SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

French

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Ce qui y correspond, suivant M. Spencer, c'est cet échange d'informations qui se fait sans cesse d'une place à l'autre sur l'état de l'offre et de la demande et qui, par suite, arrête ou stimule la production (*). Mais il n'y a rien là qui ressemble à une action régulatrice. Transmettre une nouvelle n'est pas commander des mouvements. Celte fonction est bien celle des nerfs afférents, mais n'a rien de commun avec celle des ganglions nerveux: or, ce sont ces derniers qui exercent la domination dont nous venons de parler. Interposés sur le trajet des sensalions, c'est exclusivement par leur intermédiaire que celles-ci peuvent se réfléchir en mouvements. Très vraisemblablement, si l'étude en était plus avancée, on verrait que leur rôle, qu'ils soient centraux ou non, est d'assurer le concours harmonieux des fondions qu'ils gouvernent, lequel serait à tout instant désorganisé s'il devait varier à chaque variation des impressions excitatrices. Le grand sympathique social doit donc comprendre, outre un système de voies de transmission, des organes vraiment régulateurs qui, chargés de combiner les actes intestinaux comme le ganglion cérébral combine les actes externes, aient le pouvoir ou d'arrêter les excitations, ou de les amplilier, ou de les modérer suivant les besoins.

Cette comparaison induit même à penser que l'action régulatrice à laquelle est actuellement soumise la vie économique n'est pas ce qu'elle devrait être normalement. Sans doute elle n'est pas nulle, nous venons de le montrer. Mais, ou bien elle est diffuse, ou bien elle émane directement de l'État. On trouvera difficilement dans nos sociétés contemporaines des centres régulateurs analogues aux ganglions du grand sympathique. Assuré- (1) Essais de moralr, ji. 187.

CHAPITRE Vil. — SOLIDAiUïK OHGANIQUE ET CONTRAT. 239 ment, si ce doute n'avait d'autre base que ce manque de symétrie entre l'individu et la société, il ne mériterait pas d'arrêter l'attention, Mais il ne faut pas oublier que, jusqu'à des temps très récents, ces oi'ganes intermédiaires existaient: c'étaient les corps de métiers. Nous n'avons pas à en discuter ici les avantages ni les inconvénients. D'ailleurs, de pareilles discussions sont dillicilement objectives, car nous ne pouvons guère trancher ces questions d'utilité pratique que d'après nos sentiments personnels. Mais par cela seul qu'une institution a été nécessaire pendant des siècles à des sociétés, il paraît peu vraisemblable que celles-ci se soient brusquement trouvées en état de s'en passer. Sans doute, elles ont changé; mais il est légitime de présumer Il priori que les changements par lesquels elles ont passé réclamaient moins une destruction radicale de cette organisation qu'une transformation. En tout cas, il y a trop peu de temps qu'elles vivent dans ces conditions pour qu'on puisse décider si cet état est normal et définitif ou simplement accidentel et morbide. Même les malaises qui se font sentir depuis cette époque dans celte sphère de la vie sociale ne semblent pas préjuger une réponse favorable. Nous trouverons dans la suite de ce travail d'autres fails qui confirment cette présomption (').

III III Il y a enfin le droit administratif. Nous appelons ainsi l'ensemble des règles qui déterminent d'abord les fonctions de l'organe central et leurs rapports, ensuite celles des organes qui sont immédiatement subordonnés au précédent, leurs relations les unes avec les autres, avec les premiers et avec les fonctions diffuses de la société. Si nous continuons à emprunter à la biologie un langage qui, pour èlre métaphorique, n'en est pas moins commode, nous dirons qu'elles réglementent la façon dont fonctionne le système cérébro-spinal de l'organisme social. C'est ce système que dans la langue courante on désigne sous le nom Que l'action sociale qui s'exprime sous cette forme soit de nature positive, c'est ce qui n'est pas contesté. En effet, elle a pour objet de fixer de quelle manière doivent coopérer ces fonctions spéciales. Même, à certains égards, elle impose la coopération: car ces divers organes ne peuvent être entretenus qu'au moyen de contributions qui sont exigées impérativement de chaque citoyen. Mais, suivant M. Spencer, cet appareil régulateur irait en régressant à mesure que le type industriel se décrace du type militaire, et fmalement les fonctions de lEtat seraient destinées à se réduire à la seule administration de la justice.

justice.

Seulement, les raisons alléguées à l'appui de cette proposition sont d'une remarquable indigence; c'est à peu près uniquement d'une courte comparaison entre l'Angleterre et la France, et entre l'Angleterre d'autrefois et celle d'aujourd'hui que M. Spencer croit pouvoir induire cette loi générale du développement historique n. Cependant, les conditions de la preuve ne sont pas autres en sociologie et dans les autres sciences. Prouver une bypothèse, ce n'est pas montrer qu'elle rend assez bien compte (i; quelques faits rappelés à propos: c'est constituer des expériences méthodiques. C'est faire voir que les phénomènes entre lesquels on établit une relation ou concordent universellement, ou bien ne subsistent pas l'un sans l'autre, ou varient dans le mêine sens et dans le même rapport. Mais quelques exemples exposés sans ordre ne constituent pas une démonstration.

Mais de plus, ces faits pris en eux-mêmes ne démontrent nen en l'espèce; car tout ce qu'ils prouvent c'est que la place de CII.\riTI!F. vil. — SOLinXUlTI' ORnWIIIUR KT COMIîVT. 2'tl rindividu devient plus grande et le pouvoir gouverncmenlal moins absolu. Mais il n'y a aucune contradiction à ce que la sphôre de Taclion individuelle grandis>e en même temps que celle de l'État, à ce que les fonctions qui ne sont pas immédiatement placées sous la dépendance de l'appareil régulateur central se développent en même temps que ce dernier. D'autre part, un pouvoir peut être à la fois absolu et très simple. Rien n'est moins complexe que le gouvernement despotique d'un chef barbare; les fondions qu"il remplit sont rudimentaires et peu nombreuses. C'est que Torgane directeur de la vie sociale peut avoir absorbé en lui toute cette dernière, pour ainsi dire, sans être pour cela très développé, si la vie sociale elle-même n'est pas très développée. Il a seulement sur le reste de la société une suprématie exceptionnelle parce que rien n'est en état de le contenir ni de le neutraliser. Mais il peut très bien se faire qu'il prenne plus de volume en même temps que d'autres organes se forment qui lui font contrepoids. Il suffit pour cela que le volume total de l'organisme ait lui-même augmenté. Sans doute, l'action qu'il exerce dans ces conditions n'est plus de même nature; mais les points sur lesquels elle s'exerce se sont multipliés et, si elle est moins violente, elle ne laisse pas de s'imposer tout aussi formellement. Les faits de désobéissance aux ordres de l'autorité ne sont plus traités comme des sacrilèges, ni par conséquent réprimés avec le même luxe de sévérité; mais ils ne sont pas davantage tolérés, et ces ordres sont plus nombreux et portent sur des espèces plus différentes. Or, la question qui se pose est de savoir, non si la puissance coercitive dont dispose cet appareil régulateur est plus ou moins intense, mais si cet appareil lui-même est devenu plus ou moins volumineux.

Une fois le problème ainsi formulé, la solution ne saurait être douteuse. L'histoire montre en effet que, d'une manière régulière, le droit administratif ost d'autant plus développé que les sociétés appartiennent à un type plus élevé; au contraire, plus nous remontons vers les origines, plus il est rudimenlaire.

L'Élat dont M. Spencer fait un idéal est en réalité la forme primitive de l'État. En effet, les seules fonctions qui lui appartiennent normalement, d'après le philosophe anglais, sont celles de la justice et celles de la guerre, dans la mesure du moins où la guerre est nécessaire. Or, dans les sociétés inférieures, il n'a effectivement pas d'autre rôle. Sans doute, ces fonctions n'y sont pas entendues comme elles le sont actuellement; elles ne sont pas autres pour cela. Toute celte intervention tyrannique qu'y signale M. Spencer n'est qu'une des manières par lesquelles s'exerce le pouvoir judiciaire. En réprimant les attentats contre la religion, contre l'étiquette, contre les traditions de toute sorte, l'État remplit le même office que nos juges d'aujourd'hui, quand ils protègent la vie ou la propriété des individus. Au contraire, ses attributions deviennent de plus en plus nombreuses et variées à mesure qu'on se rapproche des types sociaux supérieurs.

L'organe même de la justice, qui est très simple dans le principe, va de plus en plus en se différenciant; des tribunaux, différents se forment, des magistratures distinctes se constituent, le rôle respectif des uns et des autres se détermine ainsi que leurs rapports. Une multitude de fonctions qui étaient diffuses se concentrent. Le soin de veiller à l'éducation de la jeunesse, de jirotéger la santé générale, de présider au fonctionnement de i';issistance publique, d'administrer les voies de transport et de communication rentre peu à peu dans la sphère d'action de Torgane central. Par suite, celui-ci se développe et, en même temps, il étend progressivement sur toute la surface du territoire un réseau de plus en plus serré et complexe de ramifications qui se substituent aux organes locaux préexistants ou se les assimilent. Des services de statistique le tiennent au courant de tout ce qui se passe dans les profondeurs de Torganisme. L'appareil des relations internationales, je veux dire la diplomatie, prend lui-même des proportions toujours plus considérables. A mesure que se forment les institutions qui, comme les grands établissements de crédit, ont par leurs dimensions et par la mulliplicilé des fonctions qui en sont solidaires un inléi(H général, i"État exerce sur elles une influence modératrice. Enfin, même Tappareil militaire, dont M. Spencer aflirme la régression, semble au contraire se développer et se centraliser d'une manière ininterrompue.

Celte évolution ressort avec tant d'évidence des enseignements de riiistoire qu'il ne nous parait pas nécessaire d'entrer dans plus de détails pour la démontrer. Que l'on compare les tribus destituées de toute autorité centrale aux tribus centralisées, celles-ci à la cité, la cité aux sociétés féodales, les sociétés féodales aux sociétés actuelles, et l'on suivra pas à pas les principales étapes du développement dont nous venons de retracer la marcbe générale. Il est donc contraire à toute méthode de regarder les dimensions actuelles de l'organe gouvernemental comme un fait morbide, dû à un concours de circonstances accidentelles. Tout nous oblige à y voir un phénomène normal, qui tient à la structure même des sociétés supérieures, puisqu'il progresse d'une manière régulièrement continue à mesure que les sociétés se rapprochent de ce type.

On peut d'ailleurs montrer, au moins en gros, comment il résulte des progrès mêmes de la division du travail et de la transformation qui a pour effet de faire passer les sociétés au type segmentaire au type organisé.

Tant que chaque segment a sa vie qui lui est particulière, il forme une petite société dans la grande et a par conséquent en propre ses organes régulateurs tout comme celle-ci. Mais leur vitalité est nécessairement i)roportionnelle à l'intensité de cette vie locale; ils ne peuvent donc pas manquer de s'afl'aiblir quand elle s'affaiblit elle-même. Or, nous savons que cet affaiblissement se produit avec l'effacement progressif de l'organisation segmentaire. L'organe central, trouvant devant lui moins de résistance puisque les forces qui le contenaient ont j)erLlu de leur énergie, se développe et attire à lui ces fonctions, semblables à celles qu'il exeico, mais (jiii ne peuvent jiUis être retenues par ceux qui les détenaient jusque-là. Ces organes locaux, au lieu de garder leur individualité et de rester diffus, viennent donc se fondre dans l'appareil central qui, par suite, grossit, et cela d'autant plus que la société est plus vaste et la fusion plus complète; c'est dire qu'il est d'autant plus volumineux que les sociétés sont d'une espèce plus élevée.

Ce phénomène se produit avec une nécessité mécanique, et d'ailleurs il est utile, car il correspond au nouvel état des choses. Dans la mesure où la société cesse d'être formée par une répétition de segments similaires, l'appareil régulateur doit luimême cesser d'être formé par une répétition d'organes segmentaires autonomes. Toutefois, nous ne voulons pas dire que normalement l'État absorbe en lui tous les organes régulateurs de la société quels qu'ils soient, mais seulement ceux qui sont de même nature que les siens, c'est-à-dire qui président à la vie générale. Quant à ceux qui régissent des fonctions spéciales, comme les fonctions économiques, ils sont en dehors de sa sphère d'attraction. 11 peut bien se produire entre eux une coalescence du même genre, mais non entre eux et lui;, ou du moins s'ils sont soumis à l'aclion des centres supérieurs, ils en restent distincts. Chez les vertébrés, le système cérébro-spinal est très développé, il a une influence sur le grand sympathique, mais il laisse à ce dernier une large autonomie.

En second lieu, tant que la société est faite de segments, ce qui se produit dans l'un d'eux a d'autant moins de chances de faire écho dans les autres que l'organisation segmentaire est plus forte. Le système alvéolaire se prête naturellement à la localisation des événements sociaux et de leurs suites. C'est ainsi que, dans une colonie de polypes, un des individus peut être malade sans que les autres s'en ressentent. 11 n'en est plus de même quand la société est formée par un système d'organes. Par suite de leur mutuelle dépendance, ce qui atteint l'un en atteint d'autres, et ainsi tout changement un peu grave prend un intérêt général.

Cette généralisntion est encore facilitée par deux autres circonstances. Plus le travail se divise, moins chaque organe social comprend de parties distinctes. A mesure que la grande industrie se substitue à la petite, le nombre des entreprises dill'érenles diminue; chacune a plus d'importance relative parce qu'elle représente une plus grande fraction du tout; ce qui s"y produit a donc des contre-coups sociaux beaucoup plus étendus. La fermeture d"un petit atelier ne cause que des troubles très limités, qui cessent d'être sentis au delà d"un petit cercle; la faillite d'une grande société industrielle est au contraire une perturbation publique. D'autre part, comme les progrés de la division du travail déterminent une plus grande concentration de la masse sociale, il y a entre les diO'érentes parties d'un même tissu, d'un même organe ou d'un même appareil, un contact plus intime qui rend plus faciles les phénomènes de contagion. Le mouvement qui naît sur un point se communique rapidement aux autres: il n'y a qu'à voir avec quelle vitesse, par exemple, une grève se généralise aujourd'hui dans un même corps de métier. Or, un trouble d'une certaine généralité ne peut se produire sans i-elentir dans les centres supéiieurs. Ceux-ci, étant affectés douloureusement, sont nécessités à intervenir et cette intervention est d'autant plus fréquente que le type social est plus élevé. Mais il faut pour cela qu'ils soient oi-ganisés en conséquence; il faut qu'ils étendent dans tous les sens leurs ramifications, de manière à être en relations avec les dillêrontes régions de l'organisme, de manière aussi à (enir sous une dépendance plusimmr(li;itc certains oi-ganes dont le jeu poui-rait avoir à l'occasion des répercussions exceptionnellement graves. Kn un mot, leurs fonctions devenant plus nombreuses et plus complexes, il estnécessaire que l'organe qui leur sert de substrat se développe, ainsi (|uo le corps de règles juridiipies qui les déterminent.

Au repi'oche ({u'on lui a souvent fait de contredire sa propre doctrine, en admettant que le développement des centres supôrieurs se fait en sens inverse dans les sociétés et dans les organismes, M. Spencer répond que ces variations diflerentes de l'organe tiennent à des variations correspondantes de la fonction. Suivant lui, le rôle du système cérébro-spinal serait essentiellement de régler les rapports de l'individu avec le detiors, de combiner les mouvements soit pour saisir la proie, soit pour échapper à l'ennemi ('). Appareil d'attaque et de défense, il est naturellement très volumineux chez les organismes les plus élevés, où ces relations extérieures sont elles-mêmes très développées. Il en est ainsi des sociétés militaires, qui vivent en état d'hostilité chronique avec leurs voisines. Au contraire, chez les peuples industriels, la guerre est l'exception; les intérêts sociaux sont principalement d'ordre intérieur; l'appareil régulateur externe, n'ayant plus la même raison d'être, régresse donc nécessairement.

Mais cette explication repose sur une double erreur.

D'abord tout organisme, qu'il ait ou non des instincts déprédateurs, vit dans un milieu avec lequel il a des relations d'autant plus nombreuses qu'il est plus complexe. Si donc les rapports d'hostilité diminuent à mesure que les sociétés deviennent plus pacifiques, ils sont remplacés par d'autres. Les peuples industriels ont un commerce mutuel autrement développé ((ue celui que les peuplades inférieures entretiennent les unes avec les autres, si belliqueuses qu'elles soient. Nous parlons, non du commerce qui s'établit directement d'individus à individus, mais de celui qui unit les corps sociaux entre eux. Chaque société a des intéréis généraux à défendre contre les autres, sinon par la voie des armes, du moins au moyen de négociations, de coalitions, de traités, etc.

De plus, il n'est pas vrai que le cerveau ne fasse que présider aux relations externes. Non seulement il semble bien qu'il peut parfois modifier l'état des organes par des voies tout internes, mais, alors mcMiie (pie c"esl du dehors (|iril ai,Mt, c"esl sur le dedans qu'il exerce son aclion. En elTet, môme les viscères les plus intestinaux ne peuvent fonctionner qu'à Taide de matériaux qui viennent du dehors et, comme il dispose souverainement do ces dernieis, il a par là s,ur tout l'organisme une influence de tous les instants. L"estomac, dit-on. n'entre pas en jeu sur son ordre; mais la présence des aliments sullii à exciter les mouvements péristaltiques. Seulement, si les aliments sont présents, c'est que le cerveau l'a voulu, et ils y sont dans la quantité (ju'il a fixée et de la qualité qu'il a choisie. Ce n'est pas lui ijui commande les battements du cœur, mais il peut, par un traitement approprié, les retarder ou les accélérer. Il n'y a guère de tissus qui ne subissent quelqu'une des disciplines qu'il impose, et l'empire qu'il exerce ainsi est d'autant plus étendu et d'autant plus profond que l'animal est d'un type plus élevé. C'est qu'en effet son véritable rôle est de présider, non pas aux relations avec le dehors, mais à l'ensemble de la vie: celte fonction est donc d'autant plus complexe que la vie elle-même est plus riche et plus concentrée. Il en est de même des sociétés. Ce qui fait que l'organe gouvernemental est plus ou moins considérable, ce n'est pas que les peuples sont plus ou moins pacifiques; mais il croit à mesure (|ue, par suite des progrès de la division du travail, les sociétés comprennent plus d'organes dilTérents iihis intimement solidaires les uns des autres.

IV Les propositions suivantes résument cette première partie de notre travail.

La vie sociale dérive d'une double source: la siinilitiide des consciences et la division du travail social, l/individu est socialisé dans le premier cas, parce (jue, n'a>ant pas d'inili\idualité propre, il se confond, ainsi que ses semblables, au sein' d'un même lype collectif; dans le second, parce que, tout en ayant une pbysionomie et une activité personnelles qui le distinguent des autres, il dépend d'eux dans la mesure même où il' s'en distingue, et par conséquent de la société qui résulte de leur union.

La similitude des consciences donne naissance à des règles juridiques qui, sous la menace de mesures répressives, imposent à tout le monde des ci'oyances et des pratiques uniformes; plus elle est prononcée, plus la vie sociale se confond complètement avec la vie religieuse, plus les institutions économitiues sont voisines du communisme. La division du travail donne naissance à des régies juridiques qui déterminent la nature et les rapports des fonctions divisées, mais dont la violation n'entraîne que des mesures réparatrices sans cai'actère expiatoire.

Chacun de ces corps de règles juridiques est d'ailleurs accompagné d'un corps de régies purement morales. Là où le droit pénal est très volumineux, la morale commune est très étendue; c'est-à-dire qu'il y a une multitude de pratiques collectivesplacées sous la sauvegarde de l'opinion publique. Là où le droit rcstilulif est très développé, il y a pour chaque profession une morale professionnelle. A l'intérieur d'un même groupe de travailleurs, il existe une opinion, diffuse dans toute l'étendue de cet agrégat restreint, et qui, sans être munie de sanctions légales, se fait pourtant obéir. 11 y a des mœurs et des coutumes communes à un même ordre de fonctionnaires et qu'aucun d'eux ne peut enfreindre sans encoui'ir le blâme de la corporation ('). Toutefois, cette morale se distingue de la précédente par des dilférences analogues à celles qui séparent les deux espèces correspondantes de droits. Elle est en etfet localisée dans une région limitée de la société; de plus, le caractère répressif des (') (,'.o Ijlàine, criiilli'iirs, coiumc toute ])ciiic nioralc;, se I;iiltiil jiar dosmimveincnts extérieurs (peines disei|iiinaiivs, l'eiivni (reiiijiloyés, [leite desrelations, etc.).

sanctions qui y sont attachées est sensiblement moins accentué. Les fautes professionnelles déterminent un mouvement de réprobation beaucoup plus faible que les aitonlats contre la morale l)ublique.

Cependant, les règles de la morale et du droit professionnels sont impératives comme les autres. Elles obligent Pindividu à agir en vue de lins qui ne lui sont pas propres, à faii'e des concessions, à consentir des compromis, à tenir compte d'intérêts supérieurs aux. siens. Par conséquent, même là où la société repose le plus complètement sur la division du travail, elle ne se résout pas en une poussière d'atomes juxtaposés, entre lesquels il ne peut s'établir que des contacts extérieurs et passagers. Mais les membres en sont unis par des liens qui s'étendent bien au delà des moments si courts où rechange s'accomplit. Chacune des fonctions qu'ils exercent est, d'une manière constante, dépendante des autres et forme avec elles un système solidaire. Par suite, de la nature de la tâche choisie déi-ivent des devoirs permanents. Parce que nous remplissons telle fonction, domestique ou sociale, nous sommes pris dans un réseau d'obligations dont nous n'avons pas le droit de nous affranchir. Il est surtout un organe vis-à-vis duquel notre état de dépendance va toujours croissant: c'est ri''.lat. Les points p:ir lesquels nous sommes en contact avec lui se multiplient ainsi que les occasions où il a pour charge de nous rappeler au sentiment de la solidarité commune.

Ainsi, l'altruisme n'est pas destiné à devenir, comme le veut M. Spencer, une sorte d'ornement agréable de notre vie sociale; mais c'en.sera toujours la base fondamentale. Comment en elTet pourrion.s-nous jamais nous en passer/ Les hommes ne peuvent vivre ensemble sans.s'entendre et, par consé(iuenl, sans se faire des sacrifices mutuels, sans se lier les uns au\ autres d'une manière forte et durable. Toute société est une société morale. A certains égards, ce caractère est même plus jiroiioncé dans les sociétés organisées. Parce que l'individu ne se sulllt pas, c'est de la société qu'il reçoit tout ce qui lui est nécessaire, comme c'est pour elle qu'il travaille. C'est donc vers elle qu'est tournée son activité tout entière. Ainsi se forme un sentiment très fort de l'état de dépendance où il se trouve; il s'habitue à s'estimer à sa juste valeur, c'est-à-dire à ne se regarder que comme la partie d'un tout, l'organe d'un oi-ganisme. De tels sentiments sont de nature à inspirer non seulement ces sacrifices journaliers qui assurent le développement régulier de la vie sociale quotidienne, mais encore, à l'occasion, des actes de renoncement complet et d'abnégation sans partage. De son côté, la société apprend à regarder les membres qui la composent, non plus comme des choses sur lesquelles elle a des droits, mais comme des coopérateurs dont elle ne peut se passer et vis-tà-vis desquels elle a des devoirs. C'est donc à tort qu'on oppose la société qui dérive de la communauté des croyances à celle qui a pour base la coopération, en n'accordant qu'à la première un caractère moral et en ne voyant dans la seconde qu'un groupement économique. En réalité, la coopération a, elle aussi, sa moralité intrinsèque. Il y a seulement lieu de croire, comme noiis le verrons mieux dans la suite, que, dans nos sociétés actuelles, celte moralité n'a pas encore tout le développement qui leur serait dés maintenant nécessaire.

Mais elle n'est pas de même nature que l'auli-e. Celle-ci n'est forte que si l'individu ne l'est pas. Faite de régies qui sont pratiquées par tous indistinctement, elle reçoit de celte protique universelle et uniforme une autorilô qui en fait quelque chose de surhumain et qui la soustrait plus ou moins à la discussion. L'autre, au contraire, se développe à mesure que la personnalité individuelle se fortifie. Si réglementée que soit une fonction, elle laisse toujours une large place à finitiative de chacun. Même beaucoup des obligations qui sont ainsi sanctionnées ont leur origine dans un choix de la volonté. C'est nous qui choisissons notre profession et môme certaines de nos fonctions domestiques. Sans doute, une fois que notre résolution a cessé CHAPITRE VII. — SOI.ID.MilTl'; OUGAMQUE ET CONTRAT. 251 (l'être intérieure et s'est traduite au dehors par des conséquences sociales, nous sommes liés: des devoirs s'imposent à nous que nous n'avons pas expressément voulus. C'est pourtant dans un acte volontaire qu'ils ont pris naissance. Enlin, parce que ces règles de conduite se rapportent, non aux. conditions de la vie commune, mais aux différentes formes de l'activité professionnelle, elles ont par cela même un caractère plus temporel, pour ainsi dire, qui, tout en leur laissant leur force obligatoire, les rend plus accessibles à l'action des hommes.

Il y a donc deux grands courants de la vie sociale, auxquels correspondent deux types de structure non moins ditïérents.

De ces courants, celui qui a son origine dans les similitudes sociales coule d'abord seul et sans rival. A ce moment, il se confond avec la vie môme de la société; puis, peu à peu, il se canalise, se raréfie, tandis que le second va toujours en grossissant. De même, la structure segmentaire est de plus en plus recouverte par l'autre, mais sans jamais disparaître complètement.

Nous venons d'établir la réalité de ce rapport de variation inverse. On en trouvera les causes dans le livre suivant.

I LIVRE II LES CAUSES ET LES CONDITIONS LIVRE II Les Causes el les Conditions.

CHAPITRE I LES PROGRÉS DE LA DIVISION DU TRAVAIL ET CEUX DU BOXllEUR A quelles causes sont dus les progrès de la division du travail?

Sans doute, il ne saurait être question de trouver une formule unique qui rende compte de toutes les modalités possibles de la division du travail. Une telle formule n'existe pas. Chaque cas particulier dépend de causes particulières qui ne peuvent être déterminées que par un examen spécial. Le problème que nous nous posons est moins vaste. Si l'on fait abstraction des formes variées que prend la division du travail suivant les conditions do temps et de lieu, il reste ce fait général qu'elle se développe régulièrement à mesure qu'on avance dans Tliisloire. Ce fait dépend certainement de causes également constantes, que nous allons rechercher.

Cette cause ne saurait consister dans une représentation anticipée des etTets que produit la division du travail en contribuant à maintenir l'équilibre des sociétés. C'est un contre-coup trop lointain jinur (ju'il puisse èlre conipfis de tout le monde; la pliijiai-t des esprits n'en ont aucune conscience. En tout cas, il 2o6 Livr.ii: ii. — calses et conditions.

ne pouvait commencer à devenir sensiiîle que quand la division du travail était déjcà très avancée.

D'après la théorie la plus répandue, elle n'aurait d'autre origine que le désir qu'a l'Iiomme d'accroître sans cesse son bonheur. On sait en effet que, plus le travail se divise, plus le rendement en est élevé. Les ressources qu'il met à notre disposition sont plus abondantes; elles sont aussi de meilleure qualité. La science se fait mieux, et plus vite; les œuvres d'art sont plus nombreuses et plus raffinées; l'industrie produit plus et les produits en sont plus parfaits. Or, l'homme a besoin de toutes ces choses; il semble donc qu'il doive être d'autant plus heureux qu'il en possède davantage, et, par conséquent, qu'il soit naturellement incité à les rechercher.

Cela posé, on explique aisément la régularité avec laquelle progresse la division du travail; il suffit, dit-on, qu'un concours de circonstances, qu'il est facile d'imaginer, ait averti les hommes de quelques-uns de ces avantages, pour qu'ils aient cherché à l'étendre toujours plus loin, afin d'en tirer tout le profit possible. Elle progresserait donc sous l'influence de causes exclusivement individuelles et psychologiques. Pour en faire la théorie, il ne serait pas nécessaire d'observer les sociétés et leur structure: l'instinct le plus simple et le plus fondamental du cœur humain suffirait à en rendre compte. C'est le besoin du bonheur qui pousserait l'individu à se spécialiser de plus en plus. Sans doute, comme toute spécialisation suppose la présence simultanée de plusieurs individus et leur concours, elle n'est pas possible sans une société. Mais, au lieu d'en être la cause déterminante, la société serait seulement le moyen par lequel elle se réalise, la matière nécessaire à l'oi-ganisation du travail divisé. Elle serait môme un effet du phénomène plutôt que sa cause. Ne répète-t-on pas sans cesse que c'est le besoin de la coopération qui a donné naissance aux sociétés? Celles-ci se seraient donc formées pour que le travail put se diviser, bien loin qu'il se fût divisé pour des raisons sociales?

Cette explication est classique en économie iiolilique. Elle parait d'ailleurs si simple et si évidente qu'elle est admise inconsciemment par une foule de penseurs dont elle altère les conceptions. C'est pouniuoi il est nécessaire do l'examiner tout d'abord.

Rien n'est moins démontré que le prétendu axiome sur lequel elle repose.

On ne peut assigner aucune borne rationnelle à la puissance productive du travail. Sans doute, elle dépend de l'élat de la technique, des capitaux, etc. Mais ces obstacles ne sont jamais que provisoires, comme le prouve l'expérience, et chaque génélation recule la limite à laquelle s'était arrêtée la génération précédente. Quand même elle devrait parvenir un jour à un maximum qu'elle ne pourrait plus dépasser — ce qui est une conjecture toute gratuite, — du moins il est certain que, dès à présent, elle a derrière elle un champ de développement immense. Si donc, comme on le suppose, le bonheur s'accroissait régulièrement avec elle, il faudrait aussi qu'il pût s'accroitre indéfiniment ou que, tout au moins, les accroissements dont il est susceptible fussent proportionnés aux précédents. S'il augmentait à mesure que les excitants agréables deviennent plus nombreux et plus intenses, il serait tout naturel que l'homme cherchât à pi'oduire toujours davantage pour jouir encore davantage. Mais, en réalité, notre puissance de bonheur est très restreinte.