SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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— Comment, Dominga, vous libre, vous si belle, si gracieusement parée, vous êtes plus malheureuse que lorsque vous étiez prisonnière dans ce lugubre monastère, ensevelie dans votre voile de religieuse? J’avoue que je ne vous comprends pas.

La jeune fille pencha sa tête altière en arrière, et, me regardant avec un sourire sardonique, me dit: — Moi, libre…; et dans quel pays avez-vous vu qu’une faible créature, sur laquelle pèse tout le poids d’un atroce préjugé, fût libre? Ici, Florita, dans ce salon, vêtue de cette jolie robe de soie rose, Dominga est toujours la monja de Santa-Rosa!… A force de courage et de constance, je suis parvenue à échapper de mon tombeau; mais le voile de laine que j’avais épousé est toujours là sur ma tête, il me sépare à jamais du monde; vainement ai-je fui le cloître, les cris du peuple m’y repoussent… Dominga se leva comme pour respirer; il sembla, au mouvement qu’elle fit, que son voile l’étouffait encore… Je restai anéantie… Voilà dans tout son beau, pensais-je, la civilisation qu’apporte le culte de Rome: ainsi que la religion de Brama, ce culte qui invoque audacieusement le nom du Christ a ses Parias, et les créatures que Dieu a comblées de ses dons sont aussi lapidées par ces farouches sectaires. Je considérai, avec douleur, ma pauvre cousine, qui se promenait de long en large dans la chambre; elle paraissait être dans un état violent d’agitation… Comme sa démarche était noble! comme sa taille était svelte et souple! comme sa jambe était fine et son joli petit pied coquet! Tant de charmes, tant d’éléments de bonheur étaient perdus…, perdus parce que le fanatisme étouffait dans ses serres cette gracieuse créature.

— Chère Dominga, lui dis-je, venez me dire adieu; je vois que ma présence ici est une cause de trouble pour vous; je ne suis certes pas venue vous voir dans cette intention; je vous aime par sympathie; mon malheur surpasse encore le vôtre… — Oh! impossible, s’écria-t-elle d’une voix vibrante, en venant se jeter dans mes bras; oh! non, c’est impossible…, car le mien excède les forces humaines!

Elle me tenait étroitement embrassée, et je sentais son cœur battre comme s’il allait se rompre: cependant elle ne pleurait pas.

Il se fit un très long silence: nous sentions, l’une et l’autre, que nous étions dans une de ces situations où il suffit d’une seule parole pour soulever une foule de pensées pénibles. À la fin, Dominga se détacha de mes bras avec un mouvement brusque et me dit, d’un son de voix terrible: — Plus malheureuse que moi!… Ah! Florita, vous blasphémez! Vous, malheureuse, quand vous êtes accueillie partout et libre de partir et d’aller où bon vous semble! vous, malheureuse, quand vous pouvez aimer l’homme qui vous plaît et l’épouser!… Non, non, Florita, moi seule ai le droit de me plaindre! Si l’on m’aperçoit dans les rues, on me montre au doigt, et les malédictions m’accompagnent!… Si je vais pour participer à la joie commune d’une réunion, on me repousse en me disant: « Ce n’est pas ici que doit se trouver une épouse du Seigneur; rentrez dans votre cloître, retournez à Santa-Rosa… » Lorsque je me présente pour demander un passeport, on me répond: « Vous êtes monja…, épouse de Dieu! vous devez demeurer à Santa-Rosa… » Si je veux épouser l’homme que j’aime, on me dit: « Vous êtes monja…, épouse de Dieu! vous devez vivre à Santa-Rosa… » Oh! damnation! damnation! je serai donc toujours monja!… — Et moi, répétai-je. tout bas, toujours mariée!… L’expression que Dominga mit à prononcer ces mots me fit frissonner d’épouvante; son désespoir était poussé jusqu’à la rage; la malheureuse tomba épuisée sur le sopha; je ne cherchai pas à lui donner des consolations; il n’en existe pas pour de pareilles douleurs… Je caressai ses cheveux; j’en coupai une mèche que je garde précieusement. Infortunée Dominga! combien je compatissais à sa peine!

Vers dix heures, on frappa à la porte: c’était le jeune médecin qui l’avait aidée à se procurer un cadavre de femme. Elle lui tendit la main et lui dit d’une voix émue: — Florita s’en va…, et moi….

— Et vous aussi, interrompit le jeune homme; vous partirez bientôt! Encore un peu de patience, et vous ne tarderez pas à voir ma belle Espagne et ma bonne mère, qui vous aimera comme sa fille.

À ces mots, la pauvre Dominga soupira comme une personne qui renaît à l’espérance; le sourire reparut sur ses lèvres, et, avec un accent d’amour et de doute, elle dit: — Que Dieu vous entende! Alfonso; mais, hélas! je crains de ne pouvoir jamais jouir d’un tel bonheur!

Cette dernière scène m’initia aux chagrins de ma cousine, et me fit comprendre combien elle devait souffrir… Le moment de mon départ approchait; chez mon oncle, on portait une figure attristée; mais j’avais lu au fond de leurs pensées, et leurs regrets me disaient l’effet des pleurs d’un héritier. Quelques égards qu’on me montrât, ma manière d’être dans la maison attestait, aux yeux du monde, la conduite de ma famille envers moi. Ma mise, d’une simplicité extrême, annonçait suffisamment que cette riche famille ne suppléait en rien, par ses cadeaux, à mon manque de fortune; et l’on voyait, dans la maison de don Pio, la fille unique de Mariano traitée comme une étrangère. Cependant j’étais calme, résignée; ni mes paroles ni mes traits ne manifestaient du mécontentement; depuis la scène que j’avais eue avec mon oncle, je ne m’étais pas permis la plus légère allusion au sort qu’on m’avait fait. Mais cette dignité de maintien les mettait aussi mal à l’aise avec eux-mêmes qu’avec les autres. Ma présence était, pour eux tous, un reproche perpétuel; et mon oncle, qui m’aimait réellement, en éprouvait des remords.

Je voulus avoir une conversation avec ma tante au sujet de ses enfants. Je la suppliai de me confier son fils et sa seconde fille Penchita, pour les faire élever en France d’une manière convenable à leur fortune et à leur rang dans la société. J’appelai particulièrement son attention sur Penchita, sur ce petit ange de beauté et d’esprit qui deviendrait un être extraordinaire si ses grandes dispositions étaient habilement développées. Ma tante, frappée des raisons que je lui alléguais, me dit qu’elle consentirait au départ de son fils, mais que rien au monde ne pourrait la décider à laisser aller Penchita en France. — Envoyer ma fille dans une pension de Paris pour qu’elle y soit instruite dans la philosophie, l’hérésie et l’athéisme! Oh! jamais de mon consentement elle ne mettra les pieds dans un pays où notre sainte religion est tournée en ridicule; où Voltaire, Rousseau sont considérés comme des dieux et leurs œuvres dans les mains de tout le monde. Vainement fis-je observer à Joaquina que, dans les pensions de France, les enfants sont élevés dans la croyance religieuse que les parents veulent leur donner. Ma tante s’indignait qu’à cet égard on pût choisir; et la conversation de trois heures que j’eus avec elle, sur ce chapitre, me la montra une fanatique telle que le catholicisme de Rome en compte peu aujourd’hui. Joaquina me demandait un jour si, en France, les Juifs et les protestants entraient dans les églises. — Nul n’a le droit de les en empêcher, lui répondis-je — Ah! quelle horreur! quel sacrilège! — D’ailleurs, comment voudriez-vous que cela ne fût pas? les bedeaux des églises pourraient-ils discerner sur la figure la religion de l’individu? — C’est assez, Florita, ne me parlez plus de ce pays d’impiété.

Refusée par ma tante, je m’adressai à mon oncle; celui-ci n’était pas accessible aux mêmes craintes; le risque que pourraient courir, en France, les idées superstitieuses de ses enfants n’entra pour rien dans les considérations dont il motiva son refus.

— Florita, je me garderai bien d’envoyer mes enfants en Europe; j’ai trop d’exemples sous les yeux des mauvais résultats de l’éducation qu’ils y reçoivent, des habitudes qu’ils y contractent; ils reviennent dans leur pays, après six ou huit ans d’absence, avec des goûts de luxe, de dépense, et ne sachant plus parler leur langue; mais, en revanche, ils parlent le français, langue tout à fait inutile ici, dansent le galop, diable de danse pour laquelle il faut un espace immense, tandis qu’au Pérou on danse le mouchoir dans quatre pieds carrés, et montent à cheval à l’anglaise, mode qui n’est bonne, dans nos chemins, qu’à se faire casser le cou; enfin, en sus de ces belles connaissances, les petits prodiges jouent du violon, de la flûte ou du cor; convenez-en, Florita, voilà une éducation qui fait des hommes bien utiles à la république!

— Certes, mon oncle, il faudrait laisser votre fils au Pérou si, en Europe, il devait recevoir une pareille éducation; mais croyez-vous qu’il ne soit pas possible de lui en faire donner une meilleure?

— Ah! je suis loin de le penser; cependant, depuis 1815, plus de vingt jeunes gens ont été envoyés en Europe, et sont revenus tels que je viens de vous les dépeindre.

— Mon oncle, ils ont reçu l’éducation que la sottise de leurs parents avait voulu leur faire donner. Connaissez-vous les lettres que l’affection paternelle inspire à ces pères éclairés, lorsqu’ils adressent leurs enfants à leurs correspondants? J’ai vu quelques unes de ces lettres dans les mains des négociants de Bordeaux; toutes tracent le programme des études du cher fils, programme à peu près toujours le même: on veut que le jeune homme sache le français, monte à cheval, danse à la mode de Paris, joue du violon, etc.; mais, dans aucune de ces lettres, je n’ai vu recommander de lui faire apprendre les mathématiques, le dessin, enfin les connaissances requises pour entrer dans une des écoles savantes des ponts et chaussées, des mines ou polytechnique, de le faire instruire en architecture, ou de l’envoyer apprendre l’agriculture dans les fermes modèles; il n’était pas question non plus de faire fréquenter les écoles de droit ou de médecine à aucun d’eux. Que les parents ne s’en prennent donc qu’à eux-mêmes si leurs enfants ont reçu en Europe une éducation futile, qui ne les rend propres à aucun des emplois de la société. Ils les avaient destinés, sans doute, à manger de l’argent et non à en gagner. Convenez, mon oncle, que l’accusation portée contre l’éducation européenne est de la dernière injustice. Althaus, Escudero, Bolivar et vous-même, mon oncle, avez tous été élevés en Europe; il me semble que vous quatre faites assez d’honneur à l’éducation qu’on y reçoit, pour qu’aucun de vous ne se range au nombre de ses détracteurs.

— Althaus, Escudero avaient leurs parents auprès d’eux pour diriger leur éducation, Bolivar a eu pour guide et ami Rodriguez, homme d’un grand mérite, et moi j’ai eu votre père, mon cher Mariano, dont les soins, la sollicitude ne me perdaient jamais de vue, et qui me traitait en tout comme son fils. Votre père, élevé au collège de la Flèche, se trouvant bien de l’éducation qu’il y avait reçue, vint me chercher: je n’avais alors que sept ans, et me mis dans le même collège. À l’âge de dix-huit ans, il m’en retira pour me faire entrer comme sous-officier dans le superbe régiment des gardes-wallonnes. Mon service me laissait beaucoup de temps et mon frère me le faisait employer à l’étude: il récompensait mon assiduité en me donnant des maîtres soit de musique, soit de danse; il considérait ces talents comme propres seulement à se faire bien venir des dames. Pendant mes congés, il m’envoyait voyager en Angleterre, en Allemagne, afin de m’instruire dans les mœurs, la politique, l’industrie et l’organisation militaire de ces pays. Il voulait que je prisse des notes sur tout ce que je voyais, et j’étais obligé de lui donner une relation de mes voyages, rédigée avec autant de soins et d’exactitude que si elle eût été destinée à l’impression. Ce travail m’était souvent pénible, j’aurais préféré m’amuser; mais j’aimais mon frère avec cette déférence qu’un fils a pour son père. La grande différence d’âge qui existait entre nous, son caractère sérieux, sévère, m’inspiraient un respect parfois mêlé de crainte. Je conçois, Florita que, lorsqu’un jeune homme a un tel frère pour mentor, il fasse de rapides progrès; mais l’envoyer consigné à un négociant qui le place dans un collège comme il met un ballot dans son magasin, porte en compte aux parents quinze ou vingt pour cent pour sa commission, et ne s’en inquiète plus; je vous le répète, c’est un mode détestable, et c’est cependant le seul que nous ayons. Or, je trouve inutile de faire beaucoup de dépenses dont le résultat serait peut-être de rendre Florentino pire qu’il n’est.

Mes instances ne purent rien obtenir de mon oncle; il m’objecta l’âge de Florentino et son caractère gâté par sa mère, qui le rendraient indocile à mes conseils et à la direction que je voudrais lui donner. Je repoussai ses objections en lui faisant observer que l’amour-propre de son fils et le sentiment de son infériorité le porteraient à faire des efforts pour se mettre au niveau des camarades dont il serait entouré. Battu sur tous les points, mon oncle allégua la dépense que lui occasionnerait le séjour de Florentino en France; je me mis à sourire à cette dernière objection! — Je ne parle pas, ajouta-t-il, des frais d’une éducation dont il ne profiterait pas, mais des dépenses dans lesquelles son âge ne tarderait pas à l’entraîner. — Certes, don Pio est assez riche pour courir le risque de payer quelques folies de jeunesse; mais le pauvre homme était en peine pour cacher le véritable motif qui le faisait persister dans son refus. Mon oncle a toujours régné chez lui en maître absolu; ses connaissances, en toutes choses, lui donnent une telle supériorité, que ses conseils peuvent se passer de l’autorité du chef de famille pour être suivis: il préférerait mourir que de voir décliner cette influence dominatrice. Il ne se croit pas vieux; ses facultés intellectuelles sont entières, et il semble ne vouloir pas envisager la caducité comme devant l’atteindre; son fils est spirituel, mais ignorant, et rempli de défauts produits par l’absence de toute éducation. Don Pio désire que son fils ait toujours besoin de lui; qu’à la déférence qu’on doit à un père, il joigne celle dont l’exemple lui est donné par toutes les personnes qui l’entourent. Dans ce but, mon oncle ne veut pas que cet enfant acquière de nouvelles idées et développe son intelligence; il craindrait que l’éducation européenne n’eût pour résultat d’inspirer à Florentino de la confiance en lui-même; qu’il ne vînt à dédaigner les conseils et opinions de son père. Mon oncle, ayant d’immenses richesses, de grandes propriétés à laisser à ses enfants, s’imagine que c’est une compensation suffisante pour le défaut d’instruction; il croit pouvoir, sans compromettre leur existence future, satisfaire cet amour de domination qu’il porte jusque dans son intérieur; mais les biens de la fortune sont si inconstants, si peu de personnes les conservent, que de s’y fier pour l’avenir est la plus insigne aberration de l’esprit humain. Le précepte que la sagesse crie aux hommes, depuis plus de deux mille ans, de ne compter que sur eux-mêmes, de considérer les richesses comme accidentelles et les talents comme les seules réalités de ce monde, reçoit journellement sa démonstration dans un pays que tourmente la discorde, où les individus, soupçonnés d’être riches sont sans cesse exposés aux spoliations. Et moi aussi j’étais née pour avoir une part égale à celle de don Pio, dans l’immense fortune laissée par ma grand’mère: mon père le croyait: sa fille, disait-il, aurait un jour 40,000 francs de rente; néanmoins je travaille pour vivre et élever mes enfants. Il n’a pas dépendu de moi d’épargner à ceux de mon oncle les rudes épreuves par lesquelles j’ai dû passer, si la fortune de leur père, comme celle du mien, venait à tromper leur espoir; j’aurais désiré qu’ils apprissent des talents, qui pussent, dans la prospérité, les soustraire aux écarts des passions, les rendre utiles à leurs semblables, et, dans le besoin, subvenir à leur existence; mais Dieu n’a pas permis que mon oncle en eût la volonté.

La veille de mon départ, don Pio me renouvela la promesse qu’il m’avait faite devant toute la famille, de m’assurer, aussitôt que la tranquillité serait rétablie, la pension de 2,500 francs qu’il me faisait, et me remit une lettre pour M. Bertera, auquel il donnait l’ordre de me la payer exactement et d’avance.

VI. MON DÉPART D’ARÉQUIPA.

Le vendredi 25 avril, M. Smith vint me prendre à sept heures du matin; j’étais prête à monter à cheval, et mes traits n’annonçaient aucune agitation. J’éprouvais cependant une vive émotion en abandonnant ces lieux: je quittais la maison où était né mon père; j’avais cru y trouver un abri, et, pendant les sept mois que je venais de l’habiter, je n’y avais rencontré que la demeure de l’étranger; je fuyais cette maison où j’avais été soufferte, mais non adoptée; je fuyais les tortures morales que j’y éprouvais, les suggestions que m’y inspirait le désespoir; je fuyais pour aller où?… Je l’ignorais. — Je n’avais pas de plan, et, lasse de déceptions, je ne formais plus de projets; repoussée partout, sans famille, sans fortune ou profession, ou même un nom à moi, j’allais au hasard, comme un ballon dans l’espace qui va tomber où le vent le pousse. Je dis adieu à ces murs, en invoquant à mon aide l’ombre de mon père; j’embrassai ma tante et la plaignis dans mon cœur de sa dureté envers moi; j’embrassai ses enfants et les plaignis aussi; car ils auront à leur tour des jours d’affliction. Je dis adieu aux nombreux serviteurs réunis dans la cour, je montai à cheval et quittai à jamais cet asile temporaire, pour m’en remettre à la grâce de Dieu. Mon oncle, mon cousin Florentino, ainsi que plusieurs amis, vinrent m’accompagner.

Nous marchions en silence; les personnes dont j’étais entourée admiraient mon grand courage et s’en effrayaient. MM. Le Bris, Viollier étaient tristes, et mon oncle paraissait l’être aussi; quant à moi, une voix secrète me rassurait; je sentais, comme par instinct, que Dieu ne m’avait pas abandonnée.

A Tiavalla, nous nous arrêtâmes; mes regards se tournèrent vers Aréquipa et sa charmante vallée; puis sur mon oncle… Assaillie à la fois par mille souvenirs, j’éprouvai un si cruel déchirement, que mes larmes me suffoquèrent. Tous ces messieurs se taisaient et semblaient deviner ce qui se passait dans mon ame. M. Le Bris me dit: — Chère demoiselle, il est encore temps, si vous voulez retourner à Aréquipa, vos amis vous aideront à y mener une vie, sinon brillante, au moins calme et aisée. Je lui serrai la main et donnai au même moment le signal du départ. Au lieu où nous nous trouvions, le chemin devenant étroit, je passai la première et traversai ainsi le village. Quand nous fûmes en rase campagne, je m’arrêtai pour attendre mon oncle; mais je ne le vis plus… M. Le Bris me dit que, pour m’épargner l’émotion d’un dernier adieu, il avait profité du coude formé par la route, pour retourner à Aréquipa sans être aperçu de moi. — C’était fini… je ne devais plus voir mon oncle… Je ne saurais exprimer combien cette pensée me fut pénible! Cet oncle qui m’avait fait tant de mal, dont la conduite dure, ingrate me forçait à errer sur la terre, comme l’oiseau dans les forêts, sans avoir guère plus que lui d’existence assurée; cet oncle, qui n’avait eu pour moi aucune justice, dont l’avarice l’emportait en son cœur sur l’affection et la pitié, eh bien! je l’aimais; je l’aimais malgré ma volonté', tant les premières impressions de l’enfance sont durables et puissantes! J’éprouvai une si vive douleur, que j’hésitai un moment si je ne retournerais pas à Aréquipa, uniquement pour revoir mon oncle, le conjurer de m’aimer, d’oublier qu’il me retenait mon bien, si réel était le besoin que je sentais de son affection. Ah! qui peut expliquer les bizarreries du cœur humain? Nous aimons, nous haïssons, ainsi que Dieu le veut, sans pouvoir, le plus souvent, en assigner le motif. Ah! malheureuse organisation sociale! Si je n’avais pas été obligée de disputer avec mon oncle pour mon héritage, nous nous serions sincèrement aimés. Son caractère d’homme politique ne m’inspirait aucune sympathie; mais tout le reste me plaisait en lui.

Je n’ai jamais rencontré un homme dont la conversation fût plus instructive, les manières plus aimables, les saillies plus gaies.

A Congata, nous trouvâmes un bon déjeuner tout prêt que nous devions à la galanterie du très attentionné M. Smith. Je revis mon petit Mariano, grandi, embelli; il voulait absolument venir avec moi en France. Ce cher enfant était admirable d’expression, quand il me disait « Mi Floritay, dites à ces étrangers qu’ils nous laissent seuls; ils me gênent et j’ai besoin de vous parler. » Nous restâmes chez M, Najarra jusqu’à ce que la chaleur fût un peu tombée; vers midi, le vent de mer commença à souffler, et nous nous mîmes en route.

En me séparant de mes deux meilleurs amis, MM. Le Bris et Viollier, j’éprouvai de douloureux regrets. Pendant sept mois, ils m’avaient donné toutes sortes de marques d’intérêt, et je ressentais pour eux la plus sincère amitié.

M. Smith avait pour domestique un Chilien très intelligent et mom oncle m’avait donné un homme de confiance pour m’accompagner et me servir jusqu’à mon embarquement. De plus, je tenais, de la gracieuse galanterie du colonel Escudero, une garde de sûreté. Le lieutenant Monsilla, avec deux lanciers, était chargé par lui de ma défense.

Ce voyage fut beaucoup moins pénible que le premier; je m’étais munie de choses nécessaires pour me garantir, autant que possible, du soleil, du vent, du froid, de la soif, en un mot de toutes les souffrances du désert. J’avais deux bonnes mules, afin de pouvoir changer de monture; ensuite M. Smith eut l’extrême politesse de mettre son second cheval à ma disposition. Ma tante Joaquina m’avait prêté deux selles, une anglaise pour le cheval, et une autre mieux appropriée aux mules; enfin les soins dont m’environnait M. Smith me faisaient trouver en lui un second don Balthazar, qui, ayant dix ans d’expérience de ces sortes de voyage, ne le cédait en rien au premier.

Lorsque nous parvînmes au sommet de la première montagne, nous fîmes halte. Je mis pied à terre et allai m’asseoir au même endroit où, sept mois auparavant, j’avais été déposée mourante. Je restai là assez longtemps en admiration de la délicieuse vallée d’Aréquipa; je lui faisais, mes derniers adieux. Je considérai la forme bizarre sous laquelle apparaissait la ville, et mes pensées se succédant, je songeais que, libre et maîtresse de pouvoir m’associer avec un homme de mon choix, j’eusse pu y jouir d’une vie aussi heureuse que dans la plupart des pays de l’Europe. Ces réflexions m’attristaient, j’en étais émue. — Mademoiselle, me dit M. Smith, qui courait le monde depuis l’âge de seize ans, et ne concevait pas comment on pouvait tenir à aucun pays, ne regrettez pas Aréquipa: c’est une jolie ville sans doute; mais celle où je vous mène est un véritable paradis. Ce volcan est superbe, et j’en voudrais voir un semblable à Dublin; ces Cordillières sont magnifiques: cependant convenez qu’à ce voisinage doit être attribué le vent froid et volcanisé, qui rendrait atrabilaire le caractère le plus gai, le plus doux de toute l’Angleterre. Ha! vive Lima! Quand on ne peut pas être membre du parlement, avec 10,000 livres sterling de rente, il faut venir vivre à Lima. C’est ainsi que la gaîté naturelle et pleine d’esprit de M. Smith faisait prendre un autre cours à mes pensées.

En allant d’Aréquipa à Islay, on a le soleil par derrière et le vent en face; conséquemment on souffre beaucoup moins de la chaleur qu’en se rendant d’Islay à Aréquipa. Je fis la route très bien et sans grande fatigue; ensuite, ma santé s’étant améliorée, je me trouvai plus forte pour les supporter que lors de mon premier voyage. À minuit, nous arrivâmes au tambo. Je me jetai tout habillée sur mon lit, pendant qu’on préparait le souper. M. Smith possédait un talent miraculeux pour se tirer lestement des embarras du voyage; il s’occupait de tout: de la cuisine, des muletiers, des bêtes, et cela avec une prestesse, un tact admirables. Cet Anglais était un jeune fashionable de trente ans, portant dans tout ce qu’il faisait la même élégance de manières; et, jusque dans le désert, on reconnaissait le dandy de salon. Nous dûmes à ses soins de faire un très bon souper, après lequel nous restâmes à causer; car pas un de nous ne put dormir. À trois heures du matin, nous nous remîmes en route. Le froid était si âpre, que je me couvris de trois ponchos. Quand l’aurore parut, je me sentis accablée par un sommeil que ma volonté ne pouvait vaincre, et priai M. Smith de me laisser dormir seulement une demi-heure: je me jetai à terre, et, sans donner le temps au domestique d’étendre un tapis, m’endormis si profondément, qu’on n’osa pas me déranger pour me mettre mieux. On me laissa dormir une heure: je me trouvai très bien après ce sommeil; nous étions alors en rase pampa, et je montai sur le cheval, afin de traverser cette immensité, toujours au grand galop.

M. Smith doutait fort que je pusse le suivre; pour m’encourager, il ne cessait de me défier, j’acceptais le défi, et mis à honneur d’être toujours en avant de lui, de quinze ou vingt pas. Par cette manière de me stimuler, il obtint le résultat qu’il en attendait: je devins de suite excellente cavalière. Je fis si bien galoper mon cheval, tout en le ménageant, que l’officier Monsilla ne put me suivre, et moins encore les deux lanciers. Enfin M. Smith lui-même fut obligé de me demander grâce pour sa belle jument chilienne, qu’il craignait de trop fatiguer.

À midi, nous arrivâmes à Guerrera, et y fîmes une halte; nous prîmes un repas sous le frais ombrage des arbres; ensuite nous arrangeâmes des lits par terre et dormîmes jusqu’à cinq heures. Nous montâmes à pas lents la montagne et parvînmes à Islay à sept heures. Grande fut la surprise de don Justo quand il me vit. Cet homme, qui est d’une bonté et d’une hospitalité extrêmes envers tous les étrangers, fut pour moi plein d’attentions. Islay avait bien changé d’aspect depuis mon dernier séjour. Je ne fus, cette fois, invité à aucun bal. Nieto et ses valeureux soldats, pendant les vingt-quatre heures qu’ils y étaient restés, avaient tout ravagé: outre les réquisitions de vivres, des extorsions de toute nature avaient été commises par eux pour arracher de l’argent aux malheureux habitants. Cette bourgade était dans la désolation. Le bon Justo ne cessait de me répéter: — Ah! mademoiselle, si je n’étais pas aussi vieux, je partirais avec vous: les guerres continuelles qui déchirent ce pays l’ont rendu inhabitable: j’ai déjà perdu deux de mes fils, je m’attends à apprendre la mort du troisième, qui est dans l’armée de Gamarra.

Je restai trois jours à Islay, à attendre le départ de notre bâtiment, et je les aurais passés d’une manière assez triste, sans la société de M. Smith et des officiers d’une frégate anglaise mouillée dans la baie, dont il m’avait fait faire la connaissance. Je n’ai jamais rencontré, je me plais à le dire, d’officiers aussi distingués par leurs manières, leur esprit, que ceux de la frégate the Challenger; tous parlaient français, et avaient séjourné à Paris plusieurs années. Ces messieurs, toujours en habit de ville, étaient remarquables par leur mise d’une propreté exquise et d’une élégante simplicité. Le commandant était un homme superbe, d’une beauté idéale. Il n’avait que trente-deux ans; néanmoins une profonde mélancolie pesait sur lui: ses actions, ses paroles avaient une teinte de tristesse qui faisait mal. J’en demandai la cause à un de ses officiers, qui me dit: — Ah! oui, mademoiselle, sa tristesse est bien grande; mais le chagrin qui la produit est aussi le plus douloureux de ce monde. Depuis sept ans il est marié avec la plus belle femme d’Angleterre; il l’aime éperdument, en est également aimé, et toutefois il doit vivre séparé d’elle.

— Qui donc lui impose cette séparation?

— Son état de marin. Comme il est un des plus jeunes capitaines de frégate, il est constamment envoyé dans des stations éloignées, de trois ou quatre ans de durée. Il y a trois ans que nous sommes dans ces parages, et nous ne serons en Angleterre que dans quinze mois. Jugez de la peine cruelle qu’une aussi longue absence doit lui faire éprouver!… — Dites leur faire éprouver!… Il n’a donc aucune fortune, puisqu’il reste dans une carrière où il se torture lui-même et celle qu’il aime?

— Pas de fortune! il a en propre 5,000 livres sterling de rente, et sa femme, la plus riche héritière de l’Angleterre, lui a apporté 200,000 livres sterling; elle est fille unique, et en aura encore deux fois autant à la mort de son père.

Je restai étonnée.

— Alors, monsieur, expliquez-moi donc quelle est la puissance qui oblige votre commandant à se tenir éloigné de sa femme pendant quatre ans, à mourir de consomption à bord de sa frégate, et à condamner une aussi belle personne à la douleur et aux larmes?

— Il faut qu’il arrive à une haute position: notre commandant n’a obtenu du père cette riche héritière qu’à la condition de poursuivre sa profession jusqu’à ce qu’il fût fait amiral; le jeune homme et la jeune fille y ont consenti: tous les deux ont promis, et pour accomplir cette promesse il doit parcourir les mers au moins dix ans encore; car c’est à l’ancienneté que, chez nous, se font les promotions.