SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

French

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Je n'oublierai rien, messieurs, pour vous satisfaire, selon mes forces; mais permettezmoi d'abord de vous faire observer que toutes les sciences ont des mystères, et qu'elles présentent certains points où la théorie en apparence la plus évidente se trouve en contradiction avec l'expérience. La politique, par exemple, offre plusieurs preuves de cette vérité. Qu'y a-t-il de plus extravagant en théorie que la monarchie héréditaire? Nous en jugeons par l'expérience; mais si Ton n'avait jamais ouï parler de gouvernement, et qu'il fallût en choisir un, on prendrait pour un fou celui qui délibérerait entre la monarchie héréditaire et l'élective. Cependant nous savons, dis-je, par l'expérience, que la première est, à tout prendre, ce que l'on peut imaginer de mieux, et la seconde de plus mauvais. Quel argument ne peut-on pas accumuler pour établir que la souveraineté vient du peuple! Cependant il n'en est rien. La souveraineté est toujours prise, jamais donnée; et une seconde théorie plus profonde découvre ensuite qu'il en doit être ainsi. Qui ne dirait que la meilleure constitution politique est celle qui a été délibérée et écrite par des hommes d'état parfaitement au fait du caractère de la nation, et qui ont prévu tous les cas? néanmoins rien n'est plus faux. Le peuple le mieux constitué est celui qui a le moins écrit de lois constitutionnelles; et toute constitution écrite est nulle. Vous n'avez pas oublié ce iour où le professeur P...se déchaîna si fort ici contre la vénalité des charges établies en France. Je ne crois pas en effet qu'il y ait rien de plus révoltant au premier coup d'œil, Lt cependant il ne fut pas difficile de faire sentir, même au professeur, le paralogisme qui considérait la vénalité en elle-même, au lieu de la considérer seulement comme moyen d hérédité; et j'eus le plaisir de vous convainci i qu'une magistrature héréditaire était ce qu'on pouvait imaginer de mieux en France.

Ne soyons donc pas étonnés si, dans d'autres branches de nos connaissances, en métaphysique surtout et en histoire naturelle, nous rencontrons des propositions qui scandalisent tout à fait notre raison, et qui cependant se trouvent ensuite démontrées par les raisonnements les plus solides.

Au nombre de ces propositions, il faut sans doute ranger comme une des plus importantes celles que je me contentai d'énoncer hier; que le juste, souffrant volontairement, ne satisjait pas seulement pour luimême, mais pour le coupable, qui, de luimême, ne pourrait s"1 acquitter % Au lieu de vous parler moi-même, ou si vous voulez, avant de vous parler moi-même sur ce grand sujet, permettez, messieurs, que je vous cite deux écrivains qui l'ont traité chacun à leur manière, et qui, sans jamais s'être lus ni connus mutuellement, se sont rencontrés avec un accord surprenant.

Le premier est un gentilhomme anglais, nommé Jennyngs, mort en 1787, homme distingué sous tous les rapports, et qui s'est fait beaucoup d'honneur par un ouvrage très court, mais tout à fait substantiel, intitulé: Examen de l'évidence intrinsèque du Christianisme. Je ne connais pas d'ouvrage plus original et plus profondément pensé. Le second est l'auteur anonyme des Considérations sur la France (1), publiées pour la première fois en 1794. Il a été longtemps le contemporain de Jennyngs, mais sans avoir jamais entendu parler de lui ni de son livre avant l'année 1 803; c'est de quoi vous pouvez être parfaitement surs. Je ne doute pas que vous n'entendiez avec plaisir la lecture de deux morceaux aussi singuliers par leur accord.

Avez-vous ces deux ouvrages? Je les lirais avec plaisir, le premier surtout, qui a tout ce qu'il faut pour me convenir, puisqu'il est très bon sans être long.

(I) LccuiiitcUcilaislrtlui méai {Noie de l'diitUiu; ) Je ne possède ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages, mais vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que depuis plus de trente ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne de ouelques notes. et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit:si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu on est convenu d'appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j'y ai laissés, et qui jadis consolèrent 142 *Jes soirées mon exil. Quelques-uns n'existent plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a sépare de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date rac rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un diner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de riro doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche Mais, bon Dieu! qu'est-ce donc que je. dis, et 011 vais-je «l'égarer? M. le chevalier, vous êtes plus près; voulez- vous bien prendre le volume B de mes recueils, et sans me répondre surtout, lisez d'abord le passage de Jennyngs, comme étant le premier en date: vous le trouverez à la page 525. J'ai posé le signet ce matin.

— En effet, le voici tout de suite.

Vue de V évidence de la religion chrétienne considérée en elle-même, par M. Jennyngs, traduite par M. Le Tourneur. Paris, 1769.

« Notre raison ne peut nous assurer que « quelques souffrances des individus ne soient « pas nécessaires au bonheur du tout; elle « ne peut nous démontrer que ce ne soit ce pas de nécessité que viennent le crime et ce le châtiment; qu'ils ne puissent pas pour ce cette raison être imposés sur nous et levés ce comme une taxe sur le bien général, ou c< que cette taxe ne puisse pas être payée ce par un être aussi-bien que par un autre, ce et que, par conséquent, si elle est volonce tairement offerte, elle ne puisse pas être ce justement acceptée de l'innocent à la place ce du coupable Dès que nous ne conce naissons pas la source du mal, nous ne a pouvons pas juger ce qui est ou n'est pas « le remède efficace et convenable. Il est a tt remarquer que, malgré l'espèce d'absur- « dite apparente que présente cette doctrine, a elle a cependant été universellement adoptée « dans tous les âges. Aussi loin que l'histoire ce peut faire rétrograder nos recherches dans ce les temps les plus reculés, nous voyons c< toutes les nations, tant civilisées que barce bares, malgré la vaste différence qui les ce sépare dans toutes leurs opinions religieucc ses, se réunir dans ce point et croire ce à l'avantage du moyen d'apaiser leurs dieux c< offensés par des sacrifices, c'est-à-dire ce par la substitution des souffrances des ce autres hommes et des autres animaux. Jacc mais cette notion n'a pu dériver de la raice son, puisqu'elle la contredit; ni de l'i-<e gnorance, qui n'a jamais pu inventer un ce expédient aussi inexplicable;...ni de Tarée tifice des rois et des prêtres, dans la ce vue de dominer sur le peuple. Cette docce trine n'a aucun rapport avec cette fin. ec Nous la trouvons plantée dans l'esprit des <e Sauvages les plus éloignés qu'on découvre ce de nos jours, et qui n'ont ni rois ni prêce très. Elle doit donc dériver d'un instinct et naturel ou d'une révélation surnaturelle; te et Tune ou l'autre sont également des opé- « rations de la puissance divine...Le Chrisce tianisme nous a dévoilé plusieurs vérités « importantes dont nous n'avions préeédem-« ment aucune connaissance, et parmi ces « vérités celle-ci,...que Dieu veut bien ce accepter les souffrances du Christ comme ce une expiation des péchés du genre hucc main Cette vérité n'est pas moins in- « telligible que celle-ci Un homme acce quitte les dettes d'un autre homme (1). ce Mais...pourquoi Dieu accepte ces punice tions, ou à quelles fins elles peuvent servir, ce c'est sur quoi le christianisme garde le ce silence; et ce silence est sage. Mille ince structions n'auraient pu nous mettre en état ce de comprendre ces mystères, et conséce quemment il n'exige point que nous sa- (1) Il est difficile dans ces sortes de matières d'apercevoir quelque chose qui ait échappé àBelIarmin. Satisfactio, dit-il, est compensatio pœnœ tel solutio debili: polest autem wius ila pro alio pœnam compensais vel debilum solvere, ut Me salisfacere meritù dici possit. C'està-dire s La compensation d'une peine ou le paiement d'une dette est ce, qu'on nomme satisfaction. Or, un homme peut, ou compenser une prine ou payer une dette pour un autre homme, de manière qu'on puisse dire avec vérité que celui-là a satisfait. ( Roh. Bellarmini controv. christ. fidei de indulgcntiis. Lib. I, cap. II, Ingolst., 1601 » ce chions ou que nous croyions rien sur In forme de ces mystères. » Je vais lire maintenant Fautre passage tiré des Considérations sur la France, 2e édition, Londres, 1797, in-8°, chap. 3, « Je sens bien que, dans toutes ces concc sidérations, nous sommes continuellement ce assaillis par le tableau si fatigant des incc nocents qui périssent avec les coupables; ce mais sans nous enfoncer dans cette quesce tion qui tient à tout ce quïl y a de plus ce profond, on peut la considérer seulement ce dans son rapport avec le dogme universel ce et aussi ancien que le monde, de la révères sibilité des douleurs de V innocence au ce profit des coupables.

ce Ce fut de ce dogme, ce me semble, ce que les anciens firent dériver l'usage des ce sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout Tu- >;> nivers, et qu'ils jugeaient utiles, nonce seulement aux vivants, mais encore aux ce morts (1); usage typique que l'habitude (1) Ils sacrifiaient, au jiied de la lellrc, pour le repos des âmes. — Mais, «lit Platon, on dira que nous serons punis dans Fenfer, ou dans mure personne, ou dans celle de nos descendants, pour les crimes que nous aïons commis dam te monde. A cela on peut répondre qu'il y a DE SAINT-PÊTERSBOUHG. il?

« nous fait envisager sans étonnement, mais « dont il n'est pas moins difficile d'atteindre « la racine.

ce Les dévouements, si fameux dans Pance tiquité, tenaient encore au même dogme. c< Décius avait la foi que le sacrifice de sa ce vie serait accepté par la divinité, et qu'il ce pouvait faire équilibre à tous les maux « qui menaçaient sa patrie (1).

ce Le Christianisme est venu consacrer ce fc dogme qui est infiniment naturel à l'homme, ce quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par ce le raisonnement.

ce Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur ce de Louis XVI, dans celui de la céleste ce Elisabeth, tel mouvement, telle acceptace tion, capable de sauver la France.

ce On demande quelquefois à quoi servent ce ces austérités terribles exercées par cercc tains ordres religieux, et qui sont aussi c< des dévouements: autant vaudrait précicc sèment demander à quoi sert le Chrisliades sacrifices très-puissants pour l'expiation des pêches, et que les dieux se laissent fléchir, comme l'assurent de très-grandes villes, et les poètes enfants des dieux, et les prophètes envoyés des dieux. ( Plat., de Rep. opp., lom. VI, éeiit. Bipont., p. 223. Lill. V.p. 226. Lilt. A. ) (i) Piaculum omni deorum irœ omnes minas perieulaqtu ub diissuperis in/crisque in se unum vertit. (til, Liv. YHf, 10.)

tu* ce CC l-i'8 LES SOIRÉES ce nisme, puisqu'il repose tout entier suf «. ce même dogme agrandi, de ^innocence ce payant pour le crime.

« I/autorité qui approuve ces ordres choira sit quelques hommes et les isole du monde ce pour en faire des conducteurs.

« Il n"y a que violence dans l'univers; ce mais nous sommes gâtés par la philosocc phie moderne, qui nous a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que dans un sens très vrai, tout est « mal, puisque rien n'est à sa place. La note ce tonique du système de notre création ayant ce baissé, toutes les autres ont baissé proporce tionnellement, suivant les règles de Tharce monie. Tous les êtres gémissent (1) et ce tendent avec effort et douleur vers un auce tre ordre de choses. *> Je suis persuadé, messieurs, que voufi (1) Sainl Paul aux Romains, VIII, 19 et suiv.

l,e système de la palingénésie de Charles Bonnet û quelques points «le contact avec le texte de saint Paul; mais cette idée ne l'a pas conduit à celle d'une dégradation antérieure. Elles s'accordent cependant fort bien. Le coup terrible frappé sur l'homme par la main divine produisit nécessairement un conlre-scoup sur toutes les parties de la nature.

EAKTII FF.I.T THE WOUKD.

V«ilà pourouoi tous les êtres gumisseul.

ne verrez pas sans étonnement deux écrivains parfaitement inconnus l'un à l'autre se rencontrer à ce point, et vous serez sans doute disposés à croire que deux instruments qui ne pouvaient s'entendre n'ont pu se trouver rigoureusement d'accord, que parce qu'ils Tétaient, l'un et l'autre pris à part, avec un instrument supérieur qui leur donne le ton. Les hommes n'ont jamais douté que l'innocence ne pût satisfaire pour le crime; et ils ont cru de plus qu'il y avait dans le sang une force expiatrice; de manière que la vie, qui est le sang, pouvait racheter une autre vie.

Examinez bien cette croyance, et vous errez que si Dieu lui-même ne l'avait mise dans l'esprit de l'homme, jamais elle n'aurait pu commencer. Les grands mots de superstition et de préjugé n'expliquent rien; car jamais il n'a pu exister d'erreur universelle et constante. Si une opinion fausse règne sur un peuple, vous ne la trouverez pas chez son voisin; ou si quelquefois elle paraît s'étendre, je ne dis pas sur tout le globe, mais sur un grand nombre de peuples, le temps l'efface en passant.

Mais la croyance dont je vous parle n* souffre aucune exception de temps ni de lieu. Nations antiques et modernes, nations civilisées ou barbares, époques de science ou de simplicité, vraies ou fausses religions, il n y a pas une seule dissonnance dans l'univers.

Enfin lïdée du pecké et celle du sacrifice pour le péché, s'étaient si bien amalgamées dans l'esprit des hommes de l'antiquité, que la langue sainte exprimait l'un et l'autre par le même mot. De là cet hébraïsme si connu, employé par saint Paul, que le Sauveur a été fait péché pour nous (1).

A cette théorie des sacrifices, se rattache encore l'inexplicable usage de la circoncision pratiquée chez tant de nations de l'antiquité; que les descendants d'Isaac et d'Ismael perpétuent sous nos yeux avec une constance non moins inexplicable, et que les navigateurs de ces derniers siècles ont retrouvé dans l'archipel de la mer Pacifique ( nommément à Taïli ), au Mexique, à la Dominique, et dans l'Amérique septentrionale, jusqu'au 30e degré de latitude (1).

(!) Voy. les Lettres américain', s, traduites de l'italien de M. le comte Quelques nations ont pu varier clans la manière; mais toujours on retrouve une opération douloureuse et sanglante faite sur les organes de la reproduction. C'est-à-dire: Anathèmesur les générations humaines, et salut PAR LE SANG.

Le genre humain professait ces dogmes depuis sa chute, lorsque la grande victime, élevée pour attirer tout à elle, cria sur le Calvaire: Tout est consommé!

Alors le voile du temple étant déchiré, le grand secret du sanctuaire fut connu, autant qu'il pouvait l'être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprimes pourquoi l'homme avait toujours cru qu'une àme pouvait être sauvée par une aulre, et pourquoi il avait toujours cherché sa régénération dans le sang.

Sans le Christianisme, l'homme ne sait ce qu'il est, parce qu'il se trouve isolé dans l'univers et qu'il ne peut se comparer à rien; le premier service que lui rend la reli- \:')- LES SOIRÉES gion est de lui montrer ce qu'il vaut, en lui montrant ce qu'il a coùtf^ PlEGARDEZ-MOI; C'EST DîEU QUI eâTT SIOUIUR Oui! regardons -le attendivement, amig ui m'écoutez î et nous verrons tout dans ce sacrifice: énormité du crime qui a exigé une telle expiation; inconcevable grandeur de l'être qui a pu le commettre; prix infini de la victime qui a dit: Me voici (2) / Maintenant, si Ton considère d'une part que toute cette doctrine de l'antiquité n'était que le cri prophétique du genre humain, annonçant le salut par le sang, et que, de l'autre, le Christianisme est venu justifier cette prophétie, en mettant la réalité à la place du type, de manière que le dogme inné et radical n'a cessé d'annoncer le grand sacrifice qui est la base de la nouvelle révélation, et que cette révélation, étincelante de tous les rayons de la vérité, prouve à son tour l'origine (2) Corpus aptasti miki tune dixi: ecce venio» cKvine du dogme que nous apercevons constamment comme un point lumineux au milieu des ténèbres du Paganisme, il résulte de cet accord une des preuves les plus entraînantes qu'il soit possible d'imaginer.

Mais ses vérités ne se prouvent point par le calcul ni par les lois du mouvement. Celui qui a passé sa vie sans avoir jamais goûté les choses divines; celui qui a rétréci son esprit et desséché son cœur par de stériles spéculations qui ne peuvent, ni le rendre meilleur dans cette vie, nile préparer pour l'autre; celui-là, dis-je, repoussera ces sortes de preuves, et même il n'y comprendra rien. Il est des vérités que l'homme ne peut saisir qu'avec V esprit de son cœur (1). Plus d'une fois l'homme de bien est ébranlé, envoyant des personnes dont il estime les lumières se refuser à des preuves qui lui paraissent claires: c'est une pure illusion. Ces personnes manquent d'un sens, et voilà tout. Lorsque l'homme le plus habile n'a pas le sens religieux, non-seulement nous ne pouvons pas le vaincre, mais nous n'avons même aucun moyen de nous faire entendre de lui s ce qui i>i) Mente oor.Dis sut. (Luc 1,51.)

154 LSi SOIRÉES ne prouve rien que son malheur. Tout le monde sait l'histoire de cet aveugle-né qui avait découvert, à force de réflexion, que le cramoisi ressemblait infiniment au son de la trompette: or, que cet aveugle fût un sot ou qu'il fût un Saunderso?i, qu'importe à celui qui sait ce que c'est que le cramoisi? Il faudrait de plus grands détails pour approfondir le sujet intéressant des sacrifices; mais je pourrais abuser de votre patience, et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est des points qui exigent, pour être traité à fond, tout le calme d'une discussion écrite (1). Je crois au moins, mes bons amis, que nous en savons assez sur les souffrances du juste. Ce monde est une milice, un combat éternel. Tous ceux qui ont combattu courageusement dans une bataille sont dignes de louanges sans doute; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient à celui qui en revient blessé. Vous n'avez pas oublié, j'en suis sûr, ce que nous disait l'autre jour un homme d'esprit que j'aime de tout mon cœur. Je ne suis pas du tout, disait-il, de Varis de Sénèque, qui ne s^étonnait point si Dieu se (1) Voyex à I;: lo ce volume le morceau intitule*; Lc!airchte~ itcnls sur les sacrifices.

donnait de temps en temps le plaisir de contempler un grand homme aux prises avec V adversité (1). Pour moi, je vous l ^ avoue, je ne comprends point comment Dieu peut s 'amuser a tourmenter les honnêtes gens. Peut-être qu'avec ce badinage philosophique il aurait embarrassé Sénèque; niais pour nous il ne nous embarrasserait guère. Il n'y a point de juste, comme nous l'avons tant dit; mais s'il est un homme assez juste pour mériter les complaisances de son Créateur, qui pourrait s'étonner que Dieu, attentif sur son propre ouvrage, prenne plaisir à le perfectionner? Le père de famille peut rire d'un serviteur grossier qui jure ou qui ment; mais sa main tendrement sévère punit rigoureusement ces mêmes fautes sur le fils unique dont il rachetterait volontiers la vie par la sienne. Si la tendresse ne pardonne rien, c'est pour n'avoir plus rien à pardonner. En mettant l'homme de bien aux prises avec l'infortune, Dieu le purifie de ses fautes pas- Ci) Ego verô non tniror si quando impetum capit (Deus) spectandi magnos viros colluctantes cum aliquii calamitate Eccespectac lum digntan ad quod respiciat intf.utus operi suo Deus! Eccc par Dco itigmtm! vir fnrtis airn malâ fornmâ compostons! ( Scn., tic Prov., *5<5 LES SOIRÉES sées, le met en garde contre les fautes futaies, et le mûrit pour le ciel. Sans doute il prend plaisir à le voir échapper à l'inévitable justice qui l'attendait dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande joie pour l'amour que la résignation qui le désarme? Et quand on songe de plus que ses souffrances ne sont pas seulement utiles pour le juste, mais qu'elles peuvent, par une sainte acceptation, tourner au profit des coupables, et qu'en souffrant ainsi il sacrifie réellement pour tous les hommes, on conviendra qu'il est en effet impossible d'imaginer un spectacle plus digne de la divinité.

Encore un mot sur ces souffrances du juste. Croyez- vous par hasard que la vipère ne soit un animal venimeux qu'au moment où elle mord, et que l'homme affligé du mal caduc ne soit véritablement épileptique que dans le moment de l'accès?

Où voulez-vous donc en venir, mon digne «ni?

Je ne ferai pas un long circuit, comn.i vous allez voir. L'homme qui ne connaît l'homme que par ses actions ne le déclare viéchant que lorsqu'il le voit commettre un crime. Autant vaudrait cependant croire que le venin de la vipère s'engendre au moment de la morsure. L'occasion ne fait point le méchant, elle le manifeste (1). Mai» Dieu qui voit tout, Dieu qui connaît nos inclinations et nos pensées les plus intimes bien mieux que les hommes ne se connaissent matériellement les uns les autres, emploie le châtiment par manière de remède, et frappe cet homme qui nous paraît sain pour extirper le mal avant le paroxisme. Il nous arrive souvent, dans notre aveugle impatience, de nous plaindre des lenteurs de la providence dans la punition des crimes; et, par une singulière contradiction, nous l'accusons encore, lorsque sa bienfaisante célérité réprime les inclinations vicieuses avant qu'elles aient produit des crimes. Quelquefois Dieu épargne un coupable connu, parce que la punition serait inutile, tandis qu'il châtie le coupable caché, parce que ce châtiment doit sauver (1) Tout homme instruit reconnaîtra ici quelç;es idées de Plalaique. ( De serti. Num. vind.)

1:»8 LES SOIRÉES un homme. C'est ainsi que le sage médecin évite de fatiguer par des remèdes et des opérations inutiles un malade sans espérance. « Laissez-le, dit-il en se retirant, amusezle, donnez-lui tout ce qiCil demandera: » mais si la constitution des choses lui permettait de voir distinctement dans le corps d'un homme, parfaitement sain en apparence, le germe du mal qui doit le tuer demain ou dans dix ans, ne lui conseillerait-il pas de se soumettre, pour échapper à la mort, aux remèdes les plus dégoûtants et aux opérations les plus douloureuses; et si le lâche préférait la mort à la douleur, le médecin dont nous supposons l'œil et la main également infaillibles, ne conseillerait-il pas à ses amis de le lier et de le conserver malgré lui à sa famille? Ces instruments de la chirurgie, dont la vue nous fait pâlir, la scie, le trépan, le forceps, le lithotome, est., n'ont pas sans doute été inventés par un génie ennemi de l'espèce humaine: eh bien! ces instruments sont dans la main de l'homme, pour la guérison du mal physique, ce que le mal physique est, dans celle de Dieu, pour l'extirpation du véritable mal (1). Un membre luxé (i) Ou peat dire des souffrances précisément ce que le prince oiçi ou fracturé peut-il être rétabli sans douleur? une plaie, une maladie interne peuvent-elles être guéries sans abstinence, sans privation de tout genre, sans régime plus ou moins fatigant? Combien y a-t-il dans toute la pharmacopée de remèdes qui ne révoltent pas nos sens? Les souffrances, même immédiatement causées par les maladies, sont-elles autre chose que l'effort de la vie qui se défend? Dans l'ordre sensible comme dans Tordre supérieur, la loi est la même et aussi ancienne que le mal: Le remède du désordre SERA LA DOULEUR.

Dès que j'aurai rédigé cet entretien, je veux le faire lire à cet ami commun dont vous me parliez il y a peu de temps; je suis persuadé qu'il trouvera vos raisons bonnes, orateurs chrétiens a dit du travail: « Nous sommes pécheurs, et comme «dit l'Ecriture: Nous avons tous été conçus dans l'iniquité...Dieu « donc envoie la douleur à l'homme comme une peine de sa désobéis-«sance et de sa rébellion, et cette peine est, en même temps, par « rapport à nous, satisfactoire et préservatrice. SatisCactoire, pouf « expier le péché commis, et préservatrice, pour nous empêcher de « le commettre; satisfactoire, parce que nous avons été prévaricateurs « et préservatrice afin, que nous cessions de l'être.» Bouidalouc, Sermon sur l'oisiveté.)

1 GO LES SOIRÉES 1 GO LES SOIRÉES ce qui vous fera grand plaisir, puîsqti*! votte l'aimez tant. Si je ne me trompe, il croira même que vous avez ajouté aux raisons de Sénèque, qui devait être cependant un très grand génie, car il est cité de tout côté. Je me rappelle que mes premières versions étaient puisées dans un petit livre intitulé Sénèque chrétien, qui ne contenait que les propres paroles de ce philosophe. Il fallait que cet homme fût d'une helle force pour qu'on lui ait fait cet honneur. J'avais donc une assez grande vénération pour lui, lorsque La Harpe est venu déranger toutes mes idées avec un volume entier de son Lycée, tout rempli d'oracles tranchants rendus contre Sénèque. Je vous avoue cependant que je penche toujours pour l'avis du valet de la comédie: Ce Sénèque, monsieur, était un bien grand homme!

Vous faites fort hien, M. le chevalier, de ne point changer d'avis. Je sais par cœur tout ce qu'on a dit contre Sénèque; mais il y a bien des choses aussi à diro en sa faveur. Prenez garde seulement que le plus grand défaut qu'on reproche à lui ou à son style tourne au profit de ses lecteurs; sans doute il est trop recherché, trop sentencieux; sans doute il vise trop à ne rien dire comme les autres: mais avec ses tournures originales, avec ses traits inattendus, il pénètre profondément les esprits, Et de tout ce qu'il dit laisse un long souvenir.

Je ne connais pas d'auteur (Tacite peutêtre excepté) qu'on se rappelle davantage. A ne considérer que le fond des choses, il a des morceaux inestimables; ses épîtres sont un trésor de morale et de bonne philosophie. 11 y a telle de ces épitres que Bourdaloue ou Massillon auraient pu réciter en chaire avec quelques légers changements: ses questions naturelles sont sans contredit le morceau le plus précieux que l'antiquité nous ait laissé dans ce genre: il a fait un beau traité sur la Providence qui n'avait point encore de nom à Rome du temps de Cicéron. Il ne tiendrait qu'à moi de le citer sur une foule de questions qui n'avaient pas été traitées ni même pressenties par ses devanciers. Cependant, malgré son mérite, qui est très grand, il me serait permis de convenir sans orgueil que j'ai pu ajouter à ses raisons. Car je n'ai en cela d'autre mérite que d'avoir profité de plus grands secours; et je crois aussi, à vous par- 1er vrai, qu'il n'est supérieur â ceux qui l'ont précédé que par la même raison, et que s'il n'avait été retenu par les préjugés de siècle, de patrie et d'état, il eût pu nous dire à peu près tout ce que je vous ai dit; car tout me porte à juger qu'il avait une connaissance assez approfondie de nos dogmes.

Croiriez-vous peut-être au Christianisme de Sénèque ou à sa correspondance épistolaire avec saint Paul?

Je suis fort éloigné de soutenir ni l'un ni l'autre de ces deux faits; mais je crois qu'ils ont une racine vraie, et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez dans ce moment. Nés et vivants dans la lumière, nous ignorons ses effets sur l'homme qui ne l'aurait jamais vue. Lorsque les Portugais portèrent le Christianisme aux Indes, les Japonais, qui sont le peuple le plus intelligent de l'Asie, furent si frappés de cette nouvelle doctrine dont la renommée les avait cependant très imparfaitement informés, qa ils députèrent à Goa deux membres de leurs deux principales académies pour s'informer de cette nouvelle religion; et bientôt des ambassadeurs japonais vinrent demander des prédicateurs chrétiens au vice-roi des Indes; de manière que, pour le dire en passant, il n'y eut jamais rien de plus paisible, de plus légal et de plus libre que l'introduction du Christianisme au Japon" ce qui est profondément ignoré par beaucoup de gens qui se mêlent d'en parler. Mais les Romains et les Grecs du siècle d'Auguste étaient bien d'autres hommes que les Japonais du XVIe (1). Nous ne réfléchissons pas assez à l'effet que le Christianisme dut opérer sur une foule de bons esprits de cette époque. Le gouverneur romain de Césarée, qui savait, très bien ce que c'était que cette doctrine, disant tout effrayé à saint Paul: et C'est assez pour cette heure, retirez-vous (2), » et les aréopagites qui lui disaient: ce Nous vous (l)Pour la science, peut-être, mais pour le caractère, le bon sens et l'esprit naturel, je n'en sais rien. Saint François Xavier, l'Européen qui a le mieux connu les Japonais, en avait la plus haute idée. C'est, dit-il, une nation prudente, ingénieuse, docile ù la raison, et très avide d'instruction. (S. Francisa Xaverii, Ind. Ap. Epist. Wratisl. 1734. in-12,/}. 1G6.) Il en avait souvent parlé sur ce ton.

( Note de l'Editeur,) entendrons une autrefois sur ces choses (1 ), » faisaient, sans le savoir, un bel éloge de sa prédication. Lorsqu1 Agrippa, après avoir entendu saint Paul, lui dit: // s^enfaut de peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien; f Apôtre lui répondit: « Plût à Dieu qu'il ne s'' en fallût rien du tout, et que vous devinssiez, vous et tous ceux qui irt entendent, semblables à moi, A la réserve de ces liens, » et il montra ses chaînes (2). Après que dixhuit siècles ont passé sur ces pages saintes j après cent lectures de cette belle réponse, je crois la lire encore pour la première fois, tant elle me parait noble, douce, ingénieuse, pénétrante! Je ne puis vous exprimer enfin à quel point j'en suis touché. Le cœur de d'Alembert, quoique raccorni par l'orgueil et par une philosophie glaciale, ne tenait pas contre ce discours (3): jugez de l'effet qu'il dut produire sur les auditeurs.

(3) Il pourrait bien y avoir ici une petite erreur de mémoire, car je ne sache pas que d'Alembert ait parlé de ce discours. Il a vanté seu lement, si je ne me trompe, celui que le même apôlre tint à l'arco-i page, et qui est en effet admirable.

( Note de l'éditeur.)

Rappelons-nous que les hommes d'autrefois étaient faits comme nous. Ce roi Agrippa, cette reine Bérénice, ces proconsuls Serge et Gallion (dont le premier se fit chrétien), ces gouverneurs Félix et Faustus, ce tribun Lysias et toute leur suite, avaient des parents, des amis, des correspondants. Ils parlaient, ils écrivaient. Mille bouches répétaient ce que nous lisons aujourd'hui, et ces nouvelles faisaient d'autant plus d'impression quelles annonçaient comme preuve de la doctrine des miracles incontestables, même de nos jours, pour tout homme qui juge sans passion. Saint Paul prêcha une année et demie à Corinthe et deux ans à Ephèse (t); tout ce qui se passait dans ces grandes villes retentissait en un clin d'œil jusqu'à Rome. Mais enfin le grand apôtre arriva à Rome même où il demeura deux ans entiers, recevant tous ceux qui venaient le voir, et prêchant en toute liberté sans que personne le gênât (2). Pensez-vous qu'une telle prédication ait pu échapper à Sénèque qui avait alors soixante ans? et lorsque depuis, traduit au moins deux fois devant les tribunaux pour la doctrine qu'il enseignait, Paul se défendit publiquement et fut absous (1), pensez-vous que ces événements n'aient pas rendu sa prédication et plus célèbre et plus puissante? Tous ceux qui ont la moindre connaissance de l'antiquité savent que le Christianisme, dans son berceau, était pour les Chrétiens une initiation, et pour les autres un système, une secte philosophique ou théurgique. Tout le monde sait combien on était alors avide d'opinions nouvelles: il n'est pas même permis d'imaginer que Sénèque n'ait point eu connaissance de l'enseignement de saint Paul; et la démonstration est achevée par la lecture de ses ouvrages, oii il parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle. A côté du passage de ses épîtres où il dit que Dieu doit être honoré et aimé, une main inconnue écrivit jadis sur la marge de l'exemplaire dont je me sers: Deum amari vix alii auctores dixerunt ("2). L'expression est au moins très rare et très remarquable.

(2) On ne lira guère ailleurs que Dieu est aimé. S'il existe quelque irait de ce genre, on le trouvera dans Platon. Saint Augustin lui en (ail honneur, £ De civil. Da, VIII?J>, U. Vid, Se», cpjji. 47.)