L'ouvrage de M. Proudhon n'est pas tout simplement un traité d'économie politique, un livre ordinaire, c'est une Bible: « Mystères, » « Secrets arrachés au sein de Dieu, » d Révélations, » rien n'y manque. Mais comme, de nos jours, les prophètes sont discutés plus consciencieusement que les auteurs profanes, il faut bien que le lecteur se résigne à passer avec nous par l'érudition aride et ténébreuse de la « Genèse », pour s'élever plus tard avec M. Proudhon dans les régions éthérées et fécondes du supra- socialisme (Voy. Proudhon, Phil. de la Misère^ Prologue, p. iii^ ligne 20).
CHAPITRE PREMIER UNE DÉCOUVERTE SCIENTIFIQUE OPPOSITION DE LA VALEUR D UTILITE ET DE LA VALEUR d'ÉCHANGE (( La capacité qu'ont tous les produits, soit naturels, soit industriels, de servir à la subsistance de l'homme, se nomme particulièrement valeur cfutilitc-^ la capacité qu'ils ont de se donner l'un pour l'autre, j^aleiir en échange...Comment la valeur d'utilitédevient-elle valeur en échange?...La génération de l'idée de la valeur (en échange) n'a pas été notée par les économistes avec assez de soin: il importe de nous y arrêter. Puis donc que parmi les objets dont j'ai besoin, un très grand nombre ne se trouve dans la nature qu'en une quantité médiocre, ou même ne se trouve pas du tout, je suis forcé d'aider à la production de ce qui me manque, et comme je ne puis mettre 38 MISÈRE DE LA PFHLOSOPHIH la main à tant de choses, je proposerai à d'autres hommes, mes collaborateurs dans des fonctions diverses, de me céder une partie de leurs produits en échange du mien (Proudhon, t. I"'', chap. ii).
M. Proudhon se propose de nous expliquer avant tout la double nature de la valeur, " la Jisîinction daîis la râleur, » le mouvement qui fait de la valeur d'utilité la valeur d'échange. Il importe de nous arrêter avec M. Proudhon à cet acte de transsubstantiation. Voici comment cet acte s'accomplit d'après notre auteur.
Un très grand nombre de produits ne se trouvent pas dans la nature, ils se trouvent au boutde l'industrie. Supposez que les besoins dépassent la production spontanée de la nature, l'homme est forcé de recourir à la production industrielle. Qu'est-ce que cette industrie, dans la supposition de M. Proudhon? Quelle en est l'origine? Un seul homme éprouvant le besoin d'un très grand nombre de choses « ne peut mettre la main à tant de choses. » Tant de besoins à satisfaire supposent tant de choses à produire — il n'y a pas de produits sans production; — tant de choses à produire ne supposent déjà plus la main d'un seul homme aidant à les produire. Or, du moment que vous supposez plus d'une main aidant à la production, vous avez déjà supposé toute une production, basée sur la division du travail. Ainsi le besoin, tel que M. Proudhon le suppose, suppose lui-même toute la division du travail. Kn supposant la division du travail, vous avez l'échange et conséquemment la valeur d'échange. Autant aurait valu supposer de prime abord la valeur d'échange.
Mais M. Proudhon a mieux aimé faire ie tour. Suivons-le dans tous ses détours, pour revenir toujours à son point de départ.
Pour sortir de l'état de choses où chacun produit en solitaire, et pour arriver à l'échange, « je m'adresse, » dit M. Proudhon, a à mes collaborateurs dans des fonctions diverses. » Donc, moi, j'ai des collaborateurs, qui tous ont des fonctions diverses, sans que pour cela moi et tous les autres, toujours d'après la supposition de M. Proudhon, nous soyons sortis de la position solitaire et peu sociale des Robinson. Les collaborateurs et les fonction? diverses, la division du travail, et réchange qu'elle indique, sont tout trouvés.
Résumons: j'ai des besoins fondés sur la division du travail et sur l'échange. En supposant ces besoins M. Proudhon se trouve avoir supposé l'échange, la valeur d'échange, dont il se propose précisément de « noter la génération avec plus de soin que les autres économistes. » M. Proudhon aurait pu tout aussi bien intervertir l'ordre des choses, sans intervertir pour cela la justesse de ses conclusions. Pour expliquer la valeur en échange, il faut l'échange. Pour expliquer l'échange, il faut la division du travail. Pour expliquer la division du travail, il faut des besoins qui nécessitent la division du travail. Pour expliquer ces besoins, il faut les « supposer^ » ce qui n'est pas les nier, contrairement au premier axiome du prologue de M. Proudhon: « Supposer Dieu c'est le nier » (Prologue, p. i).
Comment M, Proudhon, pour lequel la division du travail est supposée connue, s'y prend-il pour expliquer la valeur d'échange, qui pour lui est toujours l'inconnu?
(( Un homme » s'en va « proposer à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, » d'établir l'échange et de faire une distinction entre la valeur usuelle et la valeur échangeable. En acceptant cette distinction proposée, les collaborateurs n'ont laissé à Al. Proudhon d'autre « soin » que de prendre acte du fait, de marquer, « de noter » dans son traité d'économie politique « la génération de l'idée de la valeur. » Mais il nous doit toujours, à nous, d'expliquer « la génération » de cette proposition, de nous dire enfin commentée seul homme, ce Robinson, a eu tout à coup l'idée de faire « à ses collaborateurs » une proposition du genre connu^ et comment ces collaborateurs l'ont acceptée sans protestation aucune.
M. Proudhon n'entre pas dans ces détails généalogiques. Il donne simplementau fait de l'échange une manière de cachet historique en le présentant sous la forme d'une motion, qu'un tiers aurait faite, tendant à établir l'échange.
Voilà un échantillon de « la méthode historique et descriptive » de M. Proudhon, qui professe un dédain superbe pour la « méthode historique et descriptive » des Adam Smith et des Ricardo.
L'échange a son histoire à lui. Il a passé par différentes phases.
Il fut un temps, comme au Moyen-Age, où l'on n'échangeait que le superflu, l'excédant de la production sur la consommation.
Il fut encore un temps où non-seulement le superflu, mais tous les produits, toute l'existence industrielle était passée dans le commerce, où la production tout entière dépendait de l'échange. Comment expliquer cette deuxième phase de l'échange — la valeur vénale à sa deuxième puissance.''
M, Proudhon aurait une réponse toute prête; Mettez qu'un homme ait «.propose'k d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, )) d'élever la valeur vénale à sa deuxième puissance.
Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d'échange, de trafic et pouvait s'aliéner. C'est le temps où les choses mêmes qui jusqu'alors étaient communiquées, mais jamais échangées; données, mais jamais vendues; acquises, mais jamais achetées, — vertu, amour, opinion, science, conscience, etc., — où tout enfin passa dans le commerce. C'est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d'économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur.
Comment expliquer encore cette nouvelle et dernière phase de l'échange — la valeur vénale à sa troisième puissance?
M. Proudhon aurait une réponse toute prère: Mettez qu'une personne ait {( proposé k d'autres personnes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, » de faire de la vertu, de l'amour, etc., une valeur vénale, d'élever la valeur d'échange à sa troisième et dernière puissance.
On le voit, « la méthode historique et descriptive » de M. Proudhon est bonne à tout, elle répond à tout, elle explique tout. S'agit-il surtout d'expliquer historiquement « la génération d'une idée économique, » il suppose un homme qui propose à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, d'accomplir cet acte de génération, et tout est dit.
Désorm.ais nous acceptons « la génération *> de la valeur d'échange comme un acte accompli; il ne reste maintenant qu'à exposer le rapport de la valeur d'échange à la valeur d'utilité. Ecoutons M. Proudhon.
« Les économistes ont très bien fait ressortir le double caractère de la valeur; mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire; ici commence notre critimisèrl: dl: la philosophie 43 que...C'est peu d'avoir signalé dans la valeur utile et dans la valeur échangeable cet étonnant contraste, où les économistes sont accoutumés à ne voir rien que de très simple: il faut montrer que cette prétendue simplicité cache un mystère profond que notre devoir est de pénétrer...En termes techniques la valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse l'une de l'autre. » Si nous avons bien saisi la pensée de M. Proudhon, voici les quatre points qu'il se propose d'établir: 1° La valeur utile et la valeur échangeable forment « un contraste étonnant, » se font opposition.
2° La valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse Tune de l'autre, en contradiction.
3" Les économistes n'ont ni vu ni connu l'opposition ni la contradiction.
4° La critique de M. Proudhon commence par la fin.
Nous aussi nous commencerons par la fin, et pour disculper les économistes des accusations de M. Proudhon, nous laisserons parler deux économistes assez importants.
Sismondi: « C'est l'opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable à laquelle le commerce a réduit toute chose, etc. » {Etudes, tome II, page 162, édition de Bruxelles.)
Lauderdale: « En général, la richesse nationale (la valeur utile) diminue à proportion que les fortunes individuelles s'accroissent par l'augmentation de la valeur vénale; et à mesure que celles-ci se réduisent par la diminution de cette valeur, la première augmente généralement. » {Recherches sur la nature et l" origine de la richesse publique; traduit par Largentil de Lavaise.
Sismondi a fondé sur Y opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable, sa principale doctrine, d'après laquelle la diminution du revenu est proportionnelle à l'accroissement de la production.
Lauderdale a fondé son système sur la raison inverse des deux espèces de valeur, et sa doctrine était même tellement populaire du temps de Ricardo, que celui-ci pouvait en parler comme d'une chose généralement connue. « C'est en confondant les idées de la valeur vénale et des richesses (valeur utile) qu'on a prétendu qu'en diminuant la quantité des choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, on pouvait augmenter les richesses. » (Ricardo, Principes d économie politique, traduits par Constancio, annotés par J.-B. Say. Paris, 1835; tome II, chapitre Sur la valeur et les richesses.)
Nous venons de voir que les économistes, avant M. Proudhon, ont « signalé » le mystère profond d'opposition et de contradiction. Voyons maintenant comment M. Proudhon explique à son tour ce mystère après les économistes.
La valeur échangeable d'un produit baisse à mesure que l'offre va croissant, la demande restant la même; en d'autres termes: plus un produit est abondant relativement à la demande^ plus sa valeur échangeable ou son prix est bas. Vice l'ersa: plus l'offre est faible relativement à la demande, plus la valeur échangeable ou le prix du produit offert hausse-, en d'autres termes: plus il y a rareté des produits offerts relativem.ent à la demande, plus il y a cherté, La valeur d'échange d'un produit dépend de son abondance ou de sa rareté, mais toujours par rapport à la demande. Supposez un produitplusque rare, unique dans son genre, je le veux bien: ce produit unique sera plus qu'abondant, il sera superHu, s'il n'est pas demandé. En revanche, supposez un produit multiplié à millions, il sera toujours rare, s'il ne suffit pas à la demande, c'est-à-dire s'il est trop demandé.
Ce sont là de ces vérités, nous dirons presque banales, et qu'il a fallu cependant reproduire ici, pour faire comprendre les mystères de M, Proudhon, (( Tellement qu'en suivant le principe jusqu'aux dernières conséquences on arriverait à conclure, le plus logiquement du monde, que les choses dont l'usage est nécessaire et la quantité inlinie, doivent être pour rien, et celles dont l'utilité est nulle et la rareté extrême, d'un prix inestimable. Pour comble d'embarras, la pratique n'admet 3.
point ces extrêmes: d'un côté, aucun produit humain ne saurait jamais atteindre l'intini en grandeur 5 de l'autre, les choses les plus rares ont besoin à un degré quelconque d'être utiles, sans quoi elles ne seraient susceptibles d'aucune valeur. La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles tendent continuellement à s'exclure. » (Tome I^r, page 3c).)
Qu'est-ce qui met le comble à l'embarras de M. Proudhon.^ C'est qu'il a tout simplement oublié la demande^ et qu'une chose ne saurait être rare ou abondante qu'autant qu'elle est demandée. Une fois la demande mise de côté, il assimile la valeur échangeable à la rareté et la valeur utile à Vabondance. Effectivement, en disant que les choses « dont V utilité est 7iulle et la rareté extrême sont d'un prix inestimable, » il dit tout simplement que la valeur en échange n'est que la rareté. « Rareté extrême et utilité nulle », c'est la rareté pure. « Prix inestimable, » c'est le maximum de la valeur échangeable, c'est la valeur échangeable toute pure. Ces deux termes, il les met en équation. Donc, valeur échangeable et rareté sont des termes équivalents. En arrivant à ces prétendues « conséquences extrêmes, » M. Proudhon se trouve en effet avoir poussé à l'extfême, non pas les choses, mais les termes qui les expriment, et en cela il fait preuve de rhétorique bien plus que de logique. Il retrouve ses hypothèses premières dans toute leur nudité, quand il croit avoir trouvé de nouvelles conséquences. Grâce au même procédé, il réussit à identifier la valeur utile avec l'abondance pure.
Après avoir mis en équation la valeur échangeable et la rareté, la valeur utile et l'abondance, M, Proudhon est tout étonné de ne trouver ni la valeur utile dans la rareté et la valeur échangeable, ni la valeur échangeable dans l'abondance et la valeur utile; et en voyant que la pratique n'admet point ces extrêmes, il ne peut plus faire autrement que de croire au mystère. Il y a pour lui prix inestimable, parce qu'il n'y a pas d'acheteurs, et il n'en trouvera jamais, tant qu'il fait abstraction de la demande.
D'un autre côté, l'abondance de M. Proudhon semble être quelque chose de spontané. Il oublie tout à fait qu'il y a des gens qui la produisent, et qu'il est de l'intérêt de ceux-ci de ne jamais perdre de vue la demande. Sinon, comment M. Proudhon aurait-il pu dire que les choses qui sont très utiles doivent être à très bas prix ou même ne coiàter rien? Il lui aurait fallu conclure, au contraire, qu'il faut restreindre l'abondance, la production des choses très utiles, si l'on veut en élever le prix, la valeur d'échange.
Les anciens vignerons de France, en sollicitant une loi qui interdisait la plantation de nouvelles vignes; les Hollandais, en brûlant les épices de l'Asie, en déracinant les girofliers dans les Moluques, voulaient tout simplement réduire l'abondance pour élever la valeur de l'échange. Tout le Moyen-Age, en limitant par des lois le nombre des compagnons qu'un seul maître pouvait occuper, en limitant le nombre des instruments qu'il pouvait employer, agissait d'après ce même principe. {Voj\ Anderson, Histoire du commerce.)
Après avoir représenté l'abondance comme la valeur utile, et la rareté comme la valeur échangeable, — rien de plus facile que de démontrer que l'abondance et la rareté sont en raison inverse, — M. Proudhon identifie la valeur utile à Voffre et la valeur échangeable à la demande. Pour rendre l'antithèse encore plus tranchée, il fait une substitution de termes en mettant « valeur d'opinion » à la place de valeur échangeable. Voilà donc que la lutte a changé de terrain, et nous avons d'un côté Vutilité (la valeur en usage, l'offre), de l'autre Vopinion (la valeur échangeable, la demande).
Ces deux puissances opposées l'une à l'autre, qui les conciliera.? Comment faire pour les mettre d'accord? Pourrait-on seulement établir entre elles un point de compara^s-^n?
« Certes, s'écrie M. Proudhon, il y en a un; c'est y arbitraire. Le prix qui résultera de cette lutte entre l'offre et la demande, entre l'utilité et l'opinion, ne sera pas l'expression de la justice éternelle. » M. Proudhon continue à développer cette antithèse: « En ma qualité d'acheteur libre ^ je suis juge de mon besoin, juge de la convenance de l'objet, juge du prix que je veux y mettre. D'autre part, en votre qualité de producteur libre, vous êtes maître des moyens d'exécution^ et, en conséquence, vous avez la faculté de réduire vos frais. » Et comme la demande ou la valeur en échange est identique avec l'opinion, M. Proudhon est amené à dire: « Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange. Comment résoudre cette opposition tant que subsistera le libre arbitre? Et comment sacrifier celui-ci, à moins de sacriHer l'homme? » (Tome P'', page 5 1.)
Ainsi il n'y a pas de résultat possible. Il y a une lutte entre deux puissances pour ainsi dire incommensurables, entre l'utile et l'opinion, entre l'acheteur libre et le producteur libre.
Voyons les choses d'un peu plus près.
L'offre ne représente pas exclusivement l'utilité, la demande ne représente pas exclusivement l'opinion. Celui qui demande n'ofîre-t-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits, l'argent, et en offrant ne représente-t-il pas, d'après M. Proudhon, l'utilité ou la valeur en usage?
50 MISERE DE LA PHISOSOPHIE D'un autre côté, celui qui offre ne demandet-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits? Et ne devient-il pas ainsi le représentant de l'opinion, de la valeur d'opinion ou de la valeur en échange?
La demande est en même temps une offre, l'offre est en même temps une demande. Ainsi l'antihèse de M. Proudhon, en identifiant simplement l'offre et la demande, l'une à l'utilité, l'autre à l'opinion, ne repose que sur une abstraction futile.
Ce que M. Proudhon appelle valeur utile, d'autres économistes l'appellent avec autant de raison valeur d'opinion. Nous ne citerons que Storch {Cours d'écoiiojjiie politique, Paris, i823, Selon lui, on appelle besoins les choses dont nous sentons le besoin; on appelle valeurs les choses auxquelles nous attribuons de la valeur. La plupart des choses ont seulement de la valeur parce qu'elles satisfont aux besoins engendrés par l'opinion. L'opinion sur nos besoins peut changer, donc l'utilité des choses qui n'exprime qu'un rapport de ces choses à nos besoins peut changer aussi. Les besoins naturels eux-mêmes changent continuellement. Quelle variété n'y a t-il pas, en effet, dans les objets qui servent de nourriture principale chez les différents peuples!
La lutte ne s'établit pas entre l'utilité et l'opinion: elle s'établit entre la valeur vénale que demande TofFreur, et la valeur vénale qu'offre le demandeur, La valeur échangeable du produit est chaque fois la résultante de ces appréciations contradictoires.
iiin dernière analyse, l'offre et la demande mettent en présence la production et la consommation, mais la production et la consommation, fondées sur les échanges individuels.
Le produit qu'on offre n'est pas l'utile en luimême. C'est le consommateur qui en constate l'utilité. Et lors même qu'on lui reconnaît la qualité d'être utile, il n'est pas exclusivement l'utile. Dans le cours de la production, il a été échangé contre tous les frais de production, tels que les matières premières, les salaires des ouvriers, etc., toutes choses qui sont valeurs vénales. Donc le produit représente, aux yeux du producteur, une somme de valeurs vénales. Ce qu'il olïre, ce n'est pas seulement un objet utile, mais encore et surtout une valeur vénale.
Quant à la demande, elle ne sera effective qu'à la condition d'avoir à sa disposition des moyens d'échange. Ces moyens eux-mêmes sont des produits, des valeurs vénales.
Dans l'offre et la demande nous trouvons donc, d'un côté, un produit qui a coûté des valeurs vénales, et le besoin de vendre; de l'autre, des moyens qui ont coûté des valeurs vénales, et le désir d'acheter.
M. Proudhon oppose Vacheteur libre au producteur libre. Il donne à l'un et à l'autre des qualités purement métaphysiques. C'est ce qui lui fait dire: « Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange. » Le producteur, du moment qu'il a produit dans une société fondée sur la division du travail et sur les échanges, et c'est là l'hypothèse de M. Proudhon, est forcé de vendre. M. Proudhon fait le producteur maître des moyens de production; mais il conviendra avec nous que ce n'est pas du libre arbitre que dépendent ses moyens de production. Il y a plus; ces moyens de production sont en grande partie des produits qui lui viennent du dehors, et dans la production moderne il n'est pas même libre de produire la quantité qu'il veut. Le degré actuel du développement des forces productives l'oblige de produire sur telle ou telle échelle.
Le consommateur n'est pas plus libre que le producteur. Son opinion repose sur ses moyens et ses besoins. Les uns et les autres sont déterminés par sa situation sociale laquelle dépend ellemême de l'organisation sociale tout entière. Oui, l'ouvrier qui achète des pommes de terre, et la femme entretenue qui achète des dentelles, suivent l'un et l'autre leur opinion respective. Mais la diversité de leurs opinions s'explique par la différence de la position qu'ils occupent dans le monde, laquelle est le produit de l'organisation sociale.
Le système des besoins tout entier est-il fondé sur l'opinion ou sur toute l'organisation de la production? Le plus souvent les besoins naissent directement de la production, ou d'un état de choses basé sur la production. Le commerce de l'univers roule presque en entier sur des besoins, non de la consommation individuelle, mais de la production. Ainsi, pour choisir un autre exemple, le besoin que l'on a des notaires ne suppose-t-il pas un droit civil donné, qui n'est qu'une exprès • sion d'un certain développement de la propriété, c'est-à-dire de la production?
II ne suffit pas à M. Proudhon d'avoir éliminé du rapport de l'offre et de la demande les éléments dont nous venons de parler. Il pousse l'abstration aux dernières limites, en fondant tous les producteurs en im seul producteur, tous les consommateurs en im seul consommateur, et en établissant la lutte entre ces deux personnages chimériques. Mais dans le monde réel les choses se passent autrement. La concurrence entre ceux qui offrent et la concurrence entre ceux qui demandent, forment un élément nécessaire de la lutte entre les acheteurs et les vendeurs, d'où résulte la valeur vénale.
Après avoir éliminé les frais de production et la concurrence, M. Proudhon peut tout à son aise, réduire à l'absurde la formule de l'oifre et de la demande.
« L'offre et la demande, dit-il, ne sont autre chose que deux formes cërémonielles servant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur d'échange, et à provoquer leur conciliation. Ce sont les pôles électriques dont la mise en rapport doit produire le phénomène d'affinité appelé échange. » (T. P', pages 49 et 50).
Autant vaut dire que l'échange n'est qu'une « forme cérémonielle », pour mettre en présence le consommateur et l'objet de la consommation. Autant vaut. dire que tous les rapports économiques sont des « formes cérémonielles », pour servir d'intermédiaire à la consommation immédiate. L'offre et la demande sont des rapports d'une production donnée, ni plus ni moins que les échanges individuels.
Ainsi, toute la dialectique de M. Proudhon en quoi consiste-t-elle? A substituer à la valeur utile età la valeur échangeable, à l'otïre et à la demande, des notions abstraites et contradictoires, telles que la rareté et l'abondance, l'utile et l'opmion, lin producteur et un consommateur, tous les deux chevaliers du libre arbitre.
Et à quoi voulait-il en venir?
A se ménager le moyen d'introduire plus tard un des éléments qu'il avait écartés, les frais de production, comme la synthèse entre la valeur utile et la valeur échangeable. C'est ainsi qu'à ses yeux les frais de production constituent la râleur synthétique ou la râleur constituée.
MISERK DE LA l'iilLOSOl'llIE §11. — LA VALEUR CONSTITUEE OU LA VALEUR SYNTHÉTIQUE.
« La valeur (vénale) est la pierre angulaire de rédifiçe économique. » La valeur « constituée » est la pierre angulaire du système des contradictions économiques.
Qu'est-ce donc que cette « valeur constituée » qui constitue toute la découverte de M. Proudhon en économie politique?
L'utilité une fois admise, le travail est la source de la valeur. La mesure du travail, c'est le temps. La valeur relative des produits est déterminée par le temps du travail qu'il a fallu employer pour les produire. Le prix est l'expression monétaire de la valeur relative d'un produit. Enfin, la valeur co?istiiuée d'un produit est tout simplement la valeur qui se constitue par le temps du travail 3^ fixé.
De même qu'Adam Smith a découvert la division du travail, de môme lui, M. Proudhon, prétend avoir découvert la « valeur constituée ». Ce n'est pas précisément « quelque chose d'inouï », mais aussi faut-il convenir, qu'il n'y a rien d'inouï dans aucune découverte de la science économique. M. Proudhon, qui sent toute l'importance de son invention, cherche cependant à en atténuer le mérire « afin de rassurer le lecteur sur ses prétentions à l'originalité, et de se réconcilier les esprits que leur timidité rend peu favorables aux idées nouvelles ». Mais à mesure qu'il fait la part de ce que chacun de ses prédécesseurs a fait pour l'appréciation de la valeur, il est forcément amené à avouer tout haut, que c'est à lui qu'en revient la plus large part, la part du lion.
« L'idée synthétique de la valeur avait été vaguement aperçue par Adam Smith...Mais cette idéede la valeurétaittout intuitive chez A. Smith: or, la société ne change pas ses habitudes sur la foi d'intuitions: elle ne se décide que sur l'autorité des faits. Il fallait que l'antinomie s'exprimât d'une manière plus sensible et plus nette: J.-B. Say fut son principal interprète. » Voilà l'histoire toute faite de la découverte de la valeur synthétique: à A. Smith l'intuition vague, à J.-B. Say l'antinomie, à M. Proudhon la vérité constituante et « constituée ». Et que l'on ne s'y méprenne pas: tous les autres économistes, de Say à Proudhon, n'ont fait que se traîner dans l'ornière de l'antinomie. « Il est incroyable que tant d'hommes de sens se démènent depuis quarante ans contre une idée si simple. Mais non, la comparaison des valeurs s'effectue sans qu'il Y ait entre elles aucun point de comparaison et sans unité de mesure: — voilà, plutôt que d'embrasser la théorie révolutionnaire de l'égalité, ce que les économistes du dix-neuvième siècle ont résolu de soutenir envers et contre tous. Qii'en dira la postérité? » (T. I", page 68).
La postérité, si brusquement apostrophée, commencera par être brouillée sur la chronologie. Elle doit nécessairement se demander: Ricardo et son école ne sont-ils donc pas des économistes du dix-neuvième siècle? Le système de Ricardo, qui pose en principe « que la valeur relative des marchandises tient exclusivement à la quantité de travail requise pour leur production », remonte à 1817. Ricardo est le chef de toute une école, qui règne en Angleterre depuis la Restauration. La doctrine ricardienne résume rigoureusement, impitoyablement, toute la bourgeoisie anglaise, qui est elle-même le type de la bourgeoisie moderne. « Qu'en dira la postérité.?» Elle ne dira pas, que M. Proudhon n'a point connu Ricardo, car il en parle, il en parle longuemement, il y revient toujours et finit par dire que c'est du « fatras ». Si jamais la postérité s'en mêle, elle dira peut-être, que M. Proudhon, craignant de choquer l'anglophobie de ses lecteurs, a mieux aimé se faire l'éditeur responsable des idées de Ricardo. Quoi qu'il en soit, elle trouvera fort naïf que AL Proudhon donne comme « théorie révolutionnaire de l'avenir », ce que Ricardo a scientifiquement exposé comme la théorie de la société actuelle, de la société bourgeoise, et qu'il prenne ainsi pour la solution de l'antinomie entre l'utilité et la valeur en échange o8 MISÈRE DE LA PIlILOSOPIHE ce que Ricardo et son école ont longtemps avant lui présenté comme la formule scientifique d'un seul côté de Tantinomie, de la valeur en échange. Mais mettons pour toujours la postérité de côté, et confrontons M. Proudhon avec son prédécesseur Ricardo. Voici quelques passages de cet auteur, qui résument sa doctrine sur la valeur: « Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu'elle lui soit absolument nécessaire. » (P. 3, t. I" des Principes de r économie politique^ etc., traduit de l'anglais par J. S. Constancio, Paris 1835.)
« Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources: de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Tels sont les statues ou les tableaux précieux, etc. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets. » (No'' 4 et 5, t. P"", /. c.) « Ils ne forment cependant qu'une très petite partie des marchandises qu'on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l'on désire posséder étant le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque im- MISERE DE LA PHILOSOPFilE u9 possible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie nécessaire pour les créer. » (P. 5, t. P', /. c.) « Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable et des principes qui règlent leur prix relatif, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n'est contrariée par aucune entrave. » (T. I", p. 5).
Ricardo cite A. Smith, qui, selon lui, « a défini avec beaucoup de précision la source primitive de toute valeur échangeable (ch, 5, t. I" de Smith), et il ajoute: (( Que telle soit en réalité la base de la valeur échangeable de toutes les choses (savoir, le temps du travail), excepté de celles que l'industrie des hommes ne peut multiplier à volonté, c'est un point de doctrine de la plus haute importance en économie politique: car il n'est point de source d'où se soient écoulées autant d'erreurs, et d'où soient nées tant d'opinions diverses dans cette science, que le sens vague et peu précis que l'on attache au mot râleur. » (P. 8, t. P^) « Si c'est la quantité de travail fixée dans une chose qui règle sa valeur échangeable, il s'ensuit que toute augmentation dans la quantité du travail doit nécessairement augmenter la valeur de l'objet auquel il a été employé, et de même toute diminution de travail doit en diminuer le prix. » (P. 9, t. P'').
Ricardo reproche ensuite à A. Smith: 1° « De donner à la valeur une mesure autre que le travail, tantôt la valeur du blé, tantôt la quantité de travail, qu'une chose peut acheter, 2" « D'avoir admis sans réserve le principe et d'en restreindre cependant l'application à l'état primitif et grossier de la sociéfé, qui précède l'accumulation des capitaux et la propriété des Ricardo s'attache à démontrer que la propriété des terres, c'est-à-dire la rente, ne saurait changer la valeur relative des denrées, et que l'accumulation des capitaux n'exerce qu'une action passagère et oscillatoire sur les valeurs relatives déterminées par la quantité comparative de travail employée à leur production, A l'appui de cette thèse, il donne sa fameuse théorie de la rente foncière, décompose le capital, et en vient, en dernière analyse, à n'y trouver que du travail acccumulé. Il développe ensuite toute une théorie du salaire et du profit, et démontre que le salaire et le profit ont leurs mouvements de hausse et de baisse, en raison inverse l'un de l'autre, sans influer sur la valeur relative du produit. Il ne néglige pas l'influence que l'accumulation des capitaux et la différence de leur nature (capitaux fixes et capitaux circulants), ainsi que le taux des salaires, peuvent exercer sur la valeur propor- MISKRE DE LA PHILOSOPHIE Qi tionnelle des produits. Ce sont même les principaux problèmes qui occupent Ricardo, « Toute économie dans le travail, dit-il, ne manque jamais de faire baisser la valeur relative d'une marchandise, soit que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l'objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production. » (T. I«^ p. 48.) « Par conséquent, tant qu'une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson et à l'autre autant de gibier, le taux naturel des prix respectifs d'échange restera toujours le même, quelle que soit, d'ailleurs, la variation dans les salaires et dans le profit, et malgré tous les effets de l'accumulation du capital. » (T. P'', p. 32.) « Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire à leur production comme la règle qui détermine les quantités respectives des marchandises que l'on doit donner en échange pour d'autres: mais nous n'avons pas prétendu nier qu'il n'y eût dans le prix courant des marchandises, quelque déviation accidentelle et passagère de ce prix primitif et naturel. » (T. P', p. 105, /. c.) (( Ce sont les frais de production qui règlent, en dernière analyse, les prix des choses, et non, comme on Ta souvent avancé, la proportion entre l'offre et la demande. » (T. II, p. 253.)