SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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que les conséquences auraient pu s'en déduire dans l'esprit; en sorte que le mouvement industriel, suivant en tout la déduction des idées, se divise en un double courant, l'un d'effets utiles, l'autre de résultats subversifs. Pour constituer harmoniquement ce principe à double face et résoudre cette antinomie, la société en fait surgir une seconde, laquelle sera bientôt suivie d'une troisième, et telle sera la marche du génie social, jusqu'à ce qu'ayant épuisé toutes ses contradictions, — je suppose, mais cela n'est pas prouvé, que la contradiction dans l'humanité ait un terme, — il revienne d'un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule résolve tous ses problèmes. » (T. P^, p. i35.)

De même qu'auparavant Vantithèse s'est transformée en antidote, de même la thèse devient maintenant hypothèse. Ce changement de termes n'a plus rien qui puisse nous étonner de la part de M. Proudhon. La raison humaine, qui n'est rien moins que pure, n'ayant que des vues incomplètes, rencontre à chaque pas de nouveaux problèmes à résoudre. Chaque nouvelle thèse qu'elle découvre dans la raison absolue et qui est la négation de la première thèse, devient pour elle une synthèse, qu'elle accepte assez naïvement comme la solution du problème en question. C'est ainsi que cette raison se démène dans des contradictions toujours nouvelles, jusqu'à ce que se trouvant à bout de contradictions, elle s'aperçoive que toutes ses thèses et synthèses ne sont que des hypothèses contradictoires. Dans sa perplexité, « la raison humaine, le génie social, revient d'un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule, résout tous ses problèmes. » Cette formule unique, disons-le en passant, constitue la véritable découverte de M. Proudhon. C'est la valeur constituée.

On ne fait des hypothèses qu'en vue d'un but quelconque. Le but que se proposait en premier lieu le génie social qui parle par la bouche de M. Proudhon, c'était d'éliminer ce qu'il y a de mauvais dans chaque catégorie économique, pour I n'avoir que du bon. Pour lui le bon, le bien su-I prême, le véritable but pratique, c'est Végalitë. Et pourquoi le génie social se proposait-il l'égalité! plutôt que l'inégalité, la fraternité, le catholiicisme, ou tout autre principe? Parce que « l'huimanité n'a réalisé successivement tant d'hypothèses particulières qu'en vue d'une hypothèse supérieure, » qui est précisément l'égalité. En i d'autres mots: parce que l'égalité est l'idéal de 'M. Proudhon. Il s'imagine que la division du travail, le crédit, l'atelier, que tous les rapports économiques n'ont été inventés qu'au profit de l'égalité, et cependant ils ont toujours fini par tourner contre elle. De ce que l'histoire et la fiction de M. Proudhon se contredisent à chaque pas, ce dernier conclut qu'il y a contra- MISÈRK DE LA PHILOSOPHIE iOo diction. S'il y a contradiction, elle n'existe qu'entre son idée fixe et le mouvement réel.

Désormais le bon côté d'un rapport économique, c'est celui qui affirme l'égalité; le mauvais côté, c'est celui qui la nie et qui affirme l'inégalité. Toute nouvelle catégorie est une hypothèse du génie social, pour éliminer l'inégalité engendrée par l'hypothèse précédente. En résumé, / l'égalité est Vintention primitive^ la tendance mystique^ le but providentiel que le génie social a constamment devant les 3^eux, en tournoyant dans le cercle des contradictions économiques. Aussi la Providence est-elle la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage économique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée. Il a consacré à la Providence tout un chapitre, qui suit celui des impôts.

Providence, but providentiel, voÊ le grand mot dont on se sert aujourd'hui, pour expliquer la marche de l'histoire. Dans le fait ce mot n'explique rien. C'est tout au plus une forme déclamatoire, une manière comme une autre de paraphraser les faits.

Il est de fait qu'en Ecosse les propriétés foncières obtinrent une valeur nouvelle par le développement de l'industrie anglaise. Cette industrie ouvrit de nouveaux débouchés à la laine. Pour produire la laine en grand, il fallait transformer les champs labourables en pâturages. Pour effectuer cette transformation, il fallait concentrer les ^ ^ propriétés. Pour concentrer les propriétés, il fallait abolir les petites tenures, chasser des milliers de tenanciers de leur pays natal, et mettre à leur place quelques pasteurs surveillants de millions de moutons. Ainsi, par des transformations successives, la propriété foncière a eu pour résultat en Ecosse de faire chasser les hommes par les moutons. Dites maintenant que le but providentiel de l'institution de la propriété foncière en Ecosse avait été de faire chasser les hommes par les moutons, et vous aurez fait de l'histoire providentielle.

Certes, la tendance à l'égalité appartient à noire siècle. Dire maintenant que tous les siècles antérieurs, avec des besoins, des moyens de production, etc., tout à fait différents, travaillaient providentiellement à la réalisation de l'égalité, c'est d'abord substituer les moyens et les hommes de notre siècle aux hommes et aux moyens des siècles antérieurs, et méconnaître le mouvement historique par lequel les générations successives transformaient les résultats acquis des générations qui les précédaient. Les économistes savent très bien que la même chose qui était pour l'un la matière ouvragée n'est pour l'autre que la matière première de nouvelle production.

Supposez, comme le fait M. Proudhon, que le génie social ait produit, ou plutôt improvisé, les seigneurs féodaux dans le but providentiel de transformer les colons en irapailleurs responsa- MISÈRlt; DE LA PHILOSOPHIE i(>7 bles et egalitaircs: et vous aurez fait une substitution de buts et de personnes toute digne de cette Providence qui en Ecosse instituait la propriété foncière, pour se donner le malin plaisir de faire chasser les hommes par les moutons.

Mais puisque M. Proudhon prend un intérêt si tendre à la Providence, nous le renvoyons à V Histoire de V Économie politique de M. de Villeneuve-Bargemont, qui, lui aussi, court après un but providentiel. Ce but, ce n'est plus l'égalité, c'est le catholicisme.

Septième et dernière observation.

Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'institutions, celles de l'art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens, qui eux aussi établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. En disant que les rapports actuels — les rapports de la production bourgeoise — sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont euxmêmes des lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus. Il y a eu de l'histoire, puisqu'il y a eu des institutions de féodalité, et que dans ces institutions de féodalité on trouve des rapports de production tout à fait différents de ceux de la société bourgeoise, que les économistes veulent faire passer pour naturels et partant éternels.

La féodalité aussi avait son prolétariat — le servage, qui renfermait tous les germes de la bourgeoisie. La production féodale aussi avait deux éléments antagonistes, qu'on désigne également sous le nom de beau côté et de mauvais côté de la féodalité, sans considérer que c'est toujours le mauvais côté, qui finit par l'emporter sur le côté beau. C'est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l'histoire, en constituant la lutte. Si, à l'époque du règne de la féodalité, les économistes, enthousiasmés des vertus chevaleresques, de la bonne harmonie entre les droits et les devoirs, de la vie patriarcale des villes, de l'état de prospérité de l'industrie domestique dans les campagnes, du développement de l'industrie organisée par corporations, jurandes, maîtrises, enfin de tout ce qui constitue le beau côté de la féodalité, s'étaient proposé le problème d'éliminer tout ce qui fait ombre à ce tableau — servage, privilèges, anarchie — qu'en serait-il arrivé.? On aurait anéanti tous les éléments qui constituaient la lutte, et étouffé dans son germe le développement de la bourgeoisie. On se serait posé l'absurde problème d'éliminer l'histoire.

Lorsque la bourgeoisie l'eut emporté, il ne fut plus question ni du bon, ni du mauvais côté de la féodalité. Les forces productives qui s'étaient développées par elle sous la féodalité, lui furent acquises. Toutes les anciennes formes économiques, les relations civiles qui leur correspondaient, l'état politique qui était l'expression officielle de l'ancienne société civile, étaient brisés.

Ainsi, pour bien juger la production féodale, il faut la considérer comme un mode de production fondé sur l'antagonisme. Il faut montrer comment la richesse se produisait en dedans de cet antagonisme, comment les forces productives se développaient en même temps que l'antagonisme des classes, comment l'une des classes, le mauvais côté, l'inconvénient de la société, allait toujours croissant, jusqu'à ce que les conditions matérielles de son émancipation fussent arrivées au point de maturité. N'est-ce pas dire assez que le mode de production, les rapports dans lesquels les forces productives se développent, ne sont rien moins que des lois éternelles, mais qu'ils correspondent à un développement déterminé des hommes et de leurs forces productives, et qu'un changement survenu dans les forces productives des hommes amène nécessairement un ITO MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE changement dans leurs rapports de production? Comme il importe avant tout, de ne pas être privé des fruits de la civilisation, des forces productives acquises, il faut briser les formes traditionnelles dans lesquelles elles ont été produites. Dès ce moment, la classe révolutionnaire devient conservatrice.

La bourgeoisie commence avec un prolétariat qui lui-même est un reste du prolétariat des temps féodaux. Dans le cours de son développement historique, la bourgeoisie développe nécessairement son caractère antagoniste, qui à son début se trouve être plus ou moins déguisé, qui n'existe qu'à l'état latent. A mesure que la bourgeoisie se j développe, il se développe dans son sein un nouk^ veau prolétariat, un prolétariat moderne: il se développe une lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise, lutte qui, avant d'être sentie des deux côtés, aperçue, appréciée, comprise, avouée et hautement proclamée, ne se manifeste préalablement que par des conflits partiels et momentanés, par des faits subversifs. D'un autre côté, si tous les membres de la bourgeoisie moderne ont le même intérêt en tant qu'ils forment une classe vis-à-vis d'une autre classe, ils ont des intérêts opposés, antagonistes, en tant qu'ils se trouvent les uns vis-à-vis des autres. Cette opposition des intérêts découle des conditions économiques de leur vie bourgeoise. De jour en jour il devient donc plus clair que les rapports de production dans lesquels se meut la bourgeoisie n'ont pas un caractère un, un caractère simple, mais un caractère de duplicité; que dans les mêmes rapports dans lesquels se produit la richesse, la misère se produit aussi; que dans les mêmes rapports dans lesquels il y a développement des forces productives, il y a une force productrice de répression; que ces rapports ne produisent la richesse bourgeoise, c'est-à-dire la richesse de la classe bourgeoise, qu'en anéantissant continuellement la richesse des membres intégrants de cette classe et en produisant un prolétariat toujours croissant.

Plus le caractère antagoniste se met au jour, plus les économistes, les représentants scientifiques de la production bourgeoise, se brouillent avec leur propre théorie; et de différentes écoles se forment.

Nous avons les économistes/a/<3//s/^5; qui dans / leur théorie sont aussi indifférents à ce qu'ils/ 1 appellent les inconvénients de la production bour- / geoise, que les bourgeois eux-mêmes le sont dans/ la pratique aux souffrances des prolétaires qui lesi aident à acquérir des richesses. Dans cette école fataliste il y a des classiques et des romantiques. Les classiques, comme Adam Smith et Ricardo, représentent une bourgeoisie qui, luttant encore avec les restes de la société féodale, ne travaille qu'à épurer les rapports économiques des taches féodales, à augmenter les forces productives, et à donner à l'industrie et au commerce un nouvel essor. Le prolétariat participant à cette lutte, absorbé dans ce travail fébrile, n'a que des souffrances passagères, accidentelles, et lui-même les regarde comme telles. Les économistes comme Adam Smith et Ricardo, qui sont les historiens de cette époque, n'ont d'autre mission que de démontrer comment la richesse s'acquiert dans les rapports de la production bourgeoise, de formuler ces rapports en catégories, en lois, et de démontrer combien ces lois, ces catégories sont pour la production des richesses supérieures aux lois et aux catégories de la société féodale. La misère n'est à leurs yeux que la douleur qui accompagne tout enfantement, dans la nature aussi bien que dans l'industrie.

Les romantiques appartiennent à notre époque, où la bourgeoisie est en opposition directe avec le prolétariat; où la misère s'engendre en aussi grande abondance que la richesse. Les économistes se posent alors en fatalistes blasés qui, du haut de leur position, jettent un superbe regard de dédain sur les hommes locornotives qui fabriquent les richesses. Ils copient tous les développements donnés par leurs prédécesseurs, et l'indifférence qui chez ceux-là était de la naïveté devient pour eux de la coquetterie.

Vient ensuite Vécole Innuanitairc, qui prend à cœur le mauvais côté des rapports de production actuels. Celle-ci cherche, par acquit de conscience, à pallier tant soit peu les contrastes réels; elle déplore sincèrement la détresse du prolétariat, la concurrence effrénée des bourgeois entre eux-mêmes; elle conseille aux ouvriers d'être sobres, de bien travailler et de faire peu d'enfants -, elle recommande aux bourgeois de mettre dans la production une ardeur réfléchie. Toute la théorie de cette école repose sur des distinctions interminables entre la théorie et la pratique, entre les principes et les résultats, entre Tidée et l'application, entre le contenu et la forme, entre l'essence et la réalité, entre le droit et le fait, entre le bon et le mauvais côté.

L'école philayithropc est l'école humanitaire perfectionnée. Elle nie la nécessité de l'antagonisme; elle veut faire de tous les hommes des bourgeois; elle veut réaliser la théorie en tant qu'elle se distingue de la pratique et qu'elle ne renferme pas d'antagonisme. Il va sans dire que, dans la théorie, il est aisé de faire abstraction des contradictions qu'on rencontre à chaque instant dans la réalité. Cette théorie deviendrait alors la réalité idéalisée. Les philantrophes veulent donc conserver les catégories qui expriment les rapports bourgeois, sans avoir l'antagonisme qui les constitue et qui en est inséparable. Ils s'imaginent combattre sérieusement la pratique bourgeoise, et ils sont plus bourgeois que les autres.

De même que les économistes sont les représentants scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire. Tant que le prolétariat n'est pas encore assez développé pour se constituer en classe, que par conséquent la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère politique, et que les forces productives ne se sont pas encore assez développées dans le sein de la bourgeoisie elle même, pour laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à l'affranchissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle, ces théoriciens ne sont que des utopistes qui, pour obvier aux besoins des classes opprimées, improvisent des systèmes et courent après une science régénératrice. Mais à mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus besoin de chercher de la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs 3'eux et de s'en faire l'organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire.

Revenons à M. Proudhon.

Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté: c'est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes 5 le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels; il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère. Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d'une formule scientifique. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme: il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d'entrer dans des détails purement économiques; au-dessous des socialistes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever^ ne serait-ce que spéculativement, au-dessus de l'horizon bourgeois.

Il veut être la synthèse^ il est une erreur composée.

Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l'économie politique et le communisme.

IL — LA DIVISION DU TRAVAIL ET LES MACHINES.

La division du travail ouvre, d'après M. Proudhon, la série des évolutions économiques.

<( Considérée dans son essence, la division du travail Bon côté de la divi-j est le mode selon lequel se sion du travail. \ réalise Végalité des conditions et des intelligences. » ' « La division du travail est devenue pour nous un instrument de misère. » Mauvais côté de la division du travail.

Problème à résoudre.

VARIANTE.

(( Le travail, en se divisant selon la /o/qui lui est propre, et qui est la condition première de sa fécondité, aboutit à la négation de ses fins et se détruit lui-même. » Trouver a la recomposition qui efface les inconvénients de la division, tout en conservant ses effets utiles. » La division du travail est, d'après M. Proudhon, une loi éternelle, une catégorie simple et abstraite. Il faut donc aussi que l'abstraction, l'idée, le mot lui suffise pour expliquer la division du travail aux différentes époques de l'histoire. Les castes, les corporations, le régime manufacturier, la grande industrie doivent s'expliquer par le seul mot diviser. Etudiez d'abord bien le sens de diviser, et vous n''aurez pas besoin d'étudier les nombreuses influences qui donnent à la division du travail un caractère déterminé à chaque époque.

Certes, ce serait rendre les choses par trop simples, que de les réduire aux catégories de M. Proudhon. L'histoire ne procède pas aussi catégoriquement. Il a fallu trois siècles entiers, en Allemagne, pour établir la première division du travail en grand, qui est la séparation des villes d'avec les campagnes. A mesure que se modifiait ce seul rapport de la ville à la campagne, la société se modifiait tout entière. A n'envisager que cette seule face de la division du travail, vous avez les républiques anciennes ou la féodalité chrétienne; l'ancienne Angleterre avec ses barons, ou l'Angleterre moderne avec ses seigneurs du coton {œtton-lords). Au xiv*" et au xv* siècle, lorsqu'il n'y avait pas encore de colonies, que l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, que l'Asie n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, que la Méditerranée était le centre de l'activité commerciale, la division du travail avait une tout autre forme, un tout autre aspect qu'au xvii^ siècle, alors que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, les Français avaient des colonies établies dans toutes les parties du monde. L'étendue du marché, sa physionomie donnent à la division du travail aux différentes époques une physionomie, un caractère qu'il serait difficile de déduire du seul mot diviser, de l'idée, de la catégorie.

« Tous les économistes, dit M. Proudhon, depuis A. Smith ont signalé les avantages et les inconvénients de la loi de division, mais en insistant beaucoup plus sur les premiers que sur les seconds, parce que cela servait mieux leur optimisme, et sans qu'aucun d'eux se soit jamais demandé ce que pouvaient être les inconvénients d'une loi...Commentle même principe, poursuivi rigoureusement dans ses conséquences, conduitil à des effets diamétralement opposés? Pas un économiste, ni avant ni depuis A. Smith, ne s'est seulement aperçu qu'il y eût là un problème à éclaircir. Say va jusqu'à reconnaître que dans la division du travail la même cause qui produit le bien engendre le mal. » A. Smith va plus loin que ne le pense M. Proudhon, Il a très bien vu que, « dans la réaHté la diff^érence des talents naturels entre ks individus est bien moindre que nous ne le croyons. Ces dispositions si diff"érentes, qui semblent MISI>RE DR LA PHILOSOPHIE 171) distinguer les hommes des diverses professions, quand ils sont parvenus à la maturité de l'âge, ne sont pas tant la cause que Veffet de la division du travail. » Dans le principe, un portefaix diffère moins d'un philosophe qu'un matin d'un lévrier. C'est la division du travail qui a mis un abîme entre l'un et l'autre. Tout cela n'empêche pas M. Proudhon de dire, dans un autre endroit qu'Adam Smith ne se doutait même pas des inconvénients que produit la division du travail. C'est encore ce qui lui fait dire que J.-B. Say a le premier reconnu « que dans la division du travail la même cause qui produit le bien engendre le mal. » Mais écoutons Lemontey; Suiim cuiqiie.

« M. J.-B. Say m'a fait l'honneur d'adopter dans son excellent traité d'économie politique, le principe que fai mis au jour dans ce fragment sur l'influence morale de la division du travail. Le titre un peu frivole de mon livre ne lui a sans doute pas permis de me citer. Je ne puis attribuer qu'à ce motif le silence d'un écrivain trop riche de son propre fonds pour désavouer un emprunt aussi modique. » (Lemontey, Œuvres complètes, Rendons-lui cette justice: Lemontey a spirituellement exposé les conséquences fâcheuses de la division du travail telle qu'elle est constituée de nos jours, et M. Proudhon n'a rien trouvé à y ajouter. Mais puisque, par la faute de M. Proudhon, nous sommes une fois engagé dans cette question de priorité, disons encore en passant que, bien longtemps avant M. Lemontey, et dixsept ans avant Adam Smith, élève d'A. Ferguson, celui-ci a exposé nettement la chose dans un chapitre qui traite spécialement de la division du travail.

« Il y aurait lieu même de douter si la capacité générale d'une nation croît en proportion du progrès des arts. Plusieurs arts mécaniques...réussissent parfaitement lorsqu'ils sont totalement destitués du secours de la raison et du sentiment, et l'ignorance est la mère de l'industrie aussi bien que de la superstition. La réflexion et l'imagination sont sujettes à s'égarer: mais l'habitude de mouvoir le pied ou la main ne dépend ni de l'une ni de l'autre. Ainsi on pourrait dire que la perfection, à l'égard des manufactures, consiste à pouvoir se passer de l'esprit, de manière que sans effort de tète l'atelier puisse être considéré comme une machine dont les parties sont des hommes...L'officier général peut être très habile dans l'art de la guerre, tandis que tout le mérite du soldat se borne à exécuter quelques mouvements du pied ou de la main. L'un peut avoir gagné ce que l'autre a perdu...Dans une période où tout est séparé, l'art de penser peut lui-même former un métier à part. » (A. Ferguson, Essai sur l'histoire de la société civile^ Pour terminer l'aperçu littéraire, nous nions formellement que « tous les économistes aient insisté beaucoup plus sur les avantages que sur les inconvénients de la division du travail. » Il suffit de nommer Sismondi.

Ainsi, pour ce qui concerne les avantages de la division du travail, M. Proudhon n'avait rien d'autre à faire que de paraphraser plus ou moins pompeusement les phrases générales que tout le monde connaît.

Voyons maintenant comment il fait dériver de la division du travail prise comme loi générale, comme catégorie, comme pensée, les inconvénients qui y sont attachés. Comment se fait-il que cette catégorie, cette loi implique une répartition inégale du travail au détriment du système égalitaire de M. Proudhon?

« A cette heure solennelle de la division du travail, le vent des tempêtes commence à souffler sur l'humanité. Le progrès ne s'accomplit pas pour tous d'une manière égale et uniforme;,.. il commence par s'emparer d'un petit nombre de privilégiés...C'est cette acception de personnes de la part du progrès qui a fait croire si longtemps à l'inégalité naturelle et providentielle des conditions, enfanté les castes et constitué hiérarchiquement toutes les sociétés. » Proudhon, t. I, p. 97.)

La division du travail a fait les castes. Or, les castes, ce sont les inconvénients de la division du travail; donc c'est la division du travail qui a 18â MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE engendré des inconvénients. Quod erat demonstrandum. Veut-on aller plus loin et demanderat-on ce qui a fait faire à la division du travail les castes, les constitutions hiérarchiques et les privilégiés? M. Proudhon vous dira: Le progrès. Et qu'est-ce qui a fait le progrès? La borne. La borne, pour M. Proudhon, c'est l'acception de personnes de la part du progrès.

Après la philosophie vient Thistoire. Ce n'est plus ni de l'histoire descriptive, ni de l'histoire dialectique, c'est de l'histoire comparée. M. Proudhon établit un parallèle entre l'ouvrier imprimeur actuel et l'ouvrier imprimeur du Moyen-Age; entre l'ouvrier du Creusot et le maréchal ferrant de la campagne; entre l'homme de lettres de nos jours et l'homme de lettres du Mo3'en-Age, et il fait pencher la balance du côté de ceux qui appartiennent plus ou moins à la division du travail telle que le Moyen-Age l'a constituée ou transmise. Il oppose la division du travail d'une époque historique à la division du travail d'une autre époque historique. Etait-ce là ce que M. Proudhon avait à démontrer? Non. Il devait nous montrer les inconvénients de la division du travail en général, de la division du travail comme catégorie. A quoi bon d'ailleurs insister sur cette partie de l'ouvrage de M. Proudhon, puisque nous le verrons un peu plus loin rétracter lui-même formellement tous ces prétendus développements?

« Le premier effet du travail parcellaire, con- MISÈiîK DH LA PIHI.OsOPHIE 183 tinue M. Proudhon, après la dépravation de lame, est la prolongation des séances qui croissent en raison inverse de la somme d'intelligence dépensée...Mais comme la durée des séances ne peut excéder seize à dix-huit heures par jour, du moment où la compensation ne pourra se prendre sur le temps, elle se prendra sur le prix et le salaire diminuera...Ce qui est certain et qu'il s'agit uniquement pour nous de noter, c'est que la conscience universelle ne met pas au même taux le travail d'un contre-maître et la manœuvre d'un goujat. Il 3^ a donc nécessité de réduction sur le prix de la journée: en sorte que le travailleur, après avoir été affligé dans son àme par une fonction dégradante, ne peut manquer d'être frappé aussi dans son corps par la modicité de la récompense. » Nous passons sur la valeur logique de ces syllogismes, que Kant appellerait des paralogismes donnant de côté.

En voici la substance: La division du travail réduit l'ouvrier à une fonction dégradante-, à cette fonction dégradante correspond une àme dépravée; à la dépravation de l'àme convient une réduction toujours croissante du salaire. Et pour prouver que cette réduction des salaires convient à une âme dépravée, M. Proudhon dit, par acquit de conscience, que c'est la conscience universelle qui le veut ainsi.

484 MISKRE DE LA PHILOSOPIlIb: L'âme de M. Proudhon est-elle comptée dans la conscience universelle?

Les machines sont, pour M. Proudhon, « l'antithèse logique de la division du travail », et, à l'appui de sa dialectique, il commence par transformer les machines en atelier.

Après avoir supposé l'atelier moderne, pour faire découler de la division du travail la misère, AL Proudhon suppose la misère engendrée par la division du travail, pour arriver à l'atelier et pour pouvoir le représenter comme la négation dialectique de cette misère. Après avoir frappé le travailleur au moral par une fonction dégradante, au physique par la modicité du salaire- après avoir mis l'ouvrier dans la dépendaîice du contremaître^ et rabaissé son travail jusqu'à Isimafiœuprc d'un goujat^ il s'en prend de nouveau à l'atelier et aux machines pour dégrader le travailleur « en lui donnant un maître », et il achève son avilissement en le faisant « déchoir du rang d'artisan à celui de majiœurre ». La belle dialectique! Et encore s'il s'en tenait là; mais non, il lui faut une nouvelle histoire de la division du travail, non plus pour en faire dériver les contradictions, mais pour reconstruire l'atelier à sa manière. Pour arriver à ce but, il a besoin d'oublier tout ce qu'il vient de dire sur la division.

Le travail s'organise, se divise autrement selon les instruments dont il dispose. Le moulin à bras suppose une autre division du travail que le moulin à vapeur. C'est donc heurter de front l'histoire que de vouloir commencer par la division du travail en général, pour en venir ensuite à un instrument spécifique de production, les machines.

Les machines ne sont pas plus une catégorie économique, que ne saurait l'être le bœuf qui traîne la charrue. Les machines ne sont qu'une force productive. L'atelier moderne, qui repose sur l'application des machines, est un rapport social de production, une catégorie économique.

Voyons maintenant comment les choses se passent dans la brillante imagination de M. Proudhon.

« Dans la société, l'apparition incessante des machines est l'antithèse, la formule inverse du travail: c'est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu'est-ce en effet qu'une machine? U7ie manière de réunir diverses particules du travail., que la division avait séparées. Toute machine peut être définie un résumé de plusieurs opérations...Donc par la machine, il 3^ aura restauration de travailleur...Les machines, se posant dans l'économie politique contradictoirement à la division du travail, représentent la synthèse, s'opposant dans l'esprit humain à l'analyse...La division ne faisait que séparer les diverses parties du travail, laissant chacun se livrer à la spécialité, qui lui agréait le plus: l'atelier groupe les travailleurs, selon le rapport de chaque partie au tout...il introduit le principe d'autorité dans le travail...Mais ce n^est pas tout: la machine ou Vatelier^ après avoir dégradé le travailleur en lui donnant un maître, achève son avilissement en le faisant déchoir du rang d'artisan à celui de manœuvre...La période que nous parcourons en ce moment, celle des machines, se distingue par un caractère particulier? c'est le salariat. Le salariat est postérieur à la division du travail et à l'échange. » Une simple observation à M. Proudhon. La séparation des diverses parties du travail, laissant à chacun la faculté de se livrer à la spécialité qui lui agrée le plus, séparation que M. Proudhon fait dater du commencement du monde, n'existe que dans l'industrie moderne, sous le régime de la concurrence.

M. Proudhon nous fait ensuite une « généalogie » par trop « intéressante, » pour démontrer comment l'atelier est né de la division du travail, et le salariat de l'atelier.

1° Il suppose un homme qui « a remarqué qu'en divisant la production en ses diverses parties, et la faisant exécuter chacune par un ouvrier à part, » on multiplierait les forces de production.

2° Cet homme, saisissant le fil de cette idée, se dit qu'en formant un groupe permanent de travailleurs assortis pour l'objet spécial qu'il se propose, il obtiendra une production plus soutenue, etc. » 3° Cet homme fait une proposition à d'autres hommes, pour leur faire saisir son idée et le fil de son idée, 4° Cet homme, au début de l'industrie, traite d'égal à égal a.\QC ses compagjions devenus plus tard ses ouvriers.

5° « Il est sensible, en effet, que cette égalité primitive à dû rapidement disparaître par la position avantageuse du maître et la dépendance du salarié. » Voilà encore un échantillon de la méthode historique et descriptive de M. Proudhon.