Lord Lauderdale avait développé les variations de la valeur échangeable selon la loi de Toffre et de la demande^ ou de la rareté et de l'abondance relativement à la demande. Selon lui, la valeur d'une chose peut augmenter lorsque la quantité en diminue ou que la demande en augmente; elle peut diminuer en raison de l'augmentation de sa quantité ou en raison de la diminution de la demande. Ainsi, la valeur d'une chose peut changer par l'opération de huit causes différentes, savoir des quatre causes appliquées à cette chose même, et des quatre causes appliquées à l'argent ou à toute autre marchandise qui sert de mesure de sa valeur. N'oici la réfutation de Ricardo: « Des produits dont un particulier ou une compagnie ont le monopole varient de valeur d'après la loi que lord Lauderdale a posée: ils baissent à proportion qu'on les offre en plus grande quantité, et ils haussent avec le désir que montrent les acheteurs de les acquérir-, leur prix n'a point de rapport nécessaire avec leur valeur naturelle. Mais quant aux choses qui sont sujettes à la concurrence parmi les vendeurs et dont la quantité peut s'augmenter dans des bornes modérées, leur prix dépend en définitive, non de l'état de la demande et de l'approvisionnement, mais bien de l'augmentation des frais de production. » (T. II, Nous laisserons au lecteur le soin de faire la comparaison entre le langage si précis, si clair, si MISÈRE Dl£ LA PHILOSOPHIE 63 simple de Ricardo, et les efforts de rhétorique que fait M. Proudhon, pour arriver à la détermination de la valeur relative par le temps du travail.
Ricardo nous montre le mouvement réel de la production bourgeoise, qui constitue la valeur. M. Proudhon, faisant abstraction de ce mouvement réel « se démène » pour inventer de nouveaux procédés, atin de régler le monde d'après une formule prérendue nouvelle qui n'est que l'expression théorique du mouvement réel existant et si bien exposé par Ricardo. Ricardo prend son point de départ dans la société actuelle, pour nous démontrer comment elle constitue la valeur: M. Proudhon prend pour point de départ la valeur constituée, pour constituer un nouveau monde social au moN'en de cette valeur. Pour lui, M. Proudhon, la valeur constituée doit faire le tour et redevenir constituante pour un monde déjà tout constitué d'après ce mode d'évaluation. La détermination de la valeur par le temps du travail est, pour Ricardo, la loi de la valeur échangeable: pour M. Proudhon, elle est la synthèse de la valeur utile et de la valeur échangeable. La théorie des valeurs de Ricardo est l'interprétation scientifique de la vie économique actuelle: la théorie des valeurs de M. Proudhon est l'interprétation utopique de la théorie de Ricardo. Ricardo constate la vérité de sa formule en la faisant dériver de tous les rapports économiques, et en expliquant par ce moyen tous les phénomènes, même ceux qui, au premier abord, semblent la contredire, comme la rente, l'accumulation des capitaux et le rapport des salaires aux profits- c'est là précisément ce qui fait de sa doctrine un système scientifique: M. Proudhon, qui a retrouvé cette formule de Ricardo au moyen d'hypothèses tout à fait arbitraires, est forcé ensuite de chercher des laits économiques isolés qu'il torture et falsifie, afin de les faire passer pour des exemples, des applications déjà existantes, des commencements de réalisation de son idée régénératrice. (Voir notre § 3, Application de la val. cojist.).
Passons maintenant aux conclusions que M. Proudhon tire de la valeur constituée (par le temps du travail).
— Une certaine quantité de travail équivaut au produit créé par cette même quantité de travail.
— Toute journée de travail vaut une autre journée de travail; c'est-à-dire, à quantité égale, le travail de l'un vaut le travail de l'autre: il n'y a pas de différence qualitative. A quantité égale de travail, le produit de l'un se donne en échange pour le produit de l'autre. Tous les hommes sont des travailleurs salariés, et des salariés également payés pour un temps égal de travail. L'égalité parfaite préside aux échanges.
Ces conclusions sont-elles les conséquences naturelles, rigoureuses de la valeur « constituée» ou déterminée par le temps du travail?
Si la valeur relative d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail requise pour la produire, il s'ensuit naturellement que la valeur relative du travail, ou le salaire, est également déterminée par la quantité de travail qu'il faut pour produire le salaire. Le salaire, c'est-à-dire la valeur relative ou le prix du travail, est donc déterminé par le temps du travail qu'il faut pour produire tout ce qui est nécessaire à l'entretien de l'ouvrier, v Diminue^ les frais de la fabrication des chapeaux et leur prix finira par tomber à leur nouveau prix naturel, quoique la demande puisse doubler, tripler ou quadrupler. Diminuez les frais de rentretien des hommes^ en diminuant le prix naturel de la nourriture et des vêtements qui soutiennent la vie, et vous verrez les salaires finir par baisser quoique la demande de bras ait pu s'accroître considérablement. » (Ricardo, tome II, Certes, le langage de Ricardo est on ne peut plus cynique. Mettre sur la même ligne les frais de la fabrication des chapeaux et les frais de l'entretien de l'homme, c'est transformer l'homme en chapeau. Le cynisme est dans les choses et non dans les mots qui expriment les choses. Des écrivains français, tels que MM. Droz, Blanqui, Rossi et autres, se donnent l'innocente satisfaction de prouver leur supériorité sur les économistes an- 4.
4.
glais, en cherchant à observer Tétiquette d'un langage ((humanitaire»; s'ils reprochent à Ricardo et à son école leur langage cynique, c'est qu'ils sont vexés de voir exposer les rapports économiques dans toute leur crudité, de voir trahis les mystères de la bourgeoisie.
Résumons: Le travail, étant lui-même marchandise, se mesure comme tel par le temps du travail qu'il faut pour produire le travail-marchandise. Et que faut-il pour produire le travail-marchandise? Tout juste ce qu'il faut de temps de travail pour produire les objets indispensables à l'entretien incessant du travail, c'est-à-dire à faire vivre le travailleur et à le mettre en état de propager sa race. Le prix naturel du travail n'est autre chose que le minimum du salaire. Si le prix courant du salaire s'élève au-dessus du prix naturel, c'est précisément parce que la loi de la valeur, posée en principe par M. Proudhon, se trouve contre balancée par les conséquences des variations du rapport de l'offre et de la demande. Mais le minimum du salaire n'en reste pas moins le centre vers lequel gravitent les prix courants du salaire.
Ainsi la valeur relative, mesurée par le temps du travail, est fatalement la formule de l'esclavage moderne de l'ouvrier, au lieu d'être, comme M. Proudhon le veut, la ((théorie révolutionnaire)) de l'émancipation du prolétariat.
Voyons maintenant en combien de cas l'appli- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE G7 cation du temps du travail, comme mesure de la valeur, est incompatible avec l'antagonisme existant des classes et l'inégale rétribution du produit entre le travailleur immédiat et le possesseur du travail accumulé.
Supposons un produitquelconque,par exemple, la toile. Ce produit, comme tel, renferme une quantité de travail déterminée. Cette quantité de travail sera toujours la môme, quelle que soit la situation réciproque de ceux qui ont concouru à créer ce produit.
Prenons un autre produit: du drap, qui aurait exigé la même quantité de travail que la toile.
S'il y a échange de ces produits, il y a échange de quantités égales de travail. En échangeant ces quantités égales de travail, on ne change pas la situation réciproque des producteurs, pas plus qu'on ne change quelque chose à la situation des ouvriers et des fabricants entre eux. Dire que cet échange des produits mesurés par le temps a, pour conséquence, la rétribution égalitaire de tous les producteurs, c'est supposer que l'égalité de participation au produit a subsisté antérieurement à l'échange. Que l'échange du drap contre la toile soit accompli, les producteurs du drap participeront à la toile dans une proportions égale à celle dans laquelle ils avaient auparavant participé au drap.
L'illusion de M. Proudhon provient de ce qu'il prend comme conséquence ce qui ne pourrait être, tout au plus, qu'une supposition gratuite.
Allons plus loin.
Le temps de travail, comme mesure de la valeur, suppose-t-il du moins que les journées sont équiraleutcs, et que la journée de Tun vaut la journée de l'autre? Non.
Mettons un instant que la journée d'un bijoutier équivale à trois journées d'un tisserand; toujours est-il que tout changement de la valeur des bijoux relativement aux tissus, à moins d'être le résultat passager des oscillations de la demande et de l'offre, doit avoir pour cause une diminution ou une augmentation du temps de travail employé d'un côté ou de l'autre à la production. Que trois jours de travail de dillérents travailleurs soient entre eux comme i, 2, 3, et tout changement dans la valeur relative de leurs produits, sera un changement dans cette proportion de i, 2, 3. Ainsi, on peut mesurer les valeurs par le temps de travail, malgré l'inégalité de la valeur des différentes journées de travail; mais, pour appliquer une pareille mesure, il nous faut avoir une échelle comparative des ditïérentes journées de travail: c'est la concurrence qui établit cette échelle.
Votre heure de travail vaut-elle la mienne.'' C'est une question qui se débat par la concurrence.
La concurrence, d'après un économiste américain, détermine combien de journées de travail simple sont contenues dans une journée de travail compliqué. Cette réduction de journées de travail compliqué à des journées de travail simple, ne suppose-t-elle pas qu'on prend le travail simple lui-même pour mesure de la valeur? La seule quantité de travail servant de mesure à la valeur sans égard à la qualité, suppose à son tour que le travail simple est devenu le pivot de l'industrie. Elle suppose que les travaux se sont égalisés par la subordination de l'homme sous la machine ou par la division extrême du travail; que les hommes s'effacent devant le travail •, que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l'activité relative de deux ouvriers, comme il l'est de la célérité de deux locomotives. Alors, il ne faut pas dire qu'une heure d'un homme vaut une heure d'un autre homme, mais plutôt qu'un homme d'une heure vaut un autre homme d'une heure. Le temps est tout, l'homme n'est plus rien; il est tout au plus la carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout: heure pour heure, journée pour journée; mais cette égalisation du travail n'est point l'œuvre de l'éternelle justice de M. Proudhon; elle est tout bonnement le fait de l'industrie moderne.
Dans l'atelier automatique, le travail d'un ouvrier ne se distingue presque plus en rien du travail d'un autre ouvrier: les ouvriers ne peuvent plus se distinguer entre eux que par la quantité de temps qu'ils mettent à travailler. Néanmoins, cette différence quantitative devient, sous un certain point de vue, qualitative, en tant que le temps à donner au travail dépend, en partie, de causes purement matérielles, telles que la constitution physique, l'âge, le sexe; en partie, de causes morales purement négatives, telles que la patience, l'impassibilité, l'assiduité. Enfin, s'il y a une différence de qualité dans le travail des ouvriers, c'est tout au plus une qualité de la dernière qualité qui est loin d'être une spécialité distinctive. Voilà quel est, en dernière anal3^se, l'état des choses dans l'industrie moderne. C'est sur cette égalité déjà réalisée du travail automatique que M. Proudhon prend son rabot «d'égalisation», qu'il se propose de réaliser universellement dans «le temps à venir».
Toutes les conséquences « égalitaires » que M. Proudhon tire de la doctrine de Ricardo reposent sur une erreur fondamentale. C'est qu'il confond la valeur des marchandises mesurée par la quantité de travail y fixée avec la valeur des marchandises mesurée par « la valeur du travail. » Si ces deux manières de mesurer la valeur des marchandises se confondaient en une seule, on pourrait dire indifféremment: la valeur relative d'une marchandise quelconque est mesurée par la quantité de travail y fixée; ou bien: elle est mesurée parla quantité de travail qu'elle est à même d'acheter; ou bien encore: elle est mesurée par la quantité de travail qui est à même de l'acquérir. Mais il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. La valeur du travail ne saurait pas plus servir de mesure à la valeur que la valeur de toute autre marchandise. Quelques exemples suffiront pour expliquer mieux encore ce que nous venons de dire.
Si le muid de blé coûtait deux journées de travail au lieu d'une seule, il aurait le double de sa valeur primitive: mais il ne mettrait pas en mouvement la double quantité de travail, car il ne contiendrait pas plus de matière nutritive qu'auparavant. Ainsi, la valeur du blé mesurée par la quantité de travail employé à le produire aurait doublé; mais mesurée, ou par la quantité de travail qu'il peut acheter, ou par la quantité de travail par laquelle il peut être acheté, elle serait loin d'avoir doublé. D'un autre côté, si le même travail produisait le double de vêtements qu'auparavant, la valeur relative en tomberait de moitié-, mais, néanmoins, cette double quantité de vêtements ne serait pas pour cela réduite à ne commander que la moitié de la quantité de travail, ou le même travail ne pourrait pas commander la double quantité de vêtements; car la moitié des vêtements continuerait toujours à rendre à l'ouvrier le même service qu'auparavant.
Ainsi, déterminer la valeur relative des denrées par la valeur du travail est contre les faits économiques. C'est se mouvoir dans un cercle vicieux, c'est déterminer la valeur relative par une valeur relative qui, à son tour, a besoin d'être déterminée.
Il est hors de doute que M. Proudhon confond les deux mesures, la mesure par le temps du travail nécessaire pour la production d'une marchandise, et la mesure par la valeur du travail. « Le travail de tout homme, dit-il, peut acheter la valeur qu'il enferme. » Ainsi, selon lui, une certaine quantité de travail fixé dans un produit équivaut à la rétribution du travailleur, c'est-àdire à la valeur du travail. C'est encore la même raison qui l'autorise à confondre les frais de production avec les salaires.
« Qu'est-ce que le salaire? C'est le prix de revient du blé, etc., c'est le prix intégrant de toute chose. » Allons plus loin encore: «Le salaire est la proportionnalitédes éléments qui composent larichesse. » Qu'est-ce que le salaire? C'est la valeur du travail.
Adam Smith prend pour mesure de la valeur, tantôt le temps du travail nécessaire à la production d'une marchandise, tantôt la valeur du travail. Ricardo a dévoilé cette erreur en faisant clairement voir la disparité de ces deux manières de mesurer. M. Proudhon renchérit sur l'erreur d'Adam Smith en identifiant les deux choses, dont l'autre n'avait fait qu'une juxtaposition.
C'est pour trouver la juste proportion dans laquelle les ouvriers doivent participer aux pro- MISERK DE LA PHILOSOPHIE 73 duits, OU, en d'autres termes, pour déterminer la valeur relative du travail, que M. Proudhon cherche une mesure de la valeur relative des marchandises. Pour déterminer la mesure de la valeur relative des marchandises, il n'imagine rien de mieux que de donner pour équivalent d'une certaine quantité de travail la somme des produits qu'elle a créés, ce qui revient à supposer que toute la société ne consiste qu'en travailleurs immédiats, recevant pour salaire leur propre produit. En ''.econd lieu, il pose en fait l'équivalence des journées des divers travailleurs. En résumé, il cherche la mesure de valeur relative des marchandises, pour trouver la rétribution égale des travailleurs, et il prend comme une donnée déjà toute trouvée l'égalité des salaires, pour s'en aller chercher la valeur relative des marchandises. Quelle admirable dialectique!
« Say et les économistes qui l'ont suivi ont observé que le travail étant lui-même sujet à l'évaluation, une marchandise comme une autre enfin, il y avait cercle vicieux à le prendre pour principe et cause efficiente de la valeur. Ces économistes, qu'ils me permettent de le,dire, ont fait preuve en cela d'une prodigieuse inattention. Le travail est dit valoir, non pas en tant que marchandise lui- même, mais en vue des valeurs qu'on suppose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause sur l'effet. C'est une fiction 74 MISERE DE LA PHILOSOJPHlE au même titre que la productivité du capital. Le travail produit, le capital vaut...Par une?orte d'ellipse on dit la valeur du travail...Le travail comme la liberté...est chose vague et indéterminée de sa nature, mais qui se définit qualitativement par son objet, c'est-à-dire qu'il devient une réalité par le produit.
« iMais qu'est-il besoin d'insister.'' Dès lors que l'économiste (lisez M. Proudhon) change le nom des choses, rera rerum l'ocahula^ il avoue implicitement son impuissance et se met hors de cause (Proudhon, I, i88). » Nous avons vu que M. Proudhon fait de la valeur du travail « la cause efficiente » de la valeur des produits, au point que pour lui le salaire., nom officiel de « la valeur du travail, » forme le prix intégrant de toute chose. Voilà pourquoi l'objection de Sa}' le trouble. Dans le travail marchandise, qui est d'une réalité effrayante, il ne voit qu'une ellipse grammaticale. Donc toute la société actuelle, fondée sur le travail marchandise, est désormais fondée sur une licence poétique, sur une expression figurée. La société veut-elle « éliminer tous les inconvénients » qui la travaillent, eh bien! qu'elle élimine les termes malsonnants, qu'elle changede langage, etpourcelaellen'aqu'às'adresser à l'Académie pour lui demander une nouvelle édition de son dictionnaire. D'après tout ce que nous venons de voir, il nous est facile de comprendre pourquoi M. Proudhon, dans un ouvrage MISERE DE LA PIHLOSOPIIIE /;) d'économie politique, a dû rentrer dans de longues dissertations sur l'étymologie et d'autres parties de la grammaire. Ainsi, il en est encore à discuter savamment la dérivation surannée de serj'iis a servare. Ces dissertations philologiques ont un sens profond, un sens ésotérique, elles font une partie essentielle de l'argumentation de M. Proudhon.
Le travail, la force du travail, en tant qu'il se vend et s'achète, est une marchandise comme toute autre marchandise, et a par conséquent une valeur d'échange. Mais la valeur du travail, ou le travail, en tant que marchandise, produit tout aussi peu que la valeur du blé ou le blé, en tant que marchandise, sert de nourriture.
Le travail « vaut » plus ou moins, selon que les denrées alimentaires sont plus ou moins chères, selon que l'offre et la demande des bras existent à tel ou tel degré, etc., etc.
Le travail n'est point une « chose vague; » c'est toujours untravail déterminé, ce n'est jamais letravail en général que l'on vend et que l'on achète. Ce n'est pas seulement le travail qui se définit qualitativement par l'objet, mais c'est encore l'objet qui est déterminé par la qualité spécifique du travail.
Le travail, en tant qu'il se vend et s'achète, est manchandise lui-même. Pourquoi l'achète -t-on? « En vue des valeurs qu'on suppose renfermées puissanciellement en lui. » Mais si l'on dit que telle chose est une marchandise, il ne s'agit plus du but dans lequel on l'achète, c'est-à-dire de l'utilité que l'on veut en tirer, de l'application que l'ont veut en faire. Elle est marchandise comme objet de trafic. Tous les raisonnements de M. Proudhon se bornent à ceci: on n'achète pas le travail comme objet immédiat de consommation. Non, on l'achète comme instrument de production, comme on achèterait une machine. En tant que marchandise, le travail vaut et ne produit pas. M. Proudhon aurait pu dire tout aussi bien qu'il n'existe pas de marchandise du tout, puisque toute marchandise n'est acquise que dans un but d'utilité quelconque et jamais comme marchandise en elle-même.
En mesurant la valeur des marchandises par le travail, M. Proudhon entrevoit vaguement l'impossibilité de dérober à cette même mesure le travail en tant qu'il a une valeur, le travail marchandise. Il pressent que c'est faire du minimum du salaire le prixnaturel etnormal du travail immédiat, que c'est accepter l'état actuel de la société. Aussi, pour se soustraire à cette conséquence fatale, il fait volte-face et prétend que le travail n'est pas une marchandise, qu'il ne saurait pas avoir une valeur. Il oubliequ'ila prislui-mème pour mesure la valeur du travail, il oublie que tout son système repose sur le travail marchandise, sur le travail qui se troque, se vend et s'achète, s'échange contre des produits, etc.; sur le travail enfin qui est une source immédiate de revenu pour le travailleur. Il oublie tout.
Pour sauver son système, il consent à en sacrifier la base.
Et propter vitam vivendi perdere causas!
Nous arrivons maintenant à une nouvelle détermination « de la valeur constituée ».
(( La valeur est le rapport de la proportionnalité des produits qui composent la richesse ».
Remarquons d'abord que le simple mot de « valeur relative ou échangeable » implique l'idée d'un rapport quelconque, dans lequel les produits s'échangent réciproquement. Qu'on donne à ce rapport le nom de « rapport de proportionnalité, » on n'a rien changé à la valeur relative, si ce n'est l'expression. Ni la dépréciation, ni le surhaussement de la valeur d'un produit ne détruisent la qualité qu'il a de se trouver dans un « rapport de proportionnalité » quelconque avec les autres produits qui forment la richesse.
Pourquoi donc ce nouveau terme, qui n'apporte pas une nouvelle idée?
Le « rapport de proportionnalité » fait penser à beaucoup d'autres rapports économiques, tel que la proportionnalité de la production, la juste proportion entre l'offre et la demande, etc.; et M. Proudhon a pensé à tout cela en formulant cette paraphrase didactique de la valeur vénale.
78 MI8ÈRE DE LA PHILOSOPHIE En premier lieu, la valeur relative des produits étant déterminée par la quantité comparative du travail employé à la production de chacun d'eux, le rapport de la proportionnalité, appliqué à ce cas spécial, signifie la quotité respective des produits qui peuvent être fabriqués dans un temps donné et qui, par conséquent, se donnent en échange.
Voyons quel parti M. Proudhon tire de ce rapport de proportionnalité.
Tout le monde sait que, lorsque Toffre et la demande s'équilibrent, la valeur relative d'un produit quelconque est exactement déterminée par la quantité de travail qui y est fixé, c'est-à-dire que cette valeur relative exprime le rapport de la proportionnalité précisément dans le sens que nous venons d'y attacher. M. Proudhon intervertit l'ordre des choses. Commencez, dit-il, par mesurer la valeur relative d'un produit par la quantité de travail qu'y est fixé, et alors l'offre et la demande s'équilibreront infailliblement. La production correspondra à la consommation, le produit sera toujours échangeable. Son prix courant exprimera exactement sa juste valeur. Au lieu de dire avec tout le monde: quand le temps est beau, on voit beaucoup de monde se promener, M. Proudhon fait promener son monde pour pouvoir lui assurer du beau temps.
Ce que M. Proudhon donne comme la conséquence de la valeurvénaiedéterminée j/T/or/par MISÈRE DE LA PHISOLOPHIE 79 le temps du travail, ne pourrait se justifier que par une loi, rédigée à peu près en ces termes: Les produits seront désormais échangés en raison exacte du temps de travail qu'ils ont coûté. Quelle que soit la proportion de l'offre à la demande, l'échange des marchandises se fera toujours comme si elles avaient été produites proportionnellement à la demande. Que M. Proudhon prenne sur lui de formuler et de faire une pareille loi, et nous lui passerons les preuves. S'il tient au contraire à justifier sa théorie, non en législateur, mais en économiste, il aura à prouver que le temps qu'ilfautpour créer une marchandise indique exactement son degré d' utilité et marque son rapport de proportionnalité à la demande, par conséquent à l'ensemble des richesses. En ce cas, si un produit se vend à un prix égal à ses frais de production, l'offre et la demande s'équilibreront toujours \ car les frais de production sont censés exprimer le vrai rapport de l'offre à la demande.
Effectivement M. Proudhon s'attache à prouver que letemps du travailqu'il faut pour créer unproduit marque sa juste proportion aux besoins, de telle sorte que les choses, dont la production coûte le moins de temps, sont le plus immédiatement utiles, et ainsi de suite graduellement. Déjà la seule production d'un objet de luxe prouve, selon cette doctrine, que la société a du temps de reste qui lui permet de satisfaire à un besoin de luxe.
La preuve même de sa thèse, M. Proudhon la trouve dans l'observation que les choses les plus utiles coûtent le moins de temps de production, que la société commence toujours par les industries les plus faciles, et que successivement elle (( s'attaque à la production des objets qui coûtent le plus de temps de travail et qui correspondent à des besoins d'un ordre plus élevé ».
M. Proudhon emprunte à M. Dunoyer l'exemple de l'industrie extractive — cueillette, pâture, chasse, pêche, etc., — qui est l'industrie la plus simple, la moins coûteuse et par laquelle l'homme a commencé « le premier jour de sa deuxième création ». Le premier jour de sa première création est consigné dans la Genèse qui nous fait voir en Dieu le premier industriel du monde.
Les choses se passent tout autrement que ne le pense M. Proudhon. Au moment même où la civilisation commence, la production commence à se fonder sur l'antagonisme des ordres, des états, des classes, enfin sur l'antagonisme du travail accumulé et du travail immédiat. Pas d'antagonisme, pas de progrès. C'est la loi que la civilisation a suivie jusqu'à nos jours. Jusqu'à présent les forces productives se sont développées grâce à. ce régime de l'antagonisme des classes. Dire maintenant que, parce que tous les besoins de tous les travailleurs étaient satisfaits, les hommes pouvaient se livrer à la création des produits d'un ordre supérieur, à des industries plus compliquées, ce serait faire abstraction de Tantagonisme des classes et bouleverser tout le développement historique. C'est comme si l'on voulait dire que, parce qu'on nourrissait des murènes dans des piscines artilîcielles, sous les empereurs romains, on avait dequoi nourrir abondammenttoute la population romaine; tandis que, bien au contraire, le peuple romain manquait du nécessaire pour acheter du pain, et les aristocrates romains ne manquaient pas d'esclaves pour les donner en pâture aux murènes.
Le prix des vivres a presque continuellement haussé, tandis que le prix des objets manufacturés et de luxe a presque continuellement baissé. Prenez l'industrie agricole elle-même: les objets les plus indispensables, tel que le blé, la viande, etc., haussent de prix, tandisque lecoton,lesucre, le café, etc., baissent continuellement dans une proportion surprenante. Et même parmi les comestibles proprement dits, les objets deTuxe, tels que les artichauts, les asperges, etc., sontaujourd'hui relativement à meilleur marché que les comestible de première nécessité. A notre époque, le superflu est plus facile à produire que le nécessaire. Enfin, à diverses époques historiques, les rapports réciproques des prix sont non-seulement différents, maisopposés. Dans tout le Moyen-Age, les produits agricoles étaient relativement à meilleur marché que les produits manufacturés; dans le temps moderne ils sont en raison inverse.
5.
L'utilité des produits agricoles a-t-elle pour cela diminué depuis le Moyen Age?
L'usage des produits est déterminé par les conditions sociales dans lesquelles se trouvent placés les consommateurs, et ces conditions ellesmêmes reposent sur l'antagonisme des classes.
Le coton, les pommes de terre et l'eau-de-vie sont des objets du plus commun usage. Les pommes de terre ont engendré les écrouelles; le coton a chassé en grande partie le lin et la laine, bien que la laine et le lin soient, en beaucoup de cas, d'une plus grande utilité, ne fût-ce que sous le rapport de l'hygiène; l'eau-de-vie enfin, l'a emporté sur la bière et le vin, bien que l'eau-devie, employée comme substance alimentaire, soit généralement reconnue comme un poison. Pendant tout un siècle les gouvernements luttèrent vainement contre l'opium européen; l'économie prévalut, elle dicta des ordres à la consommation.
Pourquoi donc le coton, la pomme de terre et l'eau-de-vie sont-ils les pivots de la société bourgeoise? Parce qu'il faut, pour les produire, le moins de travail, et qu'ils sont par conséquent au plus bas prix. Pourquoi le minimum du prix décide-t-il du maximum de la consommation? Serait-ce par hasard à cause de l'utilité absolue de ces objets, de leur utilité intrinsèque, de leur utilité, en tant qu'ils correspondent de la manière la plus utile aux besoins de l'ouvrier comme homme, et non de l'homme comme ouvrier? Non, c'est parce que, dans une société fondée sur la misère^ les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l'usage du plus grand nombre.
Dire maintenant que, parce que les choses les moins coûteuses sont d'un plus grand usage elles doivent être de la plus grande utilité, c'est dire que l'usage si répandu de l'eau-de-vie, à cause du peu de frais de sa production, est la preuve la plus concluante de son utilité; c'est dire au prolétaire que la pomme de terre lui est plus salutaire que la viande; c'est accepter l'état de choses existant; c'est faire enfin, avec M. Proudhon, l'apologie d'une société sans la comprendre.
Dans une société à venir, où l'antagonisme des classes aurait cessé, où il n'y aurait plus de classes, l'usage ne serait plus déterminé par le minimum du temps de production; mais le temps de production sociale qu'on consacrerait aux différents objets serait déterminé par leur degré d'utilité sociale.
Pour revenir à la thèse de M. Proudhon, du moment que le temps du travail nécessaire à la production d'un objet n'est point l'expression de son degré d'utilité, la valeur d'échange de ce même objet, déterminée d'avance par le temps du travail y C\^é, ne saura jamais régler le juste rapport de rotl're à la demande, c'est-à-dire le rapport de proportionnalité dans le sens que M. Proudhon y attache pour le moment.
Ce n'est point la vente d'un produit quelconque au prix de ses frais de production, qui constitue « le rapport de proportionnalité » de l'offre à la demande, ou la quotité proportionnelle de ce produit relativement à l'ensemble de la production; ce sont les l'ariatiotis de la demande et de loffre qui désignent au producteur la quantité dans laquelle il faut produire une marchandise donnée, pour recevoir en échange au moins les frais de production. Et comme ces variations sont continuelles, il y a aussi mouvement continuel de retrait et d'application des capitaux, quant aux différentes branches de l'industrie.
« Ce n'est qu'en raison de pareilles variations que les capitaux sont consacrés précisément dans la proportiofî requise, et non au-delà, à la production des différentes marchandises pour lesquelles il y a demande. Par la hausse ou la baisse des prix, les profits s'élèvent au dessus ou tombent au-dessous de leur niveau général, et par là les capitaux sont attirés ou détournés de l'emploi particulier qui vient d'éprouver l'une ou l'autre de ces variations. » — « Si nous portons les 3-eux sur les marchés des grandes villes, nous verrons avec quelle régularité ils sont pourvus de toutes sortes de denrées, nationales et étrangères, dans la quantité requise, et quelque différente qu'en misèrl; de la philosophie 85 soit la demande par l'effet du caprice, du goùt^ ou par les variations dans la population-, sans qu'il y ait souvent engorgement par un approvisionnement surabondant, ni cherté excessive par la faiblesse de l'approvisionnement comparée à la demande: l'qn doit convenir que le principe qui distribue le capital dans chaque branche d'industrie, dans les proportions exactement convenables^ est plus puissant qu'on ne le suppose en général. » (Ricardo, t. I, p. 105 et 108.)
Si M. Proudhon accepte li valeur des produits comme déterminée par le temps du travail, il doit accepter également le mouvement oscillatoire, qui seul fait du temps du travail la mesure de la valeur. Il n'y a pas de « rapport de proportionnalité » tout constitué, il n'y a qu'un mouvement constituant.
Nous venons de voir dans quel sens il est juste de parler de la « proportionnalité, » comme d'une conséquence de la valeur déterminée par le temps du travail. Nous allons voir maintenant comment cette mesure par le temps, appelée par M. Proudhon « loi de proportionnalité », se transforme en loi de disproporiionnalitc.
Toute nouvelle invention qui permet de produire en une heure ce qui a été produit jusqu'ici en deux heures déprécie tous les produits homogènes qui se trouvent sur le marché. La concurrence force le producteur à vendre le produit de deux heures à aussi bon marché que le produit