f>ar le mal dont il eft indigne, 5c avec cea de ce qu’on fc trouve furpris par la nouveauté ou par la rencontre inopinée de ce mal; de façon que la joye, la haine 5c l’admiration y contribuent. Toutefois je veux croire qu’il peut auflî être produit fans aucune joye, par le feul mouvement de l’averfion, qui envoyé du fang de la rate vers lecœur,cùil eft raréfié, 5c poufté de là dans le poulmonj lequel il enfle facilement, lorf* . I de L’A me. II. Partie 155 qu’il le rencontre prefque vuide.Et généralement tout ce qui peut enfler lubitement le poulmon cri cette façon, caufe l’aétion extérieure du ris, excepté lorfque latrifteffc la change en celle de gemiflemens ôc des cris qui accompagnent les larmes. A propos de quoi Vives écrit de foi-même, que lorfqu’il avoit été lo#g-temps fans manger /les premiers morceaux qu’il mettoit en fa bouche l’obligeoient à rire: ce qui pouvoir venir de ce que fon poulmon vuide de fang par faute de nourriture, étoit promptement enflé par le premier fuc qui palToit de fon eftomach vers le cœur, & que la feule imagination de manger y pourvoit conduire, avant même que celui dos «viandes qu’il mangeoit y fût parvenu.
Article CXXVIII.
De r origine des larmes » COmme le ris n’efl: jamais caufé par le$ plus grandes joyes, ainfi les larmes reviennent point d’une extrême triftefle, mais feulement de celle qui cft médiocre, & accompagnée ou fuivie de quelque fentiment d’amour, ou auffi de joye. Etpour bien entendre leur origine, il faut remarquer que bien qu’il forte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties Des Passions de notre corps, il n’y en a toutefois aucune dont il en forte tant que des yeux a caufe de la grandeur des nerfs optiques Sc de la multitude des petites artcres par où elles y viennent j Et que comme la fueur n’eft compofée que des vapeurs, qui fbrtant des autres parties fe convertifïent en eau fur leur fuperfîcie, ainfî les larmes fe font des vapeurs qui fortent des yeux.
*.* Article CXXIX.
De la façon que tes vapeurs Je changent en eau.
OR comme j’ai écrit dans les Meteores, en expliquant en quelle façon les vapeurs de Pair fe convertiffent en pluye, que cela vient de ce qu’elles font moins agitées, ou plus abondantes qu’à l’ordinaire > ainfî je crois que lorfque celles qui fortent du corps font beaucoup moins agitées que de coutume, encore qu’-elles ne foient pas fï abondantes, elles ne laifïent pas de fe convertir en eau: ce qui caufe les fueurs froides qui viennent quelquefois defoibleflc quand on eft malade. Et je crois que lorfqu’elles font beaucoup plus abondantes, pourvû qu’elles ne foient pas avec cela plus agitées, elles fe conyertident aufEcn eau } ce qui eff caufe de '.Djgijiiejltw î>e l’Ame, ïï. Partie îff la fueur qui vient quand on fait quelque exercice. Mais alors les yeux ne fuent point j pource que pendant les exercices du corps, la plupart des efprits allans dans les mulcles qui lervent à le mouvoir, il en va moins par le nerf optique vers les yeux. Etcen’eft qu’une même matière qui compole le fang, pendant qu’elle'eft dans les veines, ou dans les arteres i & les efprits % lorsqu'elle eft dans le cerveau, dans les nerfs, ou dans les mufcles ÿ & les vapeurs lorfqu’ellc en fort en forme d’air enfin la fueur ou les larmes, lorfqu’elle s’épaiffit en «aux fur la luperficie du corps ou des yeux.
*.
^ • Article CXXX.
Comment ce qui fait J* U douleur àl'otii l*excite a pleurer * t ET je ne puis remarquer que deux cau-2 fes qui ràftent que les vapeurs qui {orient des yeux fe changent en larmes. La première eft quand la figure des pores par ©ù elles paftent, eft changée par quelque accident que ce puifle être: car cela retardant le mouvement dfe ces vapeurs, ÔC changeant leur ordre, peut faire qu’elles fô convertiftènt en eau. Ainfi il ne faut qu’un feftu qui tombe dans l’œil A pour en tirer quelquesjtarmes;à caufe qu’en, y excitanS Dis Passions de la douleur, il change la difporttion de fies pores: en forte que quelques-uns devenant plus étroits, les petites parties des vapeurs y paflent moins vîte -, 8C qu’au lieu - qu’elles en fortoient auparavant egalement diftantcs les unes des autres, 8c ainrt demeuroient feparées, elles viennent à fe rencontrer, à caufe que l’ordre de ce s po-, res eft troublé, au moyen de quoi elles le joignent, 8c ainrt fe convertiflent en larmes* Article CXXXl.
Comment on pleure de triftejfe.
L’Autre caufe eft la triftefle, fuivic d’amour ou de joye, ou généralement de quelque caufe qui fait que le cœur pouffe beaucoup de fang par les arteres. La triftefte y eft requi/e, a caufe que refroidirt fant tout le fang, elle étrecit les pores des yeux. Mais pource qu’à mefure qu’elle les ctrecit, elle diminue auftî la quantité des vapeurs, aufquelles ils doivent donner Saflage, cela ne fuftit pas pour produire es larmes, rt la quantité de ces vapeurs n’eft à même temps augmentée par quelque autre caufe. Et il n’y a rien qui augmente davantage, que le fang qui eft envoyé vers le cœur en la paillon de^ l’amour.
'V de Ame, IL Partie, ijf Aufli voyons-nous que ceux qui font triftes, ne jettent pas continuellement des larmes, mais feulement par intervales, lorfqu’ils font quelque nouvelle reflexion fur lçs objets qu'ils affectionnent.
Article CXXXII.
JP es gémi ([mens qui accompagnent let ET alors les poulmons font aufli quel* quefois enflez tout-à-coup par l’abondance du fang qui entre dedans, & qui en chaflp l’air qu ils contenoient, lequel fortant par le nfflet engendre les gemiflemens & les cris qui ont coutume d’accompagner Jçs larmes. Et ces cr is font ordinairement plus aigus que ceux qui accompagnent le ris, bien qu’ils foient produits quafl en même façon: dont la raifon efl: que les nerfs qui fervent à élargir ou étrecir les organes de la voix } pour la rendre plus greffe ou plus aiguë, étant joints avec ceux qui ouvrent jles orifices du cœur pendant la joye, ôc lesétrcciflënt pendant la triftef-.fe, ils font que ces organes s’élargiflenî jou s’étreciljcnt au même temps.
Article CXXXIII.
Pourquoi les enfans & les vieillards pleurent aifement.
• -"a LEs enfans & les vieillards font plus enclins à pleurer que ceux de moyen âge, mais c’eft pour diverfes raifons. Les vieillards pleurent fouvent d’affe&ion & de {"oye: car ces deux pallions jointes enfem* >le, envoyent beaucoup de fang a leur cœur, & de là beaucoup de vapeurs a leurs yeux, & l’agitâtion de ces vapeurs eft tellement retardée par la froideur de leur naturel, qu’elles fe convertirent aiiement en larmes, encore qu’aucune triftefle n’aic précédé. Que fi quelques vieillards pleurent aufli fort aiiement de fâcherie, ce n’eft: pas tant le tempérament de leur corps, que celui de leur efprit qui les y dilpole. Et cela n’arrive qu’a ceux qui font li faibles, qu’ils fe laiffcnt entièrement furmonter par de petits fujets de douleur, de crainte ou de pitié. Le même arrive aux enfans, lcfquels ne pleurent gueres de joye, mais bien plus de trifteffe, meme quand elle n’eft point accompagnée d amour: car ils ont toujours affez de fang pour produire beaucoup de vapeurs, lcmouvevement defquelles étant retarde par la trî~ ftefle, elles fe convertiffent en larmes.
de i’Amh, II. Partie. i;j Article CXXXIV.
Tour quoi quelques enfans pâlijfent au lien de pleurer.
Toutefois il y en a quelques-uns qui pâliflentau lieu de pleurer, quand ils font fâchez, ce qui peut témoigner en eux unjugement & un courage extraordinaire; à fçavoir lorfque cela vient de ce qu’ils confiderent la grandeur du mal, & fe préparent à une forte réfïftance, en même façon que ceux qui font plusâgez. Mais c’eft plus ordinairement une marque de mauvais naturel: à fçavoir lorfque cela vient de ce qu’ils font enclins à la haine, ou à la peur; car ce font des pallions qui diminuent la matière des larmes. Et on voit au contraire que ceux qui pleurent fort aifément, font enclins à l’amour, & à la Puié.. _ ARTICtE CXX3CV.
Des Soupirs.
I LA caufe des foûpirs eft fort differente de celle des larmes, encore qu’ils préfuppofent comme elles la triftefle. Car au lieu qu’on eft incité à pleurer quand les ,jci 60 Des Passions.
poulmons font pleins de fang; on ert incite a foûpirer a uand ils en font prefque vuides, & que quelque imagination d’cfperance ou de joye ouvre l'orifice de l’artere veneufe, que la trillefle avoitétrecie j Pourcequ’alors le peu de farig qui relie dans les poulmons, tombant tout à coup dans le côté gauche du cœur par cette artere veneufe, Sc y étant pouffé par le defir de parvenir à cette joye, lequel agite en même tems tous les mufcles du diaphragme Si de la poitrine, l’air ell pouffé promptement par la bouche dans les poulinons, pour y remplir la place que laiffe ce fang. Et ç’eft cela qu’on nomme foûpirer, Article CXXXVI.
Z)’ oh viennent les effets des paffions qui font particulières a certains hommes.
AU relie afin de fuppléer ici en peu de mots, à tout ce qui pourroit y être ajouté touchant les divers effets, ou les diyerfes caufes des pallions, je mécontenterai de repeter le principe lur lequel tout ce que j’en ai écrit ell appuyé, à fçavoir qu’il y a telle liaifon entre notre ame ÔCïjotre corps, que lorfque nous avons une ’ fois joint quelque a&ion corporelle avec quelque penfée, l’une des deux ne fe pre- - fentç de i*A me. II. Partie. ut fente point à nous par après, que l’autre ne s’y prefente auflî j & que ce ne font pas toujours les mêmes actions qu’on joint aux memes penfées. Car cela fufht pour rendre raifon de tout ce qu’un chacun peut remarquer de particulier, en foi ou en d’autres touchant Cette matière, qui n’a1 point été ici expliquée. Et pour exemple, il eft aifé de penfer, que les étranges averfions de quelques-uns qui les empêchent de fouffrir l’odeur des rôles, ou la prcfence d'un chat, ou chofes femblables, ne viennent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont été fort offenfez par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au fentiment de leur mere qui en a été offenfée étant groffe. Car il eft certain qu’il y a du rapport entre tous les mouvemens de la mere, & ceux de l’enfant qui eftenfon ventre, en forte, que ce qui eft contraire à l’un nuit à l’autre. Et l'odeur des rofes peut avoir caufé un grand mal de tête à un enfant, lorfqu’il étoit encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir fort épouventé, fans que perlonne y ait pris garde, ni qu’il en ait eu après aucune mémoire: bien que l’idée de l’averfion qu’il avoir alors pour ces rofes, ou pour ce chat, demeure imprimée en fon cerveau jufques à la fin de la vie.
'tfa Î>BS Passe©»* Article CXXXVIÏ; ’2)t tuf âge des cinq Pajftons ici expliquée *i entant qu'elles Je rapportent au corps ^ APrès avoir donné les définitions de l’a-.
mour,de lahainc,du défît, de la joye* de U triftelTe; & traité de tous les mouvemens corporels qui les eaufent ou accom--pagnent, nous n’avons plus ici à confiderer que. leur ufagCi Touchant quoi il eft a remarquer, que félon l’inftitution de la nature elles fe rapportent tputes.au corps, & ne. font données a l’ame qu’en tarie qu’elle elt jointe avec lui en forte que leur ufage naturel eft d’inciter l’ame, à confentir & contribuer aux avions qui peuvent fervir à. conferver le corps,ou à le rendreen quelquefoçon plus parfait. Et en ce fensla trillefîe &t.la jpye font les deux premières qui font employées* Car l’ame n’eft immédiatement; avertie des chofes qui,nuifenr au corps * que par le fentiment qu’ellea de la- douleur* lequel produit en elle premièrement l'a paffion de là trifteflé, puis enfuite la haine de ccquicaufc cette dbuleup, & en rroifié— me lieu le défit de s’en délivrer.. Commeauffi l’atww’eftipunediatemenr avertie des chofes utiles au corps, que par quèlque force, dé chatouillement,. qui excite en elfe DE l’ÂMÎ, IT- P'xKTTEv de la joye,. fait enfuite- naître l’amour dece qu’on croir en être Ta Caufe, & enfin le' defir d’acquérir ce qui peut taire qu’on continue en cette joye, ou bien qu’on jouiffe encore après d’une- femblable.. Ce qui fait voir qu’elles font routes cinq très-utiles au regard du corps -, & même que 1^. rriftefTe efi: en quelque façon première Sç plus ncceffaire que la joye, &c la haine que V amour: à caufe qu’ih importe davantagede repouilcr leschofes qui nuifent & peu» vent détruire, que d’acquérir celles qui ajoutent quelque perfection fans, laquelle' on peut fubfifter..
De leurs défauts & des moyens de les corriger - MAis encore que cet ufage des paffions foit le plus naturel qu’elles puifient avoir, &c que tous les animaur: îans raifon ne conduifent leur vie que par' des mouvemens corporels r. fêmblables ai ceux qui onr coutume en nous de les fuivrer & aufquels elles incitent notre ame. à con» fentir. If n’cll pas neanmoins toujours bon,, d’autant qu’il y a plufieurs chofes nuifiWe* au corps qui ne caufenraucommencemenç ^ucufic triftefle, ou même qui donnent de- I I *64 ' Des Passions la joye; 8c d’autres qui lui font utiles; bien que d’abord elles foient incommodes. Et outre cela elles font paroître prefquc toujours, tant les biens que les maux qu’elles reprcfcntcnt,beâucoup plusjgrands •& plus importans qu’ils ne font -, en forte qu’elles nous incitent à rechercher les uns èc fuir les autres, avec plus d’ardeur 8C £lus de foin qu’il n’eft convenable, comme nous voyons afifïi que les bêtes font fouvent trompées par des appas, 8c que pour éviter des petits maux, elles fe précipitent en de plus grands. C’eft pourquoi nous devons nous lervir de l’cxperience 8c de la raifon, pour diftinguer le bien d’avec le mal, 8c connoître leur jufte valeur, afin de ne prendre pas l’un pour l’autre, ÔC de ne nous porter à rien avec excès.
« Article CXXXIX.
* -...; ' > * £)~ Tuf âge des mêmes gaffions; en tant - i quelles appartiennent à Tarne, G T premièrement de l'Amour.
CE qui fuffiroitjfi nous n’avions en nous que le corps, ou qu’il fût notre meilleure partie; mais d’autant qu’il n’eft que la moindre, nous devons principalement confidcrer les pallions entant qu’elles appartiennent à l’ame, au regard de*lav — » e l’A me, II. Partie •séquelle l’amour & la haine vienncnr de la connoiflance, & precedent la joyc Sc la triftefle excepté lorfquc ces deux dernières tiennent le lieu de la connoiflance, dont elles font des efpeces. Et lorfque ce^tc connoiflance eft vraye, c’eft-à-dirc, que les chofcs qu’çlle nous porte à aimer flanc véritablement bonnes, & celles qu™le nous porte à haïr font véritablement mauvaifes, l’amour eft. incomparablement meilleure que la haine, elle ne fçauroit être trop grande; &c elle ne manque jamais de produire la jqye. Je dis que cette amour * eft extrêmement bonne, pour ce que }oi-s gnant à nous de vrays biens, elle nous perfectionne d’autant. Je dis auflî qu’elle ne fçauroit être trop grande; *:ar tout ce que la plus excefllve peut faire, c’eft de nous joindre fi parfaitement à ces biens, que l’amour que nous avons particulièrement: pour nous mêmes n’y mette aucune diftinétion, ce que je croi ne pouvoir jamais être mauvais. Et elle eft neceflairement fuivie de la joye, à caule qu’elle nous reprelènte ce que nous aimons, comme un nous appartient.
. * y % *.
%€$ Pes PAssroicÿ. * * £ A haine*, au contraire, 1 ne fçauroir être lî petite qu’elle ne nitife > & elle n’Sfcjamais fans trifteffe. Je dis qu’elle nefçauroit être trop petite, à- caufe que nousne fommes incitez à aucune aétion par la haine du mal que nous ne le* puiflîons être encore- mieux: par l’amour du bienauquel il eft contraire: au moins lorfquece bien Si: ce mal font allez connus. Car j’ad voue que la haine du mal qui n’eft manifefté que par la douleur, eft neceffairer au regard du corps-, mais je ne- parle ici que de celle-, qui vient d’une- cormoilTance plus claire, 8c je- ne là rapporte- qu’à; ï’ame. Je dis auffT qir’cllen’eft jamais fans triftefte, à caufe que le mal n’étant qu’une privation, il ne peut être conçu fans quelque fujet réel dans lequel il foir, 8c il n’y a rien de réel qui n’ait en foi quelque bonté; de façon que la haine qui nous éloigne de quelque mal, nous éloigne par mê-* me moyen du bien auquel il eft joint, 8c îà privation de- ce bien étant reprefentée: à notre ame-, comme-un défaut qui lui appartient, excite- en elle la trifteftev Pàr exemple x la haine qui nous, éloigne des, * de i’Aue, IL Par ttr tff mauvaifes mœurs de quelqu’un », nous éloigne par même moyen de la converfaçion „ en laquelle nous pourrions. fans cela trouver quelque bien, duquel nous, fommes; fâchez d’êrre privez. Et ainfi. en toutes les. autres haines, on peut remarquer quelquefujet de triftelïe.
Article C XL T.
Du Dejtr » de la Joye & de la, Triflejfe^ P Our te défit il eft évident que IorL qu’il procédé d’une vraye connoilîance, il ne peut-être-mauvais » pourvu qu’il' ne foit point excelîîf', & que cette con~ noilïance le réglé. Il eft" évident aullî que là j oye ne peut manquer d’être bonne „ ni la triftelïe d’être mauvaife » au règard de Pâme » pour ce que c’eft en la derniere. que conlîfte toutel’incommodité que l’ame reçoit du mal, & en la première que confijfte toute la joirilTance du. bien qui lui appartient. De façon que lî nous n’avions point de- corps, j’oferois dire que nous ne pourrions trop nous abandonner a l’amour.& à la joye, ni trop éviter la haine & latriftelîe.Mais les mouvemens corporels qui les accompagnent, peuvent tous être nui* fiblesa la faute lorfqu’ils. font fort violens* & au contraire lui être utiles iorfqu’ils ne font que moderezv i / - • ) Des Passions i • Articie CXLII.
• « » De la joye & de F amour, comparées avec la Triflejfe & la Haine.
AU refie, puifque la haine & la triftefl'e doivent ctre reiettéespar l’ame, lors même qu’elles procèdent d’une vraycr connoi (Tance, elles doivent l’être a plus forte raifon lorfqu’elles viennent de quelque faufie opinion. Maison peut douter h l’amour Sc la joye font bonnes ou non, lorfqu’elles font ainfi mal fondées •, & il femble que fi on ne les confidere precilément que ce qu’elles font en elles-mêmes, au regard de Pâme, on peut dire que bien que la joye foit moins folide, & l’amour moins avantageux, que lorfqu’elles ont un meilleur fondement, elles ne [aillent pas d’erre préférables à la triftefie & a la haine aulfi mal fondées: en forte que dans les rencontres de la vie, ou nous ne pouvons éviter le hizard d’etre trompez, nous faifons toujours beaucoup mieux de pencher vers les pallions qui tendent au bien, que vers celles qui regardent le mal, en- * core que ce ne loit que pour l’éviter: &: mêmelouvent une fa u fie joye, vaut mieux qu’une triftelTé dont la ciufe efi: vraye. Mais je n’ofe pas dire de meme de l’amour, au de l’Ame, II. Partie.
au regard de la haine: car lorfque la haine eft jufte, elle ne nous éloigne que du fujet qui contient le mal dont; il eft bon d’être lepàré, au lieu que l’amour qui eft injuf. te, nous joint à des chofes qui peuvent nuire, ou du moins qui ne méritent pas d’être tant conftderées par nous qu’elles font, ce qui nous avilit, & nous abbaifte.
Article CXLIII.
Des mêmes Pajfions, entant qu'elles Je rapportent nu defir.
ET il faut exactement remarquer, que ce que je viens de dire de ces quatre paillons, n’a lieu que lorfqu’elles font conftderées précisément en elles - mêmes, 8c qu’elles ne nous portent à aucune action. Car entant qu’elles excitent en nous le defir, par l’entremife duquel elles règlent nos mœurs, il eft certain que toutes celles dont la caufe eft faufte peuvent nuire, 8c qu’au contraire toutes celles doiît la caufe eft jufte peuvent lervir, & même que lorfqu’elles font également mal fondées, la ioye eft ordinairement plus nuifible que la triftefle, pour ce que celle-ci donnant de la retenue &c de la crainte, difpofe en quelque façon à la prudence, au lieu que l’autre rend inconfiderez 8c téméraire! ceux qui s’abandonnent à elle.
E ï7i? Des Passions; Article CXLIV. ♦ Des defîrt dont P événement ne dépend qui. de nous, MAis pour ce que ces pallions ne nous peuvent porter à aucune action, que par l’entremife du defir qu’elles excitent, c’eft particulièrement ce delir que nous devons avoir foin de rcgler, & c’cft en cela que confifte la principale utilité de la Morale, Or comme j’ay tantôt dit, qu’il eft toujours bon, lorfqu’il fuit une vraye connoiflance, ainfi il ne peut man- Îiuer d’être mauvais, lorfqu’il eft fondé ur quelque çrreur. Et il me fcmble que l’erreur qu’on commet le plus ordinairement touchant les defirs, eft qu’on ne distingue pas allez les chofesqui dépendent entièrement de nous, de celles qui n’en dépendent point: car pour celles qui ne dépendent que de nous, c’eft-à-dire de notre libre arbitre, il Suffit de fçavoir au’clles font bonnes, pour ne les pouvoir efirer avec trop d'ardeur, à caufe que c eft Suivre la vertu que de faire les choies bonnes qui dépendent de nous, ôc il eft certain qu’on ne fçauroit avoir un defir jtrop ardent pour la vertu, outre que ce que nous ckurons en cêtte façon ne pou^ 4 K • ' * '.» < -M ï) e l’Ame, IL Partie. 17Ï vant manquer de nous reüflîr, puifque c’eft de nous feuls qu’il dépend, nous en recevrons toujours toute la latisfa&ion que nous en avons attendue. Mais la faute qu ’on a coutume de commettre en ceci, n’eft jamais qu’on defire trop, c’cft feulement qu’on defire trop peu. Et le fouverain remede contre cela, eft de fe delivrer-l’efprit autant qu’il fe peut, de toutes fortes d’autres defirs moins utiles, puis de tâcher de connoître bien clairement, & de confiderer avec attention la bonté, de ce qui eft; à defirer.
Article CXLV.
De ceux qui ne ^pendent que d$s autres chofes; & ce que c'eft que la Fortune.
P Ourles chofes qui ne dépendent aucu* nement de nous, tant bonnes qu’elles puiflent être, on ne les doit jamais defirer ' avec paflion, non feulement à caufe qu’elles peuvent n’arriver pas, 8c par ce moyen nous affliger d’autant plus que nous les aurons plus fouhaitées; mais principalement à caufe qu’en occupant notre penfée, elles nous détournent de porter notre affection à d’autres chofes, dont l’acquifition dépend de nous. Et il y a deux repiedcs generaux contre çes vains defirs -, tji Des Passions tji Des Passions le premier cft la gcneroficé, de laquelle je parlerai ci-apres j le fécond eft que nous devons fouvent faire reflexion fur la Providence divine, & nous reprefenter qu’il eft impoflible qu’aucune chofe arrive d'autre façon qu’elle a éré déterminée de t.oute éternité par cette Providence; en forte qu’elle cft comme une fatalité ou une npçeflité immuable, qu’il faut oppofer à la fortune, pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de l’erreur de notre entendement. Car nous ne pouvons délirer que ce que nous çftimons en quelque façon être pofllblc j Sc nous ne pouvons eftimer pollibles les chofcs qui ne dépendent point de nous, qu’entant que nous penfons qu'elles depen^nt de la fortune > C'eft-à-aire, que nous jugeons qu’elles peuvent arriver, &: qu’il en cft arrivé autrefois de fçmblables. Gr cette opinion n’eft fondée que fur ce que nous ne connoi lions pas toutes les choies, qui contribuent à chaque effet. Car lorfqu’une chofe que nous avqns eftiméc dépendre de la fortune n’arrive pas, cela témoigne que * quelqu’une des caules qui.étoient neccfr faites pour la produire a manqué, &c par conlcquent qu’elle étoit abfolument impoflible, &c qu’il n’en cft jamais arrivé de femblablc, c’cft-à-dirc, à la production, dç laquelle une pareille caufç ait aulli...DE t’ A M Ê, I I. P A R T I E. Î7J manque j en forte que fi nous n’euifions { joint ignoré cela auparavant, nous ne ’euilions jamais eftimée poflible, ni pat confequent ne l’euilions defiréc.
Article GXLVI.
De ceux qui dépendent de nous & d* autrui.
IL faut donc entièrement rejetter l’opinion vulgaire, qu’il y a hors de nous une fortune, qui fait que les chofcs arrivent ou n’arrivent pas félon fon plaifir; 6c içavoir que tout eft conduit par la Providence divine, dont le decret éternel eft tellement infaillible 6c immuable, qu’excepté les chofes que ce même decret a voulu dépendre de notre libre arbitre, nous devons penfer qu’à notre égard il n’arrive rien qui ne foit neceflaire, & comme fatal; en forte que nous ne pouvons fans erreur defirer qu’il arrive d’aütre façon. Mais pour ce que la plûpart de nos defirs s’étendent à des choies, qui ne dépendent pas toutes de nous, ni toutes d’autrui, nous devons exactement diftinguer en elles ce qui ne dépend que de nous, afin n’étendre notre defir qu’à cela feul. Et pour le furplus, encore que nous en devions eftimer le fuccès entièrement fatal 6c immuable, afin que notre P iij * ï74 Des Passions dcfir ne s’y occupe point, nous ne devons pas laill'er de confidcrer les raifons qui le îont plus' ou moins cfpcrer, afin qu’elles fervent à régler nos adtions. Car par exemple, fi nous avons affaire en quelque lieu, où nous puiflions aller par deux divers chemins, l’unudefquels ait coutume d’être beaucoup plus leur que l’autre, bien que peut-être le decret de la Providence foie tel, que 11 nous allons par le chemin qu’on cftime le plus fur, nous ne manquerons pas d’y être volez, qu’au contraire nous pourrons palier par l’autre fans aucun danger, nous ne devons pas pour cela être indifferens à choifir l’un ou l’autre; ni nous repofer fur la fatalité immuable* de ce decret. Mais la rail'on veut que nous choifilfions le chemin qui a coutume d’être le plus fur, & notre defir doit ctre accompli touchant cela, lorfque nous l’avons fuivi quelque mal qui nous en foie arrivé; à caulc que ce mal ayant été à notre égard inévitable, nous n’avons eu aucun iujet de fouhaitter d’en être exempts, mais feulement de faire tout le mieux que notre entendement a pû connoître, ainfi que je fuppofe que nous avons fait. Et il efi: certain que lorfqu’on s’exerce à diftinguer ainfi la fatalité de la fortune, on s’accoutume ai fément à régler fes defirsen» telle forte, que d’autant que leur accomde l’Ame, lï. Partie. 17^ plirtement ne dépend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une entière fatisfaélion.
Article CXLVIÏ.
Article CXLVIÏ.
Des émotions intérieures de £ Ame'.
Î Ajouterai feulement encore ici untf confideration, qui me femble beaucoup fervir, {*5ur nous empêcher de recevoir aucune incommodité des Paillons -, c’efl que notre.bien 8c notre mal, dépend principalement des émotions inferieures, qui ne font excitées en l’ame que pat l’ame même 5 en quoi elles different de fes paf» fions, qui dépendent toujours de quelque mouvement des efprits. Et bien que ces émotions de l’ame, foient fouvent jointes avec les partions qui leurs font femblables, elles peuvent fouvent aufli fe rencontrer avec d’autres, 8c même naître de celles qui leur font contraires. Par exemple, lorfqu’un?nari pleure fa femme morte, laquelle ( ainfi qu’il arrive quelquefois ) il feroit fâché de voir reflufeitée -, il fe pèut faire que fon cœur eft ferré par la trifterte, que l’appareil des funérailles, & l’abfence d’une perfonne à la converfation de laquelle il étoit accoûtumé excitent en lui 8c il fe peut faire que quelques reftes d’a- P iiij 17 Dés Passions mour ou de pitié, qui le prefcntent à Ton imagination, tirent de véritables larmes de les yeux, nonobftant qu’il fente cependant une joye fecrette, dans le plus intérieur de ion ame j l'émotion de laquelle a rant de pouvoir, que la triftelTe Scies larmes qui l’accompagnent ne peuvent rien diminuer de fa force. Et lorfque nous liions des avantures étranges dans un Livre, ou que nous les voyons reprefenter fur un théâtre, cela excite quelquefois en nous la triftelTe, quelquefois la joye, ou l’amour, ou la haine, & généralement toutes les paffîons, félon la diverfité des objets qui s’offrent à notre imagination; mais avec cela nous avons du plailîr de les fentir exciter en nous, Sc ce plailîr eft une joye intellectuelle,-qui peut aulïî bien naître de la triftefle, que de toutes les autres pallions^ Articie CXLVIII.
£>ue P exercice de la vertu eft un fouverain remede contre les Pajftons.
OR d’autant que ces émotions inferieures nous touchent de plus près, & ont par confequent beaucoup plus de pouvoir fur nous, que les Pâmons dont elles different, qui le rencontrent avec elles, il eft certain que pourvû que notre * Diaitized de l’Ame, IL Partie. 177 amc ait toûjours dequoi fe contenter en Ton intérieur, tous les troubles qui viennent d’ailleurs n’ont aucun pouvoir de lui nuire, mais plutôt ils fervent à augmenter fa joye, en ce que voyant qu’elle ne peut être olfenféc par eux, cela lui fait connoîtrefa perfection. Et afin que notre amc aie • ainfi de quoi être contente, elle n’a befoin que de iuivre exactement la vertu. Cat quiconque a vécu en telle forte, que fa confcience ne lui peut reprocher qu’il aie jamais manqué à faire toutes les chofes qu’il a jugées être les meilleures ( qui eft ce que je nomme ici fuivre la* vertu ) il en reçoit une fatisfa&ion, qui elt fi puiflante Î)our le rendre heureux, que les plus vioens efforts des Pallions, n’ont jamais allez de pouvoir pour troubler la tranquillité de fon amc.
wm LES PASSIONS DE V A M E.
DES PASSIONS PARTICULIERES: Article CXLIX.
De I eftime & du mépris. % Près avoir expliqué les Cix Paffions primitives, qui font comme les genres dont toutes les autres font des cfpeces, je remarquerai ici fuccintement ce qu’il y a de particulier en chacune de ccs autres, & je tiendrai le même ordre, fuivant lequel je les ai ci-deffus dénombrées. Les deux premières font l’eftime & le mépris. Car MH I ü de l’Ame, III. Partie. 175 bien que ces noms ne lignifient ordinairement, que les opinions qu’on a fans paffion de fa valeur de chaque chofe,toutcfois à caille que de ces opinions il naît fouvent des pallions, aufquelles on n’a point donné de noms particuliers, il me l'cmble que ceux-ci leur peuvent être attribuez. Eti’eftime, entant qu’elle eft une palfion, eft une inclination qu’a l’amc à le reprcfcnter la valeur de la choie eftimée, laquelle inclination eft caufée par un mouvement particulier des efprits, tellement conduits dans le cerveau, qu’ils fortifient les im,-preflions qui fervent à ce fujet. Comme au contraire la palfion du mépris, eft une inclination qu’à l’ameà confiderer labaffclïc ou pctitelTc de ce qu’elle méprife,' caufée par le mouvement des efprits, qui fortifient l’idée de cette petitelle.
Article CL.
Article CL.
Que ces deux Pajfions ne font que des efpecci d' Admiration.
AInfi ces deux pallions, ne font que des efpeces d'Admiration. Car Iorfque nous n’admirons point la grandeur ni la petitelle d’un objet, nous n’en faifons ni plus ni moins d’état que la raifon nous diète que nous en devons faire -, de façon 18 o' Des Passions que nous l’eftimons, ou le méprifons alors lans paillon. Et bien que fouvcnt l’eftime foit excitée en nous par t’amour, & le mépris par la haine, cela n’cft pas univcrfel, &c ne vient que de ce qu’on eft plus ou moins enclin à conlidercr la grandeur ou la petiteflc d’un objet, à raifon de ce qu’on a plus ou moins d’affeiftion pour lui.
Article CLI.
OR ces deux pallions fe peuvent généralement rapporter à toutes fortes d’objets, mais elles font principalement remarquables quand nous les rapportons à nous même, c’eft-à-dire, quand c’eft notre propre mérité que nous eftimons ou méprilbns. Et le mouvement des e£> •prits qui les caufc eft alors fi manifefte,' 3u’il change même la mine, les geftes, la emarche, & gcneralement toutes les actions de ceux qui conçoivent une meilleure ou une plus mauvaile opinion d’eux-mê^ mes qu’à l’ordinaire.
Article CLI I.
Pour quelle caufe or. peut s'eftimer.../U' J-'- -• ' ET pour ce que l’une des principales parties de la fagelfe t eft de fçavoir d e l’A me, III. Partie. 181' en quelle façon 8c pour quelle caufe cha-> cun fe doit eftimer ou mépriler, je tâcherai ici d’en dire mon opinion. Je ne remarque en nous qu’une feule chofc, qui nous puifle donner jufte raiion de nous eftimer, à fçavoir l’ufage de notre libre arbitre, 8c l’empire que nous avons fur nos volontez. Car il n’y a que les feules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lesquelles nous puiflions avec raifon etre loüez ou blâmez, 8c il nous rend en quelque façon femblable à Dieu, en nous faiiant maîtres de nous mêmes, pour» vû que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne.
Arti CLE CLII I.
En quoi conjtfie la generofitc, AInfl je crois que la vraye generofité,’ qui fait qu’un homme s’eftime au plus haut point qu’il fe peut légitimement eftimer, confifte feulement, partie en cç qu’il connoît qu’il n’y a rien qui veritar olement lui appartienne, que cette libre dilpofition de fes volontez, ni pourquoi il doive être loiié ou blâmé, linon pour ce qu’il en ufe bien ou mal; 8c partie en ce qu’il fent en loi -meme une ferme &C confiante pefolution à’ en bien ufer, c’eft* i i8i Des Passions à-dire, de ne manquer jamais de volonté, pour entreprendre 8c executer toutes les chofes qu’il jugera être les meilleures. Ce qui effc iuivre parfaitement la vertu.
Article XLIV.
Quelle empêche qu'on ne mèprife les autres, CEux qui ont cette connoiflance 8c ce fentiment d’eux-mêmes, fe perfuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aulïi avoir de foi, pour ce qu’il n’y a rien en cela qui dépende d’autrui. C’eft pourquoy ils ne méprifent jamais perfonne: 8c bien qu’ils voyent fouvent que les autres commettent des fautes, qui font paroître leur foibleffh, ils font toutefois plus enclins à les exeufer qu’à les blâmer, 8c à croire que c’eft plutôt par manque de connoiflance, que par manque de bonne volonté, qu’ils les commettent. Et comme ils ne penfent point être de beaucoup inferieurs à ceux qui ont plus de biens, ou d’honneurs, ou même qui ont plus d’efprit, plus de fçavoir, plus de beauté, ou généralement qui les lurpaffent en quelques autres perfe'étions; auflî ne s’eftiment-ils point beaucoup au-deflus de ceux qu’ils furpafl’ent; à caufe que toutes ces chofes leur femblçnt être fort pci# »e l’Ame, III. Partie i8$ confidcrables, àcomparaifon delà bonne volonté pour laquelle feule ils s’eftiment, 8c laquelle ils fuppofent aufli être, ou du moins pouvoir être, en chacun, des autres hommes.
Article CLV.
En quoi c on fi fis l'humilité vertueufei