— Ainsi, monsieur le commandant se croit obligé à vivre encore pendant dix ans séparé de sa femme.
— Oui, il le doit pour remplir sa promesse; mais, ce temps écoulé, il sera amiral, arrivera à la Chambre des lords, au ministère peut-être; enfin sera un des premiers de l’État. Il me semble, mademoiselle, que, pour parvenir à une aussi belle position, on peut bien souffrir durant quelques années.
Ah! pensai-je, les hommes, pour ces maudits hochets de grandeur, foulent aux pieds ce qu’il y a de plus sacré! Dieu lui-même s’est complu à doter ces deux êtres: beauté, esprit, richesse, tout leur a été donné, et l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre devait leur assurer un bonheur aussi grand que notre nature est capable d’en jouir. Le bonheur aspire à se communiquer; autour de lui, tout se ressent de sa douce influence; et, heureux, ces deux êtres auraient pu faire du bien à leurs semblables; mais voilà que l’orgueil d’un vieillard imbécille détruit cet avenir de félicité terrestre; il veut que vingt années de la plus belle période de l’existence soient retranchées de la vie de ses enfants; que ces vingt années soient consacrées à la tristesse, à la douleur, aux tourments de toute nature que fait naître la séparation. Quand ils seront réunis, la femme aura perdu sa beauté, l’homme ses illusions; son cœur sera sans amour, son esprit sans fraîcheur, car vingt années d’ennuis, de craintes, de jalousies défleurent les plus belles ames; mais il sera amiral! pair du royaume! ministre! etc. Absurde vanité!… Je ne saurais dire combien l’histoire du commandant de la Challenger me fit faire d’amères réflexions… Je rencontrais partout la peine morale; partout je la voyais résulter de préjugés impies qui mettent l’homme en lutte avec la Providence, et je m’indignais de la lenteur des progrès de la raison humaine. Je demandai à ce beau commandant s’il avait des enfants. « Oui, me répondit-il, une fille aussi belle que sa mère et un fils qu’on dit me ressembler beaucoup: je ne l’ai pas encore vu; il aura quatre ans quand je le verrai, si Dieu permet que je le voie… » Et le malheureux étouffa un soupir. Il était sensible encore, parce qu’il était jeune; mais, à cinquante ans, il sera probablement devenu aussi dur que son beau-père, et exigera peut-être de son fils et de sa fille des sacrifices aussi cruels que ceux qu’on lui a imposés. Ainsi se transmettent les préjugés qui dépravent notre nature; et cette transmission n’est interrompue que lorsqu’il se présente de ces êtres que Dieu a doués d’une volonté ferme, d’un courage énergique, qui subissent le martyre plutôt que le joug.
Le 30 avril, à onze heures du matin, nous sortîmes de la baie d’Islay; et le 1 mai, à deux heures de l’après-midi, nous mouillâmes dans la rade de Callao. Ce port ne me parut pas avoir autant d’activité que celui de Valparaiso. Les derniers événements politiques avaient eu sur les affaires commerciales une funeste influence; elles allaient très mal, et il y avait moins de navires que de coutume.
De la mer, on aperçoit Lima, située sur une colline, au milieu des Andes gigantesques. L’étendue de cette ville, les nombreux clochers qui la surmontent lui donnent un aspect grandiose et féerique.
Nous restâmes au Callao jusqu’à quatre heures, pour attendre le départ de la voiture de Lima. J’eus tout le temps d’examiner ce bourg. Ainsi que Valparaiso et Islay, le Callao, depuis environ dix ans, progresse tellement, qu’après une absence de deux ou trois ans, les capitaines le reconnaissent à peine. Les plus belles maisons appartiennent aux négociants anglais et du nord Amérique; ils ont là des entrepôts considérables; l’activité de leur commerce établit un mouvement perpétuel entre le port et la ville, qui en est à deux lieues. M. Smith m’avait conduite chez ses correspondants. Je retrouvai dans cette maison anglaise ce luxe de comforts particuliers aux Anglais. Le service se faisait par des domestiques de cette nation; ainsi que leurs maîtres, ils étaient vêtus comme ils l’eussent été en Angleterre. La maison avait une galerie, ainsi qu’en ont toutes les maisons de Lima. Ces galeries sont très commodes dans les pays chauds: à l’abri du soleil, on y va respirer l’air, en se promenant autour de l’habitation. De jolis stores anglais embellissaient celle où j’étais; j’y restai quelque temps et pus voir tout à mon aise, la longue et large rue qui forme tout le bourg du Callao. C’était un dimanche. Les marins, dans leurs habits de fête, se promenaient dans la rue. Je voyais des groupes d’Anglais, d’Américains, de Français, de Hollandais, d’Allemands; en somme, un mélange de presque toutes les nations, et des mots de toutes consonnances arrivaient à mes oreilles. En entendant causer ces marins, je compris le charme que leur vie aventureuse devait avoir pour eux, et l’enthousiasme qu’elle inspirait au vrai matelot Leborgne. Quand j’étais fatiguée du spectacle de la rue, je jetais un coup d’œil dans le grand salon, dont les fenêtres bordaient la galerie; cinq ou six Anglais, aux belles figures calmes et froides, parfaitement bien mis, s’y étaient réunis; ils buvaient du grog et fumaient d’excellents cigares de la Havane, en se balançant mollement dans des hamacs de Guayquil suspendus au plafond.
Enfin, quatre heures arrivèrent; nous montâmes dans la voiture. Le conducteur était Français, et toutes les personnes que je trouvai là parlaient français ou anglais. J’y rencontrai deux Allemands, grands amis d’Althaus, et fus de suite en pays de connaissance.
Depuis mon départ de Bordeaux, c’était la première fois que j’allais en voiture; j’en éprouvai un plaisir qui me rendit tout heureuse pendant deux heures que dura le trajet; je me croyais revenue en pleine civilisation.
La route, en sortant du Callao, est mauvaise; mais, après avoir fait une lieue, elle devient passablement bonne, très large, unie, et donne peu de poussière. À une demi-lieue du Callao, sur la rive droite de la route, gisent des ruines très étendues de constructions indiennes. La ville dont elles retracent l’existence avait cessé d’être, lorsque les Espagnols conquirent le pays. On pourrait apprendre probablement, par les traditions des Indiens, ce que fut cette ville et la cause de sa destruction; mais, jusqu’ici, l’histoire de ce peuple n’a pas inspiré assez d’intérêt à ses maîtres pour qu’ils se livrassent à ces recherches. Un peu plus loin, à gauche, est le village de Bella-Vista (Belle-Vue), où se trouve un hospice destiné aux marins. À moitié route, notre conducteur s’arrêta devant un cabaret tenu par un Français; après l’avoir dépassé, la ville se découvrit à nos regards dans toute sa magnificence; les campagnes environnantes, vertes, de mille nuances, offraient la richesse d’une vigoureuse végétation. Partout, de grands orangers, des touffes de bananiers, des palmiers élevés, une foule d’autres arbres propres à ces climats étalent aux yeux leur feuillage varié; et le voyageur, en extase, voit les rêves de son imagination surpassés par la réalité.
À une demi-lieue avant d’entrer dans la ville, la route, bordée de grands arbres, forme une avenue dont l’effet est vraiment majestueux. Sur les bas-côtés, se promenaient un assez bon nombre de piétons; plusieurs jeunes gens à cheval passèrent aussi auprès de notre voiture. Cette avenue est, me dit-on, une des promenades des Liméniens; parmi les promeneuses, il y en avait beaucoup en saya; ce costume me parut si bizarre, qu’il captiva toute mon attention. La ville est fermée, et, au bout de l’avenue, nous arrivâmes à une des portes. Ses deux pilastres sont en briques; le frontispice, qui portait les armoiries d’Espagne, avait été mutilé. Des commis visitèrent la voiture, comme cela se pratique aux barrières de Paris. Nous traversâmes une grande partie de la ville; les rues me parurent spacieuses et les maisons entièrement différentes de celles d’Aréquipa. Lima, si grandiose, vue de loin, quand on y pénètre, ne tient plus ses promesses, ne répond pas à l’image qu’on s’en était faite. Les façades des maisons sont mesquines, leurs croisées sans vitres; les barreaux de fer dont elles sont grillées rappellent des idées de méfiance, de contrainte, en même temps qu’on est attristé par le peu de mouvement qu’offrent presque toutes les rues. La voiture s’arrêta devant une maison d’assez belle apparence; j’en vis venir, du fond, une grande et grosse dame, que je reconnus de suite d’après le portrait que m’en avaient fait ces messieurs du Mexicain, pour être madame Denuelle. Cette dame vint elle-même ouvrir la portière, me présenta la main pour descendre, et me dit, avec l’expression la plus affable: « Mademoiselle Tristan, nous vous attendions ici depuis longtemps avec impatience. D’après tout ce que MM. Chabrié et David nous ont dit de vous, nous serions bien heureux de vous posséder parmi nous. » VII. UN HOTEL FRANÇAIS À LIMA.
Madame Denuelle me conduisit dans un salon meublé à la française: il y avait à peine cinq minutes que j’étais assise, lorsque je vis entrer douze ou quinze Français, tous fort empressés de me voir. Je fus sensible à ces marques d’intérêt, causai quelques instants avec chacun d’eux, et les remerciai de mon mieux de leur accueil affectueux; ensuite, madame Denuelle me mena dans le petit appartement qu’elle me destinait; il se composait d’un salon et d’une chambre à coucher.
J’étais partie d’Aréquipa, chargée de lettres pour une foule de personnes de Lima; M. Smith, toujours d’une complaisance inépuisable à mon égard, m’ayant offert, avant de quitter notre navire, de faire remettre ces lettres, je les lui avais données, en sorte qu’une heure après mon arrivée, les personnes auxquelles elles étaient adressées affluèrent chez moi pour avoir des nouvelles politiques. Leur empressement était tel, que vingt questions m’étaient faites à la fois. L’un s’enquérait de son père, l’autre de son frère. Don Basilio de la Fuente, que je retrouvai logé chez madame Denuelle, voulait savoir ce qu’étaient devenus sa femme et ses onze enfants; celle-ci pleurait son frère qui avait été tué; celle-là s’inquiétait pour sa sœur, femme du général Nieto, restée, comme prisonnière, à Santa-Rosa; et tous appréhendaient, non sans fondement, que madame Gamarra ne revînt à Lima, où elle avait tant de vengeances à exercer.
Le caractère des Liméniens me parut, dans cette première rencontre, encore plus fanfaron et peureux que celui des Aréquipéniens. Vers onze heures du soir, madame Denuelle fit sentir à tous ces visiteurs que je devais avoir besoin de repos; ils se retirèrent à mon grand contentement: je n’y tenais plus, j’en avais la tête cassée. M. Smith me dit qu’ayant remis lui-même à ma tante, la belle Manuela de Tristan, femme de mon oncle don Domingo, alors gouverneur d’Ayacucho, la lettre qui lui était adressée, elle l’avait prié d’aller la prendre, parce qu’elle voulait venir me voir le soir même. Elle vint donc aussitôt que je fus libre des autres visites: je trouvais cette attention très délicate de sa part.
D’après tout ce que j’avais entendu dire de la beauté extraordinaire de ma tante de Lima, je m’attendais naturellement à voir une femme superbe; néanmoins la réalité surpassa à mes yeux tout ce que j’avais imaginé. Oh! ce n’était pas là une créature humaine; c’était une déesse de l’Olympe, une houri du paradis de Mahomet, descendue sur la terre! A la vue de cette divine créature, je fus saisie d’un saint respect: je n’osais la toucher; elle avait pris ma main qu’elle tenait dans les siennes, pendant qu’elle me disait les choses les plus affectueuses, prononcées avec une noblesse, une grace, une facilité qui achevaient de me fasciner. Je sens mon insuffisance pour peindre une telle beauté. Raphaël n’a jamais conçu pour ses vierges un front où il y eût autant de noblesse et de candeur, un nez aussi parfait, une bouche plus suave et plus fraîche; mais surtout un ovale, un cou, un sein plus admirablement beaux. Sa peau est blanche, fine, veloutée comme celle de la pêche; ses cheveux brun clair, fins et brillants, comme la soie, tombaient en longs flocons de boucles ondoyantes sur ses épaules arrondies. Elle est un peu trop grasse, peut-être; néanmoins sa taille élancée ne perd rien de son élégance. Tout en elle est plein de fierté et de dignité; elle a le port d’une reine. Sa toilette s’harmonisait avec la fraîcheur de sa belle personne.
Sa robe en mousseline blanche, parsemée de petits boutons de rose brodés en couleur, était très décolletée, à manches courtes, et la taille très longue formait pointe sur le devant. Cette façon lui était très avantageuse, en laissant voir ce qu’elle avait de plus beau, le cou, les épaules, la poitrine et les bras. De longues boucles pendaient à ses oreilles; un collier de perles ornait son cou de cygne, et des bracelets de diverses espèces faisaient ressortir la blancheur de ses bras. Un grand manteau en velours, couleur bleu-de-ciel foncé, doublé de satin blanc, drapait ce beau corps, et un voile de blonde noire, jeté négligemment sur sa tête, la dérobait aux regards curieux des passants. Elle avait cessé de parler que, la regardant toujours, je l’écoutais encore, et ne répondis, à toutes ses offres de service, qu’en m’écriant: — Mon Dieu, ma tante, que vous êtes belle!… Ho! qui pourra m’expliquer le magique empire de la beauté? de cet ascendant irrésistible, qui harmonise tout, sans avoir lui-même d’apparence qu’on puisse définir? de cette émanation divine qui donne la vie aux formes, aux couleurs, vibre dans les sons, s’exhale en parfums? puissance magnétique, répandue, selon les fins de la Providence, sur tous les êtres de la création; hiérarchie partant de Dieu, descendant à l’atome qu’aucun œil ne peut apercevoir? Cette cause occulte, qui détermine nos choix, nos prédilections, qui nous fascine, la beauté sous quelque forme qu’elle se montre, aérienne, visible, ou palpable, pénètre tout mon être de sa douce influence: les parfums des fleurs, les chants des oiseaux me la font ressentir: je l’éprouve à la vue du géant de la forêt, dont la cime s’élance au séjour des orages; de la grace sauvage de l’animal indompté; à l’apparition d’un homme tel que le commandant de la Challenger, d’une femme telle que ma tante Manuela: et en présence de la beauté, de ce sourire des dieux, palpitante d’admiration, de plaisir, mon ame s’élève vers le ciel. Ma belle tante insista beaucoup pour que j’allasse demeurer chez elle; je la remerciai, m’excusant sur la gêne que je pourrais lui occasionner; comme il était très tard, nous remîmes la décision au lendemain. Après son départ, madame Denuelle resta à causer avec moi, en sorte qu’il était plus d’une heure quand je me trouvai seule.
Je ne suis jamais arrivée dans un pays, que je n’avais pas encore vu, sans en ressentir une agitation plus ou moins vive; mon attention, presqu’à mon insu, se porte sur tout ce qui m’entoure, et mon ame, avide de connaître, de comparer, à tout s’intéresse. La succession de personnes et de choses qui étaient passées devant moi depuis mon débarquement au Callao m’avait agitée à un tel point, que, malgré ma lassitude, il me fut impossible de dormir; ma pensée me tenait éveillée et ne cessait de reproduire les impressions que je venais d’éprouver. Je m’assoupis aux approches du jour, en rêvant aux beaux orangers, aux jolies Liméniennes en saya et à l’apparition de ma tante.
Dès les huit heures du matin, madame Denuelle entra chez moi, et, mettant bientôt la conversation sur ma tante, elle me dit, avec un air embarrassé, que, par intérêt pour moi, elle croyait devoir m’instruire de plusieurs particularités sur la seňora Manuela de Tristan. Elle m’apprit que, depuis longues années, Manuela était liée avec un Américain du nord, qu’elle aimait beaucoup et dont elle était excessivement jalouse. Madame Denuelle me parla de manière à me laisser pénétrer le fond de sa pensée; elle redoutait de me voir accepter l’hospitalité qui m’était offerte, non pas tant à cause de la dépense que je pourrais faire chez elle que par l’extrême envie de me posséder pendant mon séjour à Lima. Si d’avance je n’eusse été décidée à refuser les offres de ma tante, ce que je venais d’apprendre eût suffi pour m’empêcher de les agréer. J’étais arrivée à connaître assez du cœur humain pour comprendre que je ne devais pas aller loger chez une femme, si j’encourais le risque de devenir l’objet de ses jaloux soupçons, et si je tenais à ne pas provoquer sa haine, ce que, certes, je voulais éviter. En quittant la maison de mon oncle Pio, je m’étais bien promis de n’accepter l’hospitalité d’aucun parent. J’en parlai un jour à Carmen, qui me dit: « Vous ferez bien, Florita, il vaut mieux manger du pain chez soi que du gâteau chez des parents. » Je rassurai donc madame Denuelle, fis mon prix avec elle, à raison de deux piastres par jour, et, quand ma tante revint à onze heures, pour m’emmener, disait-elle, je lui fis sentir que nous nous gênerions mutuellement; en conséquence, il fut convenu qu’on me laisserait à l’hôtel. Je crus voir que ma discrétion faisait grand plaisir.
Cependant ma position pécuniaire aurait dû m’inspirer de l’inquiétude, j’étais partie d’Aréquipa avec quelques centaines de francs; mon oncle m’avait bien remis une lettre de crédit de 400 piastres, mais, uniquement destinée à payer mon passage; il avait stipulé que je n’en pourrais toucher le montant qu’au moment du départ, il me faisait ainsi assez clairement entendre qu’il ne me donnait cet argent que sous la condition de sortir du pays. Il n’y avait pas de navires en partance, et je savais, par M. Smith, qu’il n’y en aurait pas avant deux mois. Un séjour de cette durée à l’hôtel était une dépense de 120 piastres, et, de plus, je me voyais obligée de faire quelques petits frais de toilette; je reconnus donc qu’il me fallait au moins 200 piastres pour faire face à tous ces besoins. Je puis dire avoir éprouvé tous les malheurs, hormis un seul, celui d’avoir des dettes; la crainte d’en faire a toujours dominé ma conduite; comptant soigneusement avec moi-même, avant de dépenser, je n’ai jamais dû un sou à personne. Quand je fis ce calcul de 200 piastres, et n’en trouvai que 20 dans ma bourse, je fus, je l’avoue, très effrayée. Ma garde-robe était, je l’ai déjà dit, plus que mesquine; je me mis toutefois à l’examiner, et, la plume à la main, j’évaluai pièce à pièce ce que je pourrais tirer de tous ces chiffons, si je faisais une vente au moment de mon départ; je vis que le produit en irait grandement à 200 piastres. Lorsque j’acquis cette certitude, ho! je fus heureuse, mais bien heureuse! J’avais renoncé, en quittant Escudero, à tous mes grands projets d’ambition, et je ne voulais plus entendre parler de politique; je redevins jeune, gaie, et, pour la première fois de ma vie, d’une insouciance complète. Je n’ai jamais joui d’une meilleure santé; j’engraissais à vue d’œil; mon teint était clair et reposé; je mangeais avec appétit, dormais parfaitement; en un mot, je puis dire que ces deux mois furent la seule époque de mon existence où je n’ai pas souffert.
Le lendemain de mon arrivée, il me survint quelques désagréments avec le consul de France, M. Barrère, voici l’affaire: lors de mon départ d’Aréquipa, les Français résidants dans cette ville, profitant de l’occasion, adressèrent une demande collective à M. Barrère, afin qu’il investît M. Le Bris de pouvoirs spéciaux, pour que celui-ci pût protéger leurs intérêts gravement compromis par les derniers événements politiques. M. Morinière était venu me prier, au nom des pétitionnaires, d’exposer de vive voix au consul les motifs puissants qui les avaient portés à lui adresser cette demande; et, de son côté, M. Le Bris m’avait chargée de lui expliquer ce qu’il désirait dans cette conjoncture. Je comprenais très bien la position de tous, et leur avais promis de m’acquitter, auprès du consul, de ma double mission. Dès le matin, je lui envoyai la lettre de mes compatriotes, et lui écrivis deux mots pour l’informer que j’étais chargée de lui faire connaître verbalement la position cruelle dans laquelle se trouvaient les Français d’Aréquipa: j’ajoutai que l’affaire d’Aréquipa était pressée, et que, retenue chez moi pour cause d’indisposition, s’il voulait m’honorer de sa visite, il me mettrait à même de lui exposer immédiatement ce qu’il lui importait de savoir. Ce sont les mots textuels de ma lettre. On aura peut-être peine à croire que M. Barrère la trouva offensante pour sa dignité consulaire; c’est cependant ce qui arriva. Il demanda qui j’étais et où j’avais été élevée, pour ignorer les convenances au point de penser que c’était à lui, consul, d’aller me faire une visite. Deux ou trois personnes de mes amis vinrent me dire qu’il n’était bruit que de la lettre hautaine que j’avais écrite au consul, lequel en était très scandalisé. Je lus à tout le monde le brouillon de ma lettre, qu’heureusement j’avais gardé; et personne ne comprit plus rien à la grande colère de M. Barrère. J’expliquai le motif de mon empressement à communiquer au consul ce dont j’étais chargée, et chacun approuva la démarche toute simple que j’avais faite. Il faut croire qu’on lui fit sentir combien sa conduite était inconvenante, particulièrement envers une femme; car, le lendemain au soir, il m’envoya son neveu pour s’excuser auprès de moi de ne pas être venu me voir, sa santé ne le lui ayant pas permis; le neveu se présenta comme le secrétaire de son oncle, et me demanda, en cette qualité, de lui communiquer ce que j’avais à dire au consul; mais ce jeune homme me parut si peu capable de comprendre la moindre chose, que je ne me souciai d’entrer avec lui dans aucun détail et le congédiai, en lui disant que j’écrirais à M. le consul ce que j’eusse préféré lui dire de vive voix.
Voilà les hommes chargés, à l’étranger, de veiller aux intérêts français. M. Barrère, vieillard goutteux, capricieux et irritable à l’excès, n’est nullement au niveau de l’importance des fonctions qui lui sont confiées; le zèle, la surveillance, l’activité qu’elles exigent sont au dessus de ses forces; et il n’a aucune des connaissances spéciales nécessaires pour en remplir les devoirs. Non seulement c’était une bêtise absurde à M. Barrère de s’offenser de la lettre dans laquelle je lui demandais de me venir voir, ayant des communications à lui faire de la part du commerce français d’Aréquipa, mais encore, dans ces circonstances, ses fonctions de consul lui imposaient l’obligation de venir prendre des informations auprès de moi, aussitôt qu’il m’a su arrivée. Il y avait un mois qu’on était à Lima sans nouvelles d’Aréquipa, le consul de France ne devait-il pas se montrer empressé de savoir si, par les résultats de la bataille de Cangallo, les intérêts et la sûreté de ses compatriotes n’avaient pas été compromis?
Les renseignements qu’il avait reçus par la correspondance que lui avait apportée notre bâtiment ne pouvaient le dispenser de recueillir des informations verbales; toutes les lettres étaient ouvertes à Islay, et personne ne se hasardait à écrire l’exacte vérité. Le consul d’Angleterre comprenait autrement ses devoirs; il ne crut pas compromettre sa dignité en allant jusqu’au Callao s’informer, auprès de M. Smith, des événements d’Aréquipa. Il n’est pas une nation dont les intérêts commerciaux soient plus mal défendus, par ses agents, que ne le sont les intérêts du commerce français par les consuls que nomme le ministère des affaires étrangères. C’est un fait dont on peut acquérir la certitude sans sortir de France, dans les villes manufacturières et les divers ports de mer du royaume, à Marseille, Lyon, Bordeaux, Rouen, le Havre. Avant M. Barrère, le consul français au Pérou, était M. Chaumet-Desfossés, homme extrêmement instruit, écrivain spirituel, charmant en société; en outre, gastronome distingué, qui soignait, avec la plus grande attention, les détails culinaires, et donnait un superbe dîner le jour de la fête du roi; néanmoins, avec tous ces talents, M. Chaumet-Desfossés était l’homme le moins propre aux fonctions consulaires. Je ne pense pas qu’il se fût offensé de ma lettre; mais, si l’on doit croire la voix générale, pendant les six ans qu’il fut consul, le savant ne s’occupa que de recherches scientifiques; le pays n’offrant pas, à cet égard, un champ très vaste, il se mit à apprendre le chinois et l’arabe. M. Chaumet-Desfossés était entièrement étranger aux intérêts commerciaux de son pays et à la conduite des affaires commerciales. M. Chabrié et les autres capitaines de navire étaient indignés de la manière dont il s’acquittait de ses fonctions. Quand ils allaient chez lui pour les formalités relatives, soit à l’arrivée, soit à l’expédition de leurs navires, le consul ouvrait le petit guichet qu’il avait fait faire à sa porte. — Que voulez-vous? disait-il. — Monsieur, c’est relativement au manifeste de ma cargaison que j’aurais besoin de vous parler. — Je n’ai pas le temps, répondait le consul, en fermant le guichet. — Mais, monsieur, nous n’attendons que votre signature pour lever l’ancre. — Repassez, je n’ai pas le temps, répondait-il du dedans sans rouvrir son guichet. Au Chili, celui qui précéda M. de Verninac fut tué en duel par un capitaine de navire, qui en avait été insulté; le capitaine pressait l’expédition de son navire, auquel les retards apportés par le consul occasionnaient un dommage considérable. Le consul, mal mené par le capitaine, crut aussi sa dignité compromise; le duel s’ensuivit.
Lorsque le gouvernement français acquiesça à l’indépendance des États de l’Amérique espagnole, on fit grand bruit, dans les journaux de Paris, des consuls que le ministère y envoya; ils allaient, par des traités, ouvrir de nouveaux débouchés à nos productions; mais la première condition pour bien remplir une mission, c’est de connaître les intérêts dont le soin nous est commis. Il eût été facile à ces consuls de profiter de la haine de l’Amérique du sud contre les anciennes métropoles espagnoles et portugaises pour faire admettre les vins de France sous des droits moindres que ceux imposés aux vins de la Péninsule; ils eussent pu prévoir les relations qui ne devaient pas tarder à s’établir entre la Chine et les côtes ouest de l’Amérique, et obtenir que nous fussions, pour nos soieries, mieux traités que les Chinois, dont actuellement les soieries importées par navires du nord Amérique et d’Europe ruinent les nôtres, par le bas prix auquel on les vend. Les agents français couvrirent leur ignorance des intérêts matériels de leur pays, en stipulant que les marchandises françaises seraient traitées comme celles des nations les plus favorisées, et crurent avoir fait des chefs-d’œuvre. En effet, la production a lieu en France à meilleur marché que chez aucune autre nation, et nos marchandises n’ont besoin de rencontrer des avantages nulle part! Laissez donc vos grandes villes manufacturières et maritimes désigner leurs agents à l’extérieur: elles n’enverraient pas vraisemblablement des savants, des archéologues, des hommes titrés; mais les gens dont elles feraient choix entendraient un peu mieux leurs intérêts que les apprentis diplomates sortis du ministère des affaires étrangères.
Je n’eus pas, pendant mon séjour à Lima, à disputer pour mon héritage: j’en avais été dépouillée; c’était à n’y plus revenir. Je n’assistai pas à de grands bouleversements semblables à ceux dont j’avais été témoin à Aréquipa. Je ne fus donc pas agitée par de violentes émotions, et mes observations se portèrent uniquement sur les localités et les personnes qu’elles offraient à mes regards, Je commencerai par faire connaître à mon lecteur madame Denuelle et sa maison; il parcourra ensuite la ville avec moi, puis je l’entretiendrai des femmes, des Français résidants, etc.
Madame Denuelle habite Lima depuis 1826; elle y a établi un hôtel garni qui est le plus beau et le mieux tenu de tous ceux que renferme la ville. Elle y avait annexé, depuis deux ans, un magasin dans lequel elle vendait toutes espèces de marchandises; car, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le remarquer, le commerce, dans ce pays, n’est pas encore classé et subdivisé en spécialités, et tout le monde s’en mêle. De plus, c’est elle qui a fait rouler les premières voitures entre Lima et le Callao, pour le transport des voyageurs; cette entreprise lui appartient. Dans le fond de la maison est la salle à manger; la table est de quarante couverts. A côté se trouve un très beau salon, auquel est attenante une salle de billard: ces deux pièces prennent jour sur un petit jardin. L’ameublement de toutes les salles est aussi riche que commode; on y rencontre l’élégance française et le confort anglais. Le service de la table est très beau; on y est avec le même luxe qu’à Londres et à Brunet hôtel. Les appartements qu’elle loue aux étrangers sont aussi très bien tenus; bons lits, beau linge, rien ne manque; les domestiques sont Français ou Anglais, en sorte que tout se fait avec beaucoup de vivacité et de propreté. Voilà ce qui concerne la maison. Quant à l’hôtesse, oh! c’est là le résumé d’une longue histoire! de quarante années de la vie d’une femme agitée par des fortunes diverses, pendant lesquelles elle a eu l’occasion de tout connaître, de tout épuiser!
Madame Denuelle, tenant aujourd’hui un hôtel garni à Lima, n’est autre que la belle, la magnifique, la séduisante mademoiselle Aubé, qui débuta à l’Opéra, dans le rôle de la Vestale. Sa voix, fraîche, sonore, étendue, obtint, dans ce rôle, le succès le plus brillant; ce furent des piétinements convulsifs, des applaudissements étourdissants à la première, seconde et troisième apparition de mademoiselle Aubé. Trois fois couronnée aux acclamations de l’enthousiasme public, la débutante, parvenue au faîte des grandeurs théâtrales, contracte un engagement de 15,000 fr. par an avec le directeur. Dans l’ivresse de sa joie, elle convie toutes ses connaissances à un banquet splendide. Ah! ce fut là un jour de gloire et de bonheur! que d’adorateurs n’eut-elle pas? le son de sa voix vibrait dans tous les cœurs; et l’on s’attendait que, dans tous les rôles, mademoiselle Aubé serait aussi sublime, exciterait les mêmes transports, ferait éprouver de semblables ravissements que dans la Vestale. Que d’envies un succès aussi éclatant n’avait pas soulevées! que d’embûches préparées à la nouvelle reine! Son nom est sur l’affiche; la foule afflue au théâtre. Mademoiselle Aubé jouait dans un nouveau rôle; elle paraît… Mais quelle soudaine métamorphose s’est opérée dans le public; elle n’est accueillie que par les applaudissements de quelques amis; dès la première scène, sa voix, son maintien, son jeu soulèvent des murmures; elle chante son grand air, et la foule reste muette;