielle, qu'on emploie pour expliquer les mouve. ments cosmiques, n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette question n'étant point une de celles au'il est impossible de pénétrer, la réserve A cet égard serait un tort. Ce n'est pas que, dans une foule de livres, on ne nous dise: Qu'il est superflu de se livrer ù ces sortes de recherches; que les premières causes sont inabordables; qu'il suffit à notre faible intelligence d'interroger ^expérience et de connaître les faits, etc. Mais il ne faut pas être la dupe de cette prétendue modestie.
Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et semble craindre de décider, on peut être sûr qu'il voit une vérité qu'il voudrait cacher. Il ne s'agit nullement ici d'un mystère qui nous impose le silence; nous avons au contraire toutes les connaissances qu'exige la solution du problème. Nous avouons que tout mouvement est un effet: et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait se trouver que dans l'esprit; ou, comme disaient les anciens si souvent cités dans cet ouvrage: Que le principe de tout mobile ne doit être cher thê que dans ^immobile. Ceux qui ont dit que le mouvement est essen-\ie\ ù la matière ont d'abord commis un grand trime, celui de parler DU ONZIÈME ENTRETIEN". 313 contre leur conscience; car je ne crois pas qu'il y ait d'nomme sensé qui ne soit persuadé du contraire, ce qui les rend absolument inexcusables: et de plus on peut les soupçonner légitimement de ne pas savoir ce qu'ils affirment. En effet, celui qui affirme d'une manière abstraite aue le mouvement est essentiel à la matière n'affirme rien du tout; car il n'y a point de mouvement abstrait et réel: tout mouvement est on mouvement particulier qui produit son effet. Il ne s'agit donc point de savoir si le mouvement est essentiel à la matière; mais si le mouvement, ou la suite ou l'ensemble des mouvements qui doivent produire, par exemple un minéral, une plante, un animal, etc., sont essentiels à la matière; si l'idée de la matière emporte nécessairement celle d'une émeraude, d'un rossignol, d'un rosier, et même de cette émeraude, de ce rosier, de ce rossignol individuel, etc.: ce qui devient l'excès du ridicule. Il n'y a point dans la nature de mouvement aveugle ou de turbulence; tout mouvement a un but et un résultat de destruction ou d'organisation, en sorte qu'on ne peut soutenir le mouvement essentiel sans affirmer en même temps les résultats essentiels: or, le mouvement se trouvant ainsi évidemmentet nécessairement joint à l'intention, il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la matière, on admet Y intention essentielle elnécessaire; c'est-à-dire qu'on ramène l'esprit par l'argument même qui voudrait s'en débarrasser.
Lorsque le sytème newtonien parut dans l'univers, il plut au siècle, bien moins par sa vérité, qui était encore discutée, que par l'appui qu'il semblait donner aux opinions qni allaient distinguer à jamais ce siècle fatal. Cotes, dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre des Principes, se bâta d'avancer que l'attraction était essentielle à la matière; mais l'auteur du système fut le premier à désavouer son illustre élève. Il déclara publiquement qu'il n'avait jamais entendu soutenir cette proposition, et même il ajouta qu'il n'avait jamais vu la préface de Cotes (1).
Dans la préface même de son fameux livre, Newton déclare solen- (i) La chose parait incroyable; et cependant rien n'est plus vrai, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas permit, que Newton en a imposé; car dans ses lettres tliéologiques au docteur Bentley, il dit expressément, en parlant de la préface de Cotes, a qu'il ne l'a jamais lue ni même vue. (A'ewton, non vidit.) » C'est de or Cotes, emporté a la fleur de son àj>c, que Newton Ht celle superbe oraison lune-Lic: — Si Colci «Mil vécu, nous Aurions su jiie/i/'ie chose.
licitement el à diverses reprises que son système ne touche point à la physique; qitil n'entend attribuer aucune force aux centres; en m mot, qu'il n'entend point sortir du cercle des mathématiques (quoiqu'il semble assez difficile de comprendre celte sorte d'abstraction).
LesNewtoniens, ne cessant déparier dephysique céleste, semblent se mettre ainsi en opposition directe avec leur maître, qui a toujours exclu de son système toute idée physique, ce qui m'a paru toujours très remarquable.
De là encore cette autre contradiction frappante parmi les Newtoniens; car ils ne cessent de dire que l'attraction n'est pas un système, mais un fait; et cependant quand ils en viennent à la pratique, c'est bien un système qu'ils défendent. Ils parlent des deux forces comme de quelque chose de réel, et véritablement, si l'attraction n'était pas un système, elle ne serait rien, puisque tout se réduirait au fait ou à l'observation.
Dernièrement encore (18 19) l'Académie royale de Paris a demandé: Si l'on pouvait fournir, par la théorie seule, des tables de laluneausù parfaites que celles qui ont été construites par l'observation.
Il y a donc encore un doute sur ce point, et le simple bon sens étranger aux profonds calculs serait tenté de croire que l'attraction n'est que l'observation représentée par des formules; ce que je n'affirme point cependant, car je n'entends point sortir de ce ton de réserve auquel j'ai protesté de m'astreindre rigoureusement.
11 y a cependant des choses certaines indépendamment de tout calcul: il est certain, par exemple, que les Newtonieus ne doivent point être écoutés lorsqu'ils disent: Qu'ils ne sont point obligés de nommer la force qui agile les astres, et que celte force est un fait. Je le répète, gardons-nous de la philosophie moderne toute les fois qu'elle s'incline respectueusement et qu'elle dit: Je n'ose pas avancer: c'est une marqua certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouve ment des astres n'est pas plus mystérieux qu'un autre: tout mouvement naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une volonté, l'astre ne peut être mu que par une impulsion mécanique, s'il est au rang des mouvements secondaires, ou par une volonté, s'il est considéré comme mouvement primitif. Les Newloniens sont doncoim f;és de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont chargé de i on- DU ONZIÈME ENTRETIEN". 315 duire les astres dans le vide; et eu effet ils ont appelé à leur secours le ne sais quel éllier ou Quide merveilleux, pour maintenir l'honneur du mécanisme, et l'on peut voir dans ce genre l'excès de la déraison humaine dans les ouvrages de Lesage, de Genève. De pareils systèmes ne sont pas même dignes d'une réfutation. Cependant ils sont précieux sous un certain rapport, en ce qu'ils montrent le désespoir de ces sortes de philosophes qui sauraient bien appuyer leurs opinions de oiielque supposition un peu lolérable, si elle existait.
Nous voici donc nécessairement portés à la cause immatérielle, et il ne s'agit plus que de savoir si nous devons admettre une cause seconde ou remonter immédiatement à la première; mais dans l'un et l'autre cas, que deviennent les forces et leur combinaison, et tout le système mécanique? les astres tournent parce qu'une intelligence les fait tourner. Si l'on veut représenter tous les mouvements par des nombres, on y parviendra parfaitement, je le suppose; mais rien n'est plus indifférent à l'existence du principe nécessaire.
Si je tourne en rond dans une plaine, et que des observateurs lointains disent que je suis agité par deux forces, etc., ils sont bien les maîtres, et leurs calculs seront incontestables. Le fait est cependant que je tourne parce que je veux tourner.
Il faut encore se rappeler ici ce qu'a dit Newton (1) sur l'indispenble distinction des possibilités physiques ou simplement théoriques et métaphysiques.
Peut-on, disait-il, imarjiner dix mille aiguilles debout sur une glace polie? Sans doute, il ne s'agit que de la simple théorie. Il suflit de les supposer toutes parfaitement d'aplomb; pourquoi tomberaient-elles d'un côté plus que d'un autre? mais si nous entrons dans le cercle physique, on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible.
Il en est absolument de même du système du monde: cette machine immense peut-elle être réglée par des forces aveugles? sans doute encore, sur le papier, avec des formules algébriques et des figures; mais dans la réalité, nullement. Nous sommes ramenés aux aiguilles. Sans une intelligence opérante ou coopérante, l'ordre n'est plus possible» En un mot, le système physique est physiquement impossible.
(1, Vo'jet encore ses Lettre» tfyiologiquei au docteur Bentley, Il ne nous reste donc qu'à choisir, comme je l'ai dit, enlre l'intelligence première et l'intelligence créée.
Mais entre ces deux suppositions, il n'y a pas moyen de délibérer longtemps; la raison et les traditions antiques, qu'on néglige infiniment trop dans notre siècle, nous auront bientôt décidés.
En suivant ces idées, on comprendra comment le Sabéisme fut la plus ancienne des idolâtries; Pourquoi on attribua une divinité à cliaque planète, qui la présidait et semblait s'amalgamer avec elle en lui donnant son nom; Pourquoi la planète, satellite de la terre (chose parfaitement ignorée des hommes qui vécurent depuis les temps primitifs), pourquoi, disie, cette planète, à la différence des autres, était présidée, suivant eux, par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux enfers (1); Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de planètes, chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des mé- Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approché la main de sa bouche en regardant les astres (3); Pourquoi les prophètes emploient si souvent l'expression d'armée des deux (4); Pourquoi Origène disait que le soleil, la lune et les étoiles offrent des (1) Tcrgcminamquc Ilccaten, tria virginis ora Dianœ.
(S) Il y avait jadis sept planètes et sept métaux i il est singulier que, de nos jours, le nombre des uns et des autres ait augmenté en même proportion, car nous concisions 28 planètes ou satellites, et 28 métaux. (Journ. de pliys. Travaux et progrès dans les sciences naturelles pendant l'année 1809, cités dans le Journal de Pari*, du 4 avril 1810, pag. 672, 673, n. 4.)
Ce qui n'est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demi-planètes comme il y n des demi-métaux, car les astéroïdes sont des demi-planètes.
Il reste aussi toujours sept planètes à l'usage de l'homme comme sept Métaux.
(4) Exercitus cœli te adorât. (II. Esdras IX, 6)...Ohihi* militia cœlorum. ( I s:i i • XXXIV, 4. ) — Militiam cœli. (Jérém. YIIl, 2.) — /trforavenmt univertam wîlilinm tmli. (Rog. lit). IV, XVU, 16.)
BU ONZIEME ENTRETIEN. 3 1 7