SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

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DE l’Amî, F. Partie. S? feit qu’ils y accourent: Or ces choies font utiles à fçavoir, pour donner le courage à un chacun d’étudier à regarder Tes paillons. Carpuifqu’on peut avec un peu d’induftrie changer les mouvemens du cerveau, dans les animaux dépourvus de raifon, il eft évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes; & que ceux-mêmes qui ont les plus foibles âmes, pourroient acquérir un empire très-abfolu fur toutes leurs pallions, fi on employoit allez d’induftrie à les dreller, ôc à les conduire.

H LES PASSIONS DE L’AME, S E CO ND E PARTIE.

DT) NOMBRE ET D E L'ORDRE des PajJionSy & l'explication des fix primitives.

rticle L I. les premières caufes des pajfton s.

N connoît de ce qui a été dit ci-deffiis, que la derniere & olus prochaine caufe des pariions de l’ame n’e/l autre que l’agitation, dont les efprits meuvent la petite glande qui eft au milieu du cerveau. Mais cela ne fuffit pas pour les pouvoir diftinguer les unes des autres: Il cil befoin de rechercher leurs four ces, & •j • de l’Ame j II. Partie. 91 d’examiner leurs premières caufes. Or encore qu’elles puiflent quelquefois être cau-> fées par l’aétion de l’ame, qui fe détermine à concevoir tels ou tels objets; Et aufïl {>ar le feul tempérament du corps, ou par es imprêffions qui fe rencontrent fortuitement dans le cerveau, comme il arrive lorfqu’on fe fent trifte ou joyeux fans en pouvoir dire aucun fujet; Il paroît néanmoins par ce qui a été dit, que toutes les memes peuvent aufli être excitées par les objets qui meuvent les fens, 8c que ces objets font leurs caufes les plus ordinaires 8c principales j D’où il fuit que pour les trouver toutes, ilfuflitde confiderer tous les effets de ces objets.

Article L 1 1.

Quel eft leur uf âge, & comment on les peut dénombrer.

JE remarque outre cela, que les objets qui meuvent les fens, n’excitent pas en nous diverfes paffions, à raifon de toutes les diverfitez qui font en eux, mais feulement à raifon des diverfes façons qu’ils nous peuvent nuire ou profiter, ou bien en general être importans * 8c que l’ufage déroutes les pafiions confifle en cela feul, qu’elle difpofe l’ame Vouloir les chofes W Hij L 'm\ Des Passions que la nature di&e nous être utiles, Sc à pcrfifter en cette volonté, comme auffi la même agitation des efprits, qui a coutume de les caufer, diipofe le corps aux mouvemens qui fervent à l’execution de ces chofes. C’eft pourquoi afin de les dénombrer, il faut feulement examiner par ordre, en combien de diverfes façons qui nous importent, nos fens peuvent être mûs par leurs objets. Et je ferai ici le dénombrement déroutes les principales paffions lclon l’ordre qu’elles peuvent ainfi ctre trouvées.

l'ordre et le dénombrement des Pajjlons, Article LIII.

V Admiration.

LOrfque la première rencontre de quelque objet nous furprend, & que nous le jugeons être nouveau, ou fort different cle ce que nous connoiflions auparavant, ou bien de ce que nous fuppofions qu’il devoit être, cela fait que nous l’admirons & en fomrries étonnez. Et pour ce que cela peut arriver avant que nous conjioilEons aucunen^t fi cet objet nous eft de l’Ame, II. Partie. convenable, ou s’il ne l’eft pas, il me femble que l’admiration eft la première de toutes les pallions. Et elle n’a point de contraire, a caufe que Ci l’objet qui fe prefente n’a rien en foi qui nous iurprenne, nous n’en fommes aucunement émus, Sc nous le confiderons fans paiïion.

Article LIV.

L'Ejlime & le Mépris, la Generojîtê oft F Orgueil, & l' Humilité ou la Bajfejfe.

A L’admiration eft jointe l’eftime ou / le mépris, félon que c’eft la grandeur / d’un objet ou fa petitefte que nous admi- / rons. Et nous pouvons ainfinous eftimer! ou nous méprifer nous-mêmes: d’où vien-! nent les pallions1, écenfuitelcs habitudes de magnanimité ou d’orgueil, Sc d’humi-. lité ou de baftelïe.

Article LV.

La Vénération & le Dédain., MAis quand nous eftimons ou mcprifons d’autres objets, que nous conlîderons comme des caufes libres, capables de faire du bien ou du mal, de l’eftime vient la vénération, & duftmple mépris le dédain.

Des Passions H Article LVI.

V Amour & la Haine.

OR toutes les partions precedentes peuvent être excitées en nous, fans que nous appercevions en aucune façon fi l’objet qui les caufe cft bon ou mauvais. Mais lorfqu'une chofc nous eft prefentée comme bonne à notre égard, c’eft-àdire, comme nous étant convenable, cela nous fait avoir pour elle de l’amour; Et lorfqu’clle nous eft reprefentée comme maüvaife ou nuifible "> cela nous excite à la haine.

Article LVII.

Le Defir.

TpvE la même confideration du bien Sz I y du mal j naiflent toutes’ les autres paffions -, mais afin de les mettre par ordre, je diftingue les temps, & confiderant qu’elles nous portent bien plus à regarder l’avenir que le prefent ou le parte, je commence par le defir. Car non feulement loriqu’on defire acquérir un bien qu’on n’a pas encore, ou bien éviter un mal qu’on juge pouvoir arriver j mais aufli Iorfqu'on ne fouhaite que la confervation d’un bien, ou l'abfence d'un mal, qui eft tout ce à quoi fe peut étendre cette paffion, il eft évident quelle regarde toujours l’avenir.

Article LVIII.

IL fuffit de penfer que l’acquifition d’un bien ou la fuite a’un mal eft poftible pour être incité à la defîrer. Mais quand on confidere outre cela, s’il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtienne ce qu’on deiîre, ce qui nou^reprefente qu’il y en a beaucoup, excite en nous l’efpcranee, & ce qui nous reprelente qu’il y en a peu, excite la crainte: dont la jaloufîe effc une efpece. Lorfque l’efperance eft extrême, elle change de nature, & fe nomme fecuritc ou aflurance. Comme au contraire l’extrême crainte devient defefpoir.

JS Irrefolution, le Courage, /<« Hardie ffe, l'Emulation, fi* Lâcheté, & ÏE* pouvente. ‘ ET nous pouvons ainfi efperer Sc craindre, encore que l’évenement de ce que nousa ttendons ne dépende aucunement de nous: Mais quand il nous eft reprefenté, comme dépendant, il peut y avoir de la difficulté en l’éle&ion des moyens, ou en l’execution. De la première, vient I’irréfo-^îtion, qui nous difpofe à délibérer &c prendre confeil.A la derniere s’oppofe le courage ou la tiardiefle, dont l’emularioneft uneefpece. Et la lâcheté eft contraire au courage, comme la peur ou l’éjpouvente à la hardiefte.

Article LX.

Le Remords.

ET fi on s’eft déterminé à quelque a&ion, avant que l’irréfolution fût otee, cela fait naître le remords de confidence: lequel ne regarde pas le temps à venir comme les pallions precedentes, mais le prefent ou le paûe.

Art., D t L’A ME, II. PARTIE. Jjf Article LXI.

La Joye & la Trifiejfe.

ET la considération du bien prefent excite en nous de la joye, celle du mal de la triftefte, lorfque c’cft un bien ou un mal qui nous eft reprefentc comme nous appartenant.

Articie LXII.

La Moquerie, P Envie, la Pitié, MAis lorfqu’il nous eft reprefcntS comme appartenant à d’autres hommes *, nous pouvons les en eftimer dignes ou indignes: Et lorfque nous les en eftimons dignes, cela n’excite pointen nous d’autre paillon que la joye, en tant que c’eft pour nous quelque bien de voir que les chofes arrivent comme elles doivent. Il y a feulement cette différence, que la joye qui vient du bien eft ferîeufe ) au lieu que celle qui vient dumal eft accompagnée de ris & de moquerie. Mais 11 nous les en eftimons indignes, le bien excite l’envie, & le maj la pitié, qui font des efpeces dç triftefte. Et il eft à remarquer que les mêmes pallions qui fe rapportent aux bieni Digilized by Google pg Des Passions ou aux maux prefens; peuvent fouvenf aufli être rapportées à ceux qui font à venir en tant que l’opinion qu’on a qu’ils adviendront, les reprefente comme prefens.

Article L XI 1 1.

JjO, Satisfaction de foi-même t & le Repentir.

NOus pouvons aufli confiderer la eaufe du bien ou du mal, tant prefent que pafle. Et le bien qui a été fait par nousmêmes, nous donne une fatisfaétion intérieure, qui eft la plus douce de toutes les pallions. Au lieu que le mal excite le repentir, qui eft la plus amere.

Article LXIV.

- '. t La Faveur la Reconnoijfance.

MAis le bien qui a été fait par d’autres, eft cauleque nous avons pour eux de la faveur, encore que ce ne foit point à nous qu’il ait été fait j & fi c eft a nous, à la faveur nous joignons la reconnoiflance.

t jd e l' A me, II. Partis.

Article L X V.

L'Indignation, & la Colere.

TOut de même le mal fait par d’autres,' n’étant point rapporté a nous, fait feulement que nous avons pour eux dé l’indignation; 8c lorfqu’il y eft rapporté* il émeut aufli la colere.

Article LXVI.

La Gloire & la Honte.

DE plus le bien qui eft:, ou qui a été en nous, étant rapporté à l'opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la gloire \ 8c le mal de la honte* Article LXVII.

« Le De go Ht, le Regret, & l' Aile greffe.

ET quelquefois la durée du bien caufe l’ennui ou le dégoût y au lieu que celle du mal diminue la triftefte. Enfin du bien pafl'é vient le regret, qui eft une efpece de triftefte; & du mal paüe vient l’allegreflc, qui eft une efpece de Joye.

ïij - _ * # tôt Des Passions Article LXVIII.

Pourquoi ce dénombrement des Pajflons efl different de celui qui efl communément ■Vf* VOilà l’ordre qui me fcmble être le meilleur pour dénombrer les patlions. En quoi je fçais bien que je m’éloigne de l’opinion de tous.ceux qui en ont ci-devant écrit j Mais ce n’eft pas fans fraude raifon. Car ils tirent leur dénomrement decc qu’ils diftinguent en la partie fenlitive de l’ame deux appétits qu’ils nomment, l’un Concapifftble, l’autre Irafcible. Et pource que je ne connois en l’ame aucune diftin&ion de parties, ainfi que j’ai dit ci-delfus, cela xt»e ferable aie lignifier^ autre chofe, linon qu’elle a deuxfacultcz, l’une de dëfirér..,’ l’autre de fe ficher, &C àcaufe qu’elle a en même façon lesfacultez.d’admirer, d’aimer, d’efperer, dé craindre, & ainfi de recevoir en foi chacune des autres pallions, ou de faire les action# auxquelles ces pallions la poufl’ent, je ne vois pas pourquoi ils ont voillu les rapporter toutes à la concupifcence ou -à la colère. Outre que leur dénombrement ne comprend point ioutes les principales pal* £ons, comme je crois que fait cettui-cn T _ Jk k ' v * .Jügitized by Google Je parle feulement des principales, à caufe Îiu’on enpourroit encore diftinguer pluîeurs autres plus particulières, & leu» nombre eft indéfini.

Article L X I X.

* Qu d n’y a que Jlx Pafjionsyrimirfoes.

MÀis le nombre dp celles qui fonC fimples & primitives n’eft pas fore £rand. Car en faifant une revûë fur toutes celles que j’ai dénombrées, on peut aifément remarquer' qu’il n’y en a qüe C\x qui foient telles -, à fçavoir l’Admiration, PAmour, la Haine, le Defir, là Joye, 8c la Trifteife j Et que routés les autres fonC compofées de quelques- ülies de ces fix, ou bien en font des éfpeces. C’eft pour-' quoi afin que leur multitude n’embaralle point les Lecteurs, jè traiterai ici feparcment des fix primitives y &: par apres je ferai voir en quelle façon toutes les au-' très en tirent leur origine.

De F Admiration, fa définition & fa caufe.

L’Admiration cft une fubite furprife de l’amc, qui fait qu’elle fe porte à confiderer avec attention les objets qui lui femblent rares & extraordinaires. Ainfi elle cft cauféc premièrement par l’imprcffton qu’on a dans le cerveau, qui reprefente l’objet comme rare &c par confequent digne d’être fort confideré j puis enfuite par le mouvement des efprits, qui font difpofezpar cette imprefiîonà tendre avec grande force vers l’endroit du cerveau cà elle cft pour l’y fortifier Sc conferver: comme aufii ils font difpofcz par elle à pafter de là dans les mufclcs, qui fervent à retenir les organes des feus en la même fituation qu’ils font, afin qu’elle foit encore entretenue par eux, fi c’eft par eux qu’elle a étéformeé.

% Article LXXï. ‘ Qu’il ri arrive aucun changement dans le cœur ni dans le fang en Cette pajjfion.

t ET cette paillon a cela de particulier qu’on ne remarque point qu’elle foit accompagnée d’aucun changement qui arrive dans le cœur & dans le fang, ainiî que les autres pallions. Dont la raifon eft; que n’ayant pas le bien ni le mal pour objet, mais feulement la connoiiïance de lachofe qu’on admire, elle n’a point de rapport avec le cœur &c le iâng, defquels dépend tout le bien du corps, mais feulement avec le cerveau, où font les organes des fensqui fervent à cette connoiiïance.

Article LXXII, Article LXXII, £n quoi conjijh la force de l' Admiration, CE qui n’empêche pas qu'elle n’aic beaucoup de force, à caule de la fur* prife, c’eft-à-dire, de l’arrivement fubic & inopiné de l’imprefllon qui change le mouvement des efprits, laquelle furprifc eft propre & particulière à cette paillon; en forte que lorfqu’elle fe rencontre en d’autres, comme elle a coutume de fe ren» ' I iiij * * 104 Des Passions contrer prefque en toutes, & de les augmenter, c’eft que l’admiration eft jointe avec elles. Et la force dépend de deux chofes, à fçavoir de la nouveauté, & de ce que le mouvement qu’elle caufe, a dès fon commencement toute fa force. Car il eft certain qu’un tel mouvement a plus d’effet, que ceux qui étant foibles d’abord, & ne croiftant que peu à peu, peuvent aifément être détournez. Il eft certain auflt que les objets des fens qui font nouveaux, touchent le cerveau en certaines parties aufqueües il n’a point coutume d’être touché, Sc que ces parties étant plus tendres, ou moins fermes, que celles qu’une agitation frequente a endurcies, cela augmente l’effet des mouvemens qu’ils y excitent. Ce qu’on ne trouvera pas incroyable, fi on confîdcre que c’eft une pareille railon qui fait que les plantes de nos pieds étant accoutumées à un attouchement allez rude, par la pefanteur du corps qu’elles portent, nous ne fentons que fort peu cet attouchement quand nous marchons, au lieu qu’un autre beaucoup moindre Sc plus doux, dont on les châtoüille, nous eft prefque infupportablc, à caufc qu’il ne nous eft pas ordinaire.

Ce que c'efi que T Etonnement.

ET cette fur prife a tant de pouvoir; -pour faire que les cfprirs, qui fonc dans les cavitez du cerveau, y prennent leurs cours vers le lieu où eft l’imprellion de l’objet qu’on admire, qu’elle les y pouffe quelquefois tous, & fait «ju’ils font tellement occupez à conferver cette impreffion?,. qu’il n’y en a aucuns qui paflent de là dans les mufcles, ni même qui fe détournent en aucune façon des premières traces qu’ils ont lüivies dans le cerveau: ce qui fait que tout le corps demeure immobile comme une ftatuë, & qu’on ne peut appercevoir de l’objet que la première facç qui s’eft prefentée, ni par confequent en acquérir une plus particulière connoiflànce. C’eft cela qu’on appelle communément être étonné j & l’étonnement eft un excès d’admiration, qui ne peut jamais être que mauvais.

^4?

A quoi fervent toutes les paffions> & a quoi elles nuifent.

OR il eft aifé à connoître de ce qui a été dit ci-defTus, que l’utilité de toutes les pallions ne confifte qu’en ce quelles fortifient & font durer en l’ame des penfées, lefquclles il eft bon qu’elle conferve,&qui pourroient facilement fans cela en être effacées. Comme auflî tout le mal qu’elles peuvent caufer, confifte en ce qu’elles fortifient Sc confervent ces penfées plus qu’il n’eft befoin 5 ou bien qu’elles en fortifient & confervent d’autres, aufquelles il a’ eft pas bon de s’arrêter.

Article LXXV, A quoi confifte particulièrement r Admiration.

ET on peut dire en particulier de l’admiration, qu’elle eft utile, en ce qu’elle fait que nous apprenons Sc retenons en notre mémoire les chofes que nous avons auparavant ignorées. Car nous n’admirons que ce qui nous paroît rare Sc extraordinaire: Sc rien ne nous peut paroitre tel que pour ce que nous l’avons ignoré, ou même auffi pour ce qu’il eft different des chofes que nous avons fçûës: car c’eft cette différence qui fait qu’on le nomme extraordinaire. Or encore qu’une chofc qui nousétoit inconnue fe prefente de nouveau à notre entendement, ou à nos fens, nous ne la retenons point pour cela en notre mémoire, fi ce n’eft que l’idée que nous en avons ioit fortifiée en notre cerveau par quelque paffion, ou bien auffi par l’application de notre entendement, que notre volonté détermine à une attention Sc réflexion particulière. Et les autres psffions peuvent-fervir pour faire qu’on remarque les chofes qui paroiffent bonnes ou mauvaifes: mais noys n’avons que l’admiration pour celles qui paroiflcnt feulement rares. Auffi voyons-nous que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette paffion, font ordinairement fort ignorans.

Article LXXVI.

En quoi elle peut nuire: Et comment on peut fupp lier à fon défaut, & corriger fon excès.

MAis il arrive bien plus fouvent qu’on admire trop, & qu’on s’étonne en appercevant des chofes, qui ne — -g.. ■ xm ■ niiftlfrMW méritent que peu ou point d’être confide^ rées, que non pas qu’on admire trop peu; Et cela peut entièrement ôter ou pervertir l’ufage de la raifon. C’eft pourquoi encore qu’ilfoit bon d?être né avec quelque inclination à cette paillon, pource que cela nous difpofe à l’acquifition des fcienccs; nous devons toutefois tâcher par après de nous en délivrer le plus qu’il eft poflible. Car il eft aifé de fuppléer à fem defaut par une réflexion & attention particulière, à laquelle notre volonté peut toujours obliger notre entendement, lorfque nous jugeons que la chofe qui fe prelente en vaut îa peine. Mais il n’y a point d’autre remede pour s’empêcher d’admirer avec excès, que d’acqucrir la connoiflance de jalullcurs chofes, & de s’exercer en laconhderation. de toutes celles qui peuvent fembler les plus rares &c les plus étranges.

Art icle LXXVII.

Qui ce ne font ni les pins ftupides, ni les jplits habiles (fui font les plus portez, à P admiration^ AU refte encore qu’il n’y ait que ceux: qui font hebêtez & ftupides, qui ne font point portez de leur naturel a l’admiration, ce n’çft pas à dire que ceux qui de VA me, TI. Parti e. îoj ©nt le plus d’efprit, y foient toûjours le» plus enclins: mais ce font principalement ceux qui bien qu’ils ayent un lens commun allez bon, n’ont pas toutefois grande opinion de leur fuffifance.

Article LXXVI I ïi a fon excès peutpajfer en-babitude tlorfqu'on manque de le corriger.

ET bien que cette palHon femble Ce diminuer par l’ufage, à caufo que plus on. rencontre de Choies rares qu’on admire, plus on s’accoûtume à ceiTer de les admirer, 6c à penfer que toutes celles qui fe peuvent preienter par après font vulgaires. Toutefois lorfqu’dk eft exçeflive & qu’elle fait qu’on arrête feulement fon attention fur la {>remiere image des objets qui fe font preentez, fans en acquérir d’autre connoiffance, elle laiffe après foi une habitude, Îiui difpofe l’ame à s’arrêter en même façon ur tous les autres objets q ui fe prefentent, pourvu qu’ils lui paroiflent tantfoit peu nouveaux. Etc’cit cequifait durer la maladie de ceux qui font aveuglément eu» rieux, c'eft-à-dire, qui recherchent les raretez feulement pour les admirer, 6c non point pour les connoître: car ils deviennent peu à peu Jjî admir^tifs, que des ch«r.

I lis Df.s Passions fes de nulle importance ne font pas moins capables de les arrêter, que celles dont la • recherche eft plus utile.

Article LXXIX.

Les définitions de f Amour & de là Haine.

L’Amour eft une émotion de l’ame, caufée par le mouvement des efprits, qui l’incite à fe joindre de volonté aux objets qui paroiflent lui être convenables. Et la haine eft une émotion, çaufée par les efprits, qui incite l’ame à vouloir être icparée des objets qui fe prefentent à elle comme nuifibles. Je dis que ces émotions font caufées par les efprits, afin de diftinguer l’amour & la haine, qui font des pâmons & dépendent du corps, tant des jugemens qui portent auflï l’ame à fe joindre de volonté avec les chofes qu’elle eftime bonnes, & à fe féparer de celles qu’elle eftime mauvaifes, que des émotions que ces feuls jugemens excitent en l’ame.

-À; Article LX XX.

Ce que cy eft que fie joindre oh fieparerde volonté.

AU refte par le mot de volonté, je n’entends pas ici parler du defir, de l’Ame, II. P a r ti e. ïit qui eft une paflion à part, & fe rapporte à l’avenir: mais du consentement par lequel on fe confidere dès à prefent comme joint avec ce qu’on aime, en forte qu’on imagi- * ne un tout, duquel on penfc être feulement une partie, &C que la chofe aimée en eft une autre. Comme au contraire en la haine on fe confidere Seul comme un tout, entièrement feparédela chofe pour laquelle on a de l’averfion.

Article LXXXI.

Article LXXXI.

De la diftinElion qu'on a contnme de faire entre l'amour de concnpifcence & de bien - •ve illance.

OR on diftingue communément deul fortes d’amours, l’une defquelleseft nommée amour de bienveillance, c’eft-à* dire, qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime -, l’autre eft nommée amour de concupifcence, c’eft-à-dire, qui fait defirer la chofe qu’on aime. Mais il me Semble que cette diftinétion regarde feulement les effets de l’amour, & non point fon eflence. Car fi tôt qu’on s’eft joint de volonté à quelque pbjet, de quelque nature qu’il Soit, on a pour lui de la bienveillance, c’eft-à-dire, on joiqr auffi à lui de*volonté les chofes qu’on croit lui être convenables: ce qui eft I *ii Des Passions; v un des principaux effets de l’amour. Et fi oa juge que ce foit un bien de le pofleder, ou d’etre aflbcié avec lui d’autre façonque de yolonté, on le délire-: ce qui eft aufïi l'un des plus ordinaires effets de l’amour.

Articiï LXXXIL i * Comment des pajfions fort differentes conviennent en ce quelles participent de T Amour.

IL ri’eft pas befoin auffi de diftinguer autant a'efpeces d’amour qu’il y a de divers objets qu’on peur aimer. Car, par «xemple, encore que les pallions qu’un ambitieux a pour la gloire, unavaricieux pour l’argent, un -y vrogne pour le vin, Un brutalpour unefemmequ’il veut violer* Un homme d’honneur pour fon ami, ou pour fa maîtrefle, & un bon pere pour fes enfans, foient bien differentes. entre elles, toutefois en ce qu’elles participent de l’amour, elles font lemblables. Mais les quatre premiers n’ont de l’amour què pour la poflelîion,des objets aufquels le rapporte leur palfion, & n’en ont point pôur les objets mêmes.. pour lefquels ils ont feulement dudelir, mêlé avec d’autres pallions particulières. Au lieu que l’amour qu’un bon pere a pour fes enfans eft fi pure, qu’il ne defire defire de l’Ame j II. Partie. irj* déliré rien avoir d’eux, ôc ne veut point les polïcder autrement qu’il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu’il eft déjà: mais les confiderant comme d’autres loimemes, il recherche leur bien comme le lien propre-, ou même avec plus de loin, pource que fe reprefentant que lui & eux font un tout, dont il n’eft pas la meilleure partie, il préfère fouvent leurs intérêts au*, liens, &£ ne craint pas de fe perdre pour les fauver. L’affeéfion que les gens d’honneur ont pour leurs amis eft de cette nature, bien qu’elle foit rarement li parfaite;. & celle qu’ils onr pour leur maîrrefte en participe Deaucoup; mais elle participe auf^- lî un peu de l’autre.

Article LXXXIII.

De la différence qui eft en la Jimple sfffeftionj l ' Amitié, & la Devotion.- ON peur ce me femble avec meilleure railon diftinguer l’amour par l’eftime qu’on fait de ce qu’on aime, a comparai fon de foi- même. Car lorfqu’on efttme L’objet de fon amour moins que foi, on n’a- {>Qur lui qu’une limplcaffe&ion; lorfqu’on. ’eftime à l’égal de foi, cela fe nomme amitié, & lorfqu’on l’eftime davantage, la. paflion qu’on a peut être nommée devo- JC H4 Des P a ssions tion. Ainfi on peut avoir de l’affe&ion pour une fleur, pour un oylèau, pour lin cheval: mais à moins que d’avoir l’efprit fort déréglé, on ne peut avoir de l’amitié que pour des hommes. Et ils font tellement l’objet de cette paflîon, qu’il n’y a point d’homme fl imparfait, qidbn ne puifle avoir pour lui une amitié très-parfaite lorfqu’on en cft aimé, & qu’on a l’ame véritablement noble &c genereufe: fuivant ce qui fera expliqué ci-après, en l’Article CLIV.!k CLVI. Pour ce qui eft de la dévotion, fon principal objet eft fans doute la fouveraine Divinité > à laquelle on ne fçauroit manquer d’être dévot, lorlqu’on la connoît comme il faut: mais on peut avoir aufli de la dévotion pour fon Prince, pour fon pays, pour fa ville, & même pour un homme particulier, lorfqu’on l’eftime beaucoup plus que foi. Or la différence qui eft entre ces trois fortes d’amour paroît principalement par leurs effets: car d’autant qu’en toutes on fo confidere comme joint & uni à la chofe aimée, ôn eft toujours prêt d’abandonner la moindre partie du tout qu’on compofe avec elle, pour conferver l’autre. Ce qui fliit qu’en la fàmple nffcélion, l’on fe préféré toujours à ce qu’on aime; Et qu’au contraire en la dévotion, l’on préféré tellement la chofe aimée à fpi-inêmç, qu’oa t> E t’ A Wf E, ÏI. P A R T ï g. Ï'I f ne craint pas de mourir pour la conferver. De quoi on a vu fouvent des exemples, eu ceux qui fe font expofez à une mort certaine pour la défenie de» leur Prince, out de leur Ville, & même auifi quelquefois pour des perfonnes particulières au/quelles ils s’étoient dévouez.

Article LXXXIV, il n’y a pas tant defpeces de Haine que t? Amour.

AU re/le encore que la haine foit directement oppoîee à l’amour, on ne la di/lingue pâs toutefois en autant d’efpeccs: à eau fe qu’on ne remarque pas tant la différence qui e/t entre les maux defqucls on cil feparé de volonté, qu’on fait celle qui e/l entre les biens aufquels on e/l joint; Article LXXXV.

De V Agrément & de P horreur. - ET je ne trouve qu’une feule di/linction con/îderable, qui foit pareille en l’une & en l’autre. Elle con/ifle en ce que les objets tant de l’amour que de la haine, peuvent être reprefentez à l’ame par les fens extérieurs, ou bien par les intérieurs Sc par K i) Digilized by Google ii£ Des Passions fa propre raifon. Car nous appelions communément bien, ou mal, ce que nos fens intérieurs ou notre raifon nous font juger convenable ou contraire à notre nature: mais nous appelions beau ou laid, ce qui nous cft ainfi reprefenté par nos fens extérieurs, principalement par celui de la vûë, lequel 'cul eft plus confideré que tous les autres. D’où naiflent deux efpeces d’amour, à i ça voir celle qu’on a pour les chofes bonnes, & celle qu’on a pour les belles, à laquelle on peut donner le nom d’agrémenr, afin de ne la pas confondre avec l’autre, ni aulïi avec le defir, auquel on attribue fouvent le nom d’amour. Et de là naiflent en même façon deux efpeces de haine, l’une defquelles fe rapporte aux chofes mauvailes, l’autre à celles qui font laides; & cette derniere peut être appellée horreur ou averfion, afin de la diftingucr. Mais ce qu’il y a ici de plus remarquable, c’efl: que ces partions d’agrément & d’horreur, ont coutume d’être plus violentes que les autres efpeces d’amour ou de haine, à caufe que ce qui vient à l’ame par les fens, la touche plus fort que ce qui lui eft reprefenté par fa raifon: & que toutefois elles ont ordinairement moins de vérité. En forte que de toutes les pallions ce font celles-ci qui trompent le plus, & dont on doit le plus foigneufement fe garder.

Oigitized by Google Article LXXXVL La définition du Defir.

LA paflîon du defir eft une agitation de l’amecaufée par les efprits, qui la difpofentà vouloir pour l’avenir les chofes qu’elle fc reprelente être convenables. Ainfi on ne defire pas feulement la prefence du bien abfent, mais aulfi laconlervation du prefent t Et de plus l’abfence du mal,tant de celui qu’on a déjà, que de celui qu’on croit pouvoir recevoir au temps à venir.

Article LXXXVII.

S^ue c'efi une pajfion ejui n'a point de contraire.

JE fçais bien que communément dans l’école on oppofe la paflîon qui tend à la recherche du Dien, laquelle feule on nomme defir, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme averfion. Mais d’autant qu’il n’y a aucun bien, dont la privation ne foit un mal, ni aucun mal confideré comme une choie pofitive, dont la privation ne foit un bien > & qu’en recherchant, Î>ar exemple, les richefles, on fuit necefairementla pauvreté, en fuyant lesmalaiii Des Passioits dics on recherche la fanté, ôc ainfi «Tes antres. Ihmc femble que c’eft toujours un même mouvement qui porte à la recherche du bien, 5c enfemble a la fuite du mal qui lui eft contraire. J’y remarque feulement cette différence, que le defir qu’on a lorsqu'on tend vers quelque bien, eft accompagné d’amour, 5c en fuite d’cfperance 5c de" joye, au lieu que le même defir, lorfqu’on entend à s’éloigner du mal contraire à ce bien, eft accompagné de haine, de crainte 5c de triftefle: ce qui caufe qu’on le juge contraire à foi-meme. Mais fi on veut leconfiderer lorfqu’il fe rapporte également en même temps à quelque bien" pour le rechercher, ÔC au mal oppofé pour l’éviter, on peut voir très-évidemment que ce n’eft qu’une feule paffion qui fait l’une 6c l’autre.

Article LXXXVIIL Quelles font Je s diverfes efpeces.

/ IL y auroit plus de raifon dediftinguer le defir en autant de diverfes efpeces, qu’il y a de divers objets qu’on recherche. Car, par exemple, la curiofité qui n’eft autre choie qu’un defir de connoitrc, différé beaucoup du defir de gloire, 5c cettui-ci du defir de vengeance, ôc ainfi des de i’Ame, II. Partie, trf autres. Mais il fuffit ici defçavoir qu’il y en a autant que d’efpeces d’amour ou de haine, & que les plus confiderabies & les plus forts font ceux qui naiflent de l’agrément ôc de l’horreur.

Aricee LXXXIX.

Quel eft le de/ir qui naît de l'horreur.

OR encore que ce ne foit qu’ün même defir qui tend à la recherche d’un bien, & à la fuite du mal qui lui eft contraire, ainfi qu’il acté dit: Le defir qui naît de l’agrément ne laiflé pas d’ctre fore different de celui qui naît de l’horreur. Car cet agrément & cette horreur, qui véritablement font contraires ne font pas le bien & le mal, qui fervent d’objets à ces defirs, mais feulement deux émotions de l’ame, qui la difpofent à rechercher deux chofes fort differentes. A fçavoir, l’horreur eft inftituée de la nature pour reprefenter à Lame une mortfubite & inopinée: en forte que bien que ce ne foit quelquefois que l’attouchement d’un vermiffeau, ou le bruit d’une feuille tremblante, ou fon ombre qui fait avoir de l’horreur: on fent d’abord autant d’émotion, que fi un péril de morr trèsévident s’offroit aux fens. Ce qui fait fubrtement naître l’agitâtion, qui porte l’ame à employer toutes fes forces pour éviter unifiai liprefent. Et c’eft cette efpece de defîr qu’on appelle communément la fuite 5c l’averflon.

Article XC.

• t Quel e fl celui qui na.it de F agrément.

r AU contraire l'agrément eft particulièrement inftitué de la nature pour reprefenter la joüiflance de ce qui agrée,comme le plus grand de tous les biens qui appartiennent à l’homme T ce qui fait qu’on defire très-ardemment cette joüiflance. Il eft vrai qu’il y a diverfes fortes d’agrémens, &c que les defirs- qui en nailTent ne font pas tous égalementpuiflans. Car, par exemple, la beauté des fleurs nous incite feulement à les regarder, & celles des fruits à lesmanger. Mais le principal eft celui qui vient des perfections qu’on imagine en une perfonne, qu’on penle pouvoir devenir unautre foi-même: car avec la différence du fexe, que la nature amife dans les hommes, ainfi que dans les animaux fans raifon, elle a mis auflï certaines impreflions dans le cerveau, qui font qu’en certain âge & en certain temps on fe confldere comme défectueux, & comme fl on n’étoit que la moitié d’un tout, dont une perfonne de l’autrç / - s tre fexe doit être l’autre moitié: en forte que l’acquifition de cette moitié eft confus (cment reprefentée par la nature, comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu’on voye plufieurs perfonnes de cette autre fexe, on n’en fouhaite as pour cela plufieurs en même temps, 'autant que la nature ne fait point imaginer qu’on ait befoin de plus d’une moitié. Maislorfqu’on remarque quelque chofc en une, qui agrée davantage que ce qu’on remarque au même temps dans les autres, cela détermine l’ame à fentir pour celle-là feule, toute l’inclination que la nature lut donne à rechercher le bien qu’elle lui reprefente comme le plus grand qu’on puific poffeder. Et cette inclination ou ce défit- 3ui naît ainfi de l’agrément, eft appelle u nom d’amour, plus ordinairement que la paftion d’amour, qui a ci-deffusété décrite. Aulli a-t-il de plus étranges effets, ôc c’eft lui qui fert de principale matierq aux faifeursae Romans &£ aux Poètes.

Article XCI.

La définition de. la Joye.

\ .*«■ A joye eft une agréable émotion de 1 j l’ame en laquelle confîfte la joüiflance qu’elle a du bien, que les imprefllons du" jrit Des Passions