SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

French

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3o't LIVIU': II. — CAUSES ET CONDITIONS.

Si donc les aptitudes sont d'autant moins transmissibles qu'elles sont plus spéciales, la part de riiérédilé dans Torganisation du travail social est d'autant plus grande que celui-ci est moins divisé. Dans les sociétés inférieures, où les fondions sont très générales, elles ne réclament que des aptitudes également générales qui peuvent plus facilement et plus intégralement passer d'une génération à l'autre. Chacun reçoit en naissant tout l'essentiel pour soutenir son personnage; ce qu'il doit acquérir par lui-même est peu de chose à coté de ce qu'il tient de l'hérédité. Au moyen âge, le noble, pour remplir son devoir, n'avait pas besoin de beaucoup de connaissances ni de pratiques bien compliquées, mais surtout de courage, et il le recevait avec le sang.

Le lévite et le brahmane, pour s'acquitter de leur emploi, n'avaient pas besoin d'une science bien volumineuse, — nous pouvons en mesurer les dimensions d'après celles des livres qui la contenaient, — mais il leur fallait une supériorité native de l'intelligence qui les rendait accessibles à des idées et à des sentiments auxquels le vulgaire était fermé. Pour être un bon médecin au temps d'Esculape, il n'était pas nécessaire de recevoir une culture bien étendue: il suffisait d'avoir un goût naturel pour l'observation et pour les choses concrètes, et, comme ce goût est assez général pour être aisément transmissible, il était inévitable qu'il se perpétuât dans certaines familles et que, par suite, la profession médicale y fût héréditaire.

On s'explique très bien que, dans ces conditions, riiérédilé fût devenue une institution sociale. Sans doute, ce n'est pas ces causes toutes psychologiques qui ont pu susciter l'organisation des castes; mais, une fois que celle-ci fut née sous Tempire d'autres causes, elle dura parce qu'elle se trouva être parfaitement conforme et aux goûts des individus et aux intérêts de la société, Puisipic l'apliliule professionnelle était une qualité de la race pliilùl que de rindividii, il était tout naliii'cl (ju'il en fût de même de la fonction. Puisque les fonctions se distribuaient immuablement de la même manière, il ne pouvait y avoir que des avantages à ce que la loi consacrât le principe de cette distribution. Quand l'individu n'a que la moindre part dans la formalion de son esprit et de son caractère, il ne saurait en avoir une plus grande dans le cboix de sa carrière et, si plus de liberté lui était laissée, généralement il ne saurait qu'en faire. Si encore une môme capacité générale pouvait servir dans des professions différentes! Mais, précisément parce que le travail est peu spécialisé, il n'existe qu'un petit nombre de fondions séparées les unes des autres par des différences trancbées; par conséquent, on ne peut guère réussir que dans l'une d'elles. La marge laissée aux combinaisons individuelles est donc encore restreinte de ce côté. En définitive, il en est de Tliérédité des fonctions comme de celle des biens. Dans les sociétés inférieures, l'héritage transmis par les aïeux, et qui consiste le plus souvent en immeubles, représente la partie la plus importante de chaque famille particulière; l'individu, par suite du peu de vitalité qu'ont alors les fonctions économiques, ne peut pas ajouter grand'cbose au fond héréditaire. Aussi n'est-ce pas lui qui possède, mais la famille, être collectif, composé non seulement de tous les membres de la génération actuelle, mais de toute la suite des générations. C'est pourquoi les biens patrimoniaux sont inaliénables; aucun des représentants éphémères de l'être domestique ne peut en disposer, car ils ne sont pas à lui. Ils sont à la famille, comme la fonction est à la caste. Alors môme que le droit tempère ses prohibitions premières, une aliénation du patrimoine est encore considérée comme une forfaiture; elle est pour toutes les classes de la population ce qu'une mésalliance est pour l'aristocratie. C'est une trahison envers la race, une défection. Aussi, tout en la tolérant, la loi pendant longtemps y met-elle toute sorte d'obstacles; c'est de là que vient le droit de retrait.

il n'en est pas de même dans les sociétés plus volumineuses où le travail est plus divisé. Comme les fonctions sont plus diver- 356 Livnh: ii. — causes et conditions.

sifiées, une même faculté peut servir dans des professions différentes. Le courage est aussi nécessaire au mineur, àTaéronaute, au médecin, à Tingénieur qu'au soldat. Le goût de Tobservalion peut également faire d'un homme un romancier, un auteur dramatique, un chimiste, un naturaliste, un sociologue. En un mot, l'orientation de l'individu est prédéterminée d'une manière moins nécessaire par l'hérédité.

Mais ce qui diminue surtout l'importance relative de cette dernière, c'est que la part des acquêts individuels devient plus considérable. Pour mettre en valeur le legs iiéréditaire, il faut y ajouter beaucoup plus qu'autrefois. En effet, à mesure que les fonctions se sont spécialisées davantage, des aptitudes simplement générales n'ont plus suffi. Il a falUi les soumettre à une élaboration active, acquérir tout un monde d'idées, de mouvements, d'habitudes, les coordonner, les systématiser, refondre la nature, lui donner une forme et une ligure nouvelles. Que Ton compare — et nous prenons des points de comparaison assez rapprochés l'un de l'autre — l'honnête homme du xvii^ siècle avec 5on esprit ouvert et peu garni, et le savant moderne, armé de toutes les pratiques, de toutes les connaissances nécessaires à la science qu'il cultive; le noble d'autrefois avec son courage et sa fierté naturels, et l'officier d'aujourd'hui avec sa technique laborieuse et compliquée, et Ton jugera de l'importance et de la variété des combinaisons qui se sont peu à peu superposées au fonds primitif.

Mais, parce qu'elles sont très complexes, ces savantes combinaisons sont fragiles. Elle sont dans un état d'équilibre instable qui ne saurait résister à une forte secousse. Si encore elles seretrouvaient identiques chez les deux parents, elles pourraient peut-être survivre à la crise de la génération. Mais une telle identité est tout à fait exceptionnelle. D'abord, elles sont spéciales à chaque sexe; ensuite, à mesure que les sociétés s'étendent et se condensent, les croisements se font sur une plus large surface en rapprochant des individus de lempéramenls plus ^liiïérenls. Toute celle superbe végélation d'élals de conscience nieurl donc avec nous el nous n'en Iransmellons à nos descendants qu'un germe indélerminé. Cest à eux qu'il appartient de le féconder à nouveau et, par conséquent, ils peuvent plus aisément, si c'est nécessaire, en modifier le développement. Ils ne sont plus astreints aussi étroitement à répéter ce qu'ont fait leurs pères. Sans doute, ce serait une erreur de croire que chaque génération recommence à nouveaux, frais et intégralement l'œuvre des siècles, ce qui rendrait tout progrés impossible. De ce que le passé ne se transmet plus avec le sang, il ne s'ensuit pas qu'il s'anéantisse: il reste Iixé dans les monuments,. dans les traditions de toute sorte, dans les habitudes que donne l'éducation. Mais la tradition est un lien beaucoup moins fort que riiérédité; elle prédétermine d'une manière sensiblement moins l'igoureuse et moins nette la pensée et la conduite. Nous avons vu d'ailleurs comment elle-même devenait plus flexible à mesure que les sociétés devenaient plus denses. Un champ plus large se trouve donc ouvert aux variations individuelles, et il s'élargit de plus en plus à mesure que le travail se divise davantage.

En un mol, la civilisation ne peut se llxer dans l'organisme que par les bases les plus générales sur lesquelles elle repose. Plus elle s'élève au-dessus, plus, par conséquent, elle s'affranchit du corps; elle devient de moins en moins une chose organique, de plus en plus une chose sociale. Mais alors ce n'est plus par l'intermédiaire du corps (ju'elle peut se perpétuer; c'est-à-dire que riiérédité est de plus en plus incapable d'en assurer la conlinuilé. Elle perd donc de son empire, non qu'elle ait cessé d'être une loi de notre nature, mais parce qu'il nous faut pour vivre des armes qu'elle ne peut nous donner. Sans doute, de rien nous ne pouvons rien tirer, el les matériaux premiers qu'elle seule nous livre ont une importance capitale; mais ceux qu'on y ajoute en ont une qui n'est pas moindre. Le patrimoine héréditaire conserve une grande valeur, mais il ne représente plus 358 LIVRE II. — CAUSl'S ET CONDITIONS.

qu'une partie de plus en plus restreinte de la fortune individuelle. Dans ces conditions, on s'explique déjà que riiérédité ail disparu des institutions sociales et que le vulgaire, n'apercevant plus le fond héréditaire sous les additions qui le recouvrent, n'en sente plus autant l'importance.

II Mais il y a plus. Il y a tout lieu de croire que le contingent héréditaire diminue non seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. L'hérédité devient un facteur moindre du développement humain non seulement parce qu'il y a une multitude toujours plus grande d'acquisitions nouvelles qu'elle ne peut pas transmettre, mais encore parce que celles qu'elle transmet gênent moins les variations individuelles. C'est une conjecture que rendent très vraisemblable les faits qui suivent.

On peut mesurer l'importance du legs héréditaire pour une espèce donnée d'après le nombre et la force des instincts. Or, il est déjà très remarquable que la vie instinctive s'affaiblit à inosure qu'on monte dans rèclielle animale. L'inslinct, en effet, est une manière d'agir définie, ajustée à une fin ètroilemenl déterminée. Il porte l'individu à des actes qui sont invai'iableiiicnt les mêmes et qui se reproduisent automatiquement quand les conditions nécessaires sont données; il est figé dans sa forme, v'^ans doute, on peut l'en faire dévier à la rigueui', mais outre (|ne de telles dévialions, pour être stables, réclament un long développement, elles n'ont d'autre elfet que de substituer à un instinct un autre instinct, à un mécanisme spécial un autre de iiirme nature. Au contraire, plus l'animal appartient à une espèce élevée, plus l'instinct devient facultatif. « Ce n'est plus, dit M. Perrier, l'aptitude inconsciente à former une combinaison d'actes indéterminés^ c'est l'aptitude à agir dilTéremment suivant les circonstances (•). » Dire que rinlluence de Tliérédité est plus générale, plus vague, moins impérieuse, c'est dire qu'elle est moindre. Elle n'emprisonne plus Faclivité de Tanimnl dans un iéseau rigide, mais lui laisse un jeu plus libre. Comme le dit encore M. Perrier, « chez l'animal, en même temps que Tinlelligence s'accroît, les conditions de l'iiérédité sont profondément modifiées. » Quand des animaux on passe à l'homme, cette régression est encore plus marquée. « L'homme fait tout ce que font les animaux et davantage; seulement il le fait en sachant ce qu'il fait et pourquoi il le fait; cette seule conscience de ses actes semble le délivrer de tous les instincts qui le pousseraient nécessairement à accomplir ces mêmes actes (2). » Il serait trop long d'énumérer tous les mouvements qui, instinctifs chez l'animal, ont cessé d'être héréditaires chez l'homme. Là même où l'instinct survit, il a moins de force, et la volonté peut plus facilement s'en rendre mai tresse.

Mais alors il n'y a aucune raison pour supposer que ce mouvement de recul qui se poursuit d'une manière ininterrompue des espèces animales inférieures aux espèces les plus élevées, et de celles-ci à l'homme, cesse brusquement à l'avènement de l'humanité. Est-ce que l'homme, du jour où il est entré dans l'histoire, était totalement alIVanchi de l'instinct? Mais nous en sentons encore le joug aujourd'hui. Est-ce que les causes (jui ont déterminé cet alîranchissement progressif dont nous venons de voir la continuité auraient soudainement perdu leur énergie? Mais il est évident qu'elles se confondent avec les causes mêmes qui déterminent le progrès général des espèces, et comme il ne s'arrête pas, elles ne peuvent davantage s'être arrêtées. Une telle hypothèse est contraire à toutes les analogies. Elle est même contraire à des faits bien établis. H est en elTet démontré (') Anutomie et Plnisiolofiir ani)ii(ile!<. 201. Cf. la invfacu île Y litlelinjoice ili's (tnitnau.r, do lioiiiaiios, ]>. xxiii. (*) Guyau, Monde anglaise,!■"« éilit., 330.

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que rintelligence et rinslinct varient toujours en sens inverse l'un de l'autre. Nous n'avons pas pour le moment à chercher d'où vient ce rapport; nous nous contentons d'en affii-mer l'existence. Or, depuis les origines, rintelligence de l'homme n'a pas cessé de se développer; l'instinct a donc dû suivre la marche inverse. Par conséquent, quoiqu'on ne puisse pas élahlir celte proposition par une observation positive des faits, on doit croire que riiérédité a perdu du terrain au cours de l'évolution humaine.

Un autre fait corrobore le précédent. Non seulement révolution n'a pas fait surgir de races nouvelles depuis le commencement de l'histoire, mais encore les races anciennes vont toujours en régressant. En effet, une race est formée par un certain nombre d'individus qui présentent, par rapport à un même type héréditaire, une conformité suffisamment grande pour que les variations individuelles puissent être négligées. Or l'importance de ces dernières va toujours en augmentant. Les types individuels prennent toujours plus de relief au détriment du type générique dont les traits constitutifs, dispersés de tous côtés, confondus avec une multitude d'autres, indéfiniment diversifiés, ne peuvent plus être facilement rassemblés en un tout qui ait quelque unité. Cette dispersion et cet effacement ont commencé, d'ailleurs, même chez des peuples très peu avancés. Par suite de leur isolement, les Esquimaux semblent placés dans des conditions très favorables au maintien de la pureté de leur race. Cependant « les variations de la faille y dépassent les limites individuelles permises...Au passage d'Holham, un Esquimau ressemblait exactement à un nègre; au goulet de Spafarret, à un.luif (Seeman). Le visage ovale, associé à un nez romain, n'est pas rare (King). Leur teint est tantôt très foncé et tantôt liés clair ('). » S'il en est ainsi dans des sociétés aussi restreintes, le même iiliriioinène doit se l'cproduire beaucoup plus accusé CIIAIMTIIK IV. — lACTELUS StlCONDAIISHS. 361 dans nos grandes sociétés contemporaines. Dans l'Europe centrale, on trouve côte à côte toutes les variétés possibles de crânes, toutes les formes possibles de visages. Il en est de même du teint. D'après les observations faites par Vircbow sur dix millions d'enfants pris dans ditlérentes classes de l'Allemagne, le type l)lond, qui est caractéristique de la race gei-manique, n'a été observé que de 43 à 33 fois pour 100 dans le Nord; de 32 à 2o fois dans le Centre et de 24 à 18 dans le Sud (0. On.s'explique que, dans ces conditions qui vont toujours en empirant, l'anthropologiste ne puisse guère constituer de types nettement définis.

Les récentes recberches de M. Galton confirment, en même temps qu'elles permettent de l'expliquer, cet aflaiblissement de l'influence liéréditaire (2).

D'après cet auteur, dont les observations et les calculs paraissent difiicilement rèfulables, les seuls caractères qui se transmettent régulièrement et intégralement par riièrédité dans un groupe social donné sont ceux dont la l'éunion constitue le type moyen. Ainsi, un fils né de parents exceptionnellement grands n'aura pas leur taille, mais se rapprocbera davantage de la médiocrité. Inversement, s'ils sont trop petits, il sei-a plus grand qu'eux. M. Galton a même pu mesurer, au moins d'une manière approchée, ce rapport de déviation. Si Ton convient d'appeler parent moyen un être composite qui représenterait la moyenne des deux parents réels (les caractères de la femme sont transposés de manière à pouvoir être comparés à ceux du père, additionnés et divisés ensemble), la déviation du fils, par rapport à cet étalon fixe, sera les deux tiers de celle du père(^).

M. Galton n'a pas seulement établi cette loi pour la taille, O Waf,'ner, Die KullurzùclitioKj des Menurhen, in Kusnios, IS.'^C); l llcfl, (^)Natiiral Inhcrltauce. Loiulon, 1889.

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mais aussi pour la couleur des yeux et les facultés artistiques. Il est vrai qu'il n'a fait porter ses observations que sur les déviations quantitatives et non sur les déviations qualitatives que les individus présentent par rapport au type moyen. Mais on ne voit pas pourquoi la loi s'appliquerait aux unes et non aux autres. Si la règle est que l'hérédité ne transmet bien les attributs constitutifs de ce type qu'au degré de développement avec lequel ils s'y trouvent, elle doit aussi ne bien transmettre que les attributs qui s'y trouvent. Ce qui est vrai des grandeurs anormales des caractères normaux doit être vrai, à plus forte raison, des caractères anormaux eux-mêmes. Ils doivent, en général, ne passer d'une génération à l'autre qu'afTaiblis et tendre à disparaître.

Cette loi s'explique d'ailleurs sans peine. En elTet, un enfant n'hérite pas seulement de ses parents, mais de tous ses ascendants; sans doute l'action des premiers est particulièrement forte parce qu'elle est immédiate, mais celle des générations antérieures est susceptible de s'accumuler quand elle s'exerce dans le même sens, et, grâce à cette accumulation qui compense les effets de l'éloignement, elle peut atteindre un degré d'énergie suOîsant pour neutraliser ou atténuer la précédente. Or le type moyen cVun groupe naturel est celui qui correspond aux conditions de la vie moyenne, par conséquent aux plus ordinaires. Il exprime la manière dont les individus se sont adaptés à ce qu'on peut appeler le milieu moyen, tant physique que social, c'esl-àdiie au milieu où vit le plus grand nombre. Ces conditions moyennes étaient les plus fréquentes dans le passé pour la même raison qui fait qu'elles sont les plus générales dans le présent; c'est donc celles où se trouvaient placés la majeure partie de nos ascendants. Il est vrai qu'avec le temps elles ont pu changer; mais elles ne se modifient généralement qu'avec lenteur. Le type moyen reste donc sensiblement le même pendant longtemps. V.w suite, c'est lui (jui se répète le plus souvent et de la manière la plus uniforme dans la série des générations antérieures, du moins dans colles qui snnl assez prnriies pour faire sentir ellicaciiAi'iTci; IV. — lAcn-iTis si:c(i.\UAii;i;s. 303 cemenl leur action. C'est grâce à celte constance qu'il acquiert une fixité qui en fait le centre de gravité de l'influence héréditaire. Les caractères qui le constituent sont ceux qui ont le plus do résistance, qui tendent à se transmettre avec le plus de force et de précision; ceux au contraire qui s'en écartent ne survivent que dans un état d'indétermination d'autant plus grande que l'écart est plus considérable. Yuilà pourquoi les déviations qui se produisent ne sont jamais que passagères et ne parviennent môme à se maintenir pour un temps que d'une manière très imparfaite.

Toutefois, cette explication même, d'ailleurs un peu différente de celle qu'a proposée M. Galton lui-même, permet de conjecturer que sa loi, pour être parfaitement exacte, aurait besoin (l'être légèrement rectifiée. En effet, le type moyen de nos ascendants ne se confond avec celui de notre génération que dans la mesure où la vie moyenne n'a pas changé. Or, en fait, des variations se produisent d'une génération à l'autre qui entraînent des changements dans la constitution du type moyen. Si les faits recueillis par M. Galton semblent néanmoins confirmer sa loi telle qu'il l'a formulée, c'est qu'il ne l'a guère vérifiée que pour des caractères pliysi(iues qui sont relativement immuables, comme la taille ou la couleur des yeux. Mais si l'on observait d'après la même méthode d'autres propriétés, soit organiques, soit psychiques, il est certain qu'on s'apercevrait des efi'ets de l'évolution. Par consè(iucnt, à jtarler à la rigueur, les caractères dont le degré de tiansmissibilitô est maximum ne sont pas ceux dont l'ensemble constitue le type moyen d'une génération donnée, mais ceux que Ton obtiendrait en i)renant la moyenne entre les types moyens des générations successives. Sans cette i-ectificalion, d'ailleurs, on ne saurait s'expliquer comment la moyenne du gi'oupe peut progresser; car si l'on prend à la lettre la proposition de M. Galton, les sociétés seraient toujours et invinciblement ramenées au même niveau puisque le type moyen de deux générations, même éloignées l'une de l'autre, serait identique.

3G4 LIV1U-: II. — CAUSES et conuihons.

Or, bien loin que celle idenlilé soil la loi, on voil, au contraire, même des caraclères physiques aussi simples que la taille moyenne ou la couleur moyenne des yeux changer peu à peu, quoique très lentement (^). La vérité, c'est que, s'il se produit dans le milieu des changements qui durent, les modifications organiques et psychiques qui en résultent finissent par se fixer et s'intégrer dans le type moyen qui évolue. Les variations qui s'y produisent chemin faisant ne sauraient donc avoir le même degré de transmissibilité que les éléments qui s'y répètent constamment.

Le type moyen résulte de la superposition des types individuels et exprime ce qu'ils ont le plus en commun. Par conséquent, les traits dont il est formé sont d'autant plus définis qu'ils se répètent plus identiquement chez les différents membres du groupe; car, quand cette identité est complète, ils s'y retrouvent intégralement avec tous leurs caractères et jusque dans leurs nuances. Au contraire, quand ils varient d"un individu à Faulre, comme les points par où ils coïncident sont plus rares, ce qui en subsiste dans le type moyen se réduit à des linéaments d'autant plus généraux que les différences sont plus grandes. Or, nous savons que les dissemblances individuelles vont en semulLipliant, c'est-à-dire que les éléments constitutifs du type moyen se diversifient davantage. Ce type lui-même doit donc comprendre moins de traits déterminés et cela d'autant {ilus que la société est plus différenciée. L'homme moyen prend une physionomie de moins en moins nette et accusée, un aspect plus schématique. C'est une abstraction de plus en plus difficile à fixer et à délimiter. D'autre part, plus les sociétés appartiennent à une espèce élevée, plus elles évoluent rapidement, puisque la tradition devient plus souple, comme nous l'avons établi. Le type moyen change donc d'une génération à l'autre. Par conséquent, le type doublement composé qui l'ésulte de la superposition de tous ces t\pes moyens est encore plus abslrail nue chacun d'eux et le devient toujours davantage. Puisque donc c'est riiérédité de ce type qui constitue l'hérédilé normale, on voit que, selon le mot de M. Perrier, les conditions de celte dernière se modifient profondément. Sans doute, cela ne veut pas dire qu'elle transmette moins de choses d'une manière absolue; car si les individus présentent plus de caractères dissemblables, ils présentent aussi plus de caractères. Mais ce qu'elle transmet consiste de plus en plus en des prédispositions indéterminées, en des façons générales de sentir et de penser qui peuvent se spécialiser de mille manières dilTérentes. Ce n'est plus comme autrefois des mécanismes complets, exactement agencés en vue de fins spéciales, mais des tendances très vagues qui n'engagent pas définitivement l'avenir. L'héritage n'est pas devenu moins riche, mais il n'est plus tout entier en biens liquides. La plupart des valeurs dont il est composé ne sont pas encore réalisées, et tout dépend de l'usage qui en sera fait.

Cette flexibilité plus grande des caractères héréditaires n'est pas due seulement à leur état d'indétermination, mais à rèbranlement qu'ils ont reçu par suite des changements par lesquels ils ont passé. On sait en effet qu'un type est d'autant plus instable qu'il a déjà subi plus de déviations. « Parfois, dit M. de Quatrefages, les moindres causes transforment rapidement ces organismes devenus pour ainsi dire instables. Le bœuf suisse, transporté en Lombardie, devient un bœuf lombard en deux générations. Deux générations suffisent aussi pour que nos abeilles de Bourgogne, petites et brunes, deviennent dans la Bresse grosses et jaunes (^). » Pour toutes ces raisons, l'hérédité laisse toujours plus de champ aux combinaisons nouvelles. Non seulement il y a un nombre croissant de choses sur lesquelles elle n'a pas prise, mais les propriétés dont elle assure la continuité deviennent plus plastiques. L'individu est donc moins (') Art. Races in Diclionnaire encijclupL'diqiie das sciences nicdicak'S, fortement enchaîné à son passé; il lui est plus facile de s'adapter aux circonstances nouvelles qui se produisent et les progrès de la division du travail deviennent ainsi plus aisés et plus rapides (*).

(') Ce qu'il paraît y avoir de plus solide dans les théories de Weismanu pourrait servir à confirmer ce qui précède. Sans doute il n'est pas prouvé (pie, comme le soutient ce savant, les variations individuelles soient radicalement intransmissibles par l'hérédité. Mais il semble bien avoir fortement établi que le type normalement transmissible est, non le type individuel, mais le type générique, qui a pour substrat organique, en quelque sorte, les éléi^ients reproducteurs; et que ce type n'est pas aussi facilement atteint qu'on l'a parfois supposé par les variations individuelles. (Y. Weismann, Essais sur Vhérédltc; trad. franc., I^aris, 1892, notamment le troisième Essai,— et Bail, Hérédité et Exercice; trad. franc., Paris, 1891.) Il en résulte que plus ce type est indéterminé et plastique, plus aussi le facteur individuel gagne de terrain.

A un autre point de vue encore, ces théories nous intéressent. Une des conclusions de notre travail auxquelles nous attachons le plus d'importance est cette idée que les phénomènes sociaux dérivent de causes sociales et non da causes psychologiques; que le type collectif n'est pas la simple généralisation d'un type individuel, mais qu'au contiaire celui-ci est né de celui-là-Dans un autre ordre de faits, Weismann démontre de même que la race n'est pas un simple prolongement de l'individu; que le type spécifique, au point de vue physiologique et anatomique, n'est pas un type individuel qui s'est perpétué dans le temps, mais qu'il a son évolution propre, que le second s'est détaché du premier, loin d'en être la source. Sa doctrine est, comme la nôtre, à ce qu'il nous semble, une protestation contre les théories simplistes qui réduisent le composé au simple, le tout à la partie, la société ou la race l'individu.

CHAPITRE V CONSÉQUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE Ce qui précède nous permet de mieux comprendre la manière dont la division du travail fonctionne dans la société.