On pourrait donc aussi qualifier cette organisation de politicofamiliale. Non seulement le clan a pour base la consanguinité, (1) Si, à l'état de pureté, nous le croyons du moins, le clan forme une famille indivise, confuse, plus tard des familles particulières, distinctes les unes des autres, a|iparaisscnt sur le fond primitivement homogène. Mais cette apparition n'altèie pas les traits essentiels de l'organisation sociale que nous décrivons; c'est pourquoi il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le clan reste l'unité politique, et, comme ces familles sont semblables et égales entre elles, la société reste formée de segments similaires et homogènes, quoique au sein des segments primitifs commencent à se dessiner des segmentations nouvelles, mais du même genre.
mais les différents clans d'un même peuple se considèrent 1res souvent comme parents les uns des autres. Chez les Iroquois, ils se traitent, suivant les cas, de frères ou de cousins (^). Chez les Juifs, qui appartiennent, nous le verrons, au même type social, l'ancêtre de chacun des clans qui composent la tribu est censé descendre du fondateur de cette dernière, qui est lui-même regardé comme un des iils du père de la race. Mais cette dénomination a sur la précédente Tinconvénient de ne pas mettre en relief ce qui fait la structure propre de ces sociétés.
Mais, de quelque manière qu'on la dénomme, cette organisation, tout comme celle de la horde, dont elle n'est qu'un prolongement, ne comporte évidemment pas d'autre solidarité que celle qui dérive des similitudes, puisque la société est formée de segments similaires et que ceux-ci, à leur tour, ne renferment que des éléments homogènes. Sans doute, chaque clan a une physionomie propre, et par conséquent se distingue des autres; mais aussi la solidarité est d'autant plus faible qu'ils sont plus hétérogènes, et inversement. Pour que Torganisation segmentaire soit possible, il faut à la fois que les segments se ressemblent, sans quoi ils ne seraient pas unis, et qu'ils diflèrent, sans quoi ils se perdraient les uns dans les autres et.s'effaceraient. Suivant les sociétés, ces deux nécessités contraires sont satisfaites dans des proportions différentes; mais le type social reste le même.
Cette fois, nous sommes sortis du domaine de la préhistoire et des conjectures. Non seulement ce type social n'a rien d'hypothétique, mais il est presque le plus répandu parmi les sociétés inférieures; et on sait qu'elles sont les plus nombreuses. Nous avons déjà vu qu'il était général en Amérique et en Australie. Posl le signale comme très fréquent chez les nègres de l'Afrique (2j; les.luifs s'y sont attardés, et les Kabyles ne l'ont pas (*) Affihanische Jttrispniclcnz, I.
■dépassé ('). Aussi Wailz, voulant caraclériser d'une manière générale la structure de ces peuiiles, qu'il appelle des Nalnrroeiker, en donne-t-il la peinture suivante où l'on retrouvera les lignes générales de l'organisation que nous venons de décrire: « En règle générale, les familles vivent les unes à côté des autres dans une grande indépendance et se développent peu à peu de manière à former de petites sociétés (lisez de-^ clans) {-) qui n'ont pas de constitution définie tant que des luttes intérieures ou un danger extérieur, à savoir la guerre, n'amène pas un ou plusieurs hommes à se dégager de la masse de la société et à se mettre à sa tète. Leur influence, qui repose uniquement sur des titres personnels, ne s'étend et ne dure que dans les limites marquées par la confiance ou la palience des autres. Tout adulte reste en face d'un tel chef dans un état de parfaite indépendance...C'est pourquoi nous voyons de tels peuples, sans autre organisation interne, ne tenir ensemble que par l'elïet des circonstances extérieures et par suite de l'habitude de la vie commune {^). » La disposition des clans à l'intérieur de la société et par suite la configuration de celle-ci peuvent, il est vrai, varier. Tantôt ils sont simplement juxtaposés de manière à former comme une série linéaire: c'est le cas dans beaucoup de tribus indiennes de l'Amérique du Nord (*). Tantôt — et c'est la marque d'une organisation plus élevée — chacun d'eux est emboîté dans un groupe plus vaste qui, formé par la réunion de plusieurs clans, a une vie propre et un nom spécial; chacun de ces groupes, à son tour, peut être emboîté avec plusieurs autres dans un autre (') V. Ilanoteau et Lolourneux, La KahijUe et les coutumes hahijles. II, el Masqueray, Formation des cités chez les iiopulations sédentaires de l'Air gérie. Paris, 1886, ch. V.
(,*) C'est par (.rreui- que Waitz présente le clan comme dérivé de la famille. C'est le contraire qui est la vérité. D'ailleurs, si cette description est importante à cause de la compétence de l'auteur, elle manque un peu de précision.
(*) V. Morgan, op. cit., p. l.^î cl suiv.
agrégat encore plus étendu, et c'est de celte série d'emboîtements successifs que résulte Tunité de la société totale. Ainsi, chez les Kabyles, l'unité politique est le clan, fixé sous forme de village (djemmaa ou thaddart); plusieurs djemmaa forment une tribu (arch'j, et plusieurs tribus forment la confédération (thak'ebilt), la plus haute société politique que connaissent les Kabyles. De même chez les Juifs, le clan, c'est ce que les traduc-Ifîurs appellent assez improprement la famille, vaste société qui renfermait des milliers de personnes, descendues, d'après la tradition, d'un même ancêtre C). Un certain nombre de familles composait la tribu, et la réunion des douze tribus formait l'ensemble de la société juive. D'autre part, remboîtement de ces segments les uns dans les autres est plus ou moins hermétique, ce qui fait ijue la cohésion de ces sociétés varie depuis un état presque absolument chaotique jusqu'à la parfaite unité morale que présente le peuple juif. Mais ces différences laissent intacts les traits constitutifs que nous avons indiqués.
Ces sociétés sont si bien le lieu d'élection de la solidarité mécanique que c'est d'elle que dérivent leurs principaux caraclères physiologiques.
Nous savons que la religion y pénètre toute la vie sociale, mais c'est parce que la vie sociale y est faite presque exclusivement de croyances et de pratiques communes qui tirent d'une adhésion unanime une intensité toute particulière. Remontant par la seule analyse des textes classiques jusqu'à une époque tout à fait analogue à celle dont nous parlons, M. Fustel de fvoulanges a découvert que l'oi'ganisalion primitive des sociétés était de nature familiale, et que, d'autre part, la constitution de la famille primitive avait la religion pour base. Seulement, il a pris la cause pour l'effet. Après avoir posé l'idée religieuse, sans (') Ainsi la tribu de Ruben, qui comprenait en tout quatre fiunilles, cornptail, cfaprès les Nombres (XXVI, 7), plus de quarante-trois mille adultes au-dessus de vingt ans. (Cf. Nombres, cli. III, 15 et suiv.; Josiu>, VII, li. — V. i\Iuiick, Pafcstinr, p. 110, 12r>, 191.)
r.iiArriiîi' vi. — pnocnÈs ni': la solidaiuh'; oiîgamqui:. lOo la l'aire dériver de rien, il en a déduit les arrangemenls sociaux quMl observait ('), alors qu'au contraire ce sont ces derniers qui expliquent la puissance et la nature de Tidée religieuse. Parce que toutes ces masses sociales étaient formées d'éléments homogènes, c'est-à-dire parce que le type collectif y était très développé et les types individuels rudimenlaires, il était inévitable que toute la vie psychique de la société prit un caractère religieux.
C'est aussi de là que vient le communisme, que l'on a si souvent signalé chez ces peuples. Le coninuinisme, en elTet, est le produit nécessaire de cette cohésion spéciale qui absorbe Tindividu dans le groupe, la partie dans le tout. La propriété n'est en définitive que Textension de la personne sur les choses. Là donc où la personnalité collective est la seule qui existe, la propriété elle-même ne peut manquer d'être collective. Elle ne pourra devenir individuelle que quand l'individu, se dégageant de la masse, sera devenu lui aussi un être personnel et distinct, non pas seulement en tant qu'organisme, mais en tant que facteur de la vie sociale {-).
(') «Nous avons fait riiistoire iruno croyance. Elle s'établit: la société humaine se constitue. Elle se modifie: la société traverse une série de révolutions. Elle disparaît: la société chani^'e de face. « {C4ilc antiqun, fin.)
(*) M. Spencer a déjà dit que l'évolution sociale, comme d'ailleurs l'évolution universelle, débutait par un stade de plus ou moins parfaite homogénéité. Mais cette proposition, telle qu'il l'entend, ne ressemble en rien à celle que nous venons de développer. l'our M..Spencer, en effet, une société qui serait parfaitement homogène ne serait pas vraiment une société; car l'homogène. est instable par nature et la société est essentiellement un tout cohérent. Le rôle soci.al de l'homogénéité est tout secondaire; elle peut frayer la voie à une coopération ultérieure (.S'oc.,IlI, p. 3C8), mais elle n'est pas une source spécifique de vie sociale. A certains moments, M. Spencer semble ne voir dans les sociétés que nous venons de décrire qu'une juxtaposition éphémère d'individus indépendants, le zéro de la vie sociale {Ibid., p. 390). Nous venons de voir, au contraire, qu'elles ont une vie collective très forte, quoique siù generis, qui se manifeste non par des échanges et des contrats, mais par une grande abondance de croyances et de pratiques communes. Ces agrégats sont cohérents, non seulement quoicjue homogènes, mais dans la mesure où ils sont homogènes. Non seulement la communauté n'y est pas trop faible, mais on peut dire qu'elle existe seule. De plus, elles ont un type défini qui dérive de leur homogénéité. On ne peut donc les traiter comme des quantités négligeables.
196 Livnn; i. — la fonction.
Ce lype peut même se modifier sans que la nature de la solidarité sociale change pour cela. En effet, les peuples primitifs ne présentent pas tous cette absence de centralisation que nous Tenons d'observer; il en est au contraire qui sont soumis à un pouvoir absolu. La division du travail y a donc fait son apparition. Cependant, le lien qui dans ce cas unit l'individu ou chef est identique à celui qui de nos jours rattache la chose à la personne. Les relations du despote barbare avec ses sujets, comme celles du maitre avec ses esclaves, du père de famille romain avec ses descendants, ne se distinguent pas de celles du propriétaire avec l'objet qu'il possède. Elles n'ont i-ien de cette réciprocité que produit la division du travail. On a dit avec raison qu'elles sont unilatérales (*). La solidarité qu'elles expriment reste donc mécanique; toute la différence, c'est qu'elle relie l'individu, non plus directement au groupe, mais à celui t^ui en est l'image. Mais l'unité du tout est, comme auparavant, exclusive de l'individualité des parties.
Si celle première division du travail, quelque importante qu'elle soit par ailleurs, n'a pas iiôur effet d'assouplir la solidarité sociale, comme on pourrait s'y attendre, c'est à cause des conditions particulières dans lesquelles elle s'effectue. C'est en effet une loi générale que l'organe éminent de toute société participe à la nature de l'être collectif qu'il représente. Là donc où la société a ce caractère religieux, et pour ainsi dire surhumain, dont nous avons montré la source dans la constitution de la conscience commune, il se transmet nécessairement au chef qui la dirige et qui se trouve ainsi élevé bien au-dessus du reste des hommes. Là où les individus sont de simples dépendances du type collectif, ils deviennent tout naturellement des dépendances de l'autorité centrale qui l'incarne. De même encore, le droit de propriété que la communauté exerçait sur les choses d'une manière indivise, passe intégralement à la personnalité supé- CHAPITRE VI. — IMiOGRÈS DE LA SOLIDARITÉ OltGAMOUE. 197 rieure qui se trouve ainsi constituée. Les services propremeni professionnels que rend celte tlerniôre sont donc pour peu do chose dans la puissance extraordinaire dont elle est investie. Ce n'est pas, comme on Ta dit, parce que ces sortes de sociétés ont plus besoin de direction que les autres que le pouvoir directeur y a tant d'autorité; mais cette force e.st tout entière une émanation de la conscience commune, et, si elle est grande, c'est parce que la conscience commune elle-même est très développée. Supposez qu'elle soit plus faible ou seulement qu'elle embrasse une moindre partie de la vie sociale, la nécessité d'une fonction régulatrice suprême ne sera pas moindre; cependant, le reste de la société ne sera plus vis-à-vis de celui qui en sera chargé dans le même état d'infériorité. Voilà pourquoi la solidarité est encore mécanique tant que la division du travail n'est pas plus développée. C'est même dans ces conditions qu'elleatteint son maximum d'énergie: car l'action de la conscience commune est plus forte quand elle s'exerce, non plus d'une manière diffuse, mais par l'intermédiaire d'un organe délini.
Il y a donc une structure sociale de nature déterminée, à laquelle correspond la solidarité mécanique. Ce qui la caractérise, c'est qu'elle est un système de segments homogènes et semblables entre eux.
II Tout autre est la structure des sociétés où la solidarité orginique est prépondérante.
Elles sont constituées, non par une répétition de segments simil.iires et homogènes, mais par un système d'organes différents dont chacun a un rôle spécial, et qui sont formés euxmêmes de parties différenciées. En même temps que les éléments sociaux ne sont pas de même nature, ils ne sont pas disposés do la même manière, ils no sonl ni juxtaposés linéairenienl comme les anneaux d'un annelé, ni emhoités les uns dans les autres, mais coordonnés et subordonnés les uns aux autres autour d'un même oi-gane central qui exerce sur le reste de l'organisme une action modératrice. Cet organe lui-même n'a plus le même caractère que dans le cas précédent; car, si les autres dépendent do lui, il en dépend à son tour. Sans doute, il a bien encore une situation particulière et, si l'on veut, privilégiée; mais elle est due à la nature du rôle qu'il l'emplit et non à quelque cause étrangère à ses fonctions, à quelque force qui lui est communiquée du dehors. Aussi n'a-l-il plus rien que de temporel et d'humain; entre lui et les autres organes il n'y a plus que des diltérences de degrés. C'est ainsi que chez l'animal la prééminence du système nerveux sur les autres systèmes se réduit au droit, si l'on peut parler ainsi, de recevoir une nourriture plus choisie et de •prendre sa part avant les autres; mais il a besoin d'eux, comme ils ont besoin de lui.
Ce type social repose sur des principes tellement ditïérents du précédent qu'il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s'est effacé. En effet, les individus, y sont groupés, non plus d'après leurs rapports de descendance, mais d'après la nature particulière de l'activité sociale à laquelle ils se consacrent. Leur milieu naturel et nécessaire n'est plus le milieu natal, mais le milieu professionnel. Ce n'est plus la consanguinité réelle ou llctive qui marque la place de chacun, mais la fonction qu'il remplit. Sans doute, quand cette organisation nouvelle commence à apparaître, elle essaie d'utiliser celle (jui existe et de se l'assimiler. La manière dont les fonctions se divisent se calque alors, aussi fidèlement que possible, sur la façon dont la société est déjà divisée. Les segments, ou du moins des groupes de segments unis par des afïinités spéciales, deviennent des organes. C'est ainsi que les clans dont l'ensemble forme la tribu des Lévites s'approprient chez le peuple juif les fonctions sacerdotales. D'une manière générale, les classes et les castes n'ont vraisemblablement ni une autre ori";ine ni une autre nature: elles proviennent du mrlange de l'organisation professionnelle naissante avec l'organisation familiale préexistante. Mais cet arrangement mixte ne peut pas durer longtemps, car outre les deux termes qu'il entreprend de concilier il y a un antagonisme qui linit nécessairement par éclater. Il n'y a qu'une division du travail très rudimentaire qui puisse s'adapter à ces moules rigides, définis, et qui ne sont pas faits pour elle. Elle ne peut s'accroître qu'aflrancliie de ces cadres qui l'enserrent. Dès qu'elle a dépassé un certain degré de développement, il n'y a plus de rapport ni entre le nombre immuable des segments et celui toujours croissant des fonctions qui se spécialisent, ni entre les propriétés béréditairemenl fixées des premiers et les aptitudes nouvelles que les secondes réclament ('). Il faut donc que la matière sociale entre dans des combinaisons entièrement nouvelles pour s'organiser sur de tout autres bases. Or, l'ancienne structure, tant qu'elle persiste, s'y oppose; c'est pourquoi il est nécessaire qu'elle disparaisse.
L'histoire de ces deux types montre, en effet, que l'un n'a progressé qu'à mesure que l'autre régressait.
Chez les Iroquois, la constitution sociale à base de clans est à l'état de pureté, et il en est de même des Juifs, tels que nous les montre le Pentateuijue, sauf la légère altération que nous venons de signaler. Aussi le type organisé n'existe-t-il ni chez les uns ni chez les autres, quoiqu'on puisse peut-être en apercevoir les premiers germes dans la société juive.
Il n'en est plus de même chez les Francs de la loi salique; il se présente cette fois avec ses caractères propres, dégagés de toute compromission. Nous trouvons en eiïet chez ce peuple, outre une autorité centrale régulière et stable, tout un appareil de fonctions administratives, judiciaires; et, d'autre part, l'existence d'un droit contractuel, encore, il est vrai, très peu développé, témoigne que les fonctions économiques elles-mêmes (') On en verra les raisons plus bas, liv. II, cli. IV.
200 LIVUE I. — LA FONCTION.
commencent à se diviser et à s'organiser. Aussi la constitution' politico-familiale est-elle sérieusement ébranlée. Sans doute, la dei-nière molécule sociale, à savoir le village, est bien encore un clan transformé. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a entre les habitants d'un même village des relations qui sont évidemment da nature domestique et qui, en tout cas, sont caractéristiques du c'an. Tous les membres du village ont les uns sur les autres un droit d'hérédité en l'absence de parents proprement dits ('). Un texte que l'on trouve dans les Capita extravagavtia legis salicœ (art. 9), nous apprend de même qu'en cas de meurtre commis dans le village, les voisins étaient collectivement solidaires. D'autre part, le village est un système beaucoup plus herméti-(luement clos au dehors et ramassé sur lui-même que ne le serait une simple circonscription territoriale; car nul ne peut s'y établir sans le consentement unanime, exprès ou tacite, de tous les habitants (-). Mais, sous cette forme, le clan a perdu (juelques-uns de ses caractères essentiels; non seulement tout souvenir d'une commune origine a disparu, mais il a dépouillé presque complètement toute importance politique. L'unité politique, c'est h centaine. «La population, dit Waitz, habite dans jps villages, mais elle se répartit, elle et son domaine, d'après les centaines qui, pour toutes les affaires de la guerre et de la paix, forment Tunité qui sert de fondement à toutes les relations (3). » A Rome, ce double mouvement de progression et de régression se poursuit. Le clan romain, c'est la gens, et il est bien certain que la gens était la base de l'ancienne constitution romaine. Mais, dès la fondation de la République, elle a presque complètement cessé d'être une instilution publique. Ce n'est jilus ni une unité territoriale délinie, comme le village des Francs, ni une unité polili(iue. On ne la retrouve ni dans la (') V. Glas^on, Le Droit U'i succession dans les lois barbares, p. l'.). — Le l'ait est, il est vrai, contesté par M. Fustcl de Coulantes, quelqu»? l'oniU'l que paraisse le texte sur lequel M. Glasson s'appuie.
O V. le litre De Mii/ranlibn^ de la loi salique.
(») Deulsclte Verfassnnijsfjeschichte, '2'' édit., II. p. '.Wl.
CHAPITRE VI. — l'ROGRÈS PK LA SOMOAUn K ORGAMQUK. 201 configuration du territoire, ni dans la structure des assemblées du peuple. Les comitia ntriata, où elle jouait un rôle social (*), sont remplacés ou par les comitia ccnfuriata, ou par les comitia tributa, qui étaient organisés d'après de tout autres principes. Ce n'est plus qu'une association privée qui se maintient par la force de riiabitude, mais qui est destinée à disparaître, parce qu'elle ne correspond plus à rien dans la vie des Romains. Mais aussi, dès l'époque de la loi des XII Tables, la division du travail était l>eaucoup plus avancée à Rome que cliez les peuples précédents, et la structure organisée plus développée: on y trouve déjà d'importantes corporations de fonctionnaires (sénateurs, chevaliers, collège de pontifes, etc.), des corps de métier (*), en même temps que la nolion de Tétat laïque se dégage.
Ainsi se trouve justifiée la biérarchie que nous avons établie d'après d'autres critères, moins méthodiques, entre les types sociaux que nous avons précédemment comparés. Si nous avons pu dire que les.Juifs du Pentaleuque appartenaient à un type social moins élevé que les Francs de la loi salique, et que ceux-ci, à leur tour, étaient au-de.ssous des Romains des XII Tables, c'est qu'en règle générale, plus Torganisalion segmentaire à base de clans est apparente et forte chez un peuple, plus aussi il est d'espèce inférieure; il ne peut en eiïet s'élever plus haut qu'après avoir francbi ce premier stade. C'est pour la même raison que la cité athénienne, tout en appartenant au môme type que la cité romaine, en est cependant une forme plus primitive: c'est que l'organisation politico-familiale y a disparu beaucoup moins vile. Elle y a persisté presque ju.squ'à la veille de la décadence (\).
(1) Dans cos comices, le vote se faisait par curie, c'est-â-Hire par groupe de (lentes. Vn texte semble même dire qu'à l'intérieur de cliaque cuiie on votait par tjentes. (Gel!., XV, 27, 4.)
{-) V. Marquai dt, l'rivat Lebcn dcr Roeiner, II, p. i. Les premiers collèges d'artisans furent fondés par Numa.
(').lusfju'à Clislhéne; or, deux siècles après Athènes perd.jit son indépondancf. Do idus, même après Clislliène, le clan alliénien, le yivo;, tout en ayant 202 LIVIIE I. — LA FONCTION.
Mais il s'en faut que le type organisé subsiste seul, à l'élal de pureté, une fois que le clan a disparu. L'organisation à base de clans n'est en effet qu'une espèce d'un genre plus étendu: l'organisation segmentaire. La distribution de la société en compartiments similaires correspond à des nécessités qui persistent, même dans les conditions nouvelles où s'établit la vie sociale, mais qui produisent leurs effets sous une autre forme. La masse de la population ne se divise plus d'après les rapports de consanguinité, réels ou fictifs, mais d'après la division du territoire. Les segments ne sont plus des agrégats familiaux, mais des circonscriptions territoriales.
C'est d'ailleurs par une évolution lente que s'est fait le passage d'un étal à l'autre. Quand le souvenir de la commune origine s'est éteint, que les relations domestiques qui en dérivent, mais lui survivent souvent comme nous avons vu, ont elles-mêmes disparu, le clan n'a plus conscience de soi que comme d'un groupe d'individus qui occupent une môme portion du tei-ritoire. Il devient le village propi'ement dit. C'est ainsi que tous les peuples qui ont dépassé la pliase du clan sont formés de districts terriloiiaux (marcbes, communes, etc.) qui, comme la gens l'omaine venait s'engager dans la curie, s'emboîtent dans d'autres districts de même nature, mais plus vastes, appelés ici centaine, là cercle ou arrondissement, et qui, à leur tour, sont souvent enveloppés par d'autres encore plus étendus (comté, province, départements) dont la réunion forme la société ('). L'emboîtement peut d'ailleurs être plus ou moins hermétique; de môme les liens qui unissent entre eux les districts les plus pordu tout cnractore j)olitique, conserva une organisation assez forte. (Cf. Gilijert, op. cit., I, p. 142 et 200.)
(') Nous ne voulons pas dire que ces disti'icts territoriaux ne soient qu'une reproduction des anciens arrangements familiaux; ce nouveau mode de groupement résulte au contraire, au moins en partie, de causes nouvelles qui troublent l'ancien. La principale de ces causes est la formation des villes, qui deviennent le centre de concentration de la population. (V. plus bas liv. II, cil. Il, § i.) Mais quelles iine soient les origines de cet arrangement, il est segmentaire.
généraux peuvent ôlre ou très étroits, comme clans les pays centralisés de l'Europe actuelle, ou plus lîlches, comme dans les simples confédéralions. Mais le principe de la structure est le môme, et c'est pouniuoi la solidarité mécanique persiste jusque dans les sociétés les plus élevées.
Seulement, de môme qu'elle n'y est plus prépondérante, Tarrangement par segments n'est plus, comme précédemment, l'ossature unique, ni môme l'ossature essentielle de la société. D'abord, les divisions teri'itoriales ont nécessairement quelque chose d'artiliciel. Les liens qui résultent de la cohabitation n'ont pas dans le cœur de l'homme une source aussi profonde que ceux qui viennent de la consanguinité. Aussi ont-ils une bien moindre force de résistance. Quand on est né dans un clan, on n'en peut pas plus changer, pour ainsi dire, que de parents. Les mômes raisons ne s'opposent pas à ce qu'on change de ville ou de province. Sans doute, la distribution géographique coïncide généralement et en gros avec une certaine distribution morale de la population. Chaque province, par exemple, chaque division territoriale a des mœurs et des coutumes spéciales, une vie qui lui est propre. Elle exerce ainsi sur les individus qui sont pénétrés de son esprit une attraction qui tend à les maintenir en place et, au contraire, à repousser les autres. Mais, au sein d'un môme pays, ces différences ne sauraient être ni très nombreuses, ni très tranchées. Les segments sont donc plus ouverts les uns aux autres. Et en eiïet, dés le moyen âge, «après la formation des villes, les artisans étrangers circulent aussi facilement et aussi loin que les marchandises (*). » L'organisation segmentaire a perdu de son relief.
Elle le perd de plus en plus à mesure que les sociétés se développent. C'est, en elTel, une loi générale que les agrégats partiels, qui font partie d'un agrégat plus vaste, voient leur individualité devenir de moins en moins distincte. En môme temps que (').Scliiiioller, La Dicisinn du Imvnil i-ludiét; au iiuhil de vtte Itistoritiui', in liev. d'écon. poL, 18U0, \>. I'^'l.
rorganisalioli familiale, les religions locales ont disparu sans retour; seulement il subsiste des coutumes locales. Peu à peu, elles se fondent les unes dans les autres et s'unifient, en même temps que les dialectes, que les patois viennent se résoudre en une seule et même langue nationale, que l'adminislration régionale perd de son autonomie. On a vu dans ce fait une simple conséquence de la loi d'imitation C). Il semble cependant que ce soit plutôt un nivellement analogue à celui qui se produit entre des masses liquides qui sont mises en communication. Les cloisons qui séparent les diverses alvéoles de la vie sociale, étant moins épaisses, sont plus souvent traversées; leur perméabilité augmente encore parce qu'on les traverse davantage. Par suite, elles perdent de leur consistance, s'affaissent progressivement et, dans la même mesure, les milieux se confondent. Or, les diversités locales ne peuvent se maintenir qu'autant que la diversité des milieux subsiste. Les divisions territoriales sont donc de moins en moins fondées dans la nature des choses, et par conséquent perdent de leur signification. On peut presque dire qu'un peuple est d'autant plus avancé qu'elles y ont un caractère plus superficiel.
D'autre part, en môme temps que l'organisation segmentaire s'efface ainsi d'elle-même, l'organisation professionnelle la recouvre de plus en plus complètement de sa trame. Dans le principe, il est vrai, elle ne s'établit que dans les limites des segments les plus simples sans s'étendre au delà. Chaque ville, avec ses environs immédiats, forme un groupe à l'intérieur duquel le travail est divisé, mais qui s'efforce de se suffire à soimême. « La ville, dit M. Schmoller, devient autant que possible le centre ecclésiastique, politique et militaire des villages environnants. Elle aspire à développer toutes les industries pour approvisionner la campagne, comme elle cherche à concentrer sur son territoire le commerce et les transports (-). » En même (') V. Tarde, Lois di' l'iniltallon, passiin. i^)Op.cil.,i,.\Vt.
CIIAPITUF. M. — PROGRÈS DI' LA SOLIDARlTl'; ORf.AMQLE. 20o temps, à rinlêrie-ur de la ville, les habilanls sont groupés d'aprôs leur profession; chaque corps de mélier est comme une ville qui vil de sa vie propre (}), Cet état est celui où les cités de l'anliquilé sont restées jusqu'à une époque relativement tardive, et (roù sont parties les sociétés chrétiennes. Mais celles-ci onth-anchi cette étape de très bonne heure. Dès le xiv® siècle, la division inler-régionale du travail se développe: « Chaque ville avait à l'origine autant de drapiers qu'il lui en fallait. Mais les fabricants de draps gris de Bàle succombent, déjà avant 13G2, sous la concurrence des Alsaciens; à Strasbourg, Francfort et Leipzig, la lilature de laine est ruinée vers 1500...Le caractère d'universalité industrielle des villes d'autrefois se trouvait irréparablement anéanti. » Depuis, le mouvement n'a fait que s'étendre. «Dans la capitale se concentrent, aujourd'hui plus qu'autrefois, les forces actives du gouvernement central, les arts, la littérature, les grandes opérations de crédit; dans les grands ports se concentrent plus qu'auparavant toutes les exportations et importations. Des centaines de petites places de commerce, trafiquant en blés et en bétail, prospèrent et grandissent. Tandis que, autrefois, chaque ville avait des remparts et des fossés, maintenant quelques grandes forteresses se chargent de protéger tout le pays. De même que la capitale, les chefs-lieux de province croissent par la concentration de l'administration provinciale, par les établissements provinciaux, les collections et les écoles. Les aliénés ou les malades d'une certaine catégorie, qui étaient autrefois dispersés, sont recueillis, pour toute la province et tout un département, en un seul endroit. Les dilïérentes villes tendent toujours jilus vers certaines spécialités, de sorte que nous les distinguons aujourd'hui en villes d'universités, de fonctionnaires, de fabriques, de commerce, d'eaux, de rentiers. En certains points ou (') « Le corps de métior était lui-m<5me une commune au iietit pied. » (LcvassL'ur, Les Classes ouvrières en France jusqu'à la Ik'vulKtion, I, en certaines contrées se concentrent les grandes industries: construction de machines, fdalures, manufactures de lissage, tanneries, hauts-fourneaux, industrie sucrière travaillant pour tout le pays. On y a étahli des écoles spéciales, la population ouvrière s"y adapte, la construction des machines s'y concentre, tandis que les communications et Torganisation du crédit s'accommodent aux circonstances particulières ('). »