médecin de.^a famille. L'ai't divinatoire, le don de prophétie, celte haute faveur des dieux, passaient chez les Grecs pour se transmettre le plus souvent de père en fils (i). » En. Grèce, dit Hermann, « riiérédilé de la fonction n'était prescrite par la loi que dans quelques états et pour certaines fondions qui tenaient plus étroitement à la vie religieuse, comme, à Sparte, les cuisiniers et les joueurs de flûte; mais les mœurs en avaient fait aussi pour les professions des artisans un fait plus général qu'on ne croie ordinairement (^). » Maintenant encore, dans beaucoup de sociétés inférieures, les fonctions se distribuent d'après la race. Dans un grand nombre de tribus africaines, les forgerons descendent d'une autre race que le reste de la population. Il en était de même chez les Juifs au temps de Saûl. « En Abyssinie, presque tous les artisans sont de race étrangère: le maçon est Juif, le tanneur et le tisserand sont Mahométans, l'armurier et l'orfèvre Grecs et Coptes. Aux Indes, bien des différences de castes qui indiquent des différences de métiers coïncident encore aujourd'hui avec celles de races. Dans tous les pays de population mixte, les descendants d'une même famille ont coutume de se vouer à certaines professions; c'est ainsi que, dans l'Allemagne orientale, les pêcheurs, pendant des siècles, étaient Slaves (3).» Ces faits donnent une grande vraisemblance à l'opinion de Lucas, d'après laquelle «l'hérédité des professions est le type primitif, la forme élémentaire de toutes les institutions fondées sur le principe de l'hérédité de la nature morale ».
Mais aussi on sait combien, dans ces sociétés, le progrès est lent cl difficile. Pendant des siècles, le travail reste organisé de la même manière, sans qu'on songe à rien innover. « L'hérédilê.s'oflVe ici à nous avec ses caractères habituels: conservation.
(-) /t»tf/.,395, note '2, cli. I, 33. — Pour les faits, voir notamment: Platon. Eutypiir., 11 C; Akihiade, \2\ A; Rép., IV, 421 D; surtout Protag., 328 A; l'hilaïque, ApoplU., Lacon, 208!!.
(■') Scliiuoll(>r, /,(( Division du liuivail, in licv. d'eco)i. polit., 188'.l, p.r/J», slabililé ('). » Pai' consétiuent, poiii- que la division du travail ait pu se développer, il a fallu que les hommes parvinssent à secouer le joug de Thérédité, que le progrès brisât les castes et les classes. La disparition progressive de ces dernières tend en elTet à piouver la réalité de cette émancipation; car on ne voit pas comment, si l'hérédité n'avait rien peidu de ses droits sur l'individu, elle aurait pu s'atTaiblir comme institution. Si la statistique s'étendait assez loin dans le passé et surtout si elle était mieux informée sur ce point, elle nous apprendrait très vraisemblablement que les cas de professions héréditaires deviennent toujours moins nombreux. Ce qui est certain, c'est que la foi à rhérédité, si intense jadis, est aujourd'hui remplacée par une foi presque opposée. Nous tendons à croire que l'Individu est en majeure partie le lils de ses œuvres et à méconnaître même les liens qui le rattachent à sa race et l'en font dépendre; c'est du moins une opinion très i-épandue et dont se plaignent presque les psychologues de l'hérédité. C'est même un fait assez curieux que l'hérédité ne soit vraiment entrée dans la science qu'au moment où elle était presque complètement sortie de la croyance. Il n'y a pas là d'ailleurs de contradiction. Car ce qu'affirme au fond la conscience commune, ce n'est pas que l'hérédité n'existe pas, mais que le poids en est moins lourd, et la science, nous le verrons, n'a rien qui contredise ce sentiment.
Mais il importe d'établir le fait directement et surtout d'en faire voir les causes.
En premier lieu, riièrédité perd de son empire au cours de l'évolution paice que, simultanément, des modes nouveaux d'activité se sont constitués qui ne relèvent pas de son iniluence.
(') liiljot, op. cit., I». 3a\ 344 I.IVHK II. — CAUSI s ET CONDITIONS.
Une première preuve de ce slalionnement de Tliérédité, c'est Tétat slationnaire des grandes races humaines. Depuis les temps les plus reculés, il ne s'en est pas formé de nouvelles; du moins si^ avec M. de Quatrefages 0), on donne ce nom même aux difïércnts types qui sont issus des trois ou quatre grands types fondamentaux, il faut ajouter que, plus ils s'éloignent de leurs points d'origine, moins ils présentent les traits constitutifs de la race. En effet, tout le monde est d'accord pour reconnaître que ce (jui caractérise cette dernière, c'est l'existence de ressemblances héréditaires; aussi les anthropologistes prennent- ils pour base de leurs classitications des caractères physiques, parce qu'ils sont les plus héréditaires de tous. Or, plus les types anthropologiques sont circonscrits, plus il devient difficile de les définir en fonction de propriétés exclusivement organiques, parce que celles-ci ne sont plus ni assez nombreuses ni assez distinctives. Ce sont des ressemblances tonios morales, que l'on établit à l'aide de la linguistique, de l\irchéologie, du droit comparé, qui deviennent prépondérantes; mais on n'a aucune raison d'admettre qu'elles soient héréditaires. Elles servent à distinguer des civilisations plutôt que des races. A mesuie qu'on avance, les variétés humaines qui se forment deviennent donc moins hérédftaires; elles sont de moins en moins des races.
L'impuissance progressive de notre espèce à produire des races nouvelles fait même le plus vif contraste avec la fécondité contraire des espèces animales. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que la culture humaine, à mesure qu'elle se développe, est de plus en plus réfractaire à ce genre de transmission? Ce que les hommes ont ajouté et ajoutent tous les jours à ce fond primitif qui s'est fixé depuis des siècles dans la structure des races initiales, échappe donc de plus en jjIus à l'action de l'hérédité. Mais s'il en est ainsi du courant général de la civilisation, à plus forte raison en est-il de même de chacun des affiuents parliculiers qui le forment, c'esl-à-dire de chaque activité fonctionnelle et de ses produits.
Les faits qui suivent confirment celte induction.
C'est une vérité établie que le degré de simplicité des faits psychiques donne la mesure de leur transmissibilité. En effet?
plus les états sont complexes, plus ils se décomposent facilement parce que leur grande complexité les maintient dans un état d'équilibre instable. Ils ressemblent à ces constructions savantes dont l'architecture est si délicate qu'il suffit de peu de chose pour on troubler gravement l'économie; à la moindre secousse, l'édifice ébranlé s'écroule mettant à nu le teri-ain qu'il recouvrait. C'est ainsi que, dans les cas de paralysie générale, le moi se dissout lentement jusqu'à ce qu'il ne reste plus, pour ainsi dire, que la base organique sur laquelle il reposait. D'ordinaire, c'est sous le choc de la maladie que se produisent ces faits de désorganisation. Mais on conçoit que la transmission séminale doit avoir des effets analogues. En effet, dans l'acte de la fécondation, les caractères strictement individuels tendent à se neutraliser mutuellement; car, comme ceux qui sont spéciaux à Fun des parents ne peuvent se transmettre qu'au détriment de l'autre, il s'établit entre eux une sorte de lutte d'où il est impossible qu'ils sortent intacts. Mais plus un état de conscience est complexe, plus il est personnel, plus il porte la marque des circonstances particulières dans lesquelles nous avons vécu, de notre sexe, de notre tempérament. Par les parties inférieures et fondamentales de notre être nous nous ressemblons beaucoup plus (jue par ces sommets; c'est par ces derniers au contraire que nous nous distinguons les uns des autres. Si donc ils ne disparaissent pas complètement dans la transmission héréditaire, du moins ils ne peuvent survivre qu'effacés et affaiblis.
Or, les aptitudes sont d'autant plus complexes qu'elles sont plus spéciales. C'est en effet une erreur de croire que notre activité se simpliiie à mesure que n-os tâches se délimitent. Au contraire, c'est quand elle se disperse sur une multitude d'objets 3i6 I.lVIiE II. — CALStlS KT CONDITIONS.
qu'elle est simple; car, comme elle néglige alors ce qu'ils ont de personnel et de distinct pour ne viser que ce qu'ils ont de commun, elle se réduit à quelques mouvements très généraux qui conviennent dans une foule de circonstances diverses. Mais, quand il s'agit de nous adapter à des objets particuliers et spéciaux de manière à tenir compte de toutes leurs nuances, nous ne pouvons y parvenir qu'en combinant un très grand nombre d'états de conscience, dilïérenciés à l'image des choses mêmes auxquelles ils se rapportent. Une fois agencés et constitués, ces systèmes fonctionnent sans doute avec plus d'aisance et de rapidité; mais ils restent très complexes. Quel prodigieux assemblage d'idées, d'images, d'habitudes n'observe-t-on pas chez le proie qui compose une page d'imprimerie, chez le mathématicien qui combine une multitude de théorèmes épars et en fait jaillir un théorème nouveau, chez le médecin qui, à un signe imperceptible, reconnait du coup une maladie et en prévoit en même temps la marche. Comparez la technique si élémentaire de l'ancien philosophe, du sage qui, par la seule force de la pensée, entreprend d'expliquer le monde, et celle du savant d'aujourd'hui qui n'arrive à résoudre un problème très particulier que par une combinaison très compliquée d'observations, d'expériences, grâce à des lectures d'ouvrages écrits dans toutes les langues, des correspondances, des discussions, etc., etc. C'est le dilettante qui conserve intacte sa simpliiMté primitive. La complexité de sa nature n'est qu'apparente. Comme il fait le métier de s'intéresser à tout, il semble qu'il ait une multitude de goûts et d'aptitudes divers. Pure illusion! Regardez au fond des choses, et vous verrez que tout se réduit à un petit nombre de facultés générales et simples, mais qui, n'ayant rien perdu de leur indétermination première, se déprennent avec aisance des objets auxtiuols elles.s'attachent pour se reporter ensuite sur d'autres. Uu dehors, on aperçoit une succession ininterrompue d'événements variés; mais c'est le môme acteur qui joue tous les nMes sous des costumes un peu dilTèrents. Cette surface où brilf.iiAPnr.K IV. — rAf.TKUiiS skcondaiiîI'S. 3't7 lent tant de couleiii's savamment nuancées recouvre un fond d'une déplorable monotonie. Il a assoupli et aftlné les puissances de son être, mais il n'a pas su les transformer et les refondre pour en tirer une œuvre nouvelle et définie; il n'a rien élevé de personnel et de durable sur le terrain que lui a légué la nature.
Par conséquent, plus les facultés sont spéciales, plus elles sont difficilemont transmissibles; ou, si elles parviennent à passer d'une génération à l'autre, elles ne peuvent manquer de perdre de leur force et do leur précision. Elles sont moins irrésistibles et plus malléables; par suite de leur plus grande indétermination, elles peuvent plus facilement changer sous Tinfluence des circonstances de famille, de fortune, d'éducation, etc. En un mot, plus les formes de l'activité se spécialisent, plus elles échappent à l'action de l'hérédité.
On a cependant cité des cas où des aptitudes professionnelles paraissent être héréditaires. Des tableaux dressés par M. Galton il semble résulter qu'il y a eu parfois de véritables dynasties de savants, de poètes, de musiciens. M. de CandoUe, de son côté, a établi que les fils de savants « se sont souvent occupés de science )»('). Mais ces observations n'ont en l'espèce aucune valeur démonstrative. Nous ne songeons pas en elTet à soutenir que la transmission d'aptitudes spéciales est radicalement impossible; nous voulons dire seulement qu'en général elle n'a pas lieu, parce qu'elle ne peut s'effectuer que par un miracle d'équilibre qui ne saurait se renouveler souvent. Il ne sert donc à rien de citer tels ou tels cas particuliers où elle s'est produite ou paraît s'être produite; mais il faudrait encore voir quelle part ils représentent dans l'ensemble des vocations scienliruiues. C'est seulement alors que l'on pouiTait juger s'ils démontrent vraiment que l'hérédité a une grjmde iniluence sur la façon dont se divisent les fonctions sociales.
Or, quoique celle comparaison ne puisse élre faite mélhodiquement, un fail, élabli par M. de CandoUe, lend à prouver combien esl restreinte l'aclion de Tiiérédilé dans ces carrières. Sur 100 associés étrangers de TAcadémie de Paris, dont M. de CandoUe a pu i-efaire la généalogie, 14 descendent de ministres protestants, 5 seulement de médecins, de chirurgiens, de pharmaciens. Sur 48 membres étrangers de la Société royale de Londres en 1829, 8 sont fils de pasteurs, 4 seulement ont pour pères des hommes de Tari. Pourtant, le nombre total de ces derniers « dans les pays hors de France doit être bien supéreur à celui des ecclésiastiques protestants. En effet, parmi les populations protestantes, considérées isolément, les médecins, chirurgiens, pharmaciens et vétérinaires sont à peu prés aussi nombreux que les ecclésiastiques et, quand on ajoute ceux des pays purement catholiques autres que la France, ils constituent un total beaucoup plus considérable que celui des pasteurs et ministres prolestants. Les études que les hommes de l'art médical ont faites et les travaux auxquels ils doivent se livrer habituellement pour leur profession sont bien plus dans la sphère des sciences que les études et les travaux d'un pasteur. Si le succès dans les sciences était une affaire uniquement d'hérédité, il y aurait bien plus de fds de médecins, pharmaciens, etc., sur nos listes que de fils de pasteurs ('). » Encore n'est-il pas du tout certain que ces vocations scientifiques des fils de savants soient réellement dues à riiérédilé. Pour avoir le droit de les lui attribuer, il ne sulfit pas de constater une similitude de goûts entre les parents et les enfants, il faudrait encore que ces derniers eussent manifesté leui's aptitudes ajirès avoir été élevés dès leur première enfance en dehors de leur famille et dans un milieu étranger à toute culture scientifique. Or, en fait, tous les lils de savants sur les(juels a porté l'observation ont été élevés dans leurs familles, où ils ont natui,ii.\i'iri;i: iv. — lACiKiits si-condaiiifs. 349 rellement Irouvo plus de secours intellectuels el d'encouragements que leurs pères n'en avaient reçu. Il y a aussi les conseils et l'exemple, le désir de ressembler à son père, d'utiliser ses livres, ses collections, ses recherches, son laboratoire, qui sont pour lin esprit généreux: et avisé des stimulants énergiques. Enfin, dans les établissements où ils achèvent leurs études, les fils de savants se trouvent en contact avec des esprits cultivés ou propres à recevoir une haute culture, et Faction de ce milieu nouveau ne fait que confirmer celle du premier. Sans doute, dans les sociétés où c'est la règle que l'enfant suive la profession du père, une telle régularité ne peut s'expliquer par un simple concours de circonstances extérieures; car ce serait un miracle qu'il se produisit dans chaque cas avec une aussi parfaite identité. IMais il n'en est pas de môme de ces rencontres isolées et presque exceptionnelles que l'on observe aujourd'hui.
Il est vrai que plusieurs des hommes scientifiques anglais auxquels s'est adressé M. Galton (') ont insisté sur un goût spécial et inné qu'ils auraient ressenti dès leur enfance pour la science qu'ils devaient cultiver plus lard. Mais, comme le fait remarquer M. de Candolle, il est bien difTicile de savoir si ces goûts « viennent de naissance ou des impressions vives de la jeunesse et des influences qui les provoquent et les dirigent. D'ailleurs, ces goûts changent, et les seuls importants pour la carrière sont ceux qui persistent. Dans ce cas, l'individu qui se distingue dans une science ou qui continue de la cultiver avec plaisir ne manque jamais de dire que c'est chez lui un goût inné. Au contraire, ceux qui ont eu des goûts spéciaux dans l'enfance et n'y ont^plus pensé n'en parlent pas. Que l'on songe à la multitude d'enfants qui chassent aux papillons ou font des collections de coquilles, d'insectes, etc., qui ne deviennent pas des naturalistes..le connais aussi bon nombre d'exemples de savants qui ont eu, étant jeunes, la passion de faire dos vers ou (') Eiifjlia/i incn of science, 187i, p. lll ut suiv.
350 LIVRE H. — GAUSrlS El' COMimONS.
des pièces de théâtre et qui, dans la suite, ont eu des occupations bien différentes ('). » Une autre observation du même auteur montre combien est grande l'action du milieu social sur la genèse de ces aptitudes. Si elles étaient dues à riiérédité, elles seraient également héréditaires dans tous les pays; les savants issus de savants seraient dans la même proportion chez tous les peuples du même type.
«Or, les faits se sont manifestés d'une tout autre manière. En Suisse, il y a eu depuis deux siècles plus de savants groupés par famille que de savants isolés. En France et en Italie, le nombre des savants qui sont uniques dans leur famille constitue au contraire l'immense majorité. Les lois physiologiques sont cependant les mêmes pour tous les hommes. Donc, l'éducation dans chaque famille, l'exemple et les conseils donnés doivent avoir exercé une induence plus marquée que rhérédité sur la carrière spéciale des jeunes savants. Il est d'ailleurs aisé de comprendre pourquoi celte influence a été plus forte en Suisse que dans la plupart des pays. Les études s'y font jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans dans chaque ville et dans des conditions telles que les élèves vivent chez eux auprès de leurs pères. C'était surtout vrai dans le siècle dernier et dans la première moitié du siècle actuel, particulièrement à Genève et à Bàle, c'est-à-dire dans les deux villes qui ont fourni la plus forte proportion de savants unis entre eux par des liens de famille. Ailleurs, notamment en France et en Italie, il a toujours été ordinaire que les jeunes gens fussent élevés dans des collèges où ils demeurent et se trouvent par conséquent éloignés des induences de famille (-). » Il n'y a donc aucune raison d'admettre « l'existence de vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux » (''); du moins, s'il y en a, elles ne sont pas la règle. Comme le remarque également M. Bain, « le lils d'un giaiid philologue n'hérite pas (riin seul vocable; le fils criin grand voyageui- peut, à l'école, être surpassé en géographie jiar le fils d'un mineur ('). » Ce n'est pas à dire que riiérédilé soil sans iniluence, mais ce qu'elle transmet, ce sont des facultés très générales et non une aptitude particulière pour telle ou telle science. Ce que l'enfant reçoit de ses parents, c'est quelque force d'attention, une certaine dose de persévérance, un jugement sain, de Timagination, etc. Mais chacune de ces facultés peut convenir à une foule de spécialités différentes et y assurer le succès. Voici un enfant doué d'une assez vive imagination; il est de bonne heure en relations avec des artistes, il deviendra peintre ou poète; s'il vit dans un milieu industriel, il deviendra un ingénieur à l'esprit inventif; si le hasard le place dans le monde des affaires, il sera peut-être un jour un hardi financier. Bien entendu, il apportei'a partout avec lui sa nature propre, son besoin de créer et d'imaginer, sa passion du nouveau; mais les carrières où il pourra utiliser ses talents et satisfaire à son penchant sont très nombreuses. C'est d'ailleurs ce que M. de CandoUe a établi par une observation directe. Il a relevé les qualités utiles dans les sciences que son pèi-e tenait de son grand-pére; en voici la liste: volonté, esprit d'ordre, jugement sain, une certaine puissance d'attention, éloignement pour les abstractions métaphysiques, indépendance d'opinion. C'était assurément un bel héritage, mais avec lequel on aurait pu devenir également un administrateur, un homme d'État, un historien, un économiste, un grand industriel, un excellent médecin ou bien enfin un naturaliste, comme fut M. de CandoUe. Il est donc évident que les circonstances eurent une large part dans le choix de sa carrière, et c'est en effet ce que son fils nous apprend (-). Seuls, l'espiit malhématique et le sentiment musical pourraient bien être assez souvent des dispositions de naissance, dues à un héritage direct des parents. Cette apparente anomalie ne surprendra pas, si Ton se rappelle que (') Emotions et Volontc, 53.
ces deux talents se sont développés de très bonne heure dans l'histoire de l'humanité. La musique est le premier des arts et les mathématiques la première des sciences qu'aient cultivés les hommes; cette double faculté doit donc être plus générale et moins complexe qu'on ne le croit, et c'est ce qui en expliquerait la transmissibilité.
On en peut dire autant d'une autre vocation, celle du crime. Suivant la juste remarque de M. Tarde, les différentes variétés du crime et du délit sont des professions, quoique nuisibles; elles ont même pai'fois une technique complexe. L'escroc, le faux-monnayeur, le faussaire sont obligés de déployer plus de science et plus d'art dans leur métier que bien des travailleurs normaux. Or, on a soutenu que non seulement la perversion morale en général, mais encore les formes spécifiques de la criminalité étaient un produit de l'hérédité; on a même cru pouvoir porter à plus de 40 0/0 « la cote du criminel-né » ('). Si celte proposition était prouvée, il en faudrait conclure que l'hérédité a parfois une grande influence sur la façon dont se répartissent les professions, même spéciales.
Pour la démontrer, on a essayé de deux méthodes différentes. On s'est souvent contenté de citer des cas de familles qui se sont vouées tout entières au mal, et cela pendant plusieurs généralions. Mais, outre que de celle manière on ne peut pas déterminer la pai't relative de riiérèditè dans l'ensemble des vocations criminelles, de telles observations, si nombreuses qu'elles puissent être, ne constituent pas des expériences démonstratives. De ce que le fils d'un voleur devient voleur lui-même, il ne suit pas que son immoralité soit un héritage que lui a légué son père; pour interpréter ainsi les faits, il faudrait pouvoir isoler l'action de l'hérédité de celle des circonstances, de l'éducation, etc. Si l'enfant manifestait son aptitude au vol, après avoir été élevé dans une famille parfaitement saine, alors on pourrait à bon droit invoquer riniluenco de riiérédilé: mais nou.s possédons bien peu d'observations de ce genre qui aient été faites méthodiquement. On n'échappe pas à l'objection en faisant remarquer que les familles qui sont ainsi entraînées au mal sont parfois très nombreuses. Le nombre ne fait rien à TalTaire; car le milieu domestique, qui est le même pour toute la famille quelle qu'en soit l'étendue, suffit à expliquer cette criminalité endémique.
La méthode suivie par M. Lombroso serait plus concluante si elle donnait les résultats que s'en promet l'auteur. Au lieu d'énumérer un certain nombre de cas particuliers, il constitue anatomiquement et physiologiquement le type du criminel. Comme les caractères anatomiques et physiologiques, et surtout les premiers, sont congénitaux, c'est-à-dire déterminés par l'hérédité, il suffira d'établir la proportion des délinquants qui présentent le type ainsi défini, pour mesurer exactement l'influence de l'hérédité sur cette activité spéciale.
On a vu que, suivant Lombroso, elle serait considérable. Mais le chiffre cité n'exprime que la fréquence relative du type criminel en général. Tout ce qu'on en peut conclure par conséquent, c'est que la propension au mal en général est assez souvent héréditaire; mais on n'en peut rien déduire relativement aux formes particulières du crime et du délit. On sait d'ailleurs aujourd'hui que ce prétendu type criminel n'a en réalité rien de spécifique. Bien des traits qui le constituent se retrouvent ailleurs. Tout ce qu'on aperçoit, c'est qu'il ressemble à celui des dégénérés, des neurasthéniques (•). Or, si ce fait est une preuve que, parmi les criminels, il y a beaucoup de neui-asthéniques, il ne s'ensuit pas que la neurasthénie mène toujours et invinciblement au crime. Il y a au moins autant de dégénérés qui sont honnêtes, quand ils ne sont pas des hommes de talent ou de génie.
(')V. Féiv, Dcgdndrescence et Ci'innnalité.