SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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Examinons maintenant, sous le point de vue historique et économique, si véritablement l'atelier ou la machine a introduit le principe d'autorité dans la société postérieurement à la division du travail; s'il a d'un côté réhabilité l'ouvrier, tout en le soumettant de l'autre à l'autorité; si la machine est la recomposition du travail divisé, la syiithèse du travail opposée à son analyse.

La société tout entière a cela de commun avec l'intérieur d'un atelier, qu'elle aussi a sa division du travail. Si l'on prenait pour modèle la division du travail dans un atelier moderne, pour en faire l'application à une société entière, la société la mieux organisée pour la production des richesses serait incontestablement celle qui n'aurait qu'un seul entrepreneur en chef, distribuant la besogne selon une règle arrêtée d'avance aux divers membres de la communauté. Mais il n'en est point 188 MISÈRE DL') LA PHILOSOPHIE ainsi. Tandis que dans l'intérieur de l'atelier moderne la division du travail est minutieusement réglée par l'autorité de l'entrepreneur, la société moderne n'a d'autre règle, d'autre autorité, pour distribuer le travail, que la libre concurrence.

Sous le régime patriarcal, sous le régime des castes, sous le régime féodal et corporatif, il y avait division du travail dans la société tout entière selon des règles fixes. Ces règles ont-elles été établies par un législateur? Non. Nées primitivement des conditions de la production matérielle, elles n'ont été érigées en lois que bien plus tard. C'est ainsi que ces diverses formes de la division du travail devinrent autant de bases d'organisation sociale. Quant à la division du travail dans l'atelier, elle était très peu développée dans toutes ces formes de la société.

On peut même établir en règle générale, que moins l'autorité préside à la division du travail dans l'intérieur de la société, plus la division du travail se développe dans l'intérieur de l'atelier, et plus elle y est soumise à l'autorité d'un seul. Ainsi, l'autorité dans l'atelier et celle dans la société, par rapport à la division du travail, sont en raison inverse l'une de l'autre.

Il importe maintenant de voir ce que c'est que l'atelier, dans lequel les occupations sont très séparées, où la tâche de chaque ouvrier est réduite à une opération très simple, et où l'autorité, le capital, groupe et dirige les travaux. Gomment cet atelier a-t-il pris naissance? Pour répondre à cette question, nous aurions à examiner, comment l'industrie manufacturière proprement dite s'est développée. J'entends parler de cette industrie qui n'est pas encore l'industrie moderne, avec ses machines, mais qui n'est déjà plus ni l'industrie des artisans du Moyen-Age, ni l'industrie domestique. Nous n'entrerons pas en de grands détails: nous ne donnerons que quelques points sommaires, pour faire voir qu'avec des formules on ne peut pas faire de l'histoire.

Une condition des plus indispensables pour la formation de l'industrie manufacturière était l'accumulation des capitaux, facilitée par la découverte de l'Amérique et l'introduction de ses métaux précieux.

vJl est suffisamment prouvé que l'augmentation des moyens d'échange eut pour conséquence, d'un côté, la dépréciation des salaires et des rentes foncières, et de l'autre, l'accroissement des profits industriels. En d'autres termes: autant la classe des propriétaires et la classe des travailleurs, les seigneurs féodaux et le peuple, tombèrent, autant s'éleva la classe des capitalistes, la bourgeoisie^ Il y eut d'autres circonstances encore qui concoururent simultanément au développement de l'industrie manufacturière: l'augmentation des marchandises mises en circulation dès que le commerce pénétra aux Indes orientales par la 190 MISÈRE DE LA THILOSOPHIE voie du cap de Bonne-Espérance, le régime colonial, le développement du commerce maritime.

Un autre point qu'on n'a pas encore assez apprécié dans l'histoire de l'industrie manufacturière, c'est le licenciement des nombreuses suites des seigneurs féodaux, dont les membres subalternes devinrent des vagabonds avant d'entrer dans l'atelier. La création de l'atelier est précédée d'un vagabondage presque universel au xv" et au XVI® siècle. L'atelier trouva encore un puissant appui dans les nombreux paysans, qui, chassés continuellement des campagnes par la transformation des champs en prairies, et par les progrès agricoles nécessitant moins de bras pour la culture des terres, vinrent affluer dans les villes pendant des siècles entiers.

L'agrandissement du marché, l'accumulation des capitaux, les modifications survenues dans la position sociale des classes, une foule de personnes se trouvant privées de leurs sources de revenu, voilà autant de conditions historiques pour la formation de la manufacture. Ce ne furent pas, comme dit M. Proudhon, des stipulations à l'amiable entre des égaux, qui ont rassemblé les hommes dans l'atelier. Ce n'est pas même dans le sein des anciennes corporations que la manufacture a pris naissance. Ce fut le marchand qui devint chef de l'atelier moderne, et non pas l'ancien maître des corporations. Presque partout il y eut une lutte acharnée entre la manufacture et les métiers.

L'accumulation et la concentration d'instruments et de travailleurs précéda le développement de la division du travail dans l'intérieur de l'atelier. Une manufacture consistait beaucoup plus dans la réunion de beaucoup de travailleurs et de beaucoup de métiers dans un seul endroit, dans une salle sous le commandement d'un capital, que dans l'analyse des travaux et dans l'adaptation d'un ouvrier spécial à une tâche trèssimple.

L'utilité d'un atelier consistait bien moins dans la division du travail proprement dite, que dans cette circonstance qu'on travaillait sur une plus grande échelle, qu'on épargnait beaucoup de faux frais, etc. A la tin du x\f et au commencement du xvif siècle, la manufacture hollandaise connaissait à peine la division.

Le développement de la division du travail suppose la réunion des travailleurs dans un atelier. Il n'y a même pas un seul exemple, ni au xvf, ni au xvii" siècle, que les diverses branches d'un même métier aient été exploitées séparément au point qu'il aurait suffi de les réunir dans un seul endroit pour obtenir l'atelier tout fait. Mais une fois les hommes et les instruments réunis, la division du travail telle qu'elle existait sous la forme des corporations se reproduisait, se reflétait nécessairement dans l'intérieur de Tateîier.

Pour M. Proudhon, qui voit les choses à Tenvers, si toutefois il les voit, la division du travail dans le sens d'Adam Smith, précède l'atelier, qui en est une condition d'existence.

Les inacliines proprement dites datent de la fin du xviii^ siècle. Rien de plus absurde que de voir dans les machines Vantithcse de la division du travail, la synthèse rétablissant l'unité dans le travail morcelé.

La machine est une réunion des instruments de travail, et pas du tout une combinaison des travaux pour l'ouvrier lui-même. « Quand, par la division du travail, chaque opération particulière a été réduite à l'emploi d'un instrument simple, la réunion de tous ces instruments, mis en action par un seul moteur, constitue — une machine. » (Babbage, Traité sur V Economie des machines^ etc., Paris, i833.) Outils simples, accumulation des outils, outils composés, mise en mouvement d'un outil composé par un seul moteur manuel, par l'homme, mise en mouvement de ces instruments par les forces naturelles, machine, système des machines ayant un seul moteur, système des machines aN'ant un automate pour moteur, — voilà la marche des machines.

La concentration des instruments de production et la division du travail sont aussi insépara- MLSKRK DE LA PHILOSOPHIE 193 bles l'une de l'autre que le sont, dans le régime politique, la concentration des pouvoirs publics et la division des intérêts privés. L'Angleterre, avec la concentration des terres, ces instruments du travail agricole, a également la division du travail agricole et la mécanique appliquée à l'exploitation de la terre. La France, qui a la division des instruments, le régime parcellaire, n'a en général ni division du travail agricole ni application des machines à la terre.

Pour M. Proudhon, la concentration des instruments de travail est la négation de la division du travail. Dans la réalité nous trouvons encore le contraire. A mesure que la concentration des instruments se développe, la division se développe aussi et rice versa. Voilà ce qui fait que toute grande invention dans la mécanique est suivie d'une plus grande division du travail, et chaque accroissement dans la division du travail amène à son tour de nouvelles inventions mécaniques.

Nous n'avons pas besoin de rappeler que les grands progrès de la division du travail ont commencé en Angleterre après l'invention des machines. Ainsi les tisserands et les fileurs étaient pour la. plupart des pa^'sans tels qu'on en rencontre encore dans les pays arriérés. L'invention des machines a achevé de séparer l'industrie manufacturière de l'industrie agricole. Le tisserand et le fileur, réunis naguère dans une seule famille, furent séparés par la machine. Grâce à la machine, le fileur peut habiter l'Angleterre en même temps que le tisserand séjourne aux Indes orientales. Avant l'invention des machines l'industrie d'un pays s'exerçait principalement sur les matières premières, qui étaient le produit de son propre sol: ainsi en Angleterre la laine, en Allemagne le lin, en France les soies et le lin, aux Indes orientales, et dans le Levant le coton, etc. Grâce à l'application de la machine et de la vapeur, la division du travail a pu prendre de telles dimensions, que la grande industrie, détachée du sol national, dépend uniquement du marché de l'univers, des échanges internationaux, d'une division de travail internationale. Enfin la machine exerce une telle influence sur la division du travail, que lorsque dans la fabrication d'un ouvrage quelconque on a trouvé le moyen d'introduire partiellement la mécanique, la fabrication se divise aussitôt en deux exploitations indépendantes l'une de l'autre.

Faut-il parler du /7//^^roî:'/(.fcvz//e/ et philanthropique que M. Proudhon découvre dans l'invention et l'application primitive des machines.''

Lorsque en Agleterre le marché eut pris un tel développement que le travail manuel n'y pouvait plus suffire, on éprouva le besoin des machines. On songeait alors à faire l'application de la science mécanique, déjà toute faite au dix-huitième siècle.

L'atelier automatique marqua son début par MISÈRE DI'l LA PHILOSOPHIE 195 des actes qui n'étaient rien moins que philanthropiques. Les enfants furent tenus au travail à coups de fouet; on en faisait un objet de trafic, et on passait un contrat avec les maisons des orphelins. On abolit toutes les lois sur l'apprentissage des ouvriers, parce que, pour nous servir des phrases de M. Proudhon, on n'avait plus besoin des ouvriers synthétiques. Enfin depuis 1825, presque toutes les nouvelles inventions furent le résultat des collisions entre l'ouvrier et l'entrepreneur, qui cherchait à tout prix à déprécier la spécialité de l'ouvrier. Après chaque nouvelle grève tant soit peu importante, surgit une nouvelle machine. L'ouvrier voyait si peu dans l'application des machines, une espèce de réhabilitation, de restauration., comme dit M. Proudhon, qu'au xviii^ siècle, il résista pendant bien longtemps à l'empire naissant de l'automate.

« Wyalt dit le docteur Ure, avait découvertes doigts fileurs (la série des rouleaux cannelés) longtemps avant Arkwright...La principale difficulté ne consistait pas autant dans l'invention d'un mécanisme automatique...La difficulté consistait surtout dans la discipline nécessaire pour faire renoncer les hommes à leurs habitudes irrégulières dans le travail, et pour les identifier avec la régularité invariable d'un grand automate. Mais inventer et mettre en vigueur un code de discipline manufacturière, convenable aux besoins et à la célérité du système automatique, voilà une entreprise digne d'Hercule, voilà le noble ouvrage d'Arkwright. » En somme, par l'introduction des machines la division du travail dans l'intérieur de la société s'est accrue, la tâche de l'ouvrier dans l'intérieur de l'atelier s'est simplifiée, le capital a été réuni, l'homme a été dépecé davantage.

M. Proudhon veut-il être économiste et abandonner pour un instant « l'évolution dans la série de l'entendement, » alors il va puiser son érudition dans A. Smith, au temps où l'atelier automatique ne faisait que de naître. En effet, quelle diff'érence entre la division du travail telle qu'elle existait du temps d'Adam Smith, et telle que nous la voyons dans l'atelier automatique. Pour bien la faire comprendre, il suffira de citer quelques passages de (x la Philosophie des manufactures » du docteur Ure.

(( Lorsque A. Smith écrivit son ouvrage immortel sur les éléments de l'économie politique, le système automatique d'industrie était encore à peine connu. La division du travail lui parut avec raison le grand principe du perfectionnement en manufacture; il démontra, dans la fabrique des épingles, qu'un ouvrier en se perfectionnant par la pratique sur un seul et même point devient plus expéditif et moins coûteux. Dans chaque branche de manufacture, il vit que d'après ce principe certaines opérations, telles que la coupe de fils de laiton en longueurs égales, deviennent MliJÈliE DK LA l'III.^OLOPIIIE 197 d'une exécution facile; que d'autres, telles que la façon et l'attache des tètes d'épingles, sont à proportion plus difficiles: il en conclut donc que l'on peut naturellement approprier à chacune de ces opérations un ouvrier dont le salaire corresponde à son habileté. C'est cette appropriation qui est l'essence de la division des travaux. Mais ce qui pouvait servir d'exemple utile du temps du docteur Smith ne serait propre aujourd'hui qu'à induire le public en erreur relativement au principe réel de l'industrie manufacturière. En effet, la distribution, ou plutôt l'adaptation des travaux aux différentes capacités individuelles, n'entre guère dans le plan d'opération des manufactures automatiques: au contraire, partout où un procédé quelconque exige beaucoup de dextérité et une main sûre, on le retire du bras de l'ouvrier trop adroit et souvent enclin à des irrégularités de plusieurs genres, pour en charger un mécanisme particulier dont l'opération automatique est si bien réglée qu'un enfant peut la surveiller. « Le principe du système automatique est donc de substituer l'art mécanique à la main-d'œuvre, et de remplacer la division du travail entre les artisans par l'analyse d'un procédé dans ses prin-•cipes constituants. Selon le système de l'opération manuelle, la main-d'œuvre était ordinairement l'élément le plus dispendieux d'un produit quelconque-, mais, d'après le s^^stème automatique, les talents de l'artisan se trouvent progressivement suppléés par desimpies surveillants de mécanique.

« La faiblesse de la nature humaine est telle que plus l'ouvrier est habile, plus il devient volontaire et intraitable, et par conséquent moins il est propre à un système de mécanique à l'ensemble duquel ses boutades capricieuses peuvent faire un tort considérable. Le grand point du manufacturier actuel est donc, en combinant la science avec ses capitaux, de réduire la tâche de ses ouvriers à exercer leur vigilance et leur dextérité, facultés bien perfectionnées dans leur jeunesse, lorsqu'on les fixe sur un seul objet.

« D'après le système des gradations du travail, il faut faire un apprentissage de plusieurs années avant que l'œil et la main deviennent assez habiles pour exercer certains tours de force en mécanique • mais selon le système qui décompose un procédé en le réduisant à ses principes constitutifs, et qui en soumet toutes les parties à l'opération d'une machine automatique, on peut confier ces mêmes parties élémentaires à une personne douée d'une capacité ordinaire, après l'avoir soumise à une courte épreuve; on peut même, en cas d'urgence, la faire passer d'une machine à l'autre, à la volonté du directeur de l'établissement. De telles mutations sont en opposition ouverte avec l'ancienne routine qui divise le travail et qui assigne à un ouvrier la tâche de façonner la tète d'une épingle, et à un autre celle d'en aiguiser la pointe, travail dont l'uniformité ennuyeuse les énerve...Mais, d'après le principe d'égalisation ou le système automatique, les facultés de l'ouvrier ne sont soumises qu'à un exercice agréable, etc.. Son emploi étant de veiller au travail d'un mécanisme bien réglé, il peut l'apprendre en peu de temps; et lorsqu'il transfert ses services d'une machine à une autre, il varie sa tâche et développe ses idées, en réfléchissant aux combinaisons générales qui résultent de ses travaux et de ceux de ses compagnons. Ainsi cette contrainte des facultés, ce rétrécissement des idées, cet état de gène du corps, qui ont été attribués non sans raison à la division du travail, ne peuvent, dans des circonstances ordinaires, avoir lieu sous le régime d'une égale distribution des travaux.

« Le but constant et la tendance de tout perfectionnement dans le mécanisme est en effet de se passer entièrement du travail de l'homme ou d'en diminuer le prix, en substituant l'industrie des femmes et des enfants à celle de l'ouvrier adulte, ou le travail d'ouvriers grossiers à celui d'habiles artisans...Cette tendance à n'employer que des enfants au regard vif et aux doigts déliés au lieu de journaliers possédant une longue expérience, démontre que le dogme scolastique de la division du travail selon les différents degrés d'habileté a enfin été exploité par nos manufacturiers éclairés. » (André Ure, Philosophie des manufacfures ou Economie ifidustrielle, t. I", chap. P"").

Ce qui caractérise la division du travail dans l'intérieur de la société moderne, c'est qu'elle engendre les spécialités, les espèces, et avec elles l'idiotisme du métier, « Nous sommes frappés d'admiration, dit Lemontey, en voyant parmi les anciens le même personnage être à la fois, dans un degré éminent, philosophe, poète, orateur, historien, prêtre, administrateur, général d'armée. Nos âmes s'épouvantent à l'aspect d'un si vaste domaine. Chacun plante sa haie et s'enferme dans son enclos. J'ignore si par cette découpure le champ s'agrandit^ mais je sais bien que l'homme se rapetisse. » Ce qui caractérise la division du travail dans l'atelier automatique, c'est que le travail y a perdu tout caractère de spécialité. Mais du moment que tout développement spécial cesse, le besoin d'universalité, la tendance vers un développement intégral de l'individu commence à se faire sentir. L'atelier automatique efface les espèces et l'idiotisme du métier.

M. Proudhon, n'ayant même pas compris ce seul côté révolutionnaire de l'atelier automatique, fait un pas en arrière, et propose à l'ouvrier de faire non seulement la douzième partie d'une épingle, mais successivement toutes les douze parties. L'ouvrier arriverait ainsi à la science et à la conscience de l'épingle. Voilà ce que c'est que le travail synthétique de M. Proudhon. Personne- MISÈRE DE LA rFIILOSOPIIIE 201 ne contestera que faire un mouvement en avant et un autre en arrière c'est également faire un mouvement synthétique.

En résumé, M. Proudhon n'est pas allé au delà de l'idéal du petit bourgeois. Et pour réaliser cet idéal, il n'imagine rien de mieux que de nous ramener au compagnon, ou tout au plus au maître artisan du Moyen-Age. Il suffit, dit-il quelque part dans son livre, d'avoir fait une seule fois dans sa vie un chef-d'œuvre, de s'être senti une seule fois homme. N'est-ce pas là, pour la forme autant que pour le fond, le chef-d'œuvre exigé par le corps de métier du Moyen-Age?

§ m. — LA CONCURRENCE ET LE MONOPOLE.

[ « La concurrence est aussi Bon côté de la conA essentielle au travail que la currence. ] division...Elle est nécessaire ( à r avèriQment de l'égalité. » i(( Le principe est la négation de lui-même. Son effet le plus certain est de perdre ceux qu'elle entraîne. » « Les ijiconvénients qui marchent à sa suite, de mê- ^ 'cure..., découlent logiquement les uns et les autres du principe. » « Demander le principe d'accommodement qui doit dériver d'une loi supérieure à la liberté elle-même. » VARIANTE.

''^^' ' question de détruire la concurrence, chose aussi impossible que de détruire la liberté; il s'agit d'en trouver l'équilibre, je dirais volontiers la police. » M. Proudhon commence par défendre la nécessité éternelle de la concurrence contre ceux qui la veulent remplacer par Vémulation.

Il n'y a pas « d'émulation sans but, » et comme « l'objet de toute passion est nécessairement analogue à la passion, une femme pour l'amant, du pouvoir pour l'ambitieux, de l'or pour l'avare, une couronne pour le poète, l'objet de l'émulation industrielle est nécessairement le profit. L'émulation n'est pas autre chose que la concurrence même. » La concurrence est l'émulation en vue du profit. L'émulation industrielle est-elle nécessairement l'émulation en vue du profit, c'est-à-dire la concurrence? M. Proudhon le prouve en l'affirmant. Nous l'avons vu: affirmer, pour lui, c'est prouver, de même que supposer c'est nier.

Si Vohjet immédiat de l'amant est la femme, l'objet immédiat de l'émulation industrielle est le produit et non le profit.

La concurrence n'est pas l'émulation industrielle, c'est l'émulation commerciale. De nos jours, l'émulation industrielle n'existe qu'en vue du commerce. Il y a même des phases dans la vie économique des peuples modernes où tout le monde est saisi d'une espèce de vertige pour faire du profit sans produire. Ce vertige de spéculation, qui revient périodiquement, met à nu le véritable caractère de la concurrence qui cherche à échapper à la nécessité de l'émulation industrielle.

Si vous aviez dit à un artisan du xiv° siècle qu'on allait abroger les privilèges et toute l'organisation féodale de l'industrie, pour mettre à la place l'émulation industrielle, dite concurrence, il vous aurait répondu que les privilèges des diverses corporations, maîtrises, jurandes, sont la concurrence organisée. M. Proudhon ne dit pas mieux en affirmant que « l'émulation n'est pas autre chose que la concurrence elle-même. » « Ordonnez qu'à partir eu i" janvier 1847 ^^ travail et le salaire soient garantis à tout le monde: aussitôt une immense relâche va succéder à la tension ardente de l'industrie, » Au lieu d'une supposition, d'une affirmation et d'une négation, nous avons maintenant une ordonnance que M. Proudhon rend tout exprès 204 MISÈRH D1-: LA PIIILOSOPEIHr pour prouver la nécessité de la concurrence, son éternité comme catégorie, etc.

Si l'on s'imagine qu'il ne faut que des ordonnances pour sortir de la concurrence, on n'en sortira jamais. Et si l'on pousse les choses jusqu'à proposer d'abolir la concurrence, tout en conservant le salaire, on proposera de faire un non-sens par décret ro3^al. Mais les peuples ne procèdent pas par décret royal. Avant de faire de ces ordonnances-là, ils doivent du moins avoir changé de fond en comble leurs conditions d'existence industrielle et politique, et par conséquent toute leur manière d'être.

M. Proudhon répondra avec son assurance imperturbable, que c'est l'hypothèse a d'une transformation de notre nature sans antécédents historiques, » et qu'il aurait droit « de nous écarter de la discussion, » nous ne savons pas en vertu de quelle ordonnance.

M. Proudhon ignore que l'histoire tout entière n'est qu'une transformation continue de la nature humaine.

« Restons dans les faits. La Révolution française a été faite pour la liberté industrielle autant quepourla liberté politique; et bien que la France, en 1789, n'eût point aperçu toutes les conséquences du principe dont elle demandait la réalisation, disons-le hautement, elle ne s'est trompée ni dans ses vœux, ni dans son attente. Quiconque essayerait de le nier perdrait à mes yeux droit à MISÈRE ÛE LA PHILOSOPHIE 20o la critique: je ne disputerai jamais avec un adversaire qui poserait en principe l'erreur spontanée de vingt-cinq millions d'hommes...Pourquoi donc, si la concurrence n'eût été un principe de l'économie sociale, un décret de la destinée^ une nécessité de Vâme humaine^ pourquoi, au lieu d'abolir corporations, maîtrises et jurandes, ne songeait- on plutôt à réparer le tout? » Ainsi, puisque les Français du xviii® siècle ont aboli corporations, maîtrises et jurandes au lieu de les modifier, les Français du xix® siècle doivent modifier la concurrence au lieu de l'abolir. Puisque la concurrence a été établie en France, au xviii^ siècle, comme conséquence de besoins historiques, cette concurrence ne doit pas être détruite au xix® siècle à cause d'autres besoins historiques. M. Proudhon, ne comprenant pas que l'établissement de la concurrence se liait au développement réel des hommes du xviii° siècle, fait de la concurrence une nécessité de Vâme humaine^ m partibus infidelium. Qu'aurait-il fait du grand Colbert pour le xv:!"* siècle?

Après la Révolution vientl'état de choses actuel. M. Proudhon y puise également des faits, pour montrer l'éternité de la concurreLce, en prouvant qu"e toutes les industries dans lesquelles cette catégorie n'est pas encore assez développée, comme dans l'agriculture, sont dans un état d'infériorité, de caducité.

Dire qu'il y a des industries qui ne sont pas encore à la hauteur de la concurrence, que d'autres encore sont au-dessous du niveau de la production bourgeoise, c'est un radotage qui ne prouve nullement l'éternité de la concurrence.

Toute la logique de M. Proudhon se résume en ceci: La concurrence est un rapport social dans lequel nous développons actuellement nos forces productives. Il donne à cette vérité, non pas des développements logiques, mais des formes souvent très bien développées, en disant que la concurrence est l'émulation industrielle, le mode actuel d'être libre, la responsabilité dans le travail, la constitution de la valeur, une condition pour l'avènement de l'égalité, un principe de l'économie sociale, un décret de la destinée, une nécessité de l'âme humaine, une inspiration de la justice éternelle, la liberté dans la division, la division dans la liberté, une catégorie économique.

« La concurrence et Vassociaiion s'appuient l'une sur l'autre. Bien loin de s'exclure, elles ne sont pas même divergentes. Qui dit concurrence, suppose déjà but commun. La concurrence n'est donc pas Végoïsme., et l'erreur la plus déplorable du socialisme est de l'avoir regardée comme le renversement de la société. » Qui dit concurrence dit but commun, et cela prouve, d'un côté, que la concurrence est l'association; de l'autre, que la concurrence n'est pas l'égoïsme. Et qui dit égoïsme ne dit-il pas but MISÈR-Ii DK LA PHILOSOPHIE 207 commun? Chaque égoïsme s'exerce dans la société et par le fait de la société. Il suppose donc la société, c'est à-dire des buts communs, des besoins communs, des moyens de production communs, etc., etc. Serait-ce par hasard pour cela que la concurrence et l'association dont parlent les socialistes ne sont pas même divergentes?

Les socialistes savent très bien que la société actuelle est fondée sur la concurrence. Comment pourraient-ils reprocher à la concurrence de renverser la société actuelle qu'ils veulent renverser eux-mêmes? Et comment pourraient-ils reprocher à la concurrence de renverser la société à venir, dans laquelle ils voient, au contraire, le renversement de la concurrence?

M. Proudhon dit, plus loin, que la concurrence est Vopposé du monopole^ que, par conséquent, elle ne saurait pas être Vopposé de l association.

Le féodalisme était, dès son origine, opposé à la concurrence, qui n'existait pas encore. S'ensuit-il que la concurrence n'est pas opposée au féodalisme?

Dans le fait, société^ association sont des dénominations qu'on peut donner à toutes les sociétés, à la société féodale aussi bien qu'à la société bourgeoise, qui est l'association fondée sur la concurrence. Comaient donc peut-il y avoir des socialistes qui, par le seul mot d'association, croient pouvoir réfuter la concurrence? Et comment M. Proudhon lui-même peut-il vouloir défendre la concurrence contre le socialisme, en désignant la concurrence sous le seul mot d'association?

Tout ce que nous venons de dire fait le beau côté de la concurrence, telle que l'entend M. Proudhon. Passons maintenant au vilain côté, c'est-àdire au côté négatif de la concurrence, à ses inconvénients, à ce qu'elle a de destructif, de subversif, de qualités malfaisantes.

Le tableau que nous en fait i\l. Proudhon a quelque chose de lugubre.

La concurrence engendre la misère, elle fomente la guerre civile, elle « change les zones naturelles», confond les nationalités, trouble les familles, corrompt la conscience publique, «bouleverse les notions de l'équité, de la justice», de la morale, et, ce qui est pire, elle détruit le commerce probe et libre et ne donne pas même en compensation la valeur synthétique, le prix fixe et honnête. Elle désenchante tout le monde, même les économistes. Elle pousse les choses jusqu'à se détruire elle-même.

D'après tout ce que M. Proudhon dit de mal, peut-il V avoir, pour les rapports de la société bourgeoise, pour ses principes et ses illusions, un élément plus dissolvant, plus destructif que la concurrence.''

Notons bien que la concurrence devient toujours plus destructive pour les rapports bourgeois, à mesure qu'elle excite à une création fébrile de nouvelles forces productives, c'est-à^ dire des conditions matérielles d'une société nouvelle. Sous ce rapport, du moins, le mauvais côté de la concurrence aurait son bon.

« La concurrence comme position ou phase économique considérée dans son origine est le résultat nécessaire...de la théorie de réduction des frais généraux. » Pour M. Proudhon, la circulation du sang doit être une conséquence de la théorie de Harvey.

« Le monopole est le terme fatal de la concurrence, qui l'engendre par une négation incessante d'elle-même. Cette génération du monopole en est déjà la justification...Le monopole est l'opposé naturel de la concurrence...mais dès lors que la concurrence est nécessaire, elle implique l'idée du monopole, puisque le monopole est comme le siège de chaque individualité concurrente. » Nous nous réjouissons avec M. Proudhon, qu'il puisse au moins une fois bien appliquer sa formule de thèse et d'antithèse. Tout le monde sait que le monopole moderne est engendré par la concurrence elle-même.

Quant au contenu, M. Proudhon se tient à des images poétiques. La concurrence faisait « de chaque subdivision du travail comme une souveraineté où chaque individu se posait dans sa force et dans son indépendance. » Le monopole est « le siège de chaque individualité concurrente. » La souveraineté vaut au moins le siège.

M. Proudhon ne parle que du monopole moderne engendré par la concurrence. Mais nous savons tous que la concurrence a été engendrée par le monopole féodal. Ainsi primitivement la concurrence a été le contraire du monopole, et non le monopole le contraire de la concurrence. Donc, le monopole moderne n'est pas une simple antithèse, c'est au contraire la vraie S3^nthèse.

Thèse: Le monopole féodal antérieur à la concurrence.

Antithèse: La concurrence.

Synthèse: Le monopole moderne, qui est la négation du monopole féodal en tant qu'il suppose le régime de la concurrence, et qui est la négation de la concurrence en tant qu'il est monopole.

Ainsi le monopole moderne, le monopole bourgeois, est le monopole synthétique, la négation de la négation, l'unité des contraires. Il est le monopole à l'état pur, normal, rationnel. M. Proudhon est en contradiction avec sa propre philosophie, quand il fait du monopole bourgeois le monopole à l'état cru, simpliste^ contradictoire, spasmodique. M. Rossi, que M. Proudhon cite plusieurs fois au sujet du monopole, paraît avoir mieux saisi le caractère S3'nthétique du monopole bourgeois. Dans son Cours ifc'conomie politique, il distingue entre des monopoles artificiels et des monopoles naturels. Les monopoles féodaux, dit-il, sont aiiiliciels, c'esi-à-dire arbitraires; les monopoles bourgeois sont naturels, c'est-à-dire rationnels.

Le monopole est une bonne chose, raisonne M. Proudhon, puisque c'est une catégorie économique, une émanation «de la raison impersonnelle de l'humanité.» La concurrence est encore une bonne chose, puisqu'elle est, elle aussi, une catégorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du monopole et la réalité de la concurrence. Ce qui est pire encore, c'est que la concurrence et le monopole se dévorent mutuellement. Que faire? Chercher la synthèse de ces deux pensées éternelles, l'arracher au sein de Dieu où elle est déposée de temps immémorial.

Dans la vie pratique, on trouve non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une formule, mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence, la concurrence produit le monopole. Les monopoleurs se font de la concurrence, les concurrents deviennent monopoleurs. Si les monopoleurs restreignent la concurrence entre eux par des associations partielles, la concurrence s'accroît parmi les ouvriers; et plus la masse des prolétaires s'accroît vis-à-vis des monopoleurs d'une nation, plus la concurrence devient effrénée entre les monopoleurs des différentes nations. La S3'nthèse est telle, que le monopole ne peut se maintenir qu'en passant continuellement par la lutte de la concurrence.