AInfi les plus gencreux ont coutume d’être les plus humbles, 8c l’humilité vertueufe ne confifie qu’en ce que la reflexion que nous faifons fur l’infirmité de notre nature, 8c fur les. fautes que nous pouvons autrefois avoir commifes, ou lommes capables de commettre, qui, ne font pas moindres que celles qui peuvent être commifes par d’autres, cft caufe que nous ne nous preferi^ à perfonne, 8c q,ue nous penfons que les autres ayant leur libre ar* bitre aulu-bien que nous, ils en peuvent auflî-bien ufer. * Article CLVI, Quelles font les propriétés de la generoftèi & comment elle fert de remede contre tou { les dereglemeus des paffions, * ' CEux qui font genereux en cette façon,’ font naturellement portes à faire de ♦ r84 Des Passions grandes chofcs, 6c toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne fe Tentent capables; • 6c pour ce qu’ils n’eftiment rien de plus grand que de taire du bien aux autres hommes, 6c de méprifer Ton propre interet, pour ce fujet ils font toûjours parfaitement k courtois, affables &c officieux envers un chacun. Et avec cela, ils font entièrement maîtres de leurs pallions -, particulièrement des defirs, de la jaloufie, &del’envjc, à caufc qu’il n’y a aucune chofe dont l’acquifition ne depende pas d’eux, qu’ils penlent valoir affiez pour mériter d’être beaucoup fouhaitee; 5ç de la haine envers les hommes, à caufc qu’ils les eftiment tous; 6c de la peur, à caufe que la confiance qu’ils ont en leur vertu les affaire, & enfin de la colère, à caufe que n’clfimant que fort peu jjfeutcs les chofes qui dépendent d’autrui, jamais ils ne don-s nent tant d’avantage à leurs ennemis, que <lc reconnoî tre qu’ils en font offenfez.
Article CLVII.
De l' Orgueil, TOusceux qui conçoivent bonne opinion d’eux-mêmes pour quelqne autrea Caufe, telle quelle puifle être, n’ont pa^ Vne yraye generofitc, mais feulement un; prgüçil * D E l’A M E, III. P A RTÏE l8j orgueil qui eft toujours fort vicieux, encore qu’il le foit d’autant plus, que la caufe pour laquelle on s’eftime eft plus injufte. Et la plus injufte de toutes eft, * lorfqu’oncft orgueilleux fans aucun fujet, c’cft-à-dire, fans qu’on penfe pour cela qu’il y ait erf foi aucun mérité, pour lequel on doive être prifé: mais feulement pour ce qu’on ne fait point d’état du mérité, &c que s’imaginant que la gloire n’eft autre chofe qu’une ufurpation, l’on croit que ceux qui s’en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice eft fi déraifonnable & fi abfurde, que j’aurois de la peine à croire qu’il y eût des hommes qui s’y laiffafient aller, fi jamais perfonne n’étoit loüé injuftement > mais la flatterie eft 11 commune par tout, qu’il n’y a point d’homme n défectueux, qu’il ne fevoye fouvent eftimer pour des chofes qui ne méritent aucune loüange, ou même qui méritent du blâme •, ce qui donne occafion aux plus ignorans &c aux plus ftupi-■alcs, de tomber en cette efpece d’orgüeil.
Article CLVIII.
Que fes effets font contrains a ceux de la generofité.'
MAis quelle que puifle être la caufe pour laquelle on s’eftime, fi elle eft Q.
i8f Des Pas s ions autre que la volonté qu’on fent en foi-' meme, d’ufer toujours bien de Ton libre arbitre, de laquelle i’ai dit que vient la gencrofité, elle produit toujours un orgüeil tres-blâmable, & qui eft fi different’ de cette vraye generofite, qu’il a des effets entièrement contraires. Car tous les autres biens, comme l’cfprit, la beauté, les richeffcs, les honneurs, &c. ayant coutume d’être d’autanr plus eftimez, qu’ils le trouvent en moins de perfonnes, même étant pour la plûpart de telle nature, qu’ils ne peuvent être communiquez à plufieurs, cela fait que les orgueilleux tâchent d’abaiffer tous les autres hommes, & qu’étant efclaves de leurs defirs, ils ont l’ame incelfamment agitée de haine, d’envie, dejaloulie, ou de colère.
Articli CLIX.
De P humilité vicieufe.
POur la baflelTe ou humilité vicieufe elle confiftc principalement en ce qu’on fe fent foible ou peu refolu, & que, comme fi on n’avoit pas l’ufage entier de fon libre. arbitre, on ne fe peut empêcher de faire des chofes, dont on fçait qu’on fe repentira par après y puis auffi en ce qu’on croit ne pouvoir fubfifter par foide l’A xf e, ÎII. Partie. 187 même, ni fe pafl’er de plufieurs chofes * dont l’acquifition dépend d’autrui. Ainfi elle • eft directement oppofée à la généralité, ôc il arrive fouvent que ceux qui onc l’efprit le plus bas, font les plus arrogans ' ôc luperbes, en même façon que les plus genereux font les phis modeftes Ôc les plus humbles. Mais au lieu que ceux qui onc l’efprit fort Ôc genereux, ne changent point d’humeur pour les profperitez ou adverfitez qui leur arrivent, ceux qui l’ont foible ôc abjedt ne font conduits que par la fortune *, Ôc la profperité ne les enne pas moins que l’advernté les rend humbles. Même on voit fouvent qu’ils s’abaiflent honteufement, auprès de ce#x dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, ôc qu’au même-tems ils s’élèvent infolemment, au-defius de ceux defquels ils n’efperent ni ne craignent aucune chofe.
- Article CLX.
/ Quel eft le mouvement des efprits en ces paftlons.
AU refte il eft ailé à connoître que l’orgüeil ôc la balfelTe ne font pas feulement des vices, mais aufli des paffions, à caufe que leur émotion paroît fort à l’cxtefieur en ceux qui font iubitement ' 9Ji *38 Des Passions enflez ou abatus par quelque nouvelle occaflon. Mais on peut douter fi la generofité & l’humilité, qui font des vertus, peuvent aufli être des paillons, pour ce que leurs mouvemens paroiflent moins, & qu’il femble que la vertu ne fymbolife Ças tant avec la paflion, que fait le vice.
'outefois je ne vois point de raifon, qui empêche que le même mouvement des efprits, qui fert à fortifier une penfée, lorfqu’clle a un fondement qui eft mauvais, ne la puifléaufli fortifier, lorfqu’elle en a un qui eft jufte. Et pour ce que l’orgiieil de la generofité,nc confiftent qu’en la bonne opinion qu’on a de foi-même, & ne different qu’en ce que cette opinion eft injufte en l’un de jufte en l’autre, il me femble qu’on les peut rapporter «à une même paflion, laquelle eft excitée par un mouvement compofé de ceux de l’admiration, de lajoye, & de l’amour, tant de celle qu’on a pour foi, que de celle qu’on a pour la chofe qui fait qu’on s’eftime. Comme au contraire le mouvement qui excite l’humilité, foit vertueufe, foit vicieufe, eft compofé de ceux de l’admiration, de la triftefle, £e de l’amour qu’on a pour foi - même, meflée avec la haine qu’on a peur les défauts, qui font qu’on te meprife -, Se toute la différence que je remarque en ces mouyemens, eft que. celui de l’adnflration a i i de l’Ame, III. Partie. 189 deux proprietez; la première que la furprife le rend fort dès l'on commencement; 8c l’autre, qu’il eft égal en fa continuation, c’eft - a - dirte, que les efprits continuent à fe mouvoir d’une même teneur dans le cerveau. Defquelles proprietez la première fe rencontre bien plus en l’or-, giicil 8c en la baftefle, qu’en la généralité en l’humilité vertueufe; 8c au contraire la derniere fe remarque mieux en celles-ci qu’aux deux autres. Dont la rai-. fon eft, que le vice vient ordinairement de l’ignorance, 8c que ce font ceux qui fe connoiftent le moins, qui font les plus fujets à s’énorgueillir, 8c à s’humilier plus qu’ils ne doivent, à caufe que tout ce qui leur arrive de nouveau les furprend, 8c fait que fe l’attribuant à eux-mêmes ils s’admirent, 8c qu’ils s’eftiment ou fe méprifent, félon qu’ils jugent que ce qui leur arrive eft à leur avantage ou n’y eft pas. Mais pour ce que fouvent après une chofe qui les a enorgueillis, il en furvient une autre qui les humilie, le mouvement de leurs pallions eft véritable. Au contraire il n’y a rien en la généralité, qui ne foit compatible avec l’humilité vertueufe, ni rien ailleurs qui les puilfe changer; ce qui fait que leurs mouvemens font fermes, conjftans, 8c toujours fort fcmblables à euxmêmes. Mais ils ne viennent^tts tant de 199 Des Passions 199 Des Passions furprife, pour ce que ceux qui s’eftiment en cette façon connoiflent allez quelles font les caufes qui font qu’ils s’eftiment. Toutefois on peut dire que ces caufesfonC •fï merveilleuies ( à fçavoir la puiflance d’ufer de fon libre arbitre, qui fait qu’on fc prife foi-même, & les infirnûtez dufujec en qui eft cette puifTance, qui font, qu’on ne s’cftime pas trop ) qu’à toutes les fois qu’on fe les reprefente de nouveau, elles donnent toûjours une nouvelle admiration.
Article CLXI.
Comment la generofitc peut être acquife.
TJ T il faut remarquer que ce qu’on C nomme communément des. vertus, font des habitudes en l’ame qui la dilpofent à certaines penfees, en forte qu’elles font differentes de ces penfees, mais qu’elles les peuvent produire, & réciproquement être produites par elles. Il faut remarquer aufli que ces penfees peuvent être produites par l’ame feule, mais qu’il arrive fouvent que quelque mouvement des elprits les fortifie, & que pour lors elles font des a&ions de vertu, & enfemble des pallions de l’ame, ainfi encore qu’il n’y ait point cfe vertu, à laquelle il lemble que la bonnq^aiflance contribue tant, qu’à Digitize de l’Ame, III. Partie, i yt celle qui fait qu’on ne s’eftime que félon fa jufte valeur; 8c qu’il foit aife à croire que toutes les âmes que Dieu met en nos corps, ne font pas egalement nobles & fortes, ( ce qui cft caufe que fai nommé cette vettu generofité, fuivant l’ufage de notre langue, plûtôt que magnanimité, fuivant l’ufage de l’école, où elle n’cft: pas fort connue ) il eft certain neanmoins que la bonne inftitution fert beaucoup, pour corriger les défauts de la nailfance; & que fi on s’occupe Ibuvcnt à confidercr ce que c’efl: que le libre arbitre, 8c combien font grands les avantages qui viennent de ce qu’on a une ferme refolution d’en bien uler: comme aufiî d’autre côté, * combien font vains 8c inutiles tous les foins qui travaillent les ambitieux j on peut exciter en foi la paflîon, 8c en fuite acquérir la vertu de generofité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus, 8c un remede general contre tous les dereglemens des pallions, il me femble que cette confidcration mérité bien d’être remarquée.
*• ri Des P ass io ns Article CLXII.
De la Vénération.
1. inclination de l’ame, non feulement à eftimer l’objet qu’elle revere, mais aufïi à fe (oûmettre à lui avec quelque crainte, pour tâcher de fe le rendre favorable. De façon que nous n’avons de la vénération que pour les caufes libres, que nous jugeons capables de nous faire Faire du bien ou du mal, fans que nous fçaehions le- 3uel des deux elles Feront. Car nous avons e l’amour & de la dévotion, plutôt qu’une limplc vénération pour celles de qui nous n’attendons que du bien, Ôc nous avons de la haine pour celles de qui nous n’attendons que du mal; & û nous ne jugeons point que la caufe de ce bien ou de ce mal foit libre nous ne nous foûmettons point à elle pour tâcher de l'avoir favorable. Ainfi quand lesPayens avoient de la vénération pour des bois, des fontaines, ou des montagnes, ce n’étoit pas proprement ces choies mortes qu’ils reveroient, mais les divinitez qu’ils penfoient y prefider. Et le mouvement des efprits qui excite l’admiration, 8c de celui qui exite la crainte, de laquelle je parlerai ci- après.
f Article Article CLXIII.
Du Dédain.
TOut de même ce que je nomme le dédain, eft l’inclination qu’a l’ame à mcprifer une caulc libre, en jugeant que bien que de fa nature elle foit capable do faire du bien & du mal, elle eft neanmoins fi fort au-deflous de nous, qu’elle ne nous peut faire ni l’un ni l’autre. Et le mouvement des efprits qui l’excite, eft compofc de ceux qu’excitent l’admiration, Sc la fecurité, ou la hardiefle.
Article CLXIV.
ET c’eft la generofité, & la foibltlïc de Pefprit ou la bafteffe, qui determinenr le bon 5c le mauvais ufage de ces deux pallions. Car d’autant qu'on'a l’amc. ' plus noble 5c plus genereufe, d’autant a-. t’on plus d’inclination à rendre à chacun ce qui lui appartient *, 5c ainfi on n’a pas feulement une tres-profonde humilité au regard de Dieu, mais au 111 on rend fans répugnance tout l’honneur Sc le refpeét qui eft dû aux hommes, à chacun félon 1© • R 194 Des Passions rang & l’autorité qu’il a dans le monde Se on ne méprife rien que les vices. Au contraire ceux cpii ont l’efprit bas & foible, font lu jets a pecher par excès, queluefois en ce qu’ils reverent & craignent es chofes qui ne font dignes que de mépris, & quelquefois en ce qu’ils dédaignent infôlemment, celles qui méritent le plus d’être reverées. Et ils pafïent fou-Vent fort promptement de l’extrême impiété à la fuperftition $ puis de la fiiperfli? tion à l’impieté, en forte qu’il n’y a aucun vice ni aucun dereglemenc d’efptiç dont ils ne foient capables.
* Article CLXV.
De rEfperance & de la crainte, L’Efperance eft une difpofîtion de l’ame à le pcrfuadpr que ce qu’elle defire adviendra, laquelle eft caufée par un mouvement particulier dçs efprits, à.fçavoir par cqjui de la joye & du defir méfiez entenable. Et la crainte eft une autre difpojition de l’ame, qui lui perfuade qu’il n’adviendra pas. Et il eft à remarquer que bien que ces deux paillons foient contraires, on les peut neanmoins avoir toutes deux femblables, à fçavoir lorfqu’on fe reprefente çn mêmc-tçmps diverfçs raifpns, dont lej» £>e l’Ame, III. Partie. ijj unes font juger que l’accompliffement du defir eft facile, les autres le font paroître difficile.
Article CLXVI.
* • Di la fecurité, & du defefpoir.
ET jamais l’une de ces paffions n’accompagne. le défit, qu’elle ne laiflc quelque place à l’autre. Car torique l’efperance eft fi forte, qu’elle chaffc entièrement la crainte, elle change de nature, & fe nomme fecurité ou affeurance. Et "quand on eft affeuré que ce qu’on defirc adviendra, qu’on continué à vouloir qu’if advienne, on cefl’e neanmoins d’être agité de la paflion du defir, qui en faifoit rechercher l’évenement avec * inquiétude^ Tout de même lorfque la crainte eft fi extrême, qu’elle ote tout lieu à l’efpcrance, elle fe convertit en defefpoir: &c ce defefpoir reprefentant la chofe comme im~ pofïîble, éteint entièrement le defir, lequel ne fe porte qu’aux chofes poflibles.
Article CLXVI I..
De la J aloujit.
LA jaloufie eft une cfpece de crainte, qui fc rapporte au defir qu’on a de fe?
H i j rx Des Passions.
conferver la poflefllon de quelque bien,' 8c elle ne vient pas tant de la force des raifons, qui font juger qu’on le peut perdre, que de la grande eftime qu’on en fait, laquelle eft caufe qu’pn examine jufqucs aux moindres fujets de foupçon, & qu'on les prend pour des raifons fort confiderablçs.
Axticee CLXVIII.
En quoi cette pajfîon peut être honnête.
ET pour ce qu’on doit avoir plus de foin de conferver les biens qui font for* grands, que ceux qui font moindres, cette paillon peut être jufte & honnête en quelques occafions. Ainfipar exemple, un (Capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en être jaloux, c’eftà-airé, de le defier de tous les moyens par lefquels elle pourroit être furprife *, & une honnête femme n’eft pas blamce d’être jaloufe de fon honneur, c’eft-à-dire, de ne fe tarder pas feulement de malfaire, mais aulîi d’éviter jufques aux moindres fujets de medifanec.
Articbe CLXIXi En quoi elle eft blâmable.
MAis on fe mocque d’un avaricicux, lorfqu'il eft jaloux de Ton tréfor, c’eft-à-dire, lorfqu’il le couvre des yeux, & ne s’en veut jamais éloigner, de peur qu’il lui foi't dérobé: car l’argent ne vaut pas la peine d’être gardé avec tant de foin. Et on méprife un homme qui eft jaloux de fa femme, pour ce que c’eft un témoignage qu’il ne l’aime pas de la bonne forte, 8c qu’il a mauvaife opinion de foi ou d’elle. Je dis qu’il ne l’aime pas de la bonne forte*, car s’il avoit une vraye amour pour elfe, il n’auroit aucune inclination a s’en défier. Mais ce n’eft pas proprement elle qu’il aime, c’eft feulement le bien qu’il imagine confifter à en avoir fcul la poffeftîon, 8c il ne craindroit pas de perdre Ce bien, s’il ne jugeoit qu’il en eft indigne, ou bien que fa femme eft infidellc. Au refte Cette paillon ne fe rapporte qu’aux foupçons 8c aux défiances: car ce n’eft pas proprement être jaloux, que de tâcher d’éviter quelque mal, lorfqu’on a jufte fujet de le craindre.
De rirrt faim ion.
L’Irrefolution eft aufli une éfpece d<f crainte, qui retenant l’ame comme en balance, entre plu fleurs aftions qu’elle peut faire, eft caufe qu’elle n’en execute aucune, Sc ainfi qu’elle a du temps pour choifir avant que de fe déterminer. En quoi véritablement elle a quelque ufage qui eft bon. Mais lorfqu’elle dure plus qu’il ne fa,ut, & qu’elle fait employer à délibérer, le temps qui eft requis pour agir, elle eft fort mauvaiie. Or je dis qu’elle eft.une efpece de crainte, nonobftant qu’il puifle arriver, lorfqu’on a le choix de plusieurs chofes, dont la bonté paroit fort égale, qu’oniiemeurc incertain & irrefolu, fans qu’on ait pour cela aucune crainte. Car cette forte d’irrefolution vient feulement du fujet qui fe prefente, & non point d’aucune émotion des efprits; c’eft pourquoi elle n’eft pas une paflion, fi ce n’eft aue la crainte qu’on a de manquer en fon choix, en augmente l’incertitude. Mais cette crainte eft fi ordinaire & fi forte en quelques-uns,<que fouvent encore qu’ils n’ayent point à choifir, & qu’ils ne voyentt quufte feule chofe à prendre ou à laiffer, Î)E 1* A\*ï, îlï. î*ART!ï. elle les retient, Sc fait qu’ils s’artêtent inutilement à en chercher d’autres. Et lors c’eft un eXcei d’irrefolution, qui vient d’un trop grand defir de bien faire $ Si d’une foiblefte de l’entendement, lequel n’ayant point de notions claires Sc diftinctes, en a feulement beaucoup de confufes. C’eft pourquoi le remede contre cet excès, eft de s’accoûtumer à former des jugemens certains Sc déterminez * touchant toutes les cbofes qui fe prefentent, Sc à croire qu’on s’acquitte toujours de fon devoir lorfqu’on fait ce qu’on juge être le meilleur, encore que peut-être on juge tres-rnal.
Article C L X X ï..
Du tour Age & de ta hardiejfe,. • LE courage, lorfque c’eft une paillon 9 Sc non point une habitude ou inclir tiation naturelle, eft une certaine chaleur cru agitation, qui difpofe l’ame a fe porter fmiflamment à l’execution des cbofes qu’ele veut faire, de quelle nature qu’elles foient. Et la hardie (le eft une efpece de courage, qui difpofe l’ame à l’execution des chofes qui font les plus dangereufes.
De [‘Emulation.
* r • • i ' ET l’émulation en eft auflî une cfpece, mais en un antfe fens. Car on peut confîderer le courage comme un genre, 3ui fe divifc en autant d’efpeces qu’il y a objets diflerens, & en autant d’autres flu’il a de caufes, en la première façon la hardiefle cft une cfpece, en l’autre l’émulation. Et cette derniere n’eft autre chofe qu’une chaleur, qui difpofe l’ame à entreprendre des chofes, qu’elle et Î’cre lui pouvoir réü/fir pour ce qu’elle es voit réüflir à d’autres j & ainü.c’eft une efpece de courage, duquel la caufe externe eft l’exemple. Je dis la caufe externe, pour ce qu’il doit outre cela y en avoir toujours une interne, qui confifte en ce qu’on a le corps tellement difpofé, que le defir & l’efperance ont plus de force à faire aller quantité de lang vers le cœur, que la crainte ou le defefpo'ïr à l’empécher.
Article CLXXIII.
Comment la hardiejf: dépend de f efperance.
CAr il cft à remarquer que bien que l’objet de la hardiefle foitla difficulté.
DE IAA m e, III. Partie, mi de laquelle fuit ordinairement la crainte, ou même le defefpoir, en forte que c’eft: dans les affaires les plus dangereules &c les plus defefperées, qu’on employé le plus de hardiefle & de courage; il eft bcioiil neanmoins qu’on efpere, ou meme qu’on foit afleuré que la fin qu’on fe.propofe réiiffira, pour s’oppofer avec vigueur aux difficultcz qu’on rencontre. Mais cette fin eft differente de cet objet. Car on ne fçauroit être afleuré &c defcfpcrc d’une même chofe, en même-temps. Ainfi, quand les Decies fe jettoient au travers des ennemis, & couroient à une mort certaine, l’objet de leur hardiefle étoit la difficulté de conferver leur vie pendant cette action, pout laquelle difficulté ils n’avoient que du defefpoir; car ils éroient certains de mourir; mais leur fin étoit d’animer leurs foldats par leur exemple, & de leur faire gagner la victoire, pour laquelle ils avoient de I’efperance; ou bien apfli leur fin étoit d’avoir de la gloire après leur mort, de laquelle ils étoient affurez.
A rticie CLXXIV.
De la lâcheté & de la -peur.
LA lâcheté eft directement oppofée ait courage, & c’eft une langueur ou froi* loi DêsPasSJOICS deur qui empêche l’ame cîe le porter à l’execution des chofcs qu’elle feroit, fi elle étoit exempte de cette paillon. Et là peur ou l’efpouvante, qui elt contraire à la hardielle, n’eft pas feulement une froi* deur, mais auflî un trouble & un étonnement.de l’ame, qui lui ôte le pouvoir de refifter aux maûxqu’elle penfe être proches.
Article CLXXV.
De l’ufage det la lâcheté.
• » OR encore que je ne me puilTe perfua» der que la nature ait donné aux hommes quelque paillon qui foit toujours vicieufc, 8c n’ait aucun ufage bon 8c loüa- ' blc, j’ai toutefois bien de la peine à de* viner à quoi ces deux peuvent fervir. Il me fembîe feulement que la lâcheté a quelque ufage, lorfqu’elle fait qu’on eft exempt des peines, qu’on pourroit être incité à prendre par de% raifons vrai-femblables, fi d’autres taifons plus certaines, qui les ont fait juger inutiles, n’avoient excité cette palîion. Car outre qu’elle exempte l’ame de ces peines, elle fert aufli alors pour le corps, en ce que retardant le mouvement des efprits elle empêche qu’on ne dilïipe fes forces. Mais ordinairement elle efl: très-nuilîble /à caufe qu’elle détourné la volonté des aétions utiles. Et pour c* DE l’A M £, III. P A R TI E 10 j qu’elle ne vient que de ce qu’on n’a pas allez d’efperance ou de defir, il ne faut qu’augmenter en foi ces deux paillons, pour la corriger.
Article CLXXVI.
De l’ufa^e de la peur.
POur ce qui eft de la peur ou de l’efpouvante, jene vois point qu’elle puiffe jamais être loüable ni utile,;jauilî n’eftce pas une paillon particulière, c’cft feument un excez de lâcheté, d’étonnement, & de crainte, lequel eft toujours vicieux 5 ainil que la bardieiïe eft un excez de courage, qui eft toujours bon, pourveu que la fin qu’orr fe propofe foit bonne. Et pour ce que la principale caufe de la peur eft la furprife, il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter, que d’ufer de préméditation, & de fe préparer à tous les évemens, la crainte defquels la peut caufer. _ Articlb CLXXVII.
Du remords.
LE remords de confcience eft une efpece de' trifteiïc, qui vient du doute qu’on a qu’une chofe qu’on fait ou qu’on a faite, n’eft pas bonne. Et il prefuppofe *04 Des Passions, neceflairément le doute. Car fi on croit entièrement afl’euré que ce qu’on fait fiat mauvais, on s’abftiendroit de le faire; d’autant que la volonté ne fie porte qu’au t chofes qui ont quelque apparence de bonté. Et fi on étoit afleurc que Ce qu’on a déjà fait fut mauvais, on en auroit du repentir non pas feulement du remords. Or l’üfaeede cette pamon,cft de rairc qu’on examine il la chofe dont on doute eft bonne ou non, ou d’empêcher qu’on ne la fafle une autre- ' fois j pendant qu’on n’eft pas afleuré qu’elle foit bonne. Mais pour ce qu’elle prefuppofç le mal, le meilleur feroit qu’on n’eut jamais fujet de la fentir -, 8c on la peut prévenir par les mêmes moyens, par lcfqucls ©n fe peut exempter de l’irrefolution.
Article CLXXV1II.
De la Moquerie.
LA derifionou moquerie eft une efpece de joye mêlée de haine, qui vient de ce qu’on apperçoit quelque petit mal en une perfonne, qu’on en penfe être digne, On a de la haine pour ce mai, on a de la joye de la voir en celui qui en eft digne, * 8c lorfque cela furvient inopinément, la furprife de l’admiration eft caufe qu’on.s’éclate de rire * fuivant ce qui a été dit cy- \ \ de l’Ame, III. Partie, îoj deflus de la nature du ris. Mais ce mal doit être petit: car s’il eft grand, on nie peut croire que celui qui l’a, en foit digne. Ci ce n’eft qu’on foit de fort mauvais naturel, ou qu’on lui porte beaucoup de haine.
Article CLXXIX.
Pourquoi lis plus imparfaits ont coutume cCctre les plus mocqueurs.
ET on voit que ceux qui ont des defauts fort apparens par exemple qui font boiteux, borgnes, boifus, ou qui ont receu quelque affront en public, font particulièrement enclins à la mocquerie. Car délirant voir tous les autres aufli difgraciez qu’eux, ils font bien aifes des maux 3ui leur arrivent, & ils les en eftiment ignés.
Article CLXXX.
De Cufage de la raillerie.
Our ce qui eft de la raillerie modefte, . qui reprend utileirient les vices en les faifant paroître ridicules, fans toutefois qu’on en rie foi-même, ni qu’on témoigne aucune haine contre les perfonnès, clic n’eft pas une paflion, mais une qualité t *■06 Des Passions d’honnête homme, laquelle fait paroîrte la gayeté de fon humeur, & la tranquillité de (on ame, qui lont des marques de ver-, tu, & fouvent auflî l’adrefle de fon cfprit, en ce qu’il fçait donner une apparence agréable aux chofes dont il fe moque.
Article CLXXXI.
► ' De r ufage dn ris en la raillerie.
ET il n’eft pas deshonnête de rire lorsqu'on entend les railleries d’un autre; même elles peuvent être telles, que ce feroit être chagrin de n’en rire pas. Mais lorfqu’on raille foi-même, il eft plus feant de s’cïi abftenir, afin de ne fembler pas être furpris par les chofes qu’on dit 3 ni admirer 1’a.dreflê qu’on a de les inventer; & cela fait qu’elles furprennent d’autant plus ceux qui les oyent.
Article CLXXXII.
De F envie* CE qu’on nomme communément envie, eft un vice qui confifte en une perverfité de nature, qui fait que certaines geûs fe fâchent du bien qu’ils voyent arriver aux autres hommes. Mais je me de i’Ame, III. Partie, ioj fers ici de ce mot, pour lîgnihcr une paifton qui n’eft pas toujours vicieufe. L’envie donc entant qu’elle eft une paflion, eft une efpece de triftefle mélée de haine, qui vient de ce qu’on voit arriver du bien a ceux qu’on penfe en être dignes. Ce qu’on ne peut penfer avec railon, que des biens de fortune. Car pour ceux de l’ame, ou même du corps, entant qu’on les a de naiflance, c’cft allez en être digne, que ' de les avoir reçus de Dieu avant qu’on fut capable de commettre aucun mal.
Article CLXXXIII.
* Comment elle peut-être jufte, ou injure, MAis lorfque la fortune envoyé des biens à quelqu’un, dont il eft véritablement indigne, & que l’envie n’eft exçitée en nous, que pour ce qu’aimanc naturellement la juftice, nous fommes fâchez qu’elle ne foit pas obfervéç en la distribution de ces biens, c’cft un zele qui ne peut-être excufable > principalement lorfque le bien qu’on envie à d’autres, eft de telle nature qu’il fe peut convertir en mal entre leurs mains; comme fi c’eft quelque charge.ou office, en l’exercice duquel ils fe puiflent mal comporter. Même lorfqu’on dçfire pour foi le même bien, & io8 Des Passions, ' 8c qu’on eft empêché de l’avoir, parce que d’autres qui en font moins dignes le poffedent, cela rend cette paillon plus violente; & elle ne iaifle pas d’être exeufablc, pourveu que la haine qu’elle contient, fc rapporte feulement à la mauvaile diftribution du bien qu’on envie, 8c non point aux perfonnes qui le poftedent, ou le diftribuent. Mais il y en a peu qui loient li juftes y- 8c Ci généreux, que de n’avoir point de haine pour ceux qui les préviennent, en l’acquifition d’un bien qui n’eft pas communicable à plufieurs, 8c qu’ils avoient defiré pour eux mêmes, bien que ceux qui l’ont acquis en foient autant ou J dus dignes. Et ce qui eft ordinairement e plus envié, c’eft la gloire. Car encore que celle des autres n’empêche pas que nous n’y puiflions afpirer, elle en rend toutefois l’accès plus difficile, 8c en renchérit le prix.
Article CLXXXIV.
* ) D’om ‘vient que les envieux font fujets a avoir le teint plombé.
AU refte il n*y a aucun vice qui nuife tant à la félicité des hommes, que celui de l’envie. Car outre que ceux qui en font entachez s’affligent eux -mêmes, ils troublent — •» de l’Ami, III. Partie 109 _ troublent aufil de tout leur pouvoir le fdaifir des autres. Et il ont ordinairement e teint plombé, c’eft-à-dirp, niellé de jaune & de noir, & comme de fang meurtri, d’où vient que l’envie eft nommée livor en latin. Ce qui s’accorde fort bien avec ce qui a été dit ci-dcllus, des mouvcmens du fang en la trifteife & en la haine. Car celle-ci fait que la bile jaune qui vient de la partie inferieure du foye, Sc la noire qui vient de la rate, fe répandent du cœur par les arteres en toutes les veines -, & celle - là fait que le fang des veines a moins de chaleur, & -coule plus lentement qu’à l’ordinaire, ce qui fuffit pour'rendre la couleur livide. Mais pour ce que la bile tant jaune que noire, peut aufli être envoyée dans les veines par plufieurs autres caufes, & que l’envie ne les y pouffe pas en affcÆ grande quantité pour changer la couleur du teint, fi ce n’eft qu’elle foir fort grande &c de longue durée, on ne doit pas penfer que tous ceux en qui on voit cette couleur y foient en-- clins.
Article CLXXXV.
* • » De la pitié’.
LA pitié eft une efpcce de trifteffe^ mellce d’amour ou de bonne volonté " ' S 2io Des P AssfoNS envers ceux à qui nous voyons foufFrir quelque mal, auquel nous les cftimons indignes. Amfi elle eft contraire à l’envie à raifon de Ton objet, & à la moquerie, à caufe qu’elle les confidere d’autre façon.
Article CLXXXVI.
Qui font les plus pitoyables.
CEux qui fe Tentent fort foibles, & fort fujets aux adverfitez de la fortune, femblent être plus enclins à cette paflion que les autres, à caufe qu’ils fe reprefentént le mal d’autrui comme leur pouvant arriver > & ainfi. ils font émus à la pitié, plûtôt par l’amour qu’ils fe portenj: a eux -mêmes ^ que par celle qu’ils ont pour les autres.
Article CLXXXVIL Comment les plus genereux font ' touchez * - ' de cette pajjion.
M Ais neanmoins ceux qui font les plus genereux, & qui ont l’efprit le plus fort, en forte qu’ils ne craignent aucun mal pour eux, & fe tiennent audelà du pouvoir de la fortune, ne font pas exempts de compaflîon, lorsqu'ils ( rf f de l’Ame, III. Partie. 211 voyent l’infirmiré des autres hommes, & qu’ils entendent leurs plaintes. Car c’eft une partie de la gcnçrcfîté, que d’avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la trifteiïe de cette pitié n’eft plus amerçj & côtnme celle que caiifcrnt les adtiohs funeftes qu’on Vûit tb'prclénter fur Un thea* tre, elle eft pltts dans l’exterieur 6c dans le fensij que dans l’interieur de lkàme, laquelle a cependant la fatisfaélion de pertfér, quelle fai? ce qui eft de fon devoir, en ce qu’elle compatit avec des affligez. Et il y a en cela de la différent qu’au lieu que le vulgaire a compaflion ^e ceux qui fe-plaignent, à ekufé qu'il pcTffe que les maux qu’ils fouffrent font fort faf- _ ch eux, le principal objet de la pitié des plus grands hommes,3 eft la foiblcfte de ceux qu’ils voyent le plaindre -, À câufe qu’ils n’eftiment poïpt qidatlCuti accident qui puifte atfivét, foit un (i gtand mal, qu’eft U lâcheté de ceux qirrne It peuvent lôuffrir avec confiance, 6c bien qu’ils haïffent les vices, ils ne hiïtTent point pont cela ceux qu’ils y voyent fujets. j ils ont feulement pour eux de la pitié. J J '* s ii ' ( m Des Pas sions, -r Article- CLXXXVII1.
Qui font ceux qui n'en font point touchez,.
MAis il n’y a que les efprits malins 8c envieux, qui haïflent naturellement tous les hommes, ou bien ceux qui font fi brutaux, & tellement aveuglez par la bonne fortune, ou defefperez par la mauvaife, qu’ils ne penfent* point qu’aucun mal leur puifle arriver, qui foient înfenfîbles à la pitié..; r ü Article CLXXXIX.
A U relie on pleure fort aiférnçnt erj y~\ cette paffion, à caufe qire l’amouf envoyant beaucoup de fang versle;cœur;# fait qu’il fort beaucoup de vapeurs par les yeux j 8c que la froideur de la triftefle, retardant l’agitation de ces vapeurs, fait qu’elles fe change en larmes: fuivant ce qui a été dit ci-deflus.
V de l’A me, III. Partie. ztj Article CXC.
De la fatisfattion de foi-même.