SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

French

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de l'Ame, I. Partie.' ques mouvemens dans les organes des fens extérieurs, en excitent aufll par l’entremifc des nerfs dans le cerveau, lefquels font que l’ame les fent. Ainfî lorfque nous voyons la lumière d’un flambeau, & que nous oyons le fon d’une cloche, ce fon &C cette lumière font deux diverfes actions, qui par cela feul qu’elles excitent deux divers mouvemens en quelques-uns de nos nerfs, & par leur moyen dans le cerveau, donnent à l’ame deux fentimens differens, lefquels nous rapportons tellement aux fujets que nousluppofons être leurs caufes, que nous penfons voir le flambeau même r & oüir la cloche, non pas fentir feulement des mouvemens qui viennent d’eux» • * Des perceptions que nous rapportons a notre corps.

LEs perceptions qite nous rapportons ï notre corps, ou à quelques-unes de fes parties, font celles que nous avons de la faim, de la foif, & ae nos autres appétits naturels, à quoi on peut joindre la douleur, la chaleur & les autres affections que nous fentons, comme dans nos membres, & non pas comme dans les objets qui font hors de nous; ainftuous pouvons lentir exx *o 0es Passions, *o 0es Passions, piême tems, & par l’entremife des même* nerfs, la froideur de notre main, 8c Iachaleur de la flamme dont elle s’approche;• ou bien au contraire la chaleur de la main & le froid de l’air auquel elle eft expofée: fans qu’il y ait aucune différence entre les actions qui nous font fentir le chaud •èu le froid qui eft: en notre main, 6c celles qui nous font fentir celui qui eft: hors de nous •, fînon que l’une deces avions furvenant à l’autre, nous jugeons que la première eft déjà en nous, 6c que celle qui furvientn’y eft pas encore, mais en l’objet qui la caufe. < c \ ..Article XXV. j J)(f perceptions que nous rapportons à nôtres ame. * LEs perceptions qu’on rapporte feulement à l’ame, font celles dont on fenc les effets comme en l’ame même, Sc defquelles on ne connoît communément aucune caufe prochaine, à laquelle on les puiffc rapporter. Tels font les fentimens de joye, de colere, 6c autres femblables, qui font quelquefois excitez en nous par les objets qui meuvent nos nerfs,• 6c quelquefois auflî par d’autres caules. Or encore que toutes nos perceeptions, tant Première Partie. <rr celles qu’on rapporte aux objets qui font hors de nous, que celles quon rapporte aux diverfes affections de notre corps, foient véritablement des pallions au regard de notre ame, lorfqu’on prend ce mot en fa plus generale lignification; toutefois on a coutume de le reff raindre à lignifier feulement celles qui fc rapportent a l’amc même. Et ce ne lont que ces dernières que j°ai entrepris ici d’expliquer fous le nom des pallions d® l’amc.

Article XXVI.

Que les imaginations, qui ne dépendent que du mouvement fortuit des efprits, peuvent être d'au fi véritables pafftom, que les perceptions qui dépendent des nerfs.

IL refte ici à remarquer, que toutes les mêmes chofes que Pâme apperçoit par l’entremifè des nerfs, lui peuvent aufli être reprefentees par le cours fortuit des efprits, fans qu’il ÿ ait autre différence, finon que les impreflions qui viennent dans le cerveau par les nerfs, ont coutume d’être λlus vives &c plus exprefles, que celles que es efprits y excitent..Ce qui m’a fait aire .en l’art. 21. que celles-ci font comme l’ombre.ou.la peinture des autres. Il faut aufli remarquer.qu’il arrive quelquefois, que Des Passions’ que cette peinture eft fi femblable à la chofe qu’elle reprefcntc, qu’on peut y être trompe touchant les perceptions qui le rapportent aux objets qui l'ont hors de nous, ou bien celles qui fe Rapportent à quelques parties de notre corps, mais qu’on ne peut pas l’être en même façon touchant les pallions, d’autant qu’elles font fi proches &c fi inferieures à notre ame, qu’il eft împolîible qu’elle les fente, fans qu’elles foient veritablemcnarelles qu’elle les fent, Ainfi fouvent lorfquel’on dort, &même quelquefois étant éveillé on imagine fi fortement certaines chofes, qu’on penfc les voir devant foi, ou les fentir en fon corps, bien qu’elles n’y foient aucunement: Mais encore qu’on foit endormi, & qu’on rêve -, on ne fçaurpit fe fentir trifte ou ému de quelque autre paillon, qu’il ne foit trèsyrai que l’ame a en foi cette paillon.

A RI CLE XXVII.

JuA Définition despajfions de F ame2 r * A Près avoir confideré en quoi les pafjt/ \ fions de l’ame different de routes' fes vautres penfees, il me femble qu’on peut -generalement les définir, des perceptions ou des fentimens, ou des émotions de l’ame, qu’on rapporte particulièrement à I »H2ôcrby-Google 4élle, & cjui fontcaufées, & entretenues, 8c fortifiées par quelque mouvement des çefprits.

Article XXVIII.

Explication de la première partie de'cettt définition.

O N les peut nommer des perceptions lorfqu’on fe fert généralement de ce mot, pour fignifier toutes Les penlées qui ne font point des a&ions de l’ame, ou des volontez \ mais non point lorfqu’on ne s’en fert que pour fignifier des connoi fiances évidentes: Car l’experience fait voir que ceint qui font les plus agitez Îar leur paflions, ne font pas ceux qui es connoiflent le mieux, 8c qu’elles font «lu nombre des perceptions que l’étroite alliance qui eû entre l’ame 8c le corps rend confuies & obfcures. On les peut aufli nommer des fentimens, à Caufe qu’el-•les font reçues en l’ame en même façon que les objets des fens extérieurs, 8c ne font pas autrement connues par elle. Mais on peut encore mieux les nommer des émettions de l’ame, non feulement à caufe que ce nom peut être attribué à tous les chançemens qui arrivent en elles, c’eft-à-dirè, a toutes les di.verfes penfées qui lui vien?

?4 Des Passions nenf; mais particulièrement, pourcc qiie de toutes les fortes de penfées qu’elle peut avoir, il n’y en a point d’autres qui l’agitent &c l’ébranlent fi fort que font ces pallions...• Article XXIX.

. t Explication de [on autre partie.

J’Ajoute qu’elles fe rapportent particulier rement a l’ame, pour les diftinguer des autres fentimens qu’on rapporte., les uns aux objets extérieurs, comme les odeurs t les fons, les couleurs j les autres à notre corps, comme la faim, la foif, la douleur. J’ajoûte auffi qu’elles font caufces, entretenues & fortifiées par quelque mouvement des cfprits, afin de les diftinguer de nos volontez, qu’on peut nommer des émotions de l’ame qui fe rapportent à elle, mais qui font caulees par elle-même * &C auflî afin d’expliquer leur derniere & plus prochaine caufe, qui les diftingue dere* chef des autres fentimens.

; ».

ARTietf de l’Ame, I. Partis Article XXX.

Que famé e/l unie a toutes les parties du corps conjointement.

MAis pouf entendre plus parfaitement toutes ces chofcs, il eft befoin de içavoir, que l’ame eft veritablemenc jointe à tout le corps, & qu’on ne peut pas proprement dire qu’elle foit en quclqu’une de fes parties, a l’exclulion des aui très, à caufe qu’il eft un, & en quelque façon indiviiîble, à raifon delà difpoiition de fes organes qui fe rapportent tellement: tous l’un à l’autre, que lorfque quelqu’un d’eux eft ôté -, cela rend tout le corps déT feiStueux: & à cauie qu’elle eft d’une nature qui n’a aucun rapport à l’étenduë, ni aux dimenfions, ou autres proprietez de la matière, dont le corps eft compoféj mais feulement à tout l’ aflemblage de fes organes. Comme il paroît, de ce qu’on ne fçauroit aucunement concevoir la moitié ou le tiers d’une ame, ni quelle étendue elle occupe; 8c qu’elle ne devient point plus petite de ce qu’on retranche quelquè partie du corps, mais qu’elle s’en fepare entièrement lorfqu’on diflout l’alTemblage de fes oryancfew..

Qifilya une petite glande dans le cerveau en laquelle l'ame exerce fes fondions 3 plus particulièrement que dans les autres parties.

IL cft bcfoin auflî de fçavoir que bien que l’ame foit jointe à tout le corps, il y a neanmoins en lui quelque partie, en laquelle elle exerce fes fondions plus particulièrement qu’en toutes les autres. Et on croit communément que cette partie eft le cerveau, ou peut-être le cœur; le cerveau, à caùfe que c’eft à lui que le rapportent les orqanes des Sens; &c le cœur, à caufe que c’eft comme en lui qu’on fent les pallions. Mais en examinant la chofe avec foin, il me fcmble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l’ame exerce immédiatement fes fondions, n’eft nullement le cœur; ni aulîi tout le cerveau, mais feulement la plus inferieure de fes parties, qui eft une certaine "lande fort petite, lîruéedans le milieu de la fubftancc, &c tellement fufpcnduë au-dcfl’us du conduit, par lequel les efprits de fes cavitez anterieures ont communication avec ceux de la poftericure, que les moindres mouYcmcns qui font en clic, peuvent beaui' TL"' y*,v - *vL-’-; de i’Ame,I. Partie. 6f coup pour changer le cours de*ces efprits, & réciproquement que les moindres changemens qui arrivent au cours des efprits peuvent beaucoup pour changer les mou,*-vemens de cette glande.

Article XXXII.

Comment on connott que cette glande eftle principal fiege de Pâme.- I.. ’, • * ' * LA raifon qui me perfuade que l’amene peut avoir en tout le corps aucun autre lieu que cette glande, où elle exerce immédiatement fes fondrions, eft que jeconfidere que les autres parties de notre cerveau font toutes doubles-, comme aulïi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles, & enfin tous les organes de nos fens extérieures font doubles > Et que d’au--tant que nous n’avons qu’une feule & Ample penfée d’une même chofe en même1 te/fips, il faut necdTairement qu’il y ait quelque lieu où les deux images qui viennent par les deux yeux, où les,deux autres impreffions qui viennent d’un feul objet par les doubles organes des autres fens, fe pui lient alïembler en une avant qu’elles parviennent à l’ame, afin qu’elles ne lui reprefentent pas deux objets au lieu ' d’un; Et on peut aifément concevoir que F ij £8 Des Passions ces images ou autres imprclfions fe réunit fent en cette glande, par l’entremife des efprits qui remplirent les cavitez du cerveau j mais il n’y a aucun autre endroit dans le corps, où elles puiflent ainli être unies, linon 'enfuitc de ce qu’elles le font en cette glande.

•Article XXXIII r...«• Qu* le fiege des paffions n'eft pas dans le cœur.

POur l’opinion de ceux qui penfent que l’ame reçoit les pallions dans le cœur, elle n’eft aucunement conliderable; car elle n’eft fondée auc fur ce que les pallions y font lentir quelque alteration: & il eft aifé à remarquer que cette alteration n’eft £entie comme dans le cœur, que par l’entremife d’un petit nerf qui defeend du cerveau vers lui > ainli que la douleur eft lentie, comme dans le pied, par l’entremife des nerfs du pied; &.Ies aftres font apperçûs, comme.dans le Ciel, par l’entremife de leur lumière 8c des nerfs optiques: en forte qu’il n’eft pas plus neceflaire que notre ame exerce immédiatement fes fon<- «ftions dans le cœur, pour y fentir fes paffions, qu’il eft neccllaire qu’elle foit dans le Ciel pour y voir les aftres.

■ % e<T5y Google Article XXXIV.

Concevons donc ici que I’ame a fort fiege principal dans la petite glande qui eft au milieu du cerveau, d’où elle rayonne en tout le refte du corps par l’entremife des efprits, des nerfs, Sc àieme duiang, qui participant aux impreflions des efprits, les peut porter par lesarteres en tous les membres. Et nous fouvenant de ce qui a été dit ci-deifus de la machine de notre corps, à fçavoir que les petits filets de nos nerfs font tellement dtftribuez en toutes fes parties, qu’à l’occafion des divers mouvemens qui y font excitez par les objets fcnfibles, ils ouvrent diverfement les pores du cerveau. Ce qui fait que les efprits animaux, contenus en ces cavitez entrent diverfement dans les mufclesj au moyen de quoi ils peuvent mouvoir les membres en toutes les diverfes façons qu’ils font capables d’être mus •, & auïfi que toutes les autres caufcs, qui peuvent diverfement mouvoir les efprits, fuffifent pour les conduire en diverfes mulcles. Ajoutons ici que la petite glande qui eft ie principal fiege de l’arhe, eft tellement yo Des Passions yo Des Passions fufpenduë entre les cavitez qui contiennent ces efprits qu’elle peut être mûe par eux en autant de diverfes façons, qu’il y a de diverfitez fenfibles dans les objets i mais qu’elle peutaufli être diverfement mûe par l’ame, laquelle eft de telle nature qu’elle reçoit autant de diverfes impreflions en elle, c’cft-à-dirc, qu’elle a autant de diverfes perceptions qu’il arrive de divers mouvemens en cette glande. Comme aufli réciproquement la machine du corps eft tellement compofée que de cela feul que cette glande eft diverlemcnt mue par rame, ou par telle autre ca/ule que ce puifle être, elle pouflc les efprits qui l’environnent vers les pores du cerveau, qui les conduifcnt par les nerfs dans les mufcles j au moyen de quoi elle leur fait mouvoir les membres.

Article XXXV.

Exemple de la façon que les imprejjions det objets s’unijfent en la glande qui eft au milieu du cerveau.

• * * AInfi par exemple j fi nous voyons quelque animal venir vers nous, la lumière réfléchie de fon corps en peint deux images, une en chacun de nos de i’Ame, I. Partie. jt yeux; 8c ces deux images en forment deux autres, par l’entremife des nerfs optiques, dans la fuperficie intérieure du cerveau, qui regarde fes concavitcz -, puis de-là, par l’entremife des efprits dont fes cavitez font remplies, ces images rayonnent en telle forte vers la petite glande que ccs efprits environnent, que le mouvement qui compofe chaque point de l’une des images, tend vers le meme point de la glande, vers loquel tend le mouvement, qui forme le point de l’autre image, laquelle reprefente la même partie de cet animal; au moyen de quoi les deux images qui font dans le cerveau n’en composent qu’une feule fur la glande, quiagilfant immmediatement contre l’ame, lut fait voir la figure de cet animal.

Article XXXVI.

Exemple de la façon que les paffions font excitées en l'ame.

ET outre cela fi cette figure eft fort étrange 8c fort effroyable; c’eft-à-dire, fi elle a beaucoup de rapport avec les chofes qui ont été auparavant nuifibles au corps, cela excite en l’ame la paiïion de la crainte, 8c enfuite celle de la hardieffe, ou bien celle de la peur 8c de l’épouvente, félon' 7* Des Passions 7* Des Passions le divers tempérament du corps, ou la force de l’ame, &c félon qu’on s’eft auparavant garanti par la détenfe ou par la fuite, contre les chofes nuifibles aufquelles l’impreffion prefente a du rapport: car cela rend le cerveau tellement dilpolé en quelques hommes, que les cfprits réfléchis de l’image ainfi formée fur la glande, vont de-là fe rendre, partie dans tes nerfs qui fervent à tourner le dos Sc remuer les jambes pour s’enfuir, & partie en ceux qui élargifient ou étrecifient tellement les orifices du cœur, ou bien qui agitent tellement les autres parties d’où le iang lui eft envoyé, que ce lang y étant raréfié d’autre façon que de coutume, il envoyé des efprirsau cerveau qui lont propres à entretenir Sc fortifier la paffion de la peur, c’eft-à-dire, qui font propres à tenir ouverts, ou bien à ouvrir dérechcf les pores du cerveau qui les conduifent dans les mêmes nerfs. Car de cela feul que ces elprits entrent en ces pores, ils excitent un mouvement particulier en cette glande, lequel eft inftitué de la nature, pour faire fentir à l’ame cette paffion. Et pour ce que ces pores fe rapportent principalement aux petits nerfs, qui fervent a referrer ou élargir les orifices du cœur, cela fait que l’ame la fent principalement comme dans le cœur.

A RT I CL* ti i’Ame, I. PatItïï yy Article XXXVII.

Comme il paraît qu'elles font toutes eau fées par quelque mouvement des efprits.

ET pource que le femblablc arrive en toutes les autres pallions, à fçavoir quelles font principalement caufées par les efprits contenu?, dans les cavitez du cerveau ’y en tant qu’Hs prennent leurs cours vers les nerfs qui fervent à élargir ou être-£ir les orifices du cœur, ou à pouffer dfverfement vers lui le fang qui eft dans les autres parties, ou en quelque autre façon que ce foit à entretenir la même pàffion: on peut clairement entendre de ceci, pourquoi j’ai mis ci-deflus en leur définition * qu’elles font caufées par quelque mouve-t ment particulier des efprits.

Article XXXVIII. t \ Exemple des mouvement du corps qui accompagnent les pajfons, & ne dépendent point del'ame- AU refte en même façon que le cours que prennent ces efprits vers les nerfs du cœur, ’fuffit pour donner le mouveT ment à la glande, par lequel la peur e£ 174 Dïs Passions "i mife dans l’amc -, ainfi aufli par cela feul que quelques efprits vont en même tems vers les nerfs qui fervent à remuer les jambes pour fuir, ils caufent un autre mou* vement en la même glande, par le moyen duquel l’ame fent 8c apperçoit cette fuite laquelle peut en cette façon être excitée dans le corps par la feule difpofition des organes, & fans que l’ame y contribue.

Article XXXIX.

Comment une meme caufe peut exciter diver» fes pajfions en divers hommes.

LA même imprcflîon que la prefence d’un objet effroyable fait fur la glande, 8c qui caufe la peur en quelques nommes, peut exciter en d’autres le courage 8c la hardieffe: dont la raifon eft, que tous les cerveaux ne font pas dilpofez en même. façon v 8c que te même mouvement de la glande, qui en quelques-uns excite la peur, fiiit dans les autres que les efprits entrent dans les pores du cerveau, qui les conduifent, partie dans les nerfs qui fervent à remuer les mains pour fe défendre, & partie en ceux qui agitent 8c pouffent le fang vers le cœur, en la façon qui eft requife pour produire des efprits propres à continuer cette défenfe, 8c en retenir la volonté.

~ - — Article XL. j Quel efi te principal effet des pa fiions.

V_y principal effet de toutes les pallions <lans les hommes, ell: qu’elles incitent 8c difpofent leur ame à vouloir les chofes auxquelles elles préparent leur corps: en forte que le fentiment de la peur l’incite à vouloir fuir, celui de la hardiefl’e à vou-r loir combattre; & ainfi des autres.

Quel efi le pouvoir de rame au regard du corps.

• 1 MAis la volonté eft tellement libre de fa nature, qu’elle ne peut jamais être contrainte: & des deux fortes de penfées que j’ai diftinguées en l’ame, dont les unes font fes avions, à fçavoir fes volontez; les autres fes pallions, en prenant ce mot en fa plus generale lignification, qui comprend toutes fortes de perceptions» les premières font abfolument en fon pouvoir, & ne peuvent qu’indire&ement être changées par le corps, comme au contraire les derniers dépendent abfolument de* avions qui les conduifent, Sc elles ne peuvent qu’indire&ement être changées par l’ame, excepté lorfqu’elle eft ellemême ' leur caufe. Et toute l’a&iort de l’ame confifte en ce que par cela feu! qu’elle veut, quelque choie, elle fait que la petite glande, à qui elle eft érroitemeijc jointe, fe meut en la façon qui eft fequilc pour produire l’eftet qui le rapporte à. , vettç •volonté, i ’ v rdL j’1 r.v: * ' -Article '3£LEL •. t i *• -...twi ■ Comment on trouve en fa mémoire j leichofeS dont drt.cveutje fouvenir.

A In fi loifquc l’ame veut fie Tôuv'enîf.

de quelque chofe, cette volonté fait que la glande fe penchant fucceiïivement vers divers c-otez, pouffe les efprits. vers divers endroits -du cerveau, jùlques à ce qu’ils rencontrent celui où font les traces que l’objet, dont on veut fe fouvenir, y a lai fiées. Car ces traces ne font autre cho- & finon que les pores du cerveau, par où les efprits ont auparavant pris leurs cours, à câufe de la prefence de cet objet.ont acquis par cela une plus. grande faci-’ lité que les autres, à être ouverts derechef en même façon, par les efprits qui viennent vers eux * en forte, que -ces -efprits* de l’Ame, I. Pàr’tie:. rèncontrans ces pores, entrent dedans plus facilement que dans les autres: au moyen de quoi ils excitent un mouvement particulier en la glande, lequel reprefente à l’ame le meme objet, & lui fait connoître qu’il eft cetoii duquel elle vouloir fe fouvenir.-.

Article XLIII. 0 Commént l'ame peut imaginer, être attentive } & mouvoir le corps.- AInli quand on veut imaginer quelque choie qu’on n’a jamais vû, cette volonté a la force de faire que la glande fe meut en la façon qui eft requis je, pour pouffer les eiprits vers les pores du cerveau, par l’ouver fure defquels cette chofe peut être reprefentée. Ainfi quand on veut arrêter fon attention à connderer quelque temps un même objet, cette volonté retient la glande pendant ce tempslà, penchée vers un même côté. Ainfi enfin quand on veut marcher, ou mouvoirfon corps en quelque façon i cette volonté fait que la glande pouffe les efprits vers les mulcles qujl fervent à cet effet.

Que chaque volonté eft naturellement jointe à quelque mouvement de la glande; mais que par industrie ou par habitude on la peut joindre a eT autres.

Toutefois ce n*eft pas toujours la volonté d’exciter en nous quelque mouvement, ou quelque autre effet, qui peut faire que nous l’excitons: mais cela change félon que la nature ou l’habitude ont diverfement joint chaque mouvement de la glande à chaque penfée. Ainfi, par exemple, fi ort veut difpofer fes yeux a regarder un ob* jet fort éloigné, cette volonté fait que leur prunelle s’élargit ôc fi on les veut difpofer à regarder un objet fort proche, cette volonté fait qu’elle s’étrécir. Mais fi on penfe feulement à élargir la prunelle, on a beau en avoir la volonté, on ne l’élargit point pour cela; d’autant que la nature n’a pas joint le mouvement de la glande, qui lert à pouflèr les efprits vers le nerf optique en la façon qui cft rcquife pour élargir ou êtrecir la prunelle, avec la volonté dp l’élargir ou étrecir, mais bien avec celle de regarder des objets éloignez ou proches. Et lorfqu’en parlant, nous ne penfons qu’au fens de cç vf * vV vf * vV DE L’ A ME, I. P A R TIE.' 7£ que nous voulons dire, cela fait que nous remuons la langue & les lèvres beaucoup plus promprcment & beaucoup mieux, que n nous pendons à les remuer en toutes les façons qui font requifes pour proférer les mêmes paroles: D’autant que l’habitude que nous avons acquife en apprenant à parler, a fait qu^ous avons joint l’a&ion de l’ame, qui par l’entremife de la glande peut mouvoir la langue & les lèvres, avec la lignification des paroles, qui fuivent de ces mouvemens, plutôt qu’avec les mouvemens mêmes.

* ( Article XLV.

Quel ejl le pouvoir de Tante au regard de {es payions.

N Os pallions ne peuvent pas aulfi directement être excitées ni ôtées par l’aCtion de notre volonté } maisellcs peuvent l’être indirectement par la représentation des chofes qui ont coutume d’être jointes avec les pallions que nous voulons avoir p &c qui font contraires à celles que nous voulons rejetter. Ainlî pour exciter en foi la hardieffe & ôter la peur, il ne Suffit pas d’en avoir la volonté, maisil faut s’appliquer à confiderer les raifons, les objets ou les exemples, qui perfuadent G iiijv lo • Des Passions. que le péril n’eft pas grand; qu’il y 1 roûjours plus de fureté en la défenfe qu’en la fuite} qu’on aura delà gloire & de la joyo d’avoir vaincu, au lieu qu’on rie peut at* tendre que du regret & de la honte d’avoir fui, Sc chofes femblables.

Article X L V I.

Quelle eft la raifort qui empêche que Tarn» ne puijfe entièrement difpofer de fies pafic fions.

• N ET il y a une raifon particulière quî empêche l’ame de pouvoir promptement changer ou arrêter fes pallions, la% quelle m’a donné fujet de mettre ci-defc lus en leur définition, qu’elles font non feulement caufées, maisaulli entretenues Sc fortifiées, par quelque mouvement particulier des elprits. Cette. raifon eft qu’elles font prcfque toutes accompagnées de quelque émotion qui fe fait dans le cœur, Sc par conlequent aulîî en tout le fang & les elprits, en forte que iufqu’à ce que ’cette émotion ait ccfte, elles demeurent prefentesà notre pen fcc, en même façon que les objets fenfibles y font prefens pendant qu’ils agiflent contre les organes de nos fens. Et comme l’ame en fe rendant fort attentive à quelque autre chofe peut de l’Ame, I. Partie. Ift S'empêcher d’oiiir un petit bruit ou de fentir une petite douleur, mais ne peut s’empêcher en même façon d’oui r le tonnerre, ou de fentir le feu qui brûle la main: Ainfi elle peut aifément furmonter les moindres pallions, mais non' pas les plus violentes & les plus fortes, finon après que l’émotion du fang &C des efprirs eft appaiiée. Le plus que la volonté puille faire, pendant que cette émotion eft en fa vigueur, c’cft de ne pas confentir à fej effets, & de retenir pluficurs des mouvemens aufquels elle difpofe le corps. Par exemple, n la colere fait lever la main pout frapper, là volonté peut ordinairement la retenir; fi la peur incite les jambes à fuir, la volonté les peut arrêter Sc ainfi des autres.

Article X L V 1 1' JE» quoi confijlent les combats qu'on a coü* tume ^imaginer entre la partie inferieur* & la fuperieure de l'ame. ■ ET ce n’eft qu’en la répugnance, qui eft entre les mouvemens que le corps par fes efprits, & l’ame par la volonté, tendent à exciter en même temps dans la glande, cjue confident tous les combats qu’on a coutume d’imaginer, entre la pare •fl Des Passions •fl Des Passions tie inferieure de l’ame, qu’on nomme fen* fîtive, 8c la fuperieure qui cft raifonnable j ou bien entre les appétits naturels 8c la volonté. Car il n'y a en nous qu’une feule ame, 8c cette ame n’a en foi aucune diverfité de parties; la même qui cft fenfitivc eft raifonnable, 8c tous les appétits font des volontez. L’erreur qu’on a commife en lui faifant ioüer divers perfonnaçes } qui -font ordinairement contraires les uns aux autres, ne vient que de ce qu’on n’a pas bien diftingué les fon&ions d’avec celles du corps, auquel feul on doit attribuer tout ce qui peut être remarqué en nous qui répugne à notre raifon. En forte qu’il n’y a point en ceci d’autre combat, finon que la petite glande qui eft au milieu du cerveau, pouvant être pouflée d’un côté par l’ame, 8c de l’autre par les efprits animaux, qui ne font que des corps ainfi que j’ai dit ci-deffus, il arrive fouvent que ces deux impulfions font contraires 8c que la plus forte empêche l’effet de l’autre. Or on peut diftinguer deux fortes de mouvemens, excitez par les efprits dans la glande •, les uns reprefentent à l’amc les^objcts qui meuvent les fens, ou les impreflions qui fe rencontrent dans le cerveau, 8c ne lont aucun effort fur fa volonté -, les autres y font quelque effort, à fçavoir ceux qui caufent les paflions ou les mouvemens du corps qui les accompagnent. Et pour les premiers, encore qu’ils empêchent fou vent les adtions de l’ame, ou bien qu’ils foient empêchez par elles, toutefois à caufe qu’ils ne font pas directement contraires, on n’y remarque point de combats. On en remarque feulement entre les derniers 8c les volontez qui leur répugnent *, par exemple, entre l’effort dont les eiprits pouffent la glande pour caufer en l’ame fe defïr de quelque chofe j 8c celui dont l’ame la repoufTe par la volonté qu’elle a de fuir la même chofe. Et ce qui fait principalement paroître ce combat, c’eft que la volonté n’ayant pas le pouvoir d’exciter directement les pallions, ainfi qu’il a déjà été dit, elle efl contrainte d’ufer d’induftrie, &de s’appliquer à conflderer fucceflivement diverfes chofes dont s’il arrive que l’une ait la force de changer pour un moment le cours des efprits, il peut arriver que celle qui fuit ne l’a pas, 8c qu’ils le reprennent aufïi-tôt après, à caufe que la. nifpofition qui a précédé dans les nerfs, dans le cœur, 8c dans le fang n’eft pas changée: ce qui fait que l’ame fe fent pouffée prefque en même tems à defirer 8c ne defirer pas une même chofe: Et c’eft de-là qu’on a pris occafïon d’imaginer en elle deux puiflances qui fe combattent. Tou* Di #4 Des P assio ns tefois on peut encore concevoir quelque combat, en ce que fouvent la même eaufe qui excite en. l’ame quelque paflîon, excite auffi certains mouvemens dans le corps, aufquels l’ame ne contribue point, & lefquels elle arrête ou tâche d’arrêter iïtôt qu’elle les apperçoit: comme on éprou-.ve lorfque ce qui excite la peur, fait auffi que les efprits entrent dans les mufcles qui fervent à remuer les jambes pour fuir, & que la volonté qu’on a d’et-re hardi les arrête.

Article XLVIII.

En quoi on connott la force ou la foibltffi de) âmes, & quel efi le mal des plus foibles.

OR c’eft par le fuccès de ces coiribafi que chacun peut connoître la force ou la foiblelTe de fon ame. Car ceux en qui naturellement la volonté peut le plus aifément vaincre les pallions', & arrêter les mouvemens du corps qui les accompagnent, ont fans doute les âmes les plus fortes. Mais il y en a qui ne peuvent éprouver leur force, pource qu’ils ne font jamais combattre leur volonté avec fes propres armes, mais feulement avec celles que. lui fournirent quelques pallions pous î5 1 t’A me, I. Partie if féfifter à quelques autres. Ce que je nomme Tes propres armes, font des jugemens fermes 8c déterminez touchant la connoiffance du bien 8c du mal, fuivant lefquels elle a refolu de conduire les délions de fa vie. Et les âmes les plus foibles de toutes, font celles dont la volonté ne fe détermine point ainfi à fuivre certains jugemens, mais fe laide continuellement emporter aux paflions prefentes, lefquelles étant fouvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur parti, 8c l’employant à combattre contre elle-même, mettent l’ame au plus déplorable état qu’elle puid'e être. Ainfi lorfque la peur reprefente la mort comme un mal extrême, 8c qui ne peut être évité que par la fuite, l’ambition d’autre côté reprefente l’infamie de cette fuite, comme un mal pire 3ue la mort: Ces deux padîons agitent iverfement la volonté, laquelle obéïflànt tantôt à l’une, tantôt à l’autre, s’oppofe continuellement à foi -même, 8c ainfi rend l'ame efclave 8c malheureufç.

Digilized by Google TESTASSIONS. * Article XLIX.

t.

t J%ue la force de tame ne fujfit pas fans 14 connoijfance de la vérité.

JL eft vrai qu’il y a fort peu d’hommes Ci foibles St irrefolus, qu’ils ne veulent rien que ce que leur pamon leur diète. La plupart ont des jugemens déterminez, fuivant lefquels ils règlent une partie de leurs aétions. Et bien que fouvent ces ju-r gemens foient faux, & même fondez fur quelques pallions, par lefquels la volonté S’eft auparavant lai née vaincre ou féduirej toutefois à caufe qu’elle continue de les fu ivre, lorfque la paflion qui les a eau* fez eft abfente, on les peut conliderer comme fes propres armes, & penfer que les âmes font plus fortes ou plus foibles, à taifon de ce qu’elles peuvent plus ou moins fuivre ces jugemens, & rélifter aux paffions prefentes qui leur font contraires. Mais il y a pourtant grande différence entre les réfolutions qui procèdent de quelque faulTe opinion, St celles qui ne font appuyées que fur la connoiflancede la vérité: d’autant que fi on fuit ces dernieres, on eft alTuré ae n’en avoir jamais de regret ni de repentir i au lieu qu’on en a toûjours d’avoir fuivi les premières, lorfqu’on en découvre l’erreur.

* Article L.

puijfe, étant bien conduite, acquérir un pouvoir abfolufur fes pajftons.

ET il eft utile ici de fçavoir, que comme il a déjà été dit ci-deflus, encore que chaque mouvement de la glande femble avoir été joint par la nature à chacune de nos penfées dès le commencement de notre vie, on les peut toutefois joindre à d'autres par habitude, ainfi que l’experience fait voir aux,paroIes, qui excitent des mouvemens en la glande, Iefquels, félon l’inftitution de la nature, ne reprefentent à l’ame que leur fon Iorfqu’elles font I>roferées delà voix, ou la figure de leurs ettres lorfqu’ellcs font écrites, & qui neanmoins par l’habitude qu’on a acquife en penfant à ce qu’elles lignifient, lorfqu’on a oui leur fon, ou bien qu’on a vû leurs > lettres, ont coutume 'de faire concevoir cette lignification, plutôt que la figure de leurs lettres, ou bien le fon de leurs fyllabes. Il eft utile aulfi de fçavoir, qu’encore que les mouvemens tant de la glande que des efprits & du cerveau, qui représentent à l’arae certains objets, loient naturellement joints avec ceux qui excitent *8 D ES Passi ons en elles certaines paillons, ils peuvent toutefois par habitude en être feparez, & joints à d’autres fort différons j Et même que cette habitude peut être acquife par une feule action, 8c ne requiert point un furprife de cette rencontre peut tellement changer la difpofidon du cerveau- qu’on ne pourra plus voir par après de telle viande qu’avec horreur, au lieu qu’on la mangeoit auparavant avec plaifir. Et on peut remarquer la même chofe dans les bêtes; car encore cju’elles n’ayent point de raifon, ni peut-être auifi aucune penfée, tous les mouvemens des efprits 8c de la glande, qui excitent en nous les pallions, ne laiffant pas d’être en elles, & d’y lèrvir à entretenir & fortifier, 8c non pas comme en nous les paillons, mais les mouvemens des nerfs 8c des mufclcs, qui ont coutume de les accompagner. Ainfi lorfqu’un chien voit une perdrix, il eft naturellement porté à courir vers elle, 8c lorfqu’îl oit tirer un fuzil, ce bruit l’incite naturellement à s’enfuir: mais néanmoins on drefle ordinairement les chiens couchànsen telle forte, que la vue d’une perdrix fait qu’ils s’arrêtent, 8c que le bruit qu’ils oyent après, lorfqu’on tire fur elle.

purement quelque chofe de fort fale, en une viande qu’on mange avec appétit, la ;e. Ainfi lorfqu’on rencontre inofait