SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

French

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Pascal a fort bien observé qiCaacune autre religion que la nôtre îi'a demandé à Dieu de V aimer; sur quoi je me rappelle que Voltaire, dans le honteux commentaire qu'il a ajouté aux pensées de cet homme fameux, objecte que Marc-Aurèle et Epictète parlent continuellement d'aimer Dieu. Pourquoi ce joli érudit n'a-t-il pas daigné nous citer les passages? Rien n'était plus aisé, puisque, suivant lui, ils se touchent. Mais revenons à Sénèque. Ailleurs il a dit: Mes Dieux (1), et même notre Dieu et notre Père (2); il a dit formellement: Que la volonté de Dieu soit faite (3). On passe sur ces expressions; mais cherchez-en de semblables chez les philosophes qui l'ont précédé, et cherchezles surtout dans Cicéron qui a traité précisément les mêmes sujets. Vous n'exigez pas, j'espère, de ma mémoire d'autres citations dans ce moment; mais lisez les ouvrages de Sénèque, et vous sentirez la vérité de ce que j'ai Thonneur de vous dire. Je me flatte que lorsque vous tomberez sur certains passages dont je n'ai plus qu'un souvenir vague, oii il (!) Dcos meos. (Epist. 95.)

02) Deus et parais noster. (Epist. MO.)

Ç>) Vluttui homini, quidyuid Dcoplacueril, (Epist. 71.)

1 GS LES SOIRÉES parle de l'incroyable héroïsme de certains hommes qui ont bravé les tourments les plus horribles avec une intrépidité qui paraît surpasser les forces de l'humanité, vous ne douterez guère qu'il n'ait eu les Chrétiens en\>ue.

D'ailleurs, la tradition sur le Christianisme de Sénèque et sur ses rapports avec saint Paul, sans être décisive, est cependant quelque chose de plus que rien, si on la joint surtout aux autres présomptions.

Enfin le Christianisme à peine né avait pris racine dans la capitale du monde. Les apôtres avaient prêché à Rome vingt-cinq ans avant le règne de Néron. Saint Pierre s'y entretint avec Philon: de pareilles conférences produisirent nécessairement de grands effets. Lorsque nous entendons parler de Judaïsme à Rome sous les premiers empereurs, et surtout parmi les Romains mêmes, très souvent il s'agit de Chrétiens: rien nest si aisé que de s'y tromper. On sait que les Chrétiens, du moins un assez grand nombre d'entre eux, se crurent longtemps tenus à l'observation de certains points de la loi mosaïque; par exemple, à celui de l'abstinence du sang. Fort avant dans le quatrième siècle, on voit encore des Chrétiens martyrisés en Perse pour avoir refusé de violer les observances légales. Il n'est donc pas étonnant qu'on les ait souvent confondus, et vous verrez en effet les Chrétiens enveloppés comme Juifs dans la persécution que ces derniers s'attirèrent par leur révolte contre l'empereur Adrien. Il faut avoir la vue bien fine et le coup d'œil très juste; il faut de plus regarder de très près, pour discerner les deux religions chez les auteurs des deux premiers siècles. Plutarque, par exemple, de qui veut-il parler, lorsque, dans son Traité de la Superstition, il s'écrie: O Grecs! qu'est-ce donc que les Barbares ont fait de vous? et que tout de suite il parle de sabbatismes, de prosternations, de honteux accroupissements, etc. Lisez le passage entier, et vous ne saurez s'il s'agit de dimanche ou de sabbat, si vous contemplez un deuil judaïque ou les premiers rudiments de la pénitence canonique. Longtemps je n'y ai vu que le Judaïsme pur et simple; aujourd'hui je penche pour l'opinion contraire. Je vous citerais encore à ce propos les vers de Rutilius, si je m'en souvenais, comme dit madame de Sévigné. Je vous renvoie à son voyage: vous y lirez les plaintes arnères qui l fait de cette superstition judaïque qui s*emparait du monde entier. Il en veut à Pompée et à Titus pour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde: or, qui pourrait croire qu'il s'agit ici de Judaïsme? N'est-ce pas, au contraire, le Christianisme qui s'emparait du monde et qui repoussait également le Judaïsme et le Paganisme? Ici les faits parlent; il n'y a pas moyen de disputer.

Au reste, messieurs, je supposerai volontiers que vous pourriez bien être de l'avis de Montaigne, et qu'un moyen sûr de vous faire haïr les choses vraisemblables serait de vous les planter pour démontrées. Croyez donc ce qu'il vous plaira sur cette question particulière; mais dites-moi, je vous prie, pensezvous que le Judaïsme seul ne fût pas suffisant pour influer sur le système moral et religieux d'un homme aussi pénétrant que Sénèque, et qui connaissait parfaitement cette religion? Laissons dire les poètes qui ne voient que la superficie des choses, et qui croient avoir tout dit quand ils ont appelé les Juifs verpos et recuiitos, et tout ce qui vous plaira. Sans doute que le grand anathème pesait déjà sur eux. Mais ne pouvait-on pas alors, comme à présent, admirer les écrits en méprisant les personnes? Au moyen de la version des Septante, Sénèque pouvait lire la Bible aussi commodément que nous. Que devait-il penser lorsqu'il comparait les théogonies poétiques au premier verset de la Genèse, ou qu'il rapprochait le déluge d'Ovide de celui de Moïse? Quelle source immense de réflexions! Toute la philosophie antique pâlit devant le seul livre de la Sagesse. Nul homme intelligent et libre de préjugés ne lira les Psaumes sans être frappé d'admiration et transporté dans un nouveau monde. A l'égard des personnes mêmes, il y avait de grandes distinctions à faire. Philon et Josèphe étaient bien apparemment des hommes de bonne compagnie, et Ton pouvait sans doute s'instruire avec eux. En général, il y avait dans cette nation, même dans les temps les plus anciens, et longtemps avant son mélange avec les Grecs, beaucoup plus d'instruction qu'on ne le croit communément, par des raisons qu'il ne serait pas difficile d'assigner. Où avaient-ils pris, par exemple, leur calendrier, l'un des plus justes, et. peut-être le plus juste de l'antiquité? Newton, dans sa chronologie, n'a pas dédaigné de lui rendre pleine justice, et il ne lient qu'à nous dé l'admirer encore de nos jours, puisque nons le voyons marcher de front avec celui des nations modernes, sans erreurs ni embarras d'aucune espèce. On peut voir, par l'exemple de Daniel, combien les hommes habiles de cette nation étaient considérés à Babylone, qui renfermait certainement de grandes connaissances. Le fameux rabbin Moïse Maimonide, dont j'ai parcouru quelques ouvrages traduits, nous apprend qu'à la fin de la grande captivité, un très grand nombre de Juifs ne voulurent point retourner chez eux; qu'ils se fixèrent à Babylone; qu'ils y jouirent de la plus grande liberté, de la plus grande considération, et que la garde des archives les plus secrètes à Ecbatane était confiée à des hommes choisis dans cette nation.

En feuilletant l'autre jour mes petits Elzévirs que vous voyez là rangés en cercle sur ce plateau tournant, je tombai par hasard sur la république hébraïque de Pierre Cunceus. Il me rappela celte anecdote si curieuse d'Aristote, qui s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquel les savants les plus distingués de la Grèce lui parurent des espèces de barbares.

La traduction des livres sacrés dans une langue devenue celle de l'univers, la dispersion des Juifs dans les différentes parties du monde, et la curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qu'il y a de nouveau et d'extraordinaire, avaient fait connaître de tout côté la loi mosaïque, qui devenait ainsi une introduction au Christianisme. Depuis longtemps, les Juifs servaient dans les armées de plusieurs princes qui les employaient volontiers à cause de leur valeur reconnue et de leur fidélité sans égale. Alexandre surtout en tira grand parti et leur montra des égards recherchés. Ses successeurs au trône d'Egypte l'imitèrent sur ce point, et donnèrent constamment aux Juifs de très -grandes marques de confiance. Lagus mit sous leur garde les plus fortes places de l'Egypte, et, pour conserver les villes qu'il avait conquises dans la Libye, il ne trouva rien de mieux que d'y envoyer des colonies juives. L'un des Ptolomées, ses successeurs, voulut se procurer une traduction solennelle des livres sacrés. Evergètes, après avoir conquis la Syrie, vint rendre ses actions de grâces à Jérusalem: il offrit à Dieu un grand nombre de victimes et fit de riches présents au temple. Philomélor et Cléopatre confièrent à deux hommes de cette nation le gouvernement du royaume et le commandement de l'armée (1). Tout en un mot justifiait le discours de Tobie à ses frères: Dieu vous a dispersés parmi les nations qui ne le connaissent pas, afin que vous leur fassiez connaître ses merveilles; afin que vous leur appreniez qiCil est le seul Dieu et le seul tout-puissant (2).

Suivant les idées anciennes, qui admettaient une foule de divinités et surtout de dieux nationaux, le Dieu d'Israël n'était, pour les Grecs, pour les Romains et même pour toutes les autres nations, qu'une nouvelle divinité ajoutée aux autres; ce qui n'avait rien de choquant. Mais comme il y a toujours dans la vérité une action secrète plus forte que tous les préjugés, le nouveau Dieu, partout où il se montrait, devait nécessairement faire une grande impression sur une foule d'esprits. Je vous en ai cité rapidement quelques exemples, et je puis encore vous en citer d'autres. La cour des empereurs romains avait un grand respect pour le temple de Jérusalem, (i)Joseplie contre Appîon.Lîv. II, cnnp. il.

(2) Idco dispersit vos inler génies qnœ ignorant emn, ut vos enarretis omnia tnirabilia ejus, etfaciatis s'eire eos quia non est alius Dcus orn' tiipoteiis prceier illiim. (Tob. XIII, 1.)

Caïus Agrippa ayant traversé la Judée sans y faire ses dévotions, (voulez-vous me pardonner cette expression? ) son aïeul, l'empereur Auguste, en fut extrêmement irrité; et ce qu'il y a de bien singulier, c'est qu'une disette terrible qui affligea Rome à cette époque fut regardée par l'opinion publique comme un châtiment de cette faute. Par une espèce de réparation, ou par un mouvement spontané encore plus honorable pour lui, Auguste, quoiqu'il fût en général grand et constant ennemi des religions étrangères, ordonna qu'on sacrifierait chaque jour à ses frais sur l'autel de Jérusalem. Livie, sa femme, y fit présenter des dons considérables. C'était la mode à la cour, et la chose en était venue au point que toutes les nations, même les moins amies de la juive, craignaient de l'of fenser, de peur de déplaire au maître; et que tout homme qui aurait osé toucher au livre sacré des Juifs, ou à l'argent qu'ils envoyaient à Jérusalem, aurait été considéré et puni comme un sacrilège. Le bon sens d'Auguste devait sans doute être frappé de la manière dont les Juifs concevaient la Divinité. Tacite, par un aveuglement singulier, a porté celte doctrine aux nues en croyant la blâmer dans 176 LES S01KEES 176 LES S01KEES un texte célèbre; mais rien ne m'a fait autant d'impression que l'étonnante sagacité de Tibère au sujet des Juifs. Séjan, qui les détestait, avait voulu jeter sur eux le soupçon d'une conjuration qui devait les perdre: Tibère n'y fit nulle attention, car, disait ce prince pénétrant, cette nation, par principe, ne portera jamais la main sur un souverain. Ces Juifs, qu'on se représente comme un peuple farouche et intolérant, étaient cependant, à certains égards, le plus tolérant de tous, au point qu'on a peine quelquefois à comprendre comment les professeurs exclusifs de la vérité se montraient si accommodants avec les religions étrangères. On connaît la manière tout à fait libérale dont Elisée résolut le cas de conscience proposé par un capitaine de la garde syrienne (1 ). Si le prophète avait été jésuite, nul doute que Pascal, pour cette décision, ne l'eût mis, quoiqu'à tort, dans ses Lettres provinciales. Philon, si je ne me trompe, observe quelque part que le grand-prêtre des Juifs, seul dans l'univers, priait pour les nations et les puissances étrangères (2). En effet, je ne crois pas qu'il y (l)Barucli, liv. X.!. — Ils obéissaicui en cçlu ù un précepte iUv1j« (Jcrein. XXIV, 7.)

en ait (Taulre exemple dans l'antiquité. Le temple de Jérusalem était environné d'un portique destiné aux étrangers qui venaient y prier librement. Une foule de ces Gentils avaient confiance en ce Dieu (quel qu'il fût) qu'on adorait sur le mont de Sion. Personne ne les gênait ni ne leur demandait compte de leurs croyances nationales, et nous les voyons encore, dans l'Evangile, venir, au jour solennel de PAque, adorer à Jérusalem, sans la moindre marque de désapprobation ni de surprise de la part de l'historien sacré.

L'esprit humain ayant été suffisamment préparé ou averti par ce noble culte, le Christianisme parut; et, presque au moment de sa naissance, il fut connu et prêché à Rome. C'en est assez pour que je sois en droit d'affirmer que la supériorité de Sénèque sur ses devanciers, par parenthèse j'en dirais autant de Plutarque, dans toutes les questions qui intéressent réellement l'homme, ne peut être attribuée qu'à la connaissance plus ou moins parfaite qu'il avait des dogmes mosaïques et chrétiens. La vérité est faite pour notre intelligence comme la lumière pour notre œil; Tune et l'autre s'insinuent sans effort de leur part et sans instruction de la nôtre, toutes les fois qu'elles sont à portée d'agir. Du moment où le Christianisme parut dans le monde, il se fit un changement sensible dans les écrits des philosophes, ennemis même ou indifférents. Tous ces écrits ont, si je puis m'exprimer ainsi, une couleur que n'avaient pas les ouvrages antérieurs à cette grande époque. Si donc la raison humaine veut nous montrer ses forces, qu'elle cherche ses preuves avant notre ère; qu'elle ne vienne point battre sa nourrice; et, comme elle l'a fait si souvent, nous citer ce qu'elle tient de la révélation, pour nous prouver qu'elle n'en a pas besoin. Laissez-moi, de grâce, vous rappeler un trait ineffable de ce fou du grand genre (comme l'appelle Buffon ), qui a tant influé sur un siècle bien digne de l'écouter. Rousseau nous dit fièrement dans son Emile: Qu'on lui soutient vainement la nécessité d'une révélation, puisque Dieu a tout dit à nos yeux, à notre conscience et à notre jugement: que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, et que tout le reste li est qrf une affaire de police (1). Voila, messieurs, ce qui s'appelle raisonner! Adorer Dieu en esprit et en vérité! C'est une bagatelle sans doute! il n'a fallu que Dieu pour nous l'enseigner.

Lorsqu'une bonne nous demandait jadis: Pourquoi Dieu nous a-t-il mis au monde? Nous répondions: Pour le connaître, l'aimer, le servir dans cette vie, et mé. iter ainsi ses récompenses clans Vautre. Voyez comment cette réponse, qui est à la portée de la première enfance, est cependant si admirable, si étourdissante, si incontestablement audessus de tout ce que la science humaine réunie a jamais pu imaginer; que le sceau divin est aussi visible sur cette ligne du Catéchisme élémentaire que sur le Cantique de Marie, ou sur les oracles les plus pénétrants du SERMON DE LA MONTAGNE.

Ne soyons donc nullement surpris si celle doctrine divine, plus ou moins connue de Sénèque, a produit dans ses écrits une foule de traits qu'on ne saurait trop remarquer. J'espère que celle petite discussion, que nous avons pourainsidire trouvée sur notre route, ne vous aura point ennuyés.

Quant à La Harpe, que j'avais tout à fail perdu de vue, que voulez-vous que je vous dise? En faveur de ses talents, de sa noble résolution, de son repentir sincère, de son i Q i 80 LES SOIRÉES invariable persévérance, faisons grâce à tout ce qu'il a dit sur des choses qu'il n'entendait pas, ou qui réveillaient dans lui quelque passion mal assoupie. Qu'il repose en paix l Et nous aussi, messieurs, allons reposer en paix; nous avons fait un excès aujourd'hui, car il est deux heures: cependant il ne faut pas nous en repentir. Toutes les soirées de cette grande ville n'auront pas été aussi innocentes, ni par conséquent aussi heureuses que la nôtre. Reposons donc en paix! et puisse ce sommeil tranquille, précédé et produit par des travaux utiles et d'innocents plaisirs, être limage et le gage de ce repos sans fin qui n'est accordé de même qu'à une suite de jours passés comme les heures qui viennent de s'écouler pour nous I ra DU NEUVIÈME ENTRETnm* NOTES DU NEUVIEME ENTRETIEN.

(Page 140. Examen de Vévidence intrinsèque du Christianisme.') Ce livre fut traduit eu français sous ce titre: Vue de Vévidence de in Religion chrétienne, considérée en elle-même, par 31. Jennings. Paris, 1764, in-12. Le traducteur, M. Le Tourneur, se permit de mutiler et d'altérer l'ouvrage sans en avertir, ce qu'il ne faut, je crois, jamais faire. On lira avec plus de fruit la traduction de l'abbé de Feller avec des notes. Liège, 1779, in-12. Elle est inférieure du côté du style, mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Celle de Le Tourneur est remarquable par cette épigraphe, faite pour le siècle: Vous me persuaderiez rRESQUE d'être Chrétien. (Act. XXVI, 29.)

II.

(Page 1G3. Il n'y eut jamais rien de plus légal et déplus libre que l'introduction du Christianisme au Japon.)

Rien n'est si vrai: il suffit de citer les lettres de saint François Xavier. Il écrivait de Malaca, le 20 juin 1549: «Je pars (pour le « Japon) moi troisième, avec Cosme, Turiani et Jean Fernand: nou3 « sommes accompagnés de trois Chrétiens japonais, sujets d'une rare « probité...Les Japonnais viennent fort à propos d'envoyer des ambassadeurs au vice-roi des Indes, pour en obtenir des prêtres qui « puissent les instruire dans la religion chrétienne. » Et le 5 novembi J de la même année, il écrivait deCongoximo au Japon, oùil était arrivé le 5 août: « Deux bonzes et d'autres Japonnais, en grand nombre, « s'en vont à Goa pour s'y instruire dans la foi. » (S. Francisa Xaverii, Ind. ap. Epiuola, Wratislaviœ, 1734, in-12, page 160 et 208.)

3 o -I KCTI III.

(Page 167, Voltaire objecte que Marc-Aurèle et Epiciite pat* kni continuellement d'aimer Dieu. ) Voy. les Pensées de Pascal. Paris, Reynouard, 1803, S voL in-8°, lom. II, pag. 528. — Il y a dans ce passage de Voltaire autant de bévues que de mots. Car sans parler du continuellement, qui est tout à fait ridicule, pailler d'aimer Dieu n'est point du tout demander à Dieu tu grâce de l'aimer; et c'est ce que Pascal a dit. Ensuite Marc-Aurèle et Epictète n'étaient pas des religions. Pascal n'a point dit (ce qu'il aurait pu dire cependant): Aucun homme hors de notre religion n'a demandé, etc. Il a dit, ce qui est fort différent: Aucune autre religion que la nôtre, etc. Qu'importe que tel ou tel homme ait pu dire quelques mots mal prononcés sur Vamour de Dieu? 11 ne s'agit pas d'en parler, il s'agit de Savoir; il s'agit même de l'inspirer aux autres, et de l'inspirer en vertu d'une institution générale, à portée de tous les esprits. Or, voilà ce qu'a fait le Christianisme, et voilà ce que jamais la philosophie l. a fait, ne fera ni ne peut faire. On ne saurait assez le répéter: elle ne peut rien sur le cœur de l'homme. — Circiim prœcordia ludit. Elle se joue autour du cœur; jamais elle n'entre.

IV.

(Page I6S...Vous ne douterez guère qu'il (Sénèque) n'ait eu les Chrétiens en vue.)

«Que sont, dit-il, dans son épîlrc lxxvhi, que sont les maladies « les plus cruelles comparées aux flammes, aux chevalets, aux lames « rougies, à ces plaies faites par un raffinement de cruauté sur des « membres déjà enflammés par des plaies précédentes? Et cependant, « au milieu de ces supplices, un homme a pu ne pas laisser échapper « un soupir; il a pu ne pas supplier: ce n'est pas assez, il a pu ne pas « répondre: ce n'est point assez encore; il a pu rire, et même de bon «cœur.» Et ailleurs: « Quoi donc, si le fer, après avoir menacé la « tête de l'homme intrépide, creuse, découpe l'une après l'autre « toutes les parties de son corps; si on lui fait contempler ses entrailles f dans son propre sein; si, pour aiguiser la douleur, on interrompt > son supplice pour le reprendre bientôt après \ si Fon déchire sel DU NEUVIÈME ENTRETIEN. 183 « plaies cicatrisc'espour en faire juillir de nouveau sang, n'éprouvera t-»l « ni la crainte ni la douleur? il souffrira sans doute, car nul degré de « courage ne peut éteiudre le sentiment; mais il n'a peur de rien: il * regarde d'en haut ses propres souffrances. » (Epit. lxxxv.)

De qui donc voulait parler Sénèque? Y a-t-il avant les martyrs des exemples de tant d'atrocité d'une part et de tant d'intrépidité de l'autre? Sénèque avait vu les martyrs de Néron; Laclance, qui voyait seul Dioctétien, a décrit leurs souffrances, et l'on a les plus fortes raisons de croire qu'en écrivant, il avait en vue les passages de Sénèque qu'on vient de lire. Ces deux phrases surtout sont remarquables par leur rapprochement.

Si ex intervallo, qub magis tormenta senliat, repetitur etper siccala viscera recens dimiltilur sanguis. (Sen. Ep. lxxxv. ) Nihil aliud devilant quùm ut ne torti moriantur...curant tortis dilig enter adhibent ut ad alios cruciatus membra rcnoventur, et reparetur novus sanguis adpœnam. (Lact., div. Inslit., lib. V, cap. 11, de Juslitià.)

( Pag. 169...Et tout de suite il (Plularquc) parle de sabbatismes, Je prosternations, de honteux accroupissements, etc. ) Chez les Hébreux, et sans doute aussi chez d'autres nations orientales, l'homme qui déplorait la perte d'un objet chéri ou quelque autre grand malheur, se tenait assis; et voilà pourquoi sidger et pleurer sont si souvent synonymes clans l'Écriture-Sainte. Ce passage des Psaumes, par exemple (totalement dénaturé dans nos malheureuses traductions): Surgite postquàm sederitis, qui manducaiis pancm doloris. (Ps. CXXVI, 2. ) signifie: « Consolez-vous, après avoir pleuré, à « vous qui mangez le pain de la douleur! » Une foule d'autres textes attestent la même coutume, qui n'était point étrangère aux Romains. Mais lorsque Ovide dit, en pariant de Lucrèce:...Passis sedet ilh capillis, Ut solet ad nati mater itura rogum.

11 n'entend sûrement pas décrire l'altitude ordinaire d'une femme assise; et lorsque les enfants d'Israël venaient s'asseoir dans le temple pour y pleurer leurs crimes ou leurs malheurs, (Jud. XX, 26, etc.,) ] 84 NOTES ils n'élaient pas sûrement assis commodémenî «ur des sièges, il p*f raît certain que, dans ces circonstances, on était assis à terre et accroupi; et c'est à cette attitude d'un homme assis sur ses jambes que Plutarque fait allusion par l'expression qu'il emploie et qui ne peut être rendue facilement dans notre langue. Assise ignoble serait l'expression propre, si le mot d'assise n'avait pas perdu, comme celui de session, sa signification primitive.

11 faut cependant observer, pour l'exactitude, qu'une différence de ponctuation peut altérer la phrase de Plutarque, de manière que lépithète d'ignoble tomberait sur le mot de prosternation, au lieu d'affecter celui d'accroupissement. Le traducteur latin s'est déterminé pour le sens adopté de mémoire par l'interlocuteur. L'observation principale demeure au reste dans toute sa force.

(Note de l'Editeur.)

VI.

(Page 170. Il (Rulilius) en veut à Pompée et à Titus pour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde.) Je crois qu'on ne sera pas fâché de lire ici les vers de Rutilius: Atque ntinam nunquam Judœa gubacta fuisset Pompeii bellis imperioque Titi! Laliùs excisae pestis contagia serpunt, Victorcsque suos nalio victa premit.

C'est-à-dire: « Plût aux dieux que la Judée n'eût jamais succombé « sous les armes de Pompée et de Titus! Les venins qu'elle communi-« que s'étendent plus au loin parla conquête, et la nation vaincue avi-« lit ses vainqueurs. »ll semble en effet que ces paroles, dites surtout dans le Ve siècle, ne sauraient désigner que les chrétiens, et c'est ainsi que les a entendues le docte Iluet dans sa Démonstration évungéliqite. HYop. III, § 21.) Cependant un très habile interprète de l'Écriture-Sainte, et qui nous l'a expliquée avec un luxe d'érudition qui s'approche quelquefois de l'ostentation, embrasse le sentiment contraire, et croit que, dans le passage de Rutilius, il s'agit uniquement des Juifs. (Dissertazioni e lezioni diS. Scrittura del P. Nicolaï di délia Compagnia di Gesù.Firenze, 175G, in-4°, tom. I. Dissert. prim. Voy. pag. 138.) Tant il est difficile de voir clair sur ce point, et de discerner exacte» pienlles deux religions dans les écrits des auteurs païens!

DU NEUVIÈME ENTRETIEN. 185 VII.

(Page 170...Sénèque, qui connaissait parfaitement cette religion.)

Il la connaissait si bien, qu'il en a marqué le principal caractère dans un ouvrage que nous n'avons plus, mais dont saint Augustin nous a conservé ce fragment. « Il y a, dit Sénèque, parmi les Juifs, des « hommes qui savent les raisons de leurs mystères; mais la foule jgnore pourquoi elle fait ce qu'elle fait. » (Sert, apucl S. Aug. Civ. Dei, YII, n.J Et saint Augustin n'a-t-il pas dit lui-même: Que peu de gens comprenaient ces mystères, quoique plusieurs les célébrassent! (Ibid. X, iQ.) Origène est plus détaillé et plus exprés. Y a-l-il rien déplus beau, dit-il, que de voir les Juifs instruits dès le berceau de l'immortalité' de l'âme et des peines et des récompenses de l'autre vie? Les choses n'étaient cependant représentées que sous une enveloppe mythologique aux enfants et aux hommes-enfahts. Mais pour ceux qui cherchaient la parole et qui voulaient en pénétrer les mystères, cette mythologie était, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi, métamorphosée en vérité. (Orig. adv. Cels. lib. V, u° 42, pag. 610, col. 2, Litt. D.) Ce qu'il dit ailleurs n'est pas moins remarquable: La doctrine des Chrét iens sur la résurrection des morts, sur le jugement de Dieu, sur les peines et les récompenses de l'autre vie, n'est point nouvelle: ce sont le» anciens dogmes du Judaïsme. (Id. ibid., lib. II, nos 1, 4.J Eusébe, cité par le célèbre Huet, tient absolument le même langage. Il dit en propres termes: « Que la multitude avait été assujettie « chez les Hébreux à la lettre de la loi et aux pratiques minutieuses, « dépourvues de toute explication; mais que les esprits élevés, affran-«< chis de celte servitude, avaient élé dirigés vers l'étude d'une certaine « philosophie divine, fort au-dessus du vulgaire, et vers l'interpréta-» lion des sens allégoriques. » (Huet, Demonstr. évangel., tom. II, Celte tradition (ou réception) est la véritable et respectable Cabale, dont la mederne n'est qu'une fille illégitime et contrefaite.

vni.

(Pag. 171. Newton, dans sa chronologie, n'a pas dédaigné de lui rendre pleine justice. ) Je ne sache pas que Newton ait parlé du calendrier des tlébrcut dans sa chronologie; mais il en dit un mot en passant dans ce livre, dont on peut dire à bon droit: Beaucoup en ont parle, mais peu l'ont bien connu; c'est dans le Commentaire de l'Apocalypse, où il dit laconiquement (mais c'est un oracle): Judœi nsi non sunt vitioso cyclo. (Isaaci Newtoni ad Dan. proph. vatic. nec non, etc., opusposthumum. ( Trad. lat. de Suderman, Ainsi. 1737, in-i°, cap. h, pag. 113. ) Scaliger, excellent juge dans ce genre, décide qu'il n'y a rien de plus exact, rien de plus parfait que le calcul de l'année Judaïque; il renvoie même les calculateurs modernes à l'école des Juifs, et leur conseille sans façon de s'instruire à celte école ou de se taire. (Scaliger, de Emend. temp., lib. VIU. Genève, 1629, in-fol., pag. 656.) Ailleurs il nous dit: Hœc sunt ingeniosissima, etc...methodum hujus compuli lunaris argutissimam et cleganlissimam esse nemo harum reri/m paulo peritus inficiabilur. {Jbid., lib. VII, pag. 640.)

(Page 178...La garde des archives les plus secrètes à Ecbatane était confiée à des hommes choisis dans celte nation. ) Quelque estime qu'on doive à ce rabbin justement célèbre ( Moïse Maimonidc),]e voudrais cependant, sur le fait particulier des archives d'Ecbalane, rechercher les autorités sur lesquelles il s'est appuyé; ce que je ne suis point à même de faire dans ce moment. Quant à l'immense établissement des Juifs au-delà de l'Euplirale, où ils formaient réellement une puissance, il n'y a pas le moindre doute sur ce fait. (Voy. l'Ambassade de Pliiïon, Inter opéra grœc. et lat. Genève, 1613, in-fol., pag. 792, litt. B.)

(Page 172. Il ( Aristote ) s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquel les savants les plus distingués de la Grèce lui parurent des espèces de barbares.)

Cunsus dit en effet (Lib. I, c. iv, pag. 2G. Elz. 1632): «Tant! « erudilione ac scienlià hominem, uti prœ illo omnes Grœci qui ndc-« rant trunci ci stipitvs esse viderentur. » Mais cet auteur, quoique ÏHJ PsEUVlÈME ENTRETIEN. 187 d'ailleurs savant et exact, s'est permis ici une légère hyperbole, s'il n'a pas été trompé par sa mémoire. Aristole vante ce Juif comme un homme aimable, hospitalier, vertueux, chaste surtout, savant et éloquent. Il ajoute, qu'il y avait beaucoup à apprendre en sa conversation; mais il ne fait aucune comparaison humiliante pour les Grecs. Je ne sais donc où Cunaaus aprisses trunci et ses stipites. L'interlocuteur au reste paraît ignorer que ce n'est point Aristote qui parle ici, mais bien Cléarque, son disciple, qui fait parler Aristole dans un dialogue de la composition du premier. ( Voy. le fragment de Cléarque dans le livre de Josèphe contre Appion. Liv. I, chap. vhi, trad. d'Arnauk d'Andilly.)

(Noie de l'Editeur.)

XI.

(Page 172. La traduction des livres sacrés dans une langue devenue celle de l'univers.)

Il y avait longtemps, avant les Septante, une traduction grecque d'une partie de la Bible. ( Voy. la préface qui est à la tête de la Bible de Beyerling. Anvers, 5 vol. in-fol. — Fréret, Défense de la Chronologie, pag. 264; Leçons de Vlûstoire, tom. I, pag. 616. Ballus, Défense des Pères, etc. Chap. XX, Paris, in-4°, 1711, pag. 614 etsuiv.

On pourrait même à cet égard se dispenser de preuves; car la traduction officielle ordonnée par Ptolomée suppose nécessairement que le livre était alors, je ne dis pas connu, mais célèbre. En effet, on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. Quel prince a jamais pu ordonner la traduction d'un livre, et d'un tel livre, sans y être déterminé par un désir universel, fondé à son tour sur un grand intérêt excité par ce livre î XII.

(Page 175. Tacite, par un aveuglement singulier, a porté cette doctrine aux nues en croyant la blâmer dans un texte célèbre. ) « Judœi mente solâ unumque numen intelligunt, summum illud e.\ « œlernum, nequemulabile, nequeinleriturum.» C'est ce même homme: qui nous dira du même culte et dans le mime chapitre: mos absurdiii] sordidusque. (Ann. v. 3.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour de force presque toujours au-dessus des plus grands esprits.

On sera bien aise peut-être de lire, d'après Philon, le détail de certaines circonstances extrêmement ictéressanlcs, touchées rapidement 18$ NOTES DU NEUVIEME ENTRETIEN.

dans un dialogue dont la mémoire fait tous les frais. Philon parlant à un prince tel que Caligula, et lui citant les actes et les opinions de la famille impériale, n'était sûrement pas tenté de mentir ni même d'exagérer.

«Agrippa, dit-il, votre aïeul maternel, étant allé à Jérusalem, «< sou3 le règne d'Hérode, fut enchanté de la religion des Juifs, el ne « pouvait plus s'en taire...L'empereur Auguste ordonna que, de ses « propres revenus et selon les formes légitimes, on offrirait chaque jour « au dieu très-haet, sur l'autel de Jérusalem, un taureau et deux « agneaux en holocauste, quoiqu'il sût très bien que le temple ne « renfermait aucun simulacre, ni public, ni caché; mais ce grand « prince, que personne ne surpassait en esprit philosophique, sentait « bien la nécessité qu'il existât dans ce monde un autel dédié au Dieu « invisible, et qu'à ce Dieu tous les hommes pussent adresser leurs « vœux pour en obtenir la communication d'un heureux espoir et la «jouissance des biens parfaits...