SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

French

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De la Haine.

T A Haine au contraire, ne fçau- "^roit eftre fi petite quelle ne nuife, & elle n’eft jamais fans Triflefle. le dis qu’elle ne fçauroit étre trop petite, à caufe que nous nefommes incitez àaucunea&ion par la Haine du mal, que nous ne le puiflions eftre encore mieux par l’Amour du bien auquel il eft contraire: au moins lorsque ce bien & ce mal font aflez connus. @ar j’avoue que la Haine du mal qui n’eft manifefté que par la douleur, eft neceflaire au regard du corps; mais je ne parle içy que de celle qui vient d’une connoiflance plus claire, claire, 188 Des Passions claire, & je ne la rapporte qu’à l’âme. le dis auffi qu’elle n’eft jamais fans TrifteiTe, àcaufeque le mal n’eftant qu’une privation, il ne peut eftre conceu fans quelque fujet reel dans lequel il foit, & il n’y a rien de reel qui n ait en foy quelque bonté j de façon que la Haine qui nous éloigne de quelque mal, nous éloigne par mefme moyen du bien auquel il eft joint, & la privation de ce bien eftant reprefentée à noftre ame, comme un defaut qui luy appartient, excite en elle la Triftefle. Par exemple, la Haine qui nous éloigne des mauvaifes mœurs de quelqu’un, nous éloigne par mefme moyen de fà conversation, en laquelle nous pourrions (ans cela trouver quelque bien, duquel nous fommes fafchez d’eftre privez.Et ainfi en toutes les autres Haines, on peut remarquer quelque fujet de T riftefle.

Vu Vefir, de U Ioye de l<t Trijtejfe.

P Our le Ddir, il eft évident que lors qu’il procédé d’une vrayc connoifl'ance,il ne peuteftre mauvais, pourvu qu’il ne foit point exceflif, &: que cette connoiflance le réglé. Il eft évident aufli que la Ioye ne peut manquer d’eftre bonne, ny la Triftefte d’eftre mauvaife, au regard de l’ame j pource que c’eft en la derniere que confifte toute l’incommodité que l’ame reçoit du mal, & en la première que confifte toute lajoüifl'ancedu bien qui luy appartient. De façon que Il nous n’avions point de corps, j’oferois dire quenous ne pourrions trop nous abandonner à l’Amour & à la Ioye, ny trop éviter la Haine & la Triftefte. Mais lesmouvemens corporels qui les accompagnent, r jur L ipo Des Passions pagnent, peuvent tous eftre nuifiblés à la fanté lors qu’ils font fort violens j & au contraire luy eftre utiles lors qu’ils ne font que modérez.

Article CXLII.

De la Ioye & de t Amour, comparée s • avec la TriJleJJe dr la Haine.

A V reftc puisque la Haine & la Trifteiîe doivent eftre rejetées par l’ame, lors mefme qu’elles procèdent d’une vrayc connoiflance, elles doivent 1 eftre à plus forte raifon lorsqu’elles vienent de quelque faufle opinion. Mais on peut douter fi l’Amour & la Ioye font bonnes ou non, lors . qu’elles font ainfi mal fondées; & il me fomble que fi on ne confidere precifement que ce qu’elles font en elles mefmes, au regard de famé, on peut dire que bien que la Ioye foit moins folide, & l’Amour moins moins Seconde Partie. i<>i moins avantageufe, que lors qu elles ont un meilleur fondement, elles ne laiflent pas d’eftre préférables à la Triftefte &àla Haine aufli mal fondées: En forte que dans les rencontres de la vie, ou nous ne pouvons éviter le hafard d’eftre trompez, nous faifons toujours beaucoup mieux de pancher vers les pallions qui tendent au bien, que vers celles qui regardent leitial, encore que ce ne ïoitque pour l’eviter: Et melme fouvent une faulle Ioye, vaut mieux quune Triftefle dont la caule eft vraye. Mais je n’ofe pas dire le mefmc de l’Amour, au regard delà Haine, car lors que la Haine eft jufte, elle ne nous éloigne que du fujet qui contient le mal dont il eft bon d’eftre leparé; au lieu que l’Amour qui eft injufte, nous joint à des chofcs qui peuvent nuire, ou du moins qui ne méritent pas d’eftre tant conliderées par nous qu’elles 19 i Des Passions qu’elles font, ce qui nous avilit, & nous abailfe.

Articlje CXLIII.

Des mefines Tajjtons, entant quelles fe rapportent au Defir.

E T il faut exactement remarquer, que ce que je vien de dire de ces quatre pallions, n a lieu que lors qu elles font confiderécs precilèment en elles mefmesî 8c qu’elles ne nous portent à aucune aCtion. Car entant quelles excitent en nous le Defir, par 1 entremife duquel elles règlent nos mœurs, il ell certain que toutes celles dont la caufe elt faufie peuvent nuire, 8c qu au contraire toutes celles dont la caufe elt jufte peuvent lervir; Et mefme que lors quelles font également mal fondées, la Ioye eft ordinairement plus nuifible que laTriftefle,pource que celle cy donnant de la re-, çenue Seconde Partie. 193 tenue &: de la crainte, dilpofe en quelque façon à la Prudence, au’ lieu que l’autre rend inconliderez & temeraires ceux qui s’abandonnent à elle.

Article CXLIV.

is pource que ces Pallions ne nous peuvent porter à aucune a&ion, que par l’entremife du Defir qu’elles excitent, c’eft particulièrement ce Defir que nous devons avoir foin de regler, & c’eft en cela que confifte la principale utilité delà Morale. Or comme j’ay tantoft dit, qu’il eft tousjours bon lors qu’il fuit une vraye connoiflance, ainfi il ne peut manquer d’eftre mauvais, lors qu’il eft fondé fur quelque erreur. Et il me femble que l’erreur qu’on commet le plus - ordinairement touchant Des Defir s dont tevenement ne dépend que de nom.

N les Î94 • D £ S -P A s S 1 ° N S les Defirs, eftqu’on ne diftinguç ‘pas aflez les chofes qui dépendent; entièrement de nous, de celles qui n’en dépendent point. Car pour celles qui ne dépendent que de nous, c’eft à dire de noftre libre arbitre, il fuffit de fçavoir quelles font bonnes, pour ne les pouvoir defirer avec trop d’ardeur j à cauifè que c’eft fuivre la vertu, que 'de faire les chofes bonnes qui dépendent de nous, àç il eft certain qu’on ne fçauroit avoir un Defir trop ar? dent pour la vertu, outre que ce que nous délirons en cette foçon ne pouvant manquer de iious reüfc ftr,puis que c’eft de nous feids qu’H dépend » nous en recevonsi.tousjours toute la fàtisfa&ion que nous en ayons, attendue.. Mais la faute qu’on acouftume de' commettre • en cecy, n’eft jamais qu’on délire trop 5 c’eft feulement qu’on délire trop peu. Et le fouverain remede contre cela, eftdefe délivrer l’efprit.

-.Sec.onde Partie, i ^ /prie i autant qu’il fe peut, de toutes fortes d’autres Delïrs moins utiles, puis de tafeher de connoiftre bien clairement, & de confïderer avec attention, la bonté de ce qui eft à defirer.

Dec eux qui ne dépendent que des autres caufes j Et ce que c'ejl que la Fortune.

pOur les chofes qui ne dependent aucunement de nous, tant bonnes quelles puiflent eftte, on ne les doit jamais defirer avec Paflion, non feulement à caufe quelles peuvent n’arriver pas, &: par ce moyen nous affliger d’au r tant plus que nous les aurons plus fouhaitées: mais principalement à caufe qu’en occupant noftrepenfée i elles nous détournent de porter noftre affe&ion à d’autres chofes, dont l’acquifition dépend de N z nous.

i D es Passions nous. Et il y a deux remedes ge- § neraux contre ces vains Defirs j Le premier eft la Generofité, de laquelle je parleray cy apres; Le fécond eft que nous devons fouvent faire reflexion fur la Providence divine, àc nous reprefenter quil eft impoflible, qu’aucune chofe arrive d’autre façon, qu’elle a efté déterminée de toute éternité par cette Providence; en forte qu’elle eft comme une fatalité ou une necefïité immuable, qu’il faut oppofer à la Fortune, pour la deftruire, comme une chimere qui ne vient que de l’erreur de noftre entendement. Car nous ne pouvons deflrer que ce que nous eftimons en quelque façon eftre poffible; àc nous ne pouvons eftimer poflibles les chofes qui ne dépendent point de nous, qu’entant que nous penfons quelles dépendent de la Fortune, c’eft à dire que nous jugeons qu’elles peuvent arrife *i arrife *i Seconde Partie. 15*7 arriver, & qu’il en eft arrivé autrefois de femblables. Or cette opinion n’eft fondée que fur ce que nous ne connoiflans pas toutes les caufes, qui contribuent à chaque effeét. Car lors qu’une choie que nous avons eftimée dépendre de la Fortune n’arrive pas, cela tefmoigne que quelqu’une des caufes qui eftoient neceflaires pour la produire a manqué, & par conlèquent qu’elle eftoit ablolument impoflible; & qu’il n’en eft jamais arrivé defemblable, c’eft adiré, à la produdion de laquelle une pareille caufe ait aufli manqué: en ïbrte que fi nous n’eüiïions point ignoré cela auparavant, nous ne l’euflions jamais eftimée poftible, ny par confequent ne l’euflion$ defirée.

N 3 A r* À-RTldLE CXLVIii: De ceux qui dépendent de nom &.

d'autruy.

I L faut donc entièrement rejetter l’opinion vulgaire, qu’il y à hors de nous tine Fortune, qui fait que les chofes arrivent ou n’arrivent pas félon fon plaifîr; & fçavoirque tout cft conduit par la Providence divine, dont le decret etétnèl eft tellement infallible & immuable, qu’excepté les chofes qùe ce mefc me décret a voulu dépendre de rioftre libre arbitre, nous devons penfer qu a noftre egard il n’ârrive rien qui ne foit necelfaire, &: comme fatal, en forte que nous ne pouvons fans erreur delirer quil arrive d’autre façon. Mais pourceque la plus part denosDefirs s’eftendent à des chofes, qui ne dépendent pas toutes de nous, ny toutes d’autruy, nous devons Seconde Partie. 199 exa&ement diftinguer en elles ce qui ne dépend que de nous y. affin de.n’eftendre noftre defir qua cela feul. Et pour le furplus, encore que nous en devions eftimcr le fucces entièrement fatal & immuable, aftin que noftre Defir rie s’y occupe point > nous ne devons pas laifter de conftderer les ràiforis qui le font plus ou moins eiperer, v affin qu’elles fervent à regler riôs avions.' Car pàr exemple * fi nous. avons affaire en quelque lieu, ou nous puiflioris aller par deux divers chemins, l’un defquels ait couftume d’eftre beaucoup plus feur que l’autre, bien que peut eftre le decret de la Providence foit tel, que fi nous allons par le chemin qu’on eftime le plus feur, nous ne manquerons pas d’y eftre volez, & qu’au contraire nous pourrons pafl'er par l’autre iâns aucun danger,.nous ne devons pas pour cela cftrc indifferens à choifir l’un .N 4 ou .N 4 ou aoo Des Passions ou l’autre; ny nous repafer fur la fatalité immuable de ce decret, mais la raifon veut que nous choififtions le chemin qui a couftumc d’eftre le plus feur j & noftre Defir doit eftre accompli touchant cela, lors que nous l’avons fuivi,quelque mal qui nous en foit arrivé; à, caufe que > ce mal ayant efté à noftre egard inévitable, nous n’avons eu aucun fujet de fouhaiter d’en eftre exems, mais feulement de faire tput le mieux que noftre entendeihent a pu connoiftre, ainfî que je fuppofe que nous avons fait. Et il eft certain que lors qu’on s’exerce à diftinguer ainfi la Fatalité, de la Pomme, on s’accouftume aylement à régler fes Defirs en telle •forte, que d’autant que leur acçompliflement ne dépend que de *ious j ils peuvent tousjours nous donner une entière fatisfaction.

Seconde Partie. 201 Article CXLVII.

\Des Emotions intérieures de Came.

t - '. * 1 ». r _ T’Adjoufteray feulement efteore x icy une coniideration, qui me femble beaucoup fervir, pour nous empefeher de recevoir aucune incommodité des Paillons j c’eil que noftre bien & noftre mal, dépend principalement des émotions intérieures, qui ne font excitées en lame que par lame meime; enquoy elles different de ces pa£ lions, qui dépendent tousjours de quelque mouvement des efprits. Et bien que ces émotions de famé, foient fouvent jointes avec les pa£ lions qui leur font femblables, elles peuvent fouvent aufli fe rencontrer avec d’autres, & meime naiftre de celles qui leur font contraires. Par exemple, lors qu’un mary pleure fa femme morte, laquelle (ainü qu’il arrive quelque- N y fois) N y fois) 202 Des Passions fois) ilferoit fafché de voir refufcitée 5 il fe peut faire que fon cœur eft ferré par la Triftefle, que f appareil des funérailles, & l’abfence d’unê perfonne, à la converfation de laquelle il eftoit accouftumé, excitent en luy; & ilfepeut faire que quelques reftes d’amour ou de pitié, qui fe prefentent à fon imagination, tirent de véritables larmes de fes yeux,. nonobftant qu’il fente cependant une Ioye fecrete, dans le plus* intérieur de fon amc,; l’émotion ^de: laquelle a tant de pouvoir, que la TrifteiTe &z les larjpies qui Raccompagnent ne peuvent rien diminuer de fa force. Et lors que nous lifons des avantures eftranges dans un livre ou que nous les voyons reprefenter fur un theatre, cela excite quelquefois en nous la TrifteiTe, quelquefois la Ioye, ou l’Amour, pu la Haine, &: généralement toutes les Paflions, felon la diverfitc.des objets qui . s’offrent Seconde Partie. 105 s’offrent à noftrë imagination mais avec cela nous avons du plaifir, de les fcntir exciter en nous, & ceplaifir efl: une Ioye intclle&uelle, qui peut aulïi bien naiftrede la Triftefle, que de toutes les autres PalFions. - v i; Article CXLVIII.

J^ue F exercice delà vertu cfi un Jou* verain remede contre les Pajftons.

R d’autant que ces émotions intérieures nous touchent de plus près, & ont par confeqüent beaucoup plus de pouvoir fur noiis, que les Pallions dont elles different, qui fe rencontrent avec elles, il eft certain que pourvu que noftre ame ait tousjours dequoy le contenter en fon intérieur, tous les troubles qui vienent d’ailleurs n’ont aucun pouvoir de luy nuire, mais plutoft ils fervent à augmen- •a ao4 Des Pass. Sec. Part^ ter là joye, en ce que voyant qu elle ne peuteftre ofFenfée par eux, cela luy fait connoiftre fa perfection. Et affin que noftre ame ait ainfi de quoy eftre contente, elle n’a befoin que de fuivre exactement la vertu. Car quiconque a vefcu en telle forte, que fa confidence ne luy peut reprocher qu il ait jamais manqué à faire, toutes les chofes quil a jugées eftre les meilleures (qui eft ce que je nomme icy fuivre la vertu) il en reçoit une (àtisfaétion, qui eft fi puiflante pour le rendre heureux, que les plus violens efFors des Pallions, n’ont jamais alfez de pouvoir pour troubler la tranquillité de fon amc.

iOf LES PASSIONS DE L’AME.

T RO I S 1 E S ME PARTIE, Des Paffions particulières.

Article CXLIX.

ZV P Ejlime & du Mejprù.

Près avoir expliqué les fix Pallions primitives, qui font comme les genres dont toutes les autres font des efpeces, je remarquerày icy fuccinâement ce qu’il y a de particulier en chacune de ces autres, & je retiendray le mefme ordre fuivant lequel je les ay cydcffus dénombrées. Les deux premières font l’Eftime & le Mefpris. Car bien que ces nous ne lignifient *. ordizo 6 Des Passions ordinairement, que les opinions qü’on a fans paillon delà valeur de chaque chofe 3 toutefois à caufe que de ces opiniohsiilnaiftfouvenc des Pallions, aulquelles on n’a point donné de noms particuliers, il me femble que ceux-cy leur peuvent eftre attribuez. Et TEftimc, entant qu’elle eft une Paillon, eft une inclination qu a l’ame à fereprcfenter la valeur delà choie eftimée, laquelle inclination eft caufée par un mouvement particulier: dqs efprits 3 tellement conduit^., dans fe cerveau, qu’ils y fortifient - les imprelfions qui fervent à ce fiijet. Gptnmc au contraire la Pa£ lion du Mefpris eft une inclina? tien qu’a l’.ame, à conlidercjrla balfefiTéou petitefle de ce quelle mefe prife > icajufée par le mouvement des efprits qui fortifie l’idée do cette petitefle. -, ‘ Troisiesme Partie.

Artiç le. C L.

J%ue ces deux Pajfions ne fini que des ejpeces d Admiration.

Jnfl ccs deux Pallions * ne font que des efpcce^ <l? Admiration. Car lors que nous n admirons point la grandeur ny la petiiefle d’un objet, nous n’en faifons nyplusny moins d’eftac que la raifon nous diale ique nous en devons faire; de façon que noi* i eftimonsiou letnelprifons alors fans paillon* Et bien que louvenr l’Efticne iok ' excitée en nous par l’Amour 9 Âc le Melpris parla Haine i.ceia n’elt pas jiniyerfel, & ne vient que» de ce.qu’on cft plus ou moins enclin à conlidererlagraivdeurou lapetitefle d’un objet, à I.

guon feut a'eftimer ou mefirifer . fiy ntejme.

:/^vR ces deux Pallions fe peuvent generalement rapporter à toutes fortes d’objets; mais elles font principalement remarquables, quand nous les rapportons à nous lüeûne-, e’eft à dire, quand c’eft noftre propre mérité quènous cftimons ou mefprifons.Et le mouvement des efpridsqui les caufe, eft aloft fi manifèfte, qu’il change mefme la mine, les geftes, la demarche, & generalement toutes les a&ions de cçux, qui conçoivent une meilleure ou plus mauvaife opinion d’eux mefme qu’à l’ordinaire.

D •JI. k A R* Troisiesme Partie. 10 $ Article. CLI I, Pour quelle, catijë on peut sejlimer.

p T? pource que l’une des prinei- : •. pales parties de la fagelfe, eft de fçavpir en quelle façon & pour quelle caiife chacun fe doit eitâmer ou meiprifer* je tafeheray icy d’en dire rnon opinion. le ne remarque en nous qu’une feule choie, qui nous puiile cjonnerjuile raiion dç nous eilimer, à fçavoir l’uiage denqftre libre arbitre, & l’empire que nous avons fug nos volontez. Car il n; y a que les feules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lefquelles nous puiflions avec raiion cftrc louez ou blafmez: &c il nou$ rend en quelque façon ièmblables à Dieu, en, nous fàifant maiftres de nous mefmes, pourvu que nous ne perdions point parla; cheté les droits qu’il nous donne# O A R» Y cdT* no Des Passions Article CLIII. En ' cjucy confiftc U Generofité.

A Infi je croy que la vraye Generofité, qui fait qu’un homme s’eftime au plus haut point qu’il fe peut légitimement eftimer,confiftc feulement, partie en ce qu’il connoift qu’il n’y a rien qui véritablement luy appartiene, que cette libre difpofition de fes volontez, ny pourquoy il doive eftre loüé ou blafmé, ftnon pource qu’il enufe bien où mal j & partie en ce qu'il fent en fby mefme une ferme ôc confiante refolution d’en bien ufer, c’eft à dire de ne manquer jamais de volonté, pour entreprendre & exécuter toutes les chofes qu’il jugera eftre les' meilleures. Ce qui eft fuivre parfaitement la vertu.

Quelle emfefche qu'on ne mejprifi Us autres.

ux qui ont cette connoitfance & ce fentiment cTeux raefr mes, Te perfuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aufli avoir de foy, pource qu’il n’y a rien en cela quidepen? de d’ autruy. C’eft pourquoy ils ne melprifent jamais perfonne: & bien qu’ils voyent fou vent que les autres commettent des fautes, qui font paroiftre leurfoiblefle,ils font toutefois plus enclins à les exeufor qu’à lesblaûner, & à croire que c’eft pluftoft par manque de connoiflance,.que par manque dç bonne volonté, qu’ils les commettent. Et comme ils ne penfeoc point.fiftre.de beaucoup inferieurs à ceux qui ont plus de biens * ou d’honneurs, ou mefme qui ont / O z plus i iî2, Des Passions : plus d’efpric, plds de fçavoir, plus de beauté, du généralement qui les forpaiïent en quelques autres pcrj^élions; auftî ne s’cftiment ils point beaucoup au deftus de ceux qu ils furpaflent; à caüfe que toutes ces chofes leur femblent eftre fort peu confiderables, à comparaifon de la bonne volonté pour laqtiellc feule ils s’eftiment, & laquelle ils fuppofent aufli eftre, ou du moins pouvoir eftre, en chacun des autres hommes.

A lnfi les plus gencreuxontcoufturtie d’eftr'é Its plus humbles, & l’humilité vertueufe né •confifte qu'cti ce que la rèflexîôh que nous failbns fur l’infirmitc de iioftre nature, &: fur les fâütes cjnë nous pouvons autrefois avoir cbrti-«mifes, ou foin mes capables dé.1 v A, • coin- Troisiesme Partie. commette, qui nç font p^s moin. drcs que celles qui peuvent cftrç commifes par d’autres, eft cauic que nous ne nous préférons à personne? S>c que nous penfonsque les autres ayant leur libre arbitre aufli bien que nous, ils. en peuvent auflî bien ufer,,.

Quelles font les propriétés de U Qene J» roJUe'ïdr comment elle firt de remede contre tous les dere - *:> vi _ I /7' Eux qui fpnt Genereux en çct-» X< ~ >J te façon, /ont naturellement portez à faire de grandes choies, Çc toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne fe Sentent capables; Et pource qu’ils neftiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes, & de mcS* prifer Son propre intereft pour ce Sujet, ils Sont tousjours parfaite- O 5 nienç.

O 5 nienç.

2,i4 Des Passions ment courtois, affables & officieux envers un chacun. Et avec cela ils font entièrement maiftres de leurs Paffions; particulièrement des Defirs, delà Ialoufie, & de l’Envie, à caufe qu’il n’y a aucune chofe dont l’acquifition ne dépende pas d’eux, qu’ils penfent valoir affez pour mériter d’eftre beaucoup fouhaitéej & de la Haine envers les hommes, à caufe qu’ils les eftiment tous; & de la Peur, à caufê que la confiance qu’ils ont en leur vertu les affine; & en fin de la Colere,à caufe que n’eftimant que fort peu toutes leschofesqui dépendent d’autruy, jamais ils ne donnent tant d’avantage à leurs ennemis, que de reconnoiftre qu’ils en font offencez.

A R- Troisiesme Partie, u y Article CLVII.

Dé? Orgueil.

TT Ous ceux qui conçoivent bon- ^ neopinion d’eux mefmes pour quelque autre caufe, telle qu’elle puiflc cftre, n’ont pas une vraye generofité,mais feulement un Orgueil, qui eft tousjours fort viticux, encore qu’il le foit d’autant plus, que la caule pour laquelle on s’eftime eft plus injufte. Et la plus injufte de toutes eft, lors qu’on eft orgueilleux fans aucun fujet, c’cft à dire fans qu’on penfe pour cela qu’il y ait en foy aucun mérité, pour lequel on doive eftre prifé: mais feulement pourçe quon ne fait point d’eftat du mérité > & que s’imaginant que la gloire n’eft autre chofe qu’une ufurpation, l’on croit que ceux qui s’en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice eft ft dçraifonnable & fiabfurd, que" O 4 j au- O 4 j au- ±U> D ES P ASS IOÎÏS j’aurois de la peine à croire qu’il y cuft des hommes qui s y Iaiflaflent aller, fi jamais perfonne n eftoit loüé injuftcment; mais la flatterie efl: fi commune par tout, qu’il n y a point d’homme fi defetîpeipî, qu’il ne fe voye fouvent eftimer pour des choies qui ne méritent aucune loüange, ou mefme qui méritent du blafmc; ce qui donne occafion aux plus ignorans ôc aux plus ftupides, de tomber en cette eipece d’Orguefl, Article CL VIII*- > J^ue fes effets font contraires à ceux ctâ U Generofité* Vyf Ais qucllequc puifle eftre la caufe pour laquelle on s’eftime, fi elle efl: autre que la volônté qu’on fent en foy mefme, d’ufêr tausjours bien de fon libre arbitre, de laquelle j’ay dit que Vient la Gcperofité j elle produit tousjours un :0 c-* i Troisiesme Partie. 117 Orgueil très blafmable,& qui eft li different de cette vraye Generofité, qu’il a des effets entièrement contraires. Car tous les «autres biens, -comme l’efprit, la beauté, les richeffes, les honneurs, &c. ayant couftume d’eftre «d’autant plus eftimez, qu’ils fe trouvent en moins de perfonnes, & mefine eftant pour la plus part de telle nature, qu’ils ne peuvent eftrc communiquez à plufïeurs, cela fait que les Orgueilleux tafehent d’abaiffer tous les autres hommes, &qu’eliant efclaves de leurs Defirs, ils ont l’ame inceflamment agitée de Haine, d’Envie,de Ialoulie, ou dcColere* t: ARTICLE CL IX,: * Del Humilité vitieufe, T) Our là BafTefTe ou Humilité VÎy A tieufoelle conftftc principalement en ce qu’on fc fent foible ou 1 r -* Gj peu il 8 Des Passions 1 .peu refolu, 8c que, comme fi on n’avoit pas l’ufage entier de Ton libre arbitré > on ne fepeut empefcher de faire des chofes, dont on jfçaic qu’on fc repentira par apres; * Puis aufli en ce qu’on croit rte pouvoir fubfifter par foy mefme, ny fo pàfler de «plufieurs chofes, dont l’acquifition dépend d’autruy. Ainfi elle eft dire&ement oppofée à la Generofité, 8c il arrive -fouvent que ceux qui ont l’efprit le plus bas, font les plus arrogans 8c fuperbes, en mefme façon que les plus gencreux font les plus modefles 8c les plus humbles. Mais au lieu que ceux qui ont l’elprit fort 8c genereux, ne changent point d’humeur pour les profpcritez ou adverfitez qui leur arrivent, ceux qui l’ont fbible 6c abjet ne font conduits que par la fortune; 8c la profperitc ne les enfle pas moins que l’adverfité les rend humbles, Mefme on void fouvent qu’ils s’abaiflenc Troisiesme Partie. 219 baillent honteufement, auprès de ceux dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, & qu’au mefmc temps ils s’élèvent infolemment, au defliis de ceux defquels ils n’efperent ny ne craignent aucune chofc.

Article CLX.

J^uePefl le mouvement des écrits en ces Pajjions.

A V refte il eft ayfé à connoiftrç que TOrgueil & la Barteflc ne font pas feulement des vices, mais aufft des Partions, à caufe que leur émotion paroift fort à l’exterieur, en ceux qui font fubitement enflez ou abatus par quelque nouvelle occafion. Maison peut douter fi la Generofité & l’Humilité, qui font des vertus, peuvent aufli eftrc des Pallions, pourcc que leurs mouvemcîis parodient moins qu’il femble que la vertu ne fymbolife 2Z0 Des P a ssions bolife pas tant avec la Paflion, que fait le vice. Toutefois je ne voy point de raifon, qui empefehe que le mefme mouvement des efprits, qui fert à fortifier une penfée, lors qu’elle a un fondement qui eft mauvais, ne.la puifl'e aufli fortifier, lors qu’elle en a un qui eft jufte.Et pource que l’Orgueil 8C la Generofité, ne confiftennqu’cn la bonne opinion qu’on a de foy mefme, & ne different qu’en ce que cette opinion eft injufte en l’un 8c jufte çn l’autre, il me fem-,ble qu’on les peut rapporter à une mefme Paflion, laquelle eft excitée par un mouvement çompofe de ceux de l’Admiration, de la loye, 8c de l’Amour, tant de celle qu’on a pour foy, que de celle qu’on a pour la chofe qui fait qu’on s’eftimei Gomme au contraire fo mouvement qui excite l’Humilité, foit vertueufe foit vitieufe, eft compofé de ceux de l’Admiration,.../ ‘ ' de Troîsiesme Partie. zz ï de la TtiftefTc, &: da TA moût qu’on a pour foy mcfmcv mcflce avec la Haine qu’on a pour les defauts, qui font qu’on fe melprife.

Et toute la différence que je remarque en ces mouvemens, eft que celuy de l’Admiration a deux proprietez; la première que la furprife le rend fort des fon commencement, & l’autre, qu’il eft égal en (à continuation, c’eftà dire que les elprits continuent à fe mouvdir d’une mefme teneur dans le cèrveau. Defquelles proprietez la première fe rencontre bien plus cii. l’Orgueil & en la Baflèfle, qu’en k Generofité & en l’Humilité ver- ^ tueufe; & au contraire la derniere fè remarque mieu^c en celles cv qu’aux deux autres. Dont là raifoneft, que le vice vient ordinairement de l’ignorance, & que ce font ceux qui fe connoiflent le moins, qui font les plus füjets à s’enorgueillir r &c à s’humilier plus ) ) 212, Des Passions qu’ils ne doivent; à caufe que toiic ce quikur arrive de nouveau les furprendj&fait que fe l’attribuant à eux mefmes ils s’admirent, & qu’ils s’eftiment ou fe mefprifent, félon qu’ils jugent que ce qui leur arrive eft à leur avantage ou n’y eft pas. Mais pource que fouvent apres une chofe qui lés a enorgueillis, il en furvient une autre qui les humilie, le mouvement de leur Paflion eft variable. Au contraire il n’y a rien en la Generoiité, qui ne jfoit compatible avec l’humilité vertueufe, ny rien ailleurs qui les puiflç changer j ce qui fait que leurs mouvemens font fermes, conftans, & tousjours fort femblables à eux mefmes. Mais ils ne vienent pas tant de furprife, pource qu£ ceux qui s’eftiment en cette façon connoiftent aflez quelles font les caufes qui font qu’ils s’eftiment. Toutefois on peut dire que ces caufes font ft merveilleufes (àfçai voir Troisiesme Partie, k il j voir la puiflance d’ufer de fo n libre arbitre, qui fait qu’on Ce prife fo y mefme, & les infirmitez du fujet en qui eft cette puiflance, qui font qu’on ne s’eftime pas trop ) qu’a toutes les fois qu’on felesrcprefente de nouveau, elles donnent tousjoucs une nouvelle Admiration.

♦ Article C LXL Comment la Generofitc peut . * ‘ • ejlre aequtft, p T il faut remarquer que ce quon nomme communément des vertus, font des habitudes en l’ame qui la difpofentà certaines penfées,en forte quelles font differentes de ces penfées, mais quelles les peuvent produire, & réciproquement eftre produites par elles. Il faut remarquer aufli que ces penfées peuvent eftre produites par l’ame feule, mais qu’il arrive fou - vent 224 Des Pa ssions' Vent que quelque mouvement des efprits les fortifie, & que pour lors elles' font des - aétions, de vertu,* & enfçmble des paffions de l ame. Ainfi encore qu’il n’y ait point de vertu* à laquelle- il femble que la bonne naiflànce contribue tant-, qu’a celle qui fait quonne s’eftime que félon fa jufte valeur* & qu’il foit ayfé à croyre, que toutes les âmes que Dieu met en nos corps,.ne font pas egalement nobles & fortes, (ce qui eft caufe que j’ay nommé cette vertu Generofité, fuivant fu/àge de noftre 4ak T gue, plutoft que. Magnanimité, lüivant l’ufage de l’efcole, on elle n’eft pas. fort connue) il eft cçrtajn neantmoins que la bonne inftitii-‘ tion fert beaucoup, pour corriger lés defauts de la naiftançe y Et que fi on, s’occupe fou vent àconfidercÿ ce que c’cft que le libre arbitre, 8c combien font grands les avantages qui vienent de ce qu’on a une ferme ferme Troisiesme Partie. ferme refolution d’en bien ufer; comme aufli d’autre cofté, combien font vains & inutiles tous les foins qui travaillent les ambitieux; on peut exciter en foy la Palîion, & en fuite acquérir la vertu de Généralité, laquelle eftant comme la clef de toutes les autres vertus, un remede general contre tous les dereglemens des Pallions, il me femble que cette conlideration mérité bien d’eftre remarquée.

Article CLXIL' De la Vénération.

L A Vénération ouïe Refpeét, eft une inclination de lame, non feulement à eftimer l’objeét qu’elle revere, mais aulft à fe foumetre à luy avec quelque crainte i pour tafcher de fe le rendre favorable* De façon que nous n’avons delà Vénération que pour les caufes libres, que nous jugeons capa- P blés / P blés / ii 6 Des Passions blés de nous faire du bien ou du mal, fans que nous fçachions lequel des deux elles feront. Car nous avons de l’Amour & de la dévotion, plutoft qu’une fimple Vénération, pour celles de qui nous n’attendons que du bien, & nous avons delà Haine pour celles de qui nôus n’attendons que du mal; & fi nous ne jugeons point que la caufe de ce bien ou de ce mal foit libre 3 nous ne nous foiimetons point à elle pour tafeher de l’avoir favorable. Ainfi quand les Payens avoient de la Vénération pour des bois, des fontaines, ou des montai gnes, ce n’eftoit pas proprement ces chofes mortes qu’ils reveroient, mais les divinitez qu’ils penfoient y prefider. Et le mouvement des efprits qui excite cette Paflion, eft compofé de celuy qui excite l’Admiration, &c de celuy qui excite la Crainte, de laquelle je parleray cy-apres.

A R- Troisiesme Partie, ny Article CLXIII, Du Dédain.

% j Out de mefme ce que je nomme le Dédain, efl: l’inclination qu’a l’ame à mefprifer une caufè libre, en jugeant que bien que de fa nature elle foit capable de faire du bien & du mal, elle eft néantmoins fi fort au deffousde nous, qu’elle ne nous peut faire nyl’un ny l’autre. Et le mouvement des efprits qui l’excite, efl compofé de ceux qui excitent l’Admiration, ôc la Securité, ou la HardiefTe.

Article CLXIV.

De /* ufage de ces deux Pafjions.

c’eft la Generofité, & la Foiulefle de l’efprit ou la BafTeffe, qui déterminent le bon & le mauvais ufage de ces deux Pafîions.

P 2, noble 22.8 Des Passions noble & plus genereufe, d’autant a t? on plus d’inclination à rendre à chacun ce qui luy appartient; &: ainfi on n’a pas feulement une tresprofonde Humilité au regard de Dieu, mais aufli on rend fans répugnance tout l’Honneur & le Reîped qui eft deu aux hommes, à chacun félon le rang & l’authorité qu’il a dans le monde, & on ne mefprife rien que les vices. Au contraire ceux qui ont l’efprit bas &: foible, font fujets à pecher par excès, quelquefois en ce qu’ils reverent & craignent des chofes qui ne font dignes que de mefpris, &C quelquefois en ce qu’ils dédaignent infolemment, celles qui méritent le plus d’eftre reverées. Et ils paifent (ouventfort promptement, de l’extreme impiété à la fuperftition, puis de la fuperftition à l’impiété, en forte qu’il n’y a aucun vice ny aucun dereglement d’elprit dont ils ne foient capables.

A R- Troisiesme Partie. 119 Article CLXY.

De CEJperana à* de U Crainte.

erance eft une difpofition