SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

French

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Sans doute, dans une certaine mesure, cette organisation professionnelle s'efforce de s'adapter à celle qui existait avant elle, comme elle avait fait primitivement pour Torganisation familiale; c'est ce qui ressort de la description même qui précède. C'est d'ailleurs un fait très général que les institutions nouvelles se coulent tout d'abord dans le moule des institutions anciennes. Les circonscriptions territoriales tendent donc à se spécialiser sous la forme de tissus, d'organes ou d'appareils différents, tout comme les clans jadis. Mais, tout comme ces derniers, elles sont en réalité incapables de tenir ce rôle. En effet, une ville renferme toujours ou des organes ou des parties d'organes différents; et inversement, il n'est guère d'organes qui, soient compris tout entiers dans les limites d'un district déterminé, quelle qu'en soit l'étendue. Il les déborde presque toujours. De même, quoique assez souvent les organes les plus étroitement solidaires tendent à se rapprocher, cependant, en général, leur proximité matérielle ne reflète que très inexactement l'intimité plus ou moins grande de leurs rapports. Certains sont très distanis (jui dépendent directement les uns des autres; d'autres sont très voisins dont les relations ne sont que médiates et lointaines. Le mode de groupement des hommes qui résulte de la division du travail est donc très différent de celui qui exprime la répartition de la population dans l'espace. Le milieu professionnel ne coïncide pas plus avec le milieu territorial qu'avec le milieu familial. Ce sont des cadres nouveaux qui se substituent aux autres; aussi la (1) SchmollM', /.'( Division du travail élndiée au i^^inl de vue liistoriquc, p. [tô-l'iH.

substitution n'est-elle possible que clans la mesure où ces derniers sont eiïacés.

Si donc ce type social ne s'observe nulle part à l'élat de pureté absolue, de même que nulle part la solidarité organique ne se rencontre seule, du moins il se dégage de plus en plus de tout alliage, de même qu'elle devient déplus en plus prépondérante. Celle prédominance est d'autant plus rapide et d'autant plus complète qu'au moment môme où celle structure s'afllrme davantage, l'autre devient plus indistincte. Le segment si drlini (|ue formait le clan est remplacé par la circonscription territoriale. A l'origine du moins, celle-ci correspondait, quoique d'une manière vague et seulement approchée, à la division réelle et morale de la population; mais elle perd peu à peu ce caractère pour n'être plus qu'une combinaison arbitraire et de convention. Or, à mesure que ces barrières s'abaissent, elles sont recouvertes par des systèmes d'organes de plus en plus développés. Si donc l'évolution sociale reste soumise à l'action des mêmes causes déterminantes, — et on verra plus loin que celle hypothèse est la seule concevable, — il est jiermis de prévoir que ce double mouvement continuera dans le même sens, et qu'un jour viendra où toute notre organisation sociale et politique aura une base exclusivement ou presque exclusivement professionnelle.

Du reste, les recherches qui vont suivre établiront (') que cette organisation professionnelle n'est même pas aujourd'hui tout ce qu'elle doit être; que des causes anormales l'ont empêchée d'atteindre le degré de développement dès à présent réclamé par notre état social. On peut juger par là de l'importance qu'elle doit prendre dans l'avenir.

(') V. phif? bas, mômo livro, cli. VII. § 2, et liv. III, cli. I.

208 Livrii; i. — la fonction.

m La même loi préside au développement biologique.

On sait aujourd'hui que les animaux inférieurs sont formés de segments similaires, disposés soit en masses iri'égulières, soit en séries linéaires; même, au plus bas degré de l'échelle, ces éléments ne sont pas seulement semblables entre eux, ils sont encore de composition homogène. On leur donne généralement le nom de colonies. Mais cette expression, qui d'ailleurs n'est pas sans équivoque, ne signifie pas que ces associations ne sont point des organismes individuels; car «toute colonie dont les membres sont en continuité de tissus est en réalité un individu » (^).

En effet, ce qui caractérise l'individualité d'un agrégat quelconque, c'est l'existence d'opérations effectuées en commun par toutes les parties. Or, entre les membres de la colonie, il y a mise en commun des matériaux nutritifs et impossibilité de se mouvoir autrement que par des mouvements d'ensemble, tant que la colonie n'est pas dissoute. Il y a plus: l'œuf, issu de l'un des segments associés, reproduit, non ce segment, mais la colonie entière dont il faisait partie; « entre les colonies de polypes et les animaux les plus élevés, il n'y a, à ce point de vue, aucune différence (-). » Ce qui rend d'ailleurs toute séparation radicale impossible, c'est qu'il n'y a point d'organismes, si centralisés qu'ils soient, qui ne présentent à des degrés divers la constitution coloniale. On en trouve des traces jusque chez les vertébrés, dans la composition de leur squelette, de leur appareil urogénital, etc.; surtout leur développement embryonnaire donne la preuve certaine qu'ils ne sont autre chose que des colonies modifiées (3).

(') PciTier, Le Transformisme, p. 109. (2) Pcrricr, Colonies animales, p. 778. {^)Ibid.,l[y. IV, ch. V, VI et VII.

Il y a donc élans le monde animal une individualité «qui se produit en dehors de toute combinaison d"organes »('j. Or, elle est identique à celle des sociétés que nous avons appelées segmenlaires. Non seulement le plan de structure est évidemment le même, mais la solidarité est de même nature. En elïet, comme les parties qui composent une colonie animale sont accolées mécaniquement les unes aux autres, elles ne peuvent agir qu'ensemble, tant du moins qu'elles restent unies. L'activité y est collective. Dans une société de polypes, comme tous les estomacs communiquent ensemble, un individu ne peut manger sans que les autres mangent; c'est, dit M. Perriei", le communisme dans toute l'acception du mot(-). Un membre de la colonie, surtout quand elle est lloltanle, ne peut pas se contracter sans entraîner dans son mouvement les polypes auxquels il est uni, et le mouvement se communique de proche en proche (•'). Dans un ver, chaque anneau dépend des autres d"une manière rigide, et cela quoiqu'il puisse s'en détacher sans danger.

Mais de même que le type segmentaire s'efface à mesure qu'on s'avance dans l'évolution sociale, le type colonial disparait à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des organismes. Déjà entamé chez les annelés quoique encore très apparent, il devient presque imperceptible chez les mollusques, et enfin l'analyse seule du savant parvient à en découvrir les vestiges chez les vertébrés. Nous n'avons pas à montrer les analogies qu'il y a entre le type qui remplace le précédent et celui des sociétés organiques. Dans un cas comme dans l'autre, la structure dérive de la division du travail ainsi que la solidarité. Chaque partie de l'animal, devenue un organe, a sa sphère d'action propre où elle se meut avec indépendance sans s'imposer au.K autres; et cependant, à un autre point de vue, elles dépendent beaucoup plus étroitement les unes des autres que dans une colonie, H puisqu'elles ne peuvent pas se séparer sans périr. Enfin, dans révolution organique tout comme dans l'évolution sociale, la division du travail commence par utiliser les cadres de l'organisation segmentaire, mais pour s'en affranchir ensuite et se développer d'une manière autonome. Si, en effet, l'organe n'est parfois qu'un segment transformé, c'est cependant l'exception (i).

En résumé, nous avions distingué deux sortes de solidarité; nous venons de reconnaître qu'il existe deux types sociaux qui y correspondent. De même que les premières se développent en raison inverse l'une de l'autre, des deux types sociaux correspondants l'un régresse régulièrement à mesure que l'autre progresse, et ce dernier est celui qui se définit par la division du travail social. Outre qu'il confirme ceux qui précèdent, ce résultat achève donc de nous montrer foute l'importance de la division du travail. De même que c'est elle qui, pour la plus grande part, rend cohérentes les sociétés au sein desquelles nous vivons, c'est elle aus«i qui détermine les traits constitutifs de leur structure, et tout fait prévoir que dans l'avenir son rôle, à ce point de vue, ne fera que grandir.

IV La loi que nous avons élahlie dans les deux derniers chapitres a pu, par un trait, mais par un trait seulement, rappeler celle (jui domine la sociologie de M. Spencer. Comme lui, nous avons dit que la place de lïndividu dans la société, de nulle qu'elle était à l'origine, allait en grandissant avec la civilisation. 3Iais ce fait incontestable s'est présenté à nous sous un tout autre aspect qu'au philosophe anglais, si bien que finalement nos conclusions s'opposent aux siennes plus qu'elles ne les répèlent.

(') V. Colon, anlm., p. 7('>3 et suiv.

Tout trabord, suivant lui, celte absorption de l'individu dans le groupe serait le résultat d'une contrainte et diine organisation artificielle nécessitée par Tétat de guerre où vivent d'une manière ebronique les sociétés inférieures. En elïet, c'est surtout à la guerre que l'union est nécessaire au succès. Un groupe ne peut se défendre contre un autre groupe ou se l'assujettir (lu'à condition d'agir avec ensemble. Il faut donc que (outes les forces individuelles soient concentrées d'une manière permanente en lin faisceau indissoluble. Or, le seul moyen de produire cette concentration de tous les instants est d'instituer une autorité très forte à laquelle les parliculiers soient absolument soumis. Il faut que, « comme la volonté du soldat se trouve suspendue au point qu'il devient en tout l'exécuteur de la volonté de son officier, de même la volonté des citoyens se trouve diminuée par celle du gouvernement (^). » C'est donc un despotisme organisé qui annibilerait les individus, et comme cette organisation est essentiellement militaire, c'est par le militarisme que M. Spencer définit ces sortes de sociétés.

Nous avons vu, au contraire, que cet effacement de l'individu a pour lieu d'origine un type social que caractérise une absence complète de toute centralisation. C'est un produit de cet état d'bomogénéité qui distingue les sociétés primitives. Si l'individu n'est pas distinct du groupe, c'est que la conscience individuelle n'est presque pas distincte de la conscience collective. M. Spencer et d'autres sociologues avec lui semblent avoir interprété ces faits lointains avec des idées toutes modernes. Le sentiment si prononcé qu'aujourd'lmi cbacun de nous a de son individualité leur a fait croire que les droits personnels ne pouvaient être à ce point restreints que par une organisation coercitivc. Nous y tenons tant qu'il leur a semblé que l'iiomme ne pouvait en avoir fait l'abandon de son plein gré. En fait, si dans les sociétés inférieures une si petite place est faite à la personnalité individuelle, ce n'est pas que celle-ci ail élé comprimée ou refoulée' artificiellement, c'est tout simplement qu'à ce moment de Tliis-:oii"e elle n'existait pas.

D'ailleurs, M. Spencer reconnaît lui-même que, parmi ces sociétés, beaucoup ont une constitution si peu militaire et aulolitaire qu'il les qualifie lui-même de démocratiques ('); seulement, il veut y voir un premier prélude de ces sociétés de Tavenir qu'il appelle industrielles. Mais pour cela, il lui faut raéconnaitre ce fait que dans ces sociétés, tout comme dans celles qui sont soumises à un gouvernement despotique, l'individu n'a pas de sphère d'action qui lui soit propre, comme le prouve l'instilution générale du communisme; que les traditions, les préjugés, les usages collectifs de toute sorte ne pèsent pas sur lui d'un poids moins lourd que ne ferait une autorité constituée. Aussi ne peut-on les traiter de démocratiques qu'en détournant le mot de son sens ordinaire. D'autre part, il aboutit à cette étrange conclusion que l'évolution sociale s'est essayée dés le premier pas à produire les types les plus parfaits, puisque ( nulle force gouvernementale n'existe d'abord que celle de la volonté commune exprimée par la horde assemblée» ('). Le mouvement de l'histoire serait-il donc circulaire et le progrès ne consisterait-il que dans un retour en arriére?

D'une manière générale, il est aisé de comprendre que les individus ne peuvent être soumis qu'à un despotisme collectif; car les membres d'une société ne peuvent être dominés que par une force qui leur soit supérieure, et il n'en est qu'une qui ait cette qualité: c'est celle du groupe. Une personnalité quelconque, si puissante qu'elle soit, ne pourrait rien à elle seule contre une société tout entière; celle-ci ne peut donc être asservie malgré soi. C'est pouniuoi, comme nous l'avons vu, la force des gouvernements autoritaires ne leur vient pas d'eux-mêmes, mais dérive de la constitution même de la société. Si d'ailleurs Tétat iiinlurel des peuplades primitives ùlail une sorte d'individualisme prt''coce, on ne voit pas comment elles auraient pu si facilement s'assujettira Tautorilé despotique d'un chef, partout où cela a été nécessaire. Les idées, les mœurs, les institutions mêmes auraient dû s'opposer à une transformation aussi radicale. Au contraire, tout s'explique une fois qu'on s'est bien i-endu compte de il nature de ces sociétés; car alors ce changement n'est plus aussi profond qu'il en a l'air. Les individus, au lieu de se subordonner au groupe, se sont subordonnés à celui qui le représentait, et comme l'autorité collective, quand elle était dilTuse, était absolue, celle du chef, qui n'est qu'une organisation de la précédente, prit naturellement le même caractère.

Bien loin qu'on puisse faire dater de l'institution d'un pouvoir despotique reiïacement de l'individu, il faut au contraire y voiile premier pas qui ait été fait dans la voie de l'individualisme. Les chefs sont en elïet les premières personnalités individuelles qui se soient dégagées de la masse sociale. Leur situation exceptionnelle, les mettant hors de paii', leur crée une physionomio distincte et leur confère par suite une individualité. Dominant la société, ils ne sont plus astreints à en suivre tous les mouvements. Sans doute, c'est du groupe qu'ils tirent leur force; mais une fois que celle-ci est organisée, elle devient autonome et les rend capables d'une activité ])ersonnelle. Une source d'initiative se trouve donc ouverte, qui n'existait pas jusque-là. Il y a désormais quelqu'un qui peut produire du nouveau et même, dans une certaine mesure, déroger aux usages collectifs. L'équilibre •est rompu ( ').

Si nous avons insisté sur ce point, c'est ]iour établir deux pi'opositions iiii|iurlantes.

lùi iircinit'i' lieu, toutes les fois (ju'on se trouve en présence (') On Ircjiivc ici une coiilinii:ttii>ii ilr la |irin>osilinii t'iioiiCiT tit'jà plus li;iut,,[>. SU, cl qui fait dt; la Ibrcc j,'ouvcriieniuntalc une énianalioii (\o la sic inhéiciite à la conscience colluclivc 214 HVlîE I. — LA FONCTION.

cVuii appareil gouvernemental doué d'une grande autorité, il faut aller en chercher la raison, non dans la situation particulière des gouvernants, mais dans la nature des sociétés qu'ils gouvernent. 11 faut observer quelles sont les croyances communes, les sentiments communs qui, en sïncarnant dans une personne ou dans une famille, lui ont communiqué une telle puissance. Quant à la supériorité personnelle du chef, elle ne joue dans ce processus qu'un rôle secondaire; elle explique pourquoi la force collective s'est concentrée dans telles mains plutôt que dans telles autres, non son intensité. Du moment que cette force, au lieu de rester diffuse, est obligée de se déléguer, ce ne peut être qu'au profit d'individus qui ont déjà témoigné par ailleurs de quelque supériorité; mais si celle-ci marque le sens dans lequel se dirige le courant, elle ne le crée pas. Si le père de famille, à Rome, jouit d'un pouvoir absolu, ce n'est pas parce qu'il est le plus ancien, ou le plus sage, ou le plus expérimenté, mais c'est que, par suite des circonstances où s'est trouvée la famille romaine, il a incarné le vieux communisme familial. Le despotisme, du moins quand il n'est pas un phénomène pathologique et de décadence, n'est autre chose qu'un communisme transformé.

En second lieu, on voit parce qui précède combien est fausse la théorie qui veut que régoïsme soit le point de départ de riiumanité, et que l'altruisme, au contraire, soit une conquête récente.

Ce qui fait l'autorité de cette hypothèse auprès de certains esprits, c'est qu'elle parait être une conséquence logique des principes du darwinisme. Au nom du dogme de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, on nous dépeint sous les plus tristes couleurs cette humanité primitive dont la faim et la soif, mal satisfaites d'ailleurs, auraient été les seules passions; ces temps sombres où les hommes n'auraient eu d'autre souci et d'autre occupation que de se disputer les uns aux auti'cs leur misérable nounilure. Pour réagii- contre les i-éveries rôlrospecnui'iTiii-: VI. — l'i'ioc.r.iis dk i.\ sumd.m'.iti-; oucamui i:. 215 lives de la philosophie du wiii'' siècle, et aussi contre certaines doctrines religieuses, pour démontrer avec plus d'éclat que le paradis perdu n'est pas derrière nous et que notre passé n'a rien que nous devions regretter, on croit devoir Tassomhrir et le rabaisser s\stèmali(]uement. Rien n'est moins scientifique que ce parti pris en sens contraire. Si les hypothèses de Darwin sont utilisables en morale, c'est encore avec plus de réserve et de mesure que dans les autres sciences. Elles font en effet abstraction de rèlément essentiel de la vie morale, à savoir de Tintluence modératrice que la société e\erce sur ses membres et (lui temjière et neutralise l'action.brutale de la lutte pour la vie et de la sélection. Partout où il y a des sociétés, il y a de l'altruisme parce qu'il y a de la solidarité.

Au>si le trouvons-nous dès le début de l'humanité et nnVne sous une forme vraiment intempérante; car ces privations que le sauvage s'impose pour obéir à la tradition religieuse, l'abnégaiion avec laquelle il sacrifie sa vie dès que la société en réclame le sacrifice, le penchant irrésistible qui entraîne la veuve de llnde à suivre son mari dans la mort, le Gaulois à ne pas survivre à son chef de clan, le vieux Celte à débarrasser.ses compagnons d'une bouche inutile pai- une fin volontaire, tout cela n'est-ce pas de l'altruisme? On traitera ces jiraliques de superstitions? Qu'importe, pourvu qu'elles témoignent d'une aptitude à se donner? Et d'ailleurs, où commencent et où finissent les superstitions? On serait bien embarrassé de répondre et de donner du fait une définition scientifique. N'est-ce pas aussi une superstition que l'attachement que nous éprouvons pour les lieux où nous avons vécu, pour les personnes avec lesquelles nous avons eu des relations durables? Et pourtant celle puissance de s'attacher n'est-elle jtas l'indice d'une saine constitution morale? A parler rigoureusement, toute la vie de la sensibilité n'est f.iile <nie de superstitions, |iui>i|n'('llt' [irécéde et doinine lo jugement jilus (|u'elle ii'tMi dépend.

Scieiitiliquoment, um- coiiduilo est égoïste dans l,i mesure ou 216 LIVRE I. — LA FONCTfON'.

elle est déterminée par des sentiments et des représentations qui nous sont exclusivement personnels. Si donc nous nous rappelons à quel point, dans les sociétés inférieures, la conscience de l'individu est envahie par la conscience collective, nous serons même tenté de croire qu'elle est tout entière autre chose que soi, qu'elle est tout altruisme, comme dit Condillac. Cette conclusion poui'tant serait exagérée, car il y a une sphère de la vie psychique qui, quelque développé que soit le type collectif, varie d'un homme à Tautre et appartient en propre à chacun: c'est celle qui est formée des représentations, des sentiments et des tendances qui se raiiporlent à l'organisme et aux états de l'organisme; c'est le monde des sensations internes et externes et des mouvements qui y sont directement liés. Cette première base de toute individualité est inaliénable et ne dépend pas de l'état social. Il ne faut donc pas dire que l'altruisme est né de l'égoïsme; une pareille dérivation ne serait possible que par une création ex nihilo. Mais, à parler rigoureusement, ces deux ressorts de la conduite se sont trouvés présents dès le début dans toutes les consciences humaines, car il ne peut pas y en avoir qui ne reflètent à la fois et des choses qui se rapportent à l'individu tout seul, et des choses qui ne lui sont pas personnelles.

Tout ce qu'on peut dire, c'est que, chez le sauvage, celte partie inférieure de nous-méme représente une fraction plus considérable de l'être total, parce que celui-ci a une moindre étendue, les sphères supérieures de la vie psychique y étant moins développées; elie a donc plus d'importance relative et, par suite, plus d'empire sur la volonté. Mais d'un autre côté, pour tout ce qui dépasse ce cercle des nécessités physiques, la conscience primitive, suivant une forte expression do M. Espinas, est tonl entière hors de soi. Tout au conti-aire, chez le civilisé, l'égoïsme s'inti-odiiit jusqu'au sein des reprèsenlalions su|,érioures: chacun de nous a ses opinions, ses croyances, ses asjiijations propres, et y tient. Il vient même se mêler à l'ai- CIIAPITUI-: VI. — PROGIIÈS DE LA SOLinAniTK OUGAXIQLi:. 217 iriiisme, car il arrive que nous avons une manière à nousdxHre altruiste qui lient à notre caractère personnel, à la tournure de notre esprit, et dont nous refusons de nous écarter. Sans doute, il n'en faut pas conclure (jue la part de Tégolsme est devenue plus grande dans l'ensemble de la vie; car il faut tenir compte de ce fait que la conscience tout entière s'est étendue. Il n'en est pas moins vrai que Tindividualisme s'est développé en valeur absolue en pénétrant dans des régions qui, à l'origine, lui étaient fermées.

Mais cet individualisme, fruit du développement bislorique, n'est pas davantage celui qu'a décrit M. Spencer. Les sociétés «lu'il appelle industrielles ne ressemblent pas plus nu\ sociétés organisées que les sociétés militaires aux. sociétés segmentaires à base familiale. C'est ce que nous verrons dans le prochain chapitre.

CHAPITRE VII SOLIDARITÉ ORGANIQUE ET SOLIDARITÉ CONTRACTUELLE I Il est vrai que, dans les sociétés industrielles de M. Spencer, tout comme dans les sociétés organisées, l'harmonie sociale dérive essentiellement de la division du travail (<). Ce qui la caractérise, c'est qu'elle consiste dans une coopération qui se produit automatiquement, par cela seul que chacun poursuit ses intérêts propres. Il suffit que chaque individu se consacre à une fonction spéciale pour se trouver par la force des choses solidaire des autres. N'est-ce pas le signe dislinctif des sociétés organisées?

Mais si iM. Spencer a justement signalé quelle était, dans les sociétés supérieures^ la cause principale de la solidarité sociale, il s'est mépris sur la manière dont celte cause produit son ell'et, et, par suite, sur la nature de ce dernier.

En elïet, pour lui, la solidarité industrielle, comme il l'appelle, présente les deux (îaractères suivants.

Comme elle est spontanée, il n'est besoin d'aucun appareil coercitif ni pour la produire ni pour la maintenir. La société n'a donc pas à intervenir pour assurer un concours qui s'établit Idiit seul. «Chaque homme peut s'entretenir par son travail, échanger ses produits contre ceux d"autrui, pièler son assistance et recevoir un iiaienient, entrer dans telle ou telle association pour mener une entreprise, petite ou grande, sans obéir à la direction de la société dans son ensemble (*). » La sphère de Taclion sociale irait donc de plus en plus en se rétrécissant, car elle n'aurait plus d'autre objet que d'empêcher les individus d'empiéter les uns sur les autres et de se nuire réciproquement, c'est-à-dire qu'elle ne serait plus que négativement régulatrice.

Dans ces conditions, le seul lien qui reste entre les hommes, c'est l'échange absolument libre. « Toutes les all'aires industrielles...se font par voie d'échange libre. Ce rapport devient prédominant dans la société à mesure que l'activité individuelle devient prédominante (■-). » Or, la forme normale de l'échange est le contrat: c'est pourquoi, « à mesure qu'avec le déclin du militarisme et l'ascendant de l'industrialisme la puissance comme la portée de l'autorité diminuent et que l'action libre augmente, la relation du contrat devient générale; enfin, dans le type industriel pleinement développé, cette relation devient universelle (^). » Par là, M. Spencer ne veut pas dire que la société repose jamais sur un contrat implicite ou formel. L'hypothèse d'un contrat social est au contraire inconciliable avec le principe de la division du tiavail; plus on fait grande la part de ce dernier, plus complètement on doit renoncer au postulat de Rousseau. Car, pour qu'un tel contrat soit possible, il faut qu'à un moment donné toutes les volontés individuelles s'entendent sur les bases communes de l'organisation sociale et, par conséquent, que chaque conscience particulière se pose le problème politique dans toute sa généralité. Mais pour cela, il faut que chaque individu sorte de sa sphère spéciale, que tous jouent également le même rôle, celui d'hommes d'État et de constituants. Représen- ■tez-voiis rinstant où la société se contracte: si radhésion est unanime, le contenu de toutes les consciences est identique. Donc, dans la mesure où la solidarité sociale provient d"une telle cause, elle n"'a aucun rapport avec la division du travail.

Surtout rien ne ressemble moins à cette solidarité spontanée et automatique qui, suivant M. Spencer, distingue les sociétés industrielles; car il voit, au contraire, dans celte poursuite consciente des fins sociales, la caractéristique des sociétés militaires ('). Un tel contrat suppose que tous les individus peuvent se représenter les conditions générales de la vie collective afin de faire un choix en connaissance de cause. Or, M. Spencer sait bien qu'une telle représentation dépasse la science dans son état actuel, et par conséquent la conscience. Il est tellement convaincu ■de la vanité de la réflexion quand elle s'applique à de telles matières, qu'il veut les soustraire même à celle du législateur, bien loin de les soumettre k l'opinion commune. Il estime que la vie sociale, comme toute vie en général, ne peut s'organiser naturellement que par une adaptation inconsciente et spontanée, •SOUS la pression immédiate des besoins et non d'après un plan médité de l'intelligence réfléchie. Il ne songe donc pas que les sociétés supérieures puissent se construire d'après un programme solennellement débattu.

Aussi bien la conception du contrat social est-elle aujourd'hui bien difficile à défendre, car elle est sans rapport avec les faits. L'observateur ne la rencontre pour ainsi dire pas sur son chemin. Non seulement il n'y a pas de sociétés qui aient une telle origine, mais il n'en est pas dont la structure présente la moindre trace d'une organisation contractuelle. Ce n"est donc ni un fait acquis à l'Iiisloire, ni une tendance qui se dégage du développement historique. Aussi, pour rajeunir cette doctrine et lui redonner quelque crédit, a-t-il fallu qualifier de contrat l'adhé-.sion que chaque individu, une fois adulte, donne à la société où il est né, par cela seul qu'il conlinue à y vivre. Mais alors il faut appeler contractuelle toute démarche de l'homme qui n'est pas déterminée par la contrainte (*). A ce compte, il n'y a pas de société, ni dans le présent ni dans le passé, qui ne soit ou qui n'ait été contractuelle; car il n'en est pas qui puisse subsister par le seul elTet de la compression. Nous en avons dit plus haut la raison. Si l'on a cru parfois que la contrainte avait été plus grande autrefois qu'aujourd'hui, c'est en vertu de cette illusion qui fait attribuer à un régime coercitif la petite place faite à la liberté individuelle dans les sociétés inférieures. En réalité, la vie sociale, partout où elle est normale, est spontanée: et si elle est anormale, elle ne peut pas durer. C'est spontanément que l'individu abdique; et même il n'est pas juste de parler d'abdication là où il n'y a rien à abdiquer. Si donc on donne au mot cette acception large et quelque peu abusive, il n'y a aucune distinction à faire entre les différents types sociaux; et si l'on entend seulement par là le lien juridique très défini que désigne cette expression, on peut assurer qu'aucun lien de ce genre n'a jamais existé entre les individus et la société.

Mais si les sociétés supérieures ne reposent pas sur un contrat fondamental qui porte sur les principes généraux de la vie politique, elles auraient ou tendraient à avoir pour base unique, suivant M. Spencer, le vaste système des contrats particuliers qui lient entre eux les individus. Ceux-.ci ne dépendraient du groupe que dans la mesure où ils dépendraient les uns des autres, et ils ne dépendraient les uns des autres que dans la mesure marquée par les conventions privées et librement conclues. La solidarité sociale ne serait donc autre chose que l'accord spontané des intérêts individuels, accord dont les contrats sont l'expression naturelle. Le type des relations sociales.serait la relation économi(iue, débarrassée de toute réglementation et telle qu'elle résulte de Tinitiative entièrement libre des parties. En un mot, la société ne serait que la mise en rapport d'individus échangeant les produits de leur travail, et sans qu'aucune action proprement sociale vienne régler cet échange.

Est-ce bien le caractère des sociétés dont l'unité est produite par la division du travail? S'il en était ainsi, on pourrait avec raison douter de leur stabilité. Car, si l'intérêt rapproche les hommes, ce n'est jamais que pour quelques instants; il ne peut créer entre eux qu'un lien extérieur. Dans le fait de l'échange, les divers agents restent en dehors les uns des autres et, l'opération terminée, chacun se retrouve et se reprend tout entier. Les consciences ne sont que superficiellement en contact; ni elles ne se pénètrent, ni elles n'adhèrent fortement les unes aux autres. Si même on regarde au fond des choses, on verra que toute harmonie d'intérêts recèle un conflit latent ou simplement ajourné. Car, là où lïntérêt règne seul, comme rien ne vient refréner les égoïsmes en présence, chaque moi se trouve vis-àvis de l'autre sur le pied de guerre et toute trêve à cet éternel antagonisme ne saurait être de longue durée. L'intérêt est en efl'et ce qu'il y a de moins constant au monde. Aujourd'hui, il m'est utile de m'unir à vous; demain, la même raison fera de moi votre ennemi. Une telle cause ne peut donc donner naissance qu'à des rapprochements passagers et à des associations d'un jour. On voit combien il est nécessaire d'examiner si telle est effectivement la nature de la solidarité organique.

Nulle part, de l'aveu de M. Spencer, la société industrielle n'existe à l'état de pureté: c'est un type partiellement idéal qui se dégage de plus en plus de l'évolution, mais qui n'a pas encore été complètement réalisé. Par conséquent, pour avoir le droit de lui attribuer les caractères que nous venons de dire, il faudrait établir méthodiquement que les sociétés les présentent d'une manière d'autant i>lus complète qu'elles sont plus élevées, abstraction faite des cas de régression.

On aflimie en premier lieu que la sphère de l'activité sociale diminue de plus en plus au profit de celle de Tindividu. Mais, pour pouvoir démontrer cette proposition par une expérience véritable, il ne suffît pas, comme fait M. Spencer, de citer quelques cas où rindividus'esteireclivement émancipé de rinffuence collective; ces exemples, si nombreux qu'ils puissent être, ne peuvent servir que d'illustrations et sont par eux-mêmes dénués de toute force démonstrative. Car il est très possible que, sur un point, l'action sociale ait régressé, mais que, sur d'autres, elle se soit étendue et que, finalement, on prenne une transformation pour une disparition. La seule manière de faire la preuve objectivement est, non de citer quelques faits au hasard de la suggestion, mais de suivre dans son histoire, depuis ses origines jusqu'aux temps les plus récents, l'appareil par lequel s'exerce essentiellement l'action sociale, et de voir si, avec le temps, il a augmenté ou diminué de volume. Nous savons que c'est le droit. Les obligations que la société impose à ses membres, pour peu qu'elles aient d'importance et de durée, prennent une forme juridique; par conséquent, les dimensions relatives de cet appareil permettent de mesurer avec exactitude l'étendue relative de l'action sociale.