SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

French

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cerveau lui reprefentent comme fien. Je dis quec’eften cette émotion que confiftc la jciii fiance du bien, car en effet l’ame ne reçoit aucune autre fruit de' tous les biens qu’elle poflede *, &c pendant qu’elle n’en a aucune joye, on peut dire qu’elle n’en joüic pas plus que fi 'elle ne les pofledoit point. J’ajoute aufli, que c’cft du bien que les ÿmpreflions du cerveau lui reprefentent Comme ficn, afin de ne pas confondre cet* te joye qui eft une paflion, avec la joye purement intellectuelle, qui vient en l’ame par la feule aCtion de l’ame, &: qu’on peut dire être une agréable émotion excitée en elle-même, en laquelle confifte la joüiflan- Ce qu’elle a du bien que fon entendement lui reprefente comme fien. Il eft vrai que pendant que l’ame eft; jointe au corps, cette joye intellectuelle ne peut pueres manquer d’être accompagnée de celle qui eft unepafiion. Car fi-tôt que notre enten-» dement s’apperçoit que nous pofledons quelque bien, encore que ce bien puifle être li different de tout ce qui appartient au corps, qu’il ne foit point du tout imaginable, l’imagination nelaiffe pas de faire incontinent quelque imprefiion dans le cerveau, de laquelle fuit le mouvement des efprits, qui excite la paflion de la-* joye.

Article XCII.

La définition de U Triftejfe.

LA triftelfe eft une langueur defagréable, en laquelle con lifte l’incommodité que l’ame reçoit du mal, ou du défaut que les impreflions du cerveau lui reprefentent comme lui appartenant. Et il y a aulîi une triftelfe intellectuelle, qui n’eft pas la paffion, mais cjui ne manque gaeres d’en être accompagnée.

A rticl e XCII I.

. ’ ' l r* * Quelles font les caufies de ces deux pajfionsi OR Iorfquc lajoye ou la triftelle intellectuelle excite ainli celle qui eft une paillon, leur caufe eft allez évidente; Et on voit de leurs définitions, que la joye vient de l'opinion qu’on a de polleder quelque bien, & la triftefle de l’opinioa qu’on a d’avoir quelque mal ou quelque défaut. Mais il arrive fouvent qu’on le fent trifte ou joyeux, fans qu’on puille ainli diftinétement remarquer le bien ou le mal qui en font les caufes i à fçavoir lorfque ce bien ou ce mal font leurs impreflions dans le cerveau fans l’cntrcmi«s * « • • L X.l£ • ^‘Des Passions ■fc de Pâme, quelquefois à caufe qu’ils n’ap.' • « partiennenc qu’au corps, te quelquefois aufli encore qu’ils appartiennent à rame, à caufe qü’çlle ne les confidere pas comme bien 8c mal: mais fous quelque autre forme, dont l’impreflion eft -jointe avec celle du bien 8c du mal dans le cerveau.

t #: - Comment ces pajfions font excitées par des biens & des maux qui ne regardent que le corps: & en quoi confftelc chatouillement .& la douleur.

: T- *’ s î: » •.

AInfi lorfqu’on eft en pleine fante^- 8c que^lt temps eft plus fer ein què de coutume, on fent en foi une çayeté qui ne vient d’aucune fonction de l’entcndetnent: mais feulement des imprclIionS «que le mouvement des efprits fait danslqcer-Veaii; -& on ne fe font trille en mêrriefaçOn que iorlquele corps eft indifpofe', oheore qu’on ne fçachc point qu’il le fiait. Ainft le chatouillement des feris eft fuivi de fi près par la joye, 8c la douleur par la tri^ " ‘•ftefte, que la plupart des hommes ne les diftinguent point. Toutefois ils different fi 4ort, qu’on pcut; quelquefois fouftf ir des 'douleurs avec joye, 8c 'recevoir des chalotîilkmens qui dcplailent. Maisiacaufç 3ui fait que pour l’ordinaire la jdye fuiï u chatouillement, eft que tout ce qu’on nomme chatouillement ou fentimcnt agréable, cpnfifte en ce que les objets des len$ excitent quelqvie mouvement dans lesnarfs^ qui feroit capable de leur nuire s’ils n’avoient pas aflez’de force pour lui rélifter y on que le corps ne fût pas bien difpofé. Gcqui fait une impreflion dans le cerveauj laquelle étant inftituée de nature pour témoigner cette bonne difpofition 8c cbttc force, la reprefente à' l’ame comme un bien qui lui appartient, en tant qu’elle eft unie avec le corps, 8c ainfi excite en elle la joye.- C’cft prcfque la même raifon qui fait qu’on prend naturellement plaiftr à fefentir émouvoir à toutes fortes de paffions même à la triftefte, & à la haine, lorfque ces- pallions ne font caufccs que par les avantüres étranges qu’on voit reprefenter fur un théâtre, ou par d’autres pareils fujets, qui ne pouvant nous nuire en aucune façon, femblent chatouiller notre ame en la touchant. Et la caufe qui fait que la douleur produit ordinairement la triftefte, eft que le fentiment qu’on nomme douleur, vient toujours de quelque aêtion fi violente qu’elle offenfe les nerfs; en forte qu’étant inftitué delà nature pour ûgnifier a l’ame le dommage que reçoit le corps par. cette aétion, 8c fa foifaielfe eu L iij.

1> I S P A S SI OUÏ ce qu’il ne lui a pu rélîfter, il lui repre^ fenfe l’un & l’autre comme des maux qui lui font toujours defagréables, excepté lorfqu’ils caufent quelques biens qu’elle cftimc plus qu’eux.

Articu XCV.

Comment elles peuvent aujft être excitées par des biens & des maux que Famé ne remarque point, encore qu'ils lui appartiennent. Comme font le plaiftr qu'on prend a fe hasarder „ ou a fe fouvenir du mal pajfé.

AInfi le plaifir que prennent fouvent les jeunes gens à entreprendre de» chofes difficiles, & à s’expofer à de grands périls, encore même qu’ils n’en ciperent aucun profit, ni aucune gloire, vient en eux de ce que la penfee qu’ils ont que ce qu’ils entreprennent efi: difficile, faituue impreffion dans leur cerveau, qui étant jointe avec celle qu’ils pourroient former, s’ils penfoient que c’cft un bien de fe fentir allez courageux, aflcz heureux, allez adroit ou allez fort, pour ofer fe hazarder à tel point, eft caufe qu’ils y prennent plaifir. Et le contentement qu’ont les vieillards lorfqu’ils fe fouviennent des maux qu’ils ont loufferts, vient de ce qu’ils fe reprefentent que c’eft un bien, d’avoir pû nonobftant cela fubfiller.

Digltized by Google *?e l’Ame, II. Partie, tiy Article XCVÏ.

j Quels font les mouvement du fang & des , efpnts j qui LEs cinqpaflïons que j’ai ici commencé à expliquer, font; tellement jointes ou oppofées les unes aux autres, qu’il eft plus aile de les conlïderer toutes eniemble,quc de traiter feparément de chacune, ainii qu’il a été traité de l’admiration. Et leur eaufe n’eft pas comme la lîenne dans le cerveau feul r mais auflî dans le cœur, dans la rate, dans le foye, & dans toutes les autres parties du corps, en tant qu’elles fervent à la production du lang, & exï fuite des efprits. Car encore que toutes les veines conduifentlefang qu’elles contiennent, vers le cœur, il arrive neanmoins quelquefois que celui de quelquesunes y eft poulie avec plus de force que' celui des autres, il arrive auflî que les ouvertures par où il entre dans le cœur, ou bien celles par où il en fort, lont plus élargies, ou plus rcflèrtées une fois qu<r T autre.

caufent les cinq pajjions precedentes.

Art icn XC VII.

Les principales expériences qui fervent a connaître ces mouvemensen F Amour* OR en considérant les diverfes alterar tions que l’experience fait voir de notre corps, pendant que notre ame eft agitée dediveries paflions, je remarque en l’amour quand elle eft feule, c’eft-àdire, quand elle n’eft accompagnée d’aucune forte joye, ou dcfïr, ou triftefle, que le battement du pouls eft égal, Sc beaucoup plus grandir plus fort que de coûtume,. ■> qu’on fent une douce chaleur dans la poitrine, & que la digeftion des. viandes fe fait fort promptement dans l’eftomach-, en. • forte que cette paflion eft utile pour la ianté.

’ Articiï' XC VI II.

En la Haine.

JE remarque au contraire en la haine, que le pouls eft inégal, &c plus petit, 6*: louvent plus vite, qu’on fent des froideqrs entremêlées de j£ ne fçais quelle chaleur alpre & picquante dans la poitrine, que l’eftomach ccftV de faire fon office, 6c eft enclin à vomir, & rejetter les viandes qu’on a mangées, ou du moins à les corrompre ôc convertir en mauvaifes hu» meurs.

Article X C I X.

En là Toys.

'P N là joye, que le pouls eft égal & plus C vite qu’à l’ordinaire: mais qu’il n’eft pas fi fort ou fi grand qu’en l’amour, & qu’on fent une chaleur agréable, qui n’eft pas feulement en la poitrine: mais qui fe répand aufli en toutes les parties extérieures du corps, avec le fang qu’on y* voit venir en abondance, Sc que cependant on perd quelquefois l’appetit, à caufe que la, ü'^eftion le fait moins que de coutume* r , Article C.

En la Triflejfe.. *, , •; EN la trifteflc que le pouls eft foible 6c lent, ôc qu’on lent comme des liens autour du cœur, qui fe ferrent, & des glaçons qui le gclent, & communiquent leur froideur au refte du corps; & que cependant on ne laille pas d’avoir quelquefois bon appétit, & de fentir que l’efton fjo Bis Passions mach ne manque point à faire fon devoir y pourvu qu’il n’y ait point de haine mêlée avec la triftefle.

Articie CL Au Defir.

ENfin je remarque cela de particulier dans le defir, qu’il agite le cœur pluÿ violemment qu’aucune des autres paffions, & fournit au cerveau plus d’efprits, lef- 3uels paflans delà dans lesmuicles, renent tous les fens plus aigus, & toutes le$ parties du corps plus mobiles» .* ‘ * i» Articis CIL CEs obfervations, & pîufieurs autrei qui feroient trop longues à écrire, m’ont donné fujet de juger, que Iorfque J’entendement fe reprelentc quelque objet d’amour, l’impreflion que cette penfée fait dans le cerveau, conduit les efprits animaux par les nerfs de la fixiéme partie vers les mufcles qui font autour des inteftins & de l’eftomach, en la façon qui cft jequife pour faire que le fuc des viandes % qui fe convertit en nouveau fang, pafle atementvers le cœur, fans s’arrêter ; foye, & qui étant pouffé avec plus de force, que celui qui eft dans les autres parties du corps, il y entre en plus grande abondance, & y excite une chaleur plus forte, à caufe qu’il eft plus groflîer, que celui qui a déjà été raréfié plufieurs fois, en partant ôc repartant par le cœur. Ce qui fait qu’il envoyé auflî des efprits vers le cerveau, dont les parties font plus grofl'cs & plus agitées qu’à l’ordinaire: & ces elprits fortifians i’impreflîon que la première penféede l’objet aimable y a faite, obligent l’ame à s’arrêter fur cette penfee; &c c’eft en cela que confifte la paffion d’a-, mour- Axticlr CI IL £« la Haine.

AU contraire en la haine, la prefhief e penfée de l’objet qui donne de l’averfion, conduit tellement les efprits qui font dans le cerveau vers les mufcîes de I’eftomach & des inteftins,qu’ils empêchent que le fuc des viandes ne le mêle avec le fang en rerterrant toutes les ouvertures par où il a coûtume d’y couler-; & elle les conduit,aufli tellement vers les petits nerfs de la *3* Des Passions, rate, & de la partie inferieure du foyc, oS eft le réceptacle de la bile, que les parties du fang qui ont coutume d'être rejettées vers ces endroits-là, en forcent & coulent avec celui qui eft dans les rameaux de la veine cave vers le cœur ^ ce qui caufe beaucoup d’inégalirez en fa chaleur, d’autant que le fang qui vienrdc la rate ne s’échauffe 8c fé raréfié qu’à peine, & qu’au contraire celui qui vient de 1» partie inferieure du fbye, où eft toujours le fiel, s’embraze 8c fe dilate fort promptement. En fuite de quoi les efprits qui vont au cerveau, ont aufli des parties fort inégales, 8c des mouvemens fort extraordinaires > d’où vient qu’ils y fortifient les idées de haine qui s’y trouvent déjà imprimées, & difpofent l’ame à des penlécs qui font pleines d’aigreur 8C d’amertume.

» • \ Article CIV.

En la J oyt.

EN la joyece ne font pas' tant les nerfs de la rate, du fbye, de l’cftomach, ou des inteftins, qui agiftent’, que ceux qui font en toutlereftedu corps; 8C particulièrement celui qui eft autour des orifices du cœur, lequel ouvrant 8c élargiffant ces orifices, donne moyen au fang 4 de l’âm-Ej II. Partie; ijf que les autres nerfs chaflent des veines vers le cœur, d’y entrer 8c d’en fortir en plus grande quantité que de coûtumc. Et pourcc que le fang qui -entre alors dans le cœur, y a déjà paiTé 8c rcpalTé pluficurs ' fois, étant -venu des arteres <ians les veines, il fe dilate fort aiférnent &c produit des efprits, dont les parties étant fort égales & lubtilcs, elles font propres à former 8c fortifier les imprelfions du cerveau, qui donnent à l’ame des penfées gayes 8c tranquilles.

Article CV.

; ».

1 ■ * • • i AU contraire en la triftefle, les ou-' vertures du cœur font fort rétrécies par Je petit nerf qui les environne, & le fang des veines n ’elî: aucunement agité.j ce qui fait qu’il en va fort peu vers le cœur: & cependant les Dallages par où le fuc des viandes coule de l’eftomach 8c des inteftins vers le -foyc, demeurent ouverts y ce qui fait que l’appetit ne diminue point, ex- * cepté lorfque la haine, laquelle eft fouÿént jointe à la triftefle ylesfermç. — t « |, * l— 9 *.

Au Defir.

ENfin la paffion du defir a cela de pro* pre, que la volonté qu’on a d’obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal, envoyé promptement les efprits du cerveau vers toutes les parties du corps, qui peuvent fervic aux allions rcquifes pour cet effet; & particulièrement vers le cœur, & les parties qui lui fourniffent le plus de fang, afin qu’en recevant plus grande abondance que de coutume, il envoyé pluj grande quantité d’efprits vers le cerveau, tant pour y entretenir fortifier l’idée de cette volonté, que pour pafTer de- là dans tous les organes des fens, & tous lesmufclcs qui peuvent ctre employez pour obtei nir ce qu’on defire.

Article CVII.

: ’ ' ' ' ' • J Quelle eflla caufe de fes mouvement eu ~ ‘ r Amour. * ET je déduis les raifons de tout ceci, de ce qui a été dit ci-deflus, qu’il y a telle liaifon entre notre ame & notre corps, que lorfque nous avons une fois joint quel-!

«ue aéfcion corporelle avec quelque penlée, l’une des deux nefe prelente point à nous par après, que l’autre ne s’y prefeate auÂi. Comme on voit en ceux qui ont pris avec grande averfîon quelque breuvage, ctans malades, qu’ils ne peuvent rien boire ou manger par après, qui en approche du goût, fans avoir derechef la meme averfion j Et pareillement qu’ils ne peuvent penfer à l’averfion qu’on a des médecines, que le meme goût ne leur revienne en la penfee. Car il me fcmblc que les premières pallions que notre ame a eues, lorfqu’elle a commence d’être jointe à notre corps, ont dû être, que quelquefois le fang, ou autre fus qui entroit dans le cœur, ctoit un aliment plus convenable que l’ordinaire, pour y entretenir la chaleur, qui cil le principe de la vie; ce qui étoit caufc que l’amc joignoit à foi de volonté cet aliment, c’cft-à-dire, l’aimoit; & en même temps lcsefprits coûtaient du cerveau vers les mufcles, qui pouvoient prelïer ou agiter les parties d’où il étoit venu vers le cœur, pour faire qu’elles lui en envoyaflent davantage i ces parties étoient l'eftomach & les intellins, dont l’agitation augmente l’appetit, ou bien auflî le foye & le poui-, mon, que les mufcles du diaphragme peuvent prelTcr. C’cft pourquoi ce même mouvement des cfprits, a toujours accompagné depuis la paflion d’amour.

En la Haine.

/ Quelquefois au contraire il venoic cjuelquc fuc étranger vers le cœur, qui n’etoit j>as propre à entretenir la chaleur, ou même qui la pouvoit éteindrez ce qui croit caufe que les efprits qui montoient du cœur au cerveau, cxcitoient en l’ame la paillon de la haine. Et en meme temps auHi ces elprits alloient du cerveau vers les nerfs, qui pouvoient poufler du fang de la rate, 8c des petites veines du foyevers le cœur, pour empêcher ce fuc nuifible d’y entrer & de plus vers ceux qui pouvoient repouflercc même lue vers les inteftins, &c vers l’ellomach, ou audi quelquefois obliger l’eftomach à le vomir. D’où vient que ces mêmes mouvemens onc rcoûtumc d'accompagner la paillon de la haine. Et on peut voir à l’œil qu’il y a dans le foye quantité de veines, ou conduits afi’cz larges, par où le fuc des viandes peut pallér de la veine porte en la veine cave, ÔC de-là au cœur, fans s’arrêter aucunement au foye: mais il y en a aulfi une infinité d’autres plus petites, où il peut s’arrêter, 8c qui contiennent toujours du fang de referve, ainfi que fait aulli la oate r>£ VA me j I T. Partie. rj-f cpael fang étant plus greffier que celui qur eft dans les autres parties du corps, peut mieux fervir d’aliment au feu qui eff dans lecteur, quand l’eftomach 8c les inteftins< manquent de lui en fournir.

Article CI X- \ • * t En la Joy?.

IL eff: auflî quclt^liefois arrivé au commencement de notre vie, que le fang contenu dans les veines étoit un aliment allez convenable pour entretenir la chaleur du cœur, Sc qu’elles en contenoienc en telle quantité-, qu’il n’avoit point be~ foin de tirer aucune nourriture d’ailleurs-Ce qui a excité en l’ame la paffion de la» joye,&c a fait en même temps «que les orifices du cœur fe font plus ouverts que de coutume; & que les cfprits coulans abondamment du cerveau, non feulement dans les nerfs qui fervent à ouvrir des orifices:: mais aufli generalement en tous les autres qui pouffent le fang dûs veines vers 1er cœur, empêchent qu’il n’y en vienne de: nouveau du foye, de la rate, des inteftinsT" de l’eftomach. Çveft pourquoi-ces mê^r mes mouvemens accompagnent la joye^ - Des Passions Article CX.

13* En la Trijlejfc.

Quelquefois au contraire il eft arrive que le corps a eu faute de nourriture, 6c c’eft ce qui doit faire fentir à l’ame la première triftefle, au moins qui n’a point été jointe à la haine. Cela même a fait auffi que les orifices du dœur fe font étrécis, à caule qu’ils ne reçoivent que peu de fang*, & qu’une allez notable partie de fang eft venue de la rate à caufe qu’elle eft comme le dernier refervoir qui fert à en fournir au cœur, lorfqu’il ne lui en vient pas afléz d’ailleurs. C’eft pourquoi les mouvemens des efprits 8c des nerfs, qui fervent à étrécirainfi les. orifices du cœur, &a y conduire du fang de la rate, accompagnent toujours la triftefle.

Article CXI.

A h D*fîr' ENfin tous les premiers defirsque l’ame peut avoir eus, lorfqu’elle étoit nouvellement jointe au corps, ont été de recevoir les chofes qui lui étoient convenables, SCderepoufler celles qui lui étoient nuifi- » e t’ A me, IL Partis. r$f fibles. Et ç’a été pour ces mêmes effets, que les crprits ont commencé dès lors à mouvoir tous les mufcles 8c tous les organes des fens, en toutes les façons qu’ils les peuvent mouvoir. Ccquieft caufe que maintenant,. Iorfque l’ame deflre quelque chofe, tout le corps devient plus agile 8c plus difpofé à fc mouvoir, qu’il n’a coutume d’être fans cela. Etiorlqu’il arrive d’ailleurs que le corps cft ainfi cîilpofé, cela rend les deflrs de: famé plus forts 8c plus ardens.

Quels font les fignes extérieurs de cer pajfions.

CE que j’ai mis ici, fait aflez entendre la caufe des différences du pouls, Sc de toutes les autres proprietez que j’ai cidefïus attribuées à ces pallions, fans qu’il foit befoin que je m’arrête à les expliquer davantage. Mais pource que j’ai feulement remarqué en chacune, ce qui s’y peutobferver lorfqu’elle eft feule, 8c qui fert à connoître les mouvemens du fang Sc des. cfprits qui les produifent, il me refte encore à traiter de plufîeurs lignes extérieurs,, qui ont coutume de les accompagner, 8c ui fe remarquent bien mieux lotfqu’elles nt mcléesplufteurs cnfemble, ainn qu’el- M i> l 140 ' Des Passions les ont coutume d’être, que lorfqu’elles font féparées. Les principaux de ces figues font les allions des yeux & du vifage, les changemens de couleur, les tremtlemens, la langueur, la pâmoifon, les ris j les larmes, les gemiflemens & les foûpirs.

Article CXIII.

Des avions des yeux & du vifage.

IL n’y a aucune palïîtw que quelque particulière a&ion des yeux ne déclaré: & ’ cela cft fi manifcfte en quelques-unes, que même les valets les plus ftupides peuvent remarquer à l’œil de leurs maîtres, s’il cft fâche contre eux; ou s’il ne l’eft pas. Mais encore qu’on apperçoive aiiément ces allions des yeux, tk qu’on fçache ce qu’elles lignifient, il n’eft pas ailé pour cela de les décrire, à caufc que chacune eft compofée de pluficurs changemens •, qui arrivent au mouvement, & en la figure de l’œil, lefquels font fi particulières &c fi petites, cjue chacune d’elles ne peut être apperçuë icparément, bien que ce qui réfulte. de leur conjonction foit fort ailé à remarquer. On peut dire quafi le même des actions du viiage, qui accompagnent aufli •ics pallions: car bien qu’elles Soient plus D E t*A M E, 1 1. P ART I E. I41 grandes que celles des yeux, il eit toutefois mal-ailé de les diftinguer; Et elles font r (1 peu differentes, qu’il y a des hommes qui font prefque la même mine lorfqu’ils pleurent, que les atftres lorfqu’ils rient. Il eft vrai qu’il y en a quelques-unes qui font afl'cz remarquables, comme font les rides du front en la colere, ôc certains mouvemens du nez éc des levres en l’indignation, ôc en la mocquerie: mais elles ne femblent pas tant être naturelles que volontaires. Et généralement toutes les adion^, tant du vilage que des yeux, peuvent être changées par l’ame, lorlque voulant cacher fa paillon, elle en imagine fortement une contraire: en forte qu’on s’en peut auffi bien fervir à diflimuier fes pallions, qu’à les déclarer.

' Article CXIV.

Des changemens de couleur.

ON ne peut pas lî facilement s’empêcher de rougir ou de pâlir, ïorfque quelque paillon y difpofe: pource que ces changemens ne dépendent pas des nerfs St des mufcles, ainli que les prétedens, & qu’ils viennent pins immédiatement du. coeur, lequel on peur nommer la fource des pallions, en tant qu’il prépare le fang *4* I*ES Passions & les efprits à les produire. Or il eft cer* tain que la couleur du vifage ne vient que’ du fang, lequel coulant continuellement du cœur par les arteres en toutes les veines, & de toutes les veines dans le cœur, colore plus ou moins le vifage,.felon qu’il remplit plus ou moins les petites veines qui iont vers fa fuperficie.

Article CXV.

Comment la joye fait rougir.

AInfi la joye rend la couleur plus vive 6c plus vermeille, pource qu’en ouvrant les eclufes du cœur, elle fait que le fang coule plus vîte en toutes les veines -r 6c que devenant plus chaud 6c plus fubtil y il enfle médiocrement toutes les parties du vifage, ce qui en rend l’air plus riant 8C plus gai.

Article CXVI.

Comment la trifejfe fait pâlir.

LA trifteffe au contraire, en étréci /Tant lesopiflces du cœur, fait que le fang coule plus lentement dans les veines, & que devenant plus froid 6c plus épais, il a Defoin d’y occuper moins de place, en forte del’ Ame, II. Parti i. 14^ <jue fe retirant dans les plus larges, qui lont les plus proches du cœur, il quitte les plus éloignées: dont les plus apparentes étant celles du vifage, cela le fait paroître pâle & décharné: principalement. lorfque I4 triftefle eft grande, ou qu’elle furvient promptement, comme on voit en l’épouvente, dont la furprife augmente l’adtion qui ferre le cœur.

, r Article CXVII.

•.

- Comment on rougit fouvent étant trifte.

MAis il arrive fouvent qu’on ne pâlit point étant trille, ôc qu’au contraire on devient rouge. Ce qui doit être attribué aux autres pallions qui fe joignent à la triftclle, à fçavoir, ou au defir, & quelquefois auflî à la haine. Ces pallions échauffant ou agitant le fang qui vient du foye, des inteflins, & des autres parties intérieures, le pouffent vers le cœur, & de là par la grande artere vers tes veines du vilage, lans que la triftelîe qui ferre de part & d’autre les orifices du cœur le puifle empêcher, excepté lorfqu’elle eft fort exceffive. Mais encore qu’elle ne foit que médiocre, elle empêche aifément que le fang ainfi venu dans les veines du vifage ne de£ cendc vers le cœur pendant que l’amout* le defir, ou la haine y en pouflent d’autreS des parties intérieures. C’eft pourquoi ce fane étant arrêté autour de la face, il la rend rouge 'y Et même plus rouge que pendant la joye, à caufe que la couleur du fang paroît d’autant mieux qu’il coule moins vîte, & aufli à caufe qu’il s’en peut ainfi aflembler davantage dans les veines de la face, que lorfque les orifices du cœur font plus ouverts. Ceci paroît principalement en la honte, laquelle eftcompofee de l’amour de foi-mcmc, 5c d’un defir prcfl'ant d’éviter l’infamie prefente •, ce qui faievenir le fang des parties intérieures vers le cœur, puis dé là par les arteres vers la face y 5c avec cela d’une médiocre triftefle, qui empêche ce i’ang de retourner vers le cœur. Le même paroît aufli ordinairement lorfqu’on pleure j car, comme je dirai ciaprès j c’eft l’àmour jointe à la triftefle qui caufe la plupart des larmes. Et le même paroît en la colere, où fouvent un prompt defir de vengeance eft mêlé avec l’amour y la haine & la triftefle.,,.

Article C XVIII.

Des trcmblcmens*.

LEs tremblemens ont deux diVerfes caufes: l’une eft } qu’il en de l’Ame, II. Partie. 141 qucfois trop peu d’efprits du cerve.au dans les nerfs, êc l’autre qu’il y en vient quelquefois trop, pour pouvoir fermer Dieu juftement les petits paflages des mufcles, 3ui fuivant ce qui a été dit en l’article XI.

oivent être fermez pour déterminer les mouvemens des membres. La première caufe paroît en la triftefle & en la peur -, comme aufli lorfqu’on tremble de froid. Car ces pallions peuvent aulïi-bien que la froideur de l’air tellement épailîir lel'ang, qu’il ne fournit pas allez d’efprits au cerveau, pour en envoyer dans les nerfs. L’autre caufe paroît fouvent en ceux qui delîrenc ardemment quelque chofe, & en ceux qui font fort émus de colere; comme aufli en ceux qui font y vies: car ces deux pallions, aulli-bicn que le vin, font aller quelquefois tant d’efprits dans le cerveau, qu'ils ne peuvent pas être reglement conduits da là dans les mufcles.

Article CX IX* De la langueur., LA langueur ell une difpolition à fe rç* lâcher, & être fans mouvement qui eft fentie en tous les membres. Elle vient, ainli que le tremblement, de ce qu’il ne Va pas allez d’efprits dans les nerfs, mais N 'Des Passions «l’une façon differente: car la caufe du tremblement eft qu’il n’y en a pas allez dans le cerveau, pour obéir aux déterminations de la glande, lorfqu’elle les poûffe vers quelque mufcle; au lieu que la langueur vient de ce que la glande ne les détermine point à aller vers aucuns mufcles, plutôt que vers d’autres.

' Article C X X.

'Comment elle eft eau fée par F amour & par le deftr.

ET la pafTîon qui caufe le plus ordinairement cet effet eft l’amour, jointe au 'deftr d’une chofe dont l’acquifition n’cft pas imaginée comme poflible pour le temps • prefent. Car l' amour occupe tellement l’a-' me à confiderer l’objet aimé, qu’elle employé tous les efprits qui font dans le cerveau à lui en reprefenter l’image, & arrête tous ’les mouvemens de la glande qui ne fervent point à cet effet. Et il faut remarquer touchant le deftr que la propriété que je lui ai attribuée de rendre tout le ‘corps plus mobile, ne lui convient que lorlqu’on imagine l’objet defiré être tel, 'qu'on peut dés ce temps-là faire quelque • chofe qui fervé à l’acquérir. Car ft au contraire çn imagine qu’il eft impoftîble pour de l’Ami, II. Partie. Ï47 lors de rien faire qui y foit utile, toute l’agitation du dcfir demeure dans le cerveau, fans pafler aucunement dans les nerfs; & étant entièrement employée à jr fortifier l’idée de l’objet defiré, elle laiflq Je rcfte du corps langui fiant.

Article CXXI.

Quelle peut auffi itre caufèe par d'autres pajjlons.

IL eft vrai que la haine, la triftefle, 6c même la joye, peuvent caufer auffi quelque langueur, lorfqu’elles font fort violentes *, à caulè qu’elles occupent entièrement l’ame à confiderer leur objet i princi- {>alement lorfque le defir d’une chofe, à ’acquifition de laquelle on ne peut rien contribuer au temps prefent, eft joint avec elle. Mais pource qu’on s’arrête bien plus •à confiderer les objets qu’on joint à foi de ^volonté, que ceux qu’on en fepare, 6c 3u’aucuns autres: & que la langueur ne épend point d’une furprife, mais a be-, foin de quelque temps pour être formée,' elle fe rencontre bien plus en l’amour ^u’ejj putes les autres pallions.

M Des Passions ■, Article CXXII, - J i ' t ' ". De la pâmotfon.. \ > LA pâmoifon n’cft pas fort éloignée de la mort: car on meurt lorfquç le feu qui eft dans le cœur s’éteint tout-à-fait; éc on tombe feulement en pâmoifon, lorf- •qu’il eft étouffé en telle forte qu’il demeure encore quelques telles de chaleur, qui peu-; vent par après le rallumer. Or il y a plusieurs indiîpofitions du corps, qui peuvent faire qu’on tombe ainfl en défaillance j mais entre les paillons il n’y a que l’cxtrê--mc joyc qu’on remarque en avoir le pouvoir. Et la façon dont je crois qu’elle cau-,{c cet effet, eft qu’ouvrant extraordinairement les orifices du cœur, le fang des veines y entre fi à coup, & en fi grande quantité, qu’il n’y peut être raréfié par la chaleur allez promptement, pour lever les petites peaux qui ferment les entrées de ces veines > au moyen de quoi il -étouffe le fçu, lequel il a coutume d’entretenir, lorfqu’il n’entre dans le c<sur que jpar mefure» • ■ j - * * 4 de l’ Ame, II. Tàr tîi; *4$; Aaticle CXXIII.

Tour quoi on ne pâme point de trifiejfc.

IL femble qu’une grande trifteffe qui furvient inopinément, doit tellement ferrer les orifices du cœur qu’elle en peut auflï éteindre le feu, mais neanmoins on n’obfervç point que ceja arrive, ou s’il arrive, c’eft très-raremeut: dont je crois que la raifoneft, qu’il ne peut gueres y avoir fi peu defangdans le cœur, qu’il ne fuffife pour entretenir la chaleur, Iorfquefes orifices font prefque fermez.

Article CXXIV, Du ris.

LE ris confifie en ce que le fang qui vient de la cavité droite du cœur par ta veine arterieufe, enflant les poulmons fubitement 8c à diverfes reprifes, fairqua l’air qu’ils contiennent, eft contraint d’en fortir avèc impetuofité par le fiffîet, où il forme une voix inarticulée 6c éclatante -, 8c tant les poulmons en s'enflant, que cet air en fortant pouffe tous les mufcles du diaphragme, de la poitrine 8c de la gorge, au, moyen dequoi ils font mouvoir -ceux N iij ïf* î) ES PASSIONS vifagc qui ont quelque connexion avetf eux. Et ce n’eft que cette a<ftion du.vifage, avec cette voix inarticulée 6c éclatante x qu’on nomme le fis.

Articie CXXV.

Tourquai il Raccompagne point les plut: grandes joyesK R encore qu’il femble que le ris foiÇ un des principaux lignes de la joye* elle ne |>eut toutefois le caufer que lorf* qu’elle eft feulement médiocre, & qu’il y a quelque admiration ou quelque haine mêlée avec elle. Car on trouvé par experien* ce, que lorfqu’on eft. extraor dinairemenc joyeux, jamais lcfujct de cette joye ne faic qu’on éclate de rire>& même on ne peut pas n aiiément y être invité par quelqu’autre çaufe, que lorfqu’on eft kîfcfs fon eft, que dans les grandes Joyes le pouf* mon eft toujours fi plein de fan g, qu’il n* mon eft de fang enflé par repaies* Article CXXV R ^.35* - - wm I 'Quelles font fesprincipates c aufesi i • • ' j _ ) T je ne puis remarquer que deux eau-’ fes qui raflent ainu enfler fubitemenÇ N be l’Ame, II. Partie; ïjt le poulmon. La première eft la furprife de l'admiration, laquelle étant jointe à la joye, peut ouvrir fi promptement les orifices du cœur, qu’une grande abondance de fang, entrant tout-à-coup en Ton côté droit par la veine cave, s’y raréfié, & paflant de là par la veine artericufe, enfle le poulmon.. L’autre eft le mélange de quelque liqueur qui augmente la rarefa&ion du fang. Et je n’en trouve point de propre à cela * que la plus coulante partie de celui qui vient de la rate, laquelle partie du fang étant pouflee vers le cœur, par quelque legere émotion de haine, aidée ç>ar la fur- {>rife de l’admiration, & s’y mêlant avec e fang qui vient des autres endroits du corps, lequel la joye y fait entrer en abondance, peut faire que ce fang s’y dilate beaucoup plus que l’ordinaire. En meme ’ façon qu’on voir quantité d’autres liqueurs, s’enfler tout-à-coup étant fur le feu, lorfqu’on jette un peu de vinaigre dans levaifleau où elles font. Car la pluscoulante partie du fang qui vient de la rate, eft de nature femblable au vinaigre. L’exf>erienceaufli nous fait voir, qu’en touteses rencontres qui peuvent produire ce ris éclatant, qui vient du poulmon, il y a toujours quelque petit fujet de haine, oir du moins d’admiration. Et ceux dont la rate n’eft pas bien laine font fujcts à être N iiij ( f J» Des Pas sionsnon feulement plus triftes, mais auflî paf intervalles plus gays 5c plus difpofez à rire que les autres *, d’autant que la rate envoyé deux fortes de fang vers le cœur, l’un fort épais &groflier qui caufe la trifteflê, l’autre fort fluide & fubtil, qui caufe la Joye. Et louvent après avoir beaucoup ri, On fe fent naturellement enclin à la triftefle, pourcequcla plus fluide partie du fang de la rate étant épuifée, l’autre plus grofliefe ia fuit vers le cœur.

Article CXXVII.

-. Quelle eft fa caufe en F indignation.

POur le ris qui accompagne quelque* fois l’indignation, il eft ordinairement artificiel 5c feint. Mais lorfqu'il eft naturel, il lemble venir de la joye qu’on a J de ce qu’on voit ne pouvoir être offenfé