pas un battement de mains ne vient l’encourager; elle entend même des observations malveillantes. La malheureuse rentre dans la coulisse; la tête en feu, les artères gonflées, comme prêtes à se rompre. Sa bouche est sèche; elle boit pour l’humecter, repasse son rôle qu’elle craint ne pas savoir assez; le public l’attend; il faut reparaître en scène: dans cette soirée, tout lui est fatal; son costume ne lui sied pas; il la fait paraître plus grande et plus maigre qu’elle ne l’est; toutes les lorgnettes sont braquées sur elle; ceux-mêmes qui, trois fois, l’avaient trouvée si belle s’écrient: Elle est laide! L’actrice n’entend pas ces mots; mais le rapport magnétique qui existe entre l’acteur et le public lui fait comprendre qu’on les a dits; elle reste atterrée; les larmes la suffoquent; un tremblement agite ses membres; elle voit tout le péril de sa position, et sa terreur en redouble; cependant il faut chanter… Prenant de la force dans son désespoir, elle chante; mais sa voix tremble et rend des sons faux. Aussitôt un houra s’élève de toutes parts, et des sifflets achèvent de bouleverser la malheureuse artiste; elle sent une sueur froide sur tout son corps, n’entend plus l’orchestre; ses regards épouvantés s’arrêtent sur ces milliers de têtes, dont les rires la bafouent, dont les paroles l’outragent; elle reste immobile, désirant que le plancher manque sous ses pieds, afin d’être engloutie et à jamais délivrée de ces rires d’enfer, de ces cris de démon. Le brouhaha va en augmentant; l’infortunée n’entend plus rien; un nuage se place devant ses yeux, lui cache les lumières; son sang se refoule vers le cœur; ses jambes se dérobent sous elle; faisant un dernier effort, elle s’élance dans la coulisse et y tombe comme morte. Madame Denuelle m’a raconté plusieurs fois sa mésaventure; l’impression en avait été si cruelle, le souvenir s’en était gravé si profondément dans sa mémoire, qu’assaillie, au cap Horn, par une violente tempête, lorsque tous à bord, en proie au désespoir, voyaient la mort dans chaque vague, elle dit au capitaine: « Oh! ce n’est pas d’aujourd’hui que je connais la tempête; vous êtes là comme j’étais sur mes planches… » Cet événement tua l’avenir de madame Denuelle; il lui fut impossible de reparaître à l’Opéra; et, après avoir été engagée au premier théâtre lyrique du monde, son amour-propre d’artiste la porta à refuser tous les engagements qui lui furent proposés pour les théâtres de Lyon, Bordeaux, Marseille; elle préféra s’expatrier. Elle fut longtemps à la Cour de Louis Bonaparte, en Hollande, et en Westphalie, avec Jérôme. À la chute de l’empereur, elle se trouva sans emploi, joua sur les théâtres de Dublin et de Londres. Depuis 1815 jusqu’en 1825, sa vie ne présenta plus qu’un tissu d’événements, dont plusieurs lui furent funestes… Elle perdit entièrement sa voix et devint trop grosse pour pouvoir paraître sur le théâtre. Sur ces entrefaites, elle s’était mariée avec M. Denuelle, homme doux, poli et très bien élevé. Après avoir essayé de tout pour faire fortune sans réussir à rien, elle se décida à aller au Pérou, espérant que là le sort lui serait moins défavorable. Elle y arriva avec très peu d’argent; et, ainsi que madame Aubrit de Valparaiso, ce fut encore à Chabrié qu’elle dut de pouvoir s’établir: son hôtel avait prospéré au delà de ses espérances; lorsque je la connus, elle cherchait à le vendre, désirant revenir en Europe, où elle pourrait vivre à l’aise, avec environ 10,000 livres de rente qu’elle a réalisées. Avec un autre caractère, elle pourrait être très heureuse à Lima. Il n’en est pas ainsi.
Madame Denuelle est douée d’un esprit vif, intelligent; son cœur, médiocrement sensible, ne s’émeut que dans les grandes occasions. Son éducation, entièrement voltairienne, les rebuffades qu’elle a eues à souffrir dans sa profession, et les trente années de déceptions, de malheurs qu’elle a subies, n’ont pas peu contribué à l’endurcir. Elle n’a jamais eu d’enfants, en sorte qu’aucun sentiment tendre, aucune douce émotion n’est venue jeter quelques fleurs dans cette vie aride, toute d’égoïsme et d’insouciance. Madame Denuelle est généralement détestée à Lima; ses sarcasmes ont froissé tout le monde; pas une personne qui n’ait été atteinte; toutes ont été ridiculisées par ses plaisanteries.
Cette femme a réellement un talent très remarquable pour faire la charge des ridicules, des manies, de la démarche même des individus. Elle se contourne le nez, les yeux, boite, louche, bégaie, prend les tics, tout cela avec tant de vérité et de comique, que c’est à pouffer de rire. Comme on doit bien le présumer, l’exercice d’un semblable talent lui a fait d’implacables ennemis. Beaucoup de personnes font un long détour, afin d’éviter de passer devant la boutique de madame Denuelle, tant on redoute d’être pris par elle pour le sujet d’une de ses caricatures. Elle raconte avec autant de gaîté que d’esprit; et sa conversation, extrêmement variée, est des plus amusantes. On l’accuse d’être despote dans sa maison, de traiter très mal son mari, d’être âpre, vilaine même avec ses locataires. Ces reproches sont fondés; toutefois, pour être juste, il ne faudrait pas taire ses bonnes qualités, et on ne lui en accorde aucune; elle en a, cependant. L’ordre, l’économie avec lesquels elle dirige sa maison; sa vie sédentaire, laborieuse, sont des traits qui ne devraient pas être omis pour que le portrait fût ressemblant; qualités d’autant plus remarquables qu’elles se rencontrent chez une femme dont la vie a été aussi dissipée. Mais les hommes ne tiennent compte aux autres que des qualités dont ils profitent.
Madame Denuelle avait alors cinquante-six ans; elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. J’ai toujours pensé qu’elle se faisait plus vieille par coquetterie. C’est une femme de cinq pieds trois pouces, grosse en proportion, d’une belle carnation, ayant les cheveux très noirs, toutes ses dents, l’œil vif, hardi et méchant, les lèvres minces, le nez retroussé et la physionomie dure, d’une expression sardonique et arrogante. Elle est toujours mise simplement et avec une extrême propreté.
Madame Denuelle me prit en grande amitié. Comme je la connaissais d’après ce que m’en avaient dit MM. Chabrié, David et Briet, et pour en avoir entendu parler à d’autres, je me posai vis à vis d’elle, de manière à lui faire sentir que j’attendais d’elle plus d’égards que d’intimité. Tous mes chers compatriotes et même des Liméniens venaient me prévenir très officieusement de me tenir sur mes gardes, si je ne voulais que madame Denuelle me menât à son gré; mon sourire à ces propos manifestait assez que je n’avais pas peur de cette influence. J’en obtins effectivement moi-même une telle sur notre hôtesse, qu’elle n’osa jamais me faire une question, malgré son extrême curiosité. Jamais elle ne m’a appelée autrement que mademoiselle Tristan, lorsque plusieurs des messieurs de son hôtel et son mari même m’appelaient souvent mademoiselle Flora; elle me raconta toute sa vie, toutes ses douleurs, et je suis peut-être la seule personne au monde à laquelle elle a eu le courage d’avouer qu’elle n’avait jamais été heureuse. Quoiqu’elle soit, ainsi qu’on le dit, d’une grande sécheresse de cœur, je me plais à attester ici que je connais deux ou trois traits de sa vie d’un sublime dévouement, et qui prouvent que son ame n’a pas toujours été inaccessible aux sentiments généreux.
Les Français sont beaucoup plus nombreux à Lima qu’à Aréquipa. La plupart s’occupent de commerce; ils y ont quatre fortes maisons et une vingtaine d’autres en seconde ligne; de plus, il existe un mouvement continuel de capitaines, de subrécargues et de passagers français allant et venant.
Je le dis à regret: il y a encore moins d’accord à Lima, entre nos compatriotes, qu’à Aréquipa; tous se détestent, se calomnient et se nuisent autant qu’ils le peuvent. En tête des maisons françaises, je citerai celles de MM. Gautreau, de Nantes; Dalidou, Martenet, Larichardière, de Bordeaux; Baroillet, de Bayonne, etc., etc. Il y a une foule d’autres Français, commerçants, artistes, maîtres de toute espèce, artisans, etc. Il y a également beaucoup de Françaises marchandes de modes, couturières, maîtresses de pension, sages-femmes; tout ce monde cherche à faire fortune, et y réussit plus ou moins bien.
En huit jours, madame Denuelle me mit au courant de tout ce qui se faisait dans la ville. Elle me fit connaître, par ses récits, la majeure partie des personnes, aussi bien que si je les eusse étudiées pendant dix ans. Jamais je n’ai mené une vie plus variée, plus amusante, mais dont, toutefois, je n’aurais pas aimé la continuité: à peine si j’avais un moment pour écrire mon journal; aussitôt que j’étais seule, madame Denuelle montait à ma chambre, et sa conversation intarissable était aussi instructive que divertissante.
Je déjeûnais et dinais avec les pensionnaires; la maison réunissait une très bonne société: des officiers des marines anglaise, américaine ou française, des négociants et des gens du pays. Pendant tout le temps que durait le repas, je m’amusais beaucoup: comme j’ai l’ouïe très fine, la malicieuse madame Denuelle, à côté de laquelle j’étais placée, me disait à voix basse les choses les plus drôles, les plus risibles sur toutes les personnes présentes, et cela, tout en faisant, avec grace, les honneurs de sa table, sans que sa figure trahît en rien les paroles qu’elle me soufflait. Après le dîner, elle me racontait des histoires ou copiait les individus, et réussissait toujours à me faire rire jusqu’aux larmes. Ce qui m’avait gagné ses bonnes grâces, c’est que je savais l’écouter; je n’y avais pas grand mérite, puisque je me plaisais à l’entendre; mais quel trésor pour une actrice, après dix années d’exil, de rencontrer une personne que son jeu amuse, que ses récits intéressent. Cependant j’avais peu de temps à donner à mademoiselle Aubé. Le matin, je parcourais la ville; j’allais souvent dîner dans des maisons où j’étais invitée; et les visites, les promenades, le spectacle, les réunions, les causeries intimes avec mes nouveaux amis prenaient toutes mes soirées.
VIII. LIMA ET SES MŒURS.
Ma tante Manuela me fut d’un grand secours; elle me fit connaître la ville et la haute société; elle me témoignait beaucoup d’amitié; ce n’était pas ce sentiment que font naître des rapports sympathiques; je ne pense pas qu’il en existât entre nous. Toute belle qu’elle est, ses yeux n’expriment pas la franchise et ne regardent jamais en face. Elle me recherchait par cet intérêt que devait naturellement inspirer une parente étrangère, née à trois mille lieues, dont on ignorait l’existence, et qui surgit tout à coup. Je trouvais en elle des ressources immenses pour m’instruire dans tout ce que je désirais savoir. Le caractère de son esprit ressemble à celui de madame Denuelle; elle possède une grande intelligence, et le sarcasme est toujours sur ses lèvres. Ce fut elle, en grande partie, qui me servit de cicerone; sa beauté, le nom de mon oncle et mon titre d’étrangère nous faisaient ouvrir toutes les portes avec empressement. Je passais des journées entières avec elle; j’étais toujours charmée de son esprit, mais peinée de l’insensibilité de son cœur. Lima est encore une ville toute sensuelle; les mœurs en ont été formées sous l’influence d’autres institutions: l’esprit et la beauté s’y disputent l’empire: c’est comme à Paris sous la régence ou Louis XV. Les sentiments généreux, les vertus privées ne sauraient naître lorsqu’ils ne mènent à rien; et l’instruction primaire n’est pas assez répandue pour que les hautes classes aient beaucoup à redouter de la liberté de la presse.
Je vis, chez ma tante, la réunion des hommes la plus distinguée du pays; le président Orbegoso, le général anglais Miller, le colonel français Soigne, tous les deux au service de la république, Salaberry, la Fuente, etc., etc. Je n’y rencontrai que deux femmes; les autres délaissaient ma tante, en alléguant l’extrême légèreté de sa conduite; ces vertueuses dames dissimulaient adroitement, sous ce prétexte, l’aversion qu’elles éprouvaient à s’offrir en parallèle avec une beauté telle que Manuela, auprès de laquelle toutes cessaient d’être belles. Les soirées, chez ma tante, se passaient d’une manière très agréable. Dieu s’est plu à la combler de ses dons; sa voix, ravissante de suavité, de mélodie, développe les sons avec une méthode admirable. Un Italien, qui résida à Lima pendant quatre ans, émerveillé de ce divin instrument, s’était dévoué avec enthousiasme à le cultiver, et bientôt Manuela avait dépassé son maître. Elle nous chantait, en italien, les plus beaux passages des opéras de Rossini; et, quand elle était fatiguée, on parlait politique. Ma tante, comme toutes les femmes de Lima, s’occupe beaucoup de politique; et, dans sa société, je fus à même de me faire une opinion sur l’esprit, le mérite des hommes qui se trouvaient à la tête du gouvernement. Orbegoso et les officiers dont il était entouré me parurent d’une nullité complète. Je revis là aussi le fameux prêtre Luna Pizarro; il est, selon moi, au dessous de sa réputation, et loin d’avoir autant de capacité que Baldivia. Ce vieillard est, par sa virulence, le Marat du Pérou; du reste, je n’ai rencontré en lui aucune portée de vues; il nous montrait la passion du démolisseur, mais non les plans de l’architecte. L’ambition privée est le mobile de tous ces personnages; le but du vieux prêtre était de remplacer l’évêque d’Aréquipa; il s’était fait factieux pour l’atteindre; il aurait été plat courtisan si c’eût été un moyen de réussir; malheureusement, le peuple est trop abruti pour qu’il sorte de son sein de véritables tribuns, et pour juger les hommes qui conduisent ses affaires.
Lima, qui, actuellement, contient près de quatre-vingt mille habitants, fut bâtie par Pizarro en 1535: je ne sais d’où lui vient son nom. Cette ville renferme de très beaux monuments, une grande quantité d’églises, de couvents d’hommes et de femmes. Les maisons sont bâties d’une manière régulière, les rues bien alignées, longues et larges; l’eau court en deux filets dans presque toutes, un de chaque côté; quelques unes seulement n’ont qu’un ruisseau dans le milieu; les maisons sont construites en briques, en terre et en bois; peintes en diverses couleurs claires, en bleu, gris, rose, jaune, etc., elles n’ont qu’un étage et leurs toits sont plats; les murs dépassant le plafond, elles font l’effet de maisons inachevées. Quelques uns de ces toits servent de terrasses sur lesquelles on met des pots de fleurs; mais il en est peu qui aient assez de solidité pour cet usage. Il ne pleut jamais; si accidentellement cela arrivait, au bout de quatre heures de pluie, les maisons ne seraient plus que des tas de boue. Leur intérieur est assez bien distribué; le salon, la salle à manger forment la première cour; dans le fond, se trouvent la cuisine et le logement des esclaves, qui entourent une seconde cour; les chambres à coucher sont au dessus du rez-de-chaussée, toutes meublées avec un grand luxe, selon le rang et la fortune de ceux qui les habitent.
La cathédrale est magnifique, la boiserie du chœur d’un travail exquis; les balustrades qui entourent le grand hôtel sont en argent, et cet autel est lui-même extrêmement riche; les petites chapelles latérales sont charmantes; chaque chanoine a la sienne. Cette église est bâtie en pierre, et si solidement, qu’elle a résisté aux plus forts tremblements de terre sans être en rien endommagée. Les deux tours, la façade, le perron sont admirables et d’un grandiose rare dans notre vieille Europe, et auquel on ne s’attendrait pas dans une ville du Nouveau-Monde. La cathédrale occupe tout le côté Est de la grande place; en face est l’hôtel-de-ville. Cette place est le Palais-Royal de Lima; sur deux de ses côtés règnent des galeries à arceaux, le long desquelles se trouvent les plus belles boutiques en tous genres; et au centre est une superbe fontaine. À toute heure du jour, elle offre un grand mouvement; le matin, ce sont les porteurs d’eau, les militaires, les processions, etc. Le soir, beaucoup de monde se promène sur cette place; on y rencontre des marchands ambulants vendant des glaces, des fruits, des gâteaux, et des baladins y divertissent le public par leurs jeux et leurs danses.
Parmi les couvents d’hommes, le plus remarquable est celui de Saint-François. Son église est la plus riche, la plus coquette, la plus bizarre de toutes celles que j’ai vues. Lorsque les femmes désirent visiter les couvents de moines ou de nonnes, elles emploient un singulier moyen; elles se disent enceintes; les bons pères, professant un saint respect pour les envies des femmes grosses, leur ouvrent alors toutes les portes. Quand nous fûmes à Saint-François, les moines nous plaisantèrent de la manière la plus indécente. Nous montions aux tours; et, comme je grimpais avec beaucoup de vivacité, le prieur, me voyant mince et agile, me demanda si moi aussi j’étais enceinte. Étourdie par cette question inattendue, je restai tout interdite; mon embarras provoqua alors, de la part de ces moines, des rires, des propos si inconvenants, que Manuela, qui n’est pas timide, ne savait plus quelle contenance tenir. Je sortis de ce couvent toute scandalisée; lorsque je m’en plaignis, on me répondit: Oh! c’est leur habitude; ces moines sont très gais; ils passent pour être les plus aimables de tous. Et c’est encore à de pareils hommes que ce peuple accorde sa confiance! Mais, à Lima, ce qui n’est pas corrompu sort de l’usage.
J’allai aussi visiter un couvent de femmes, celui de l’Incarnation: on ne sent rien de religieux dans l’intérieur de ce monastère; la règle conventuelle ne se montre nulle part. C’est une maison où tout se passe comme dans une autre: il y a vingt-neuf religieuses; chacune d’elles a son logement, dans lequel elle fait sa cuisine, travaille, élève des enfants, parle, chante, en un mot, agit comme bon lui semble. Nous en vîmes même qui n’avaient pas le costume de leur ordre. Elles prennent des pensionnaires qui vont et viennent; et la porte du couvent est continuellement ouverte. C’est un genre de vie dont on ne comprend plus le but; on serait même tenté de croire que ces femmes se sont réfugiées dans cette enceinte pour être plus indépendantes qu’elles ne l’eussent été dans le monde. J’y trouvai une Française jeune et jolie femme, de vingt-six ans, avec sa petite fille de cinq ans; elle vivait là, par raison d’économie, pendant que son mari voyageait pour son commerce au centre Amérique. Je ne vis pas la supérieure qu’on nous dit être malade; ces religieuses, d’une espèce nouvelle, me parurent passablement commères; leur couvent était sale, mal tenu, différent en toutes choses de Santa-Rosa et Santa-Cathalina: n’y trouvant rien qui méritât mon attention, je montai sur la tour pour voir la ville à vol d’oiseau. Cette superbe cité, lorsque l’œil plane sur elle, a l’aspect le plus misérable; ses maisons, non couvertes, font l’effet de ruines, et la terre grise dont elles sont construites a une teinte si sale, si triste, qu’on les prendrait pour les huttes d’une peuplade sauvage; tandis que les monastères, les nombreuses et gigantesques églises, construits en belle pierre, d’une élévation hardie, d’une solidité qui semble défier le temps, contrastent d’une manière choquante avec cette multitude de masures. On sent instinctivement que le même défaut d’harmonie doit exister dans l’organisation de ce peuple, et que l’époque arrivera où les maisons des citoyens seront plus belles et les édifices religieux moins somptueux. Mon horizon était des plus variés; la campagne qui entoure la ville est très pittoresque. Dans le lointain, apparaissent le Callao avec ses deux châteaux-forts et l’île Saint-Laurent; les Andes couvertes de neiges et l’océan Pacifique encadrent le tableau. Quel panorama grandiose! Mon attente fut tellement déçue dans ma visite à ce couvent, que je ne fus pas tentée d’en voir d’autres. J’y étais allée dans l’espoir d’éprouver ces émotions religieuses que font naître l’abnégation et le dévouement inspirés par une foi quelconque: je n’y avais rencontré qu’un exemple de plus du déclin de cette foi et de la décrépitude des réunions conventuelles.
Le bel établissement de la Monnaie m’a paru bien administré. Depuis quelques années, il a reçu de notables améliorations; on a fait venir de Londres d’immenses laminoirs, lesquels sont mus, ainsi que le balancier, par une chute d’eau. Leurs monnaies ne sont pas cependant aussi bien, sous le rapport de l’art, que celles d’Europe, parce qu’ils manquent de bons graveurs. Dans l’année 1833, on y frappa, en argent, pour 3,000,000 de piastres, et, en monnaies d’or, pour 1,000,000 de piastres environ.
J’éprouvai, en entrant dans les prisons de la sainte inquisition, une terreur involontaire. Cet édifice a été construit avec soin, comme tout ce que faisait le clergé espagnol, à une époque où, étant tout dans l’État, l’argent ne manquait pas à sa magnificence. Il y a vingt-quatre cachots, chacun d’environ dix pieds carrés. Ils sont éclairés par une petite croisée qui donne de l’air, mais peu de jour. On voit de plus des souterrains et des oubliettes qui étaient destinés aux punitions sévères et aux malheureux dont on voulait secrètement se défaire. La salle des sentences est belle de cette expression qui convenait à sa terrible destination; elle est extrêmement élevée; deux petites fenêtres garnies de barreaux de fer n’y laissent pénétrer qu’un jour pâle et humide; le grand inquisiteur siégeait sur un trône, et les juges dans des niches semblables à celles dans lesquelles on place des statues. Les murs sont revêtus, à une très grande hauteur, d’une boiserie dont la sculpture est admirable. L’aspect de cette salle est tellement lugubre, on y est si loin des habitations des hommes, les moines qui formaient ce redoutable tribunal avaient tant d’insensibilité dans la pose, qu’il était impossible que l’infortuné amené devant eux ne fût pas, en entrant, saisi d’effroi. Depuis l’indépendance du Pérou, la sainte inquisition a été supprimée; l’on a établi, dans l’édifice qui lui était consacré, un cabinet d’histoire naturelle et un musée. La collection qu’on y a réunie se compose de quatre momies des Incas, dont les formes n’ont éprouvé aucune altération, quoique préparées avec moins de soin que celles d’Égypte; de quelques oiseaux empaillés; de coquillages et d’échantillons de minéraux; le tout en petite quantité. Ce que je trouvai de plus curieux, c’est un grand assortiment d’anciens vases à l’usage des Incas. Ce peuple donnait aux vases dont il se servait des formes aussi grotesques que variées, et dessinait dessus des figures emblématiques. Il n’y a dans ce musée, en fait de tableaux, que trois ou quatre misérables croûtes, qui ne sont même pas tendues sur châssis. Il ne s’y trouve pas une seule statue. M. Rivero, homme instruit, qui a séjourné en France, est le fondateur de ce musée. Il fait tout ce qu’il peut afin de l’enrichir; mais il n’est secondé par personne, la république n’accorde aucun fonds pour cet objet, et ses efforts restent sans succès. Le goût pour les beaux-arts ne se produit que dans l’âge avancé des nations; c’est lorsqu’elles sont lasses des guerres, des commotions politiques, blasées sur tout, qu’elles s’y attachent, et animent ainsi leur existence désenchantée; ces brillantes fleurs de l’imagination ne parent ni le berceau de la liberté, ni les débats qu’elle enfante.
Pendant mon séjour à Lima, j’allai plusieurs fois assister aux débats du congrès. La salle est très jolie, quoique trop petite pour sa nouvelle destination; elle est de forme oblongue et servait autrefois à des réunions académiques et aux discours d’apparat, prononcés par de hauts fonctionnaires, Depuis dix ans, on ne cesse de proposer des projets pour en construire une autre; mais les fonds de la république s’absorbent au ministère de la guerre, et pas une piastre n’est employée aux travaux utiles. Les sénateurs, c’est le titre qu’ils prennent, sont assis sur quatre rangs, qui forment un fer-à-cheval; le président est à l’angle. Dans le milieu, sont deux grandes tables autour desquelles se placent des secrétaires. Les sénateurs n’ont pas de costume; chacun d’eux, militaire, prêtre ou bourgeois, se rend à la séance dans l’habit de sa profession. Au dessus de l’assemblée, règnent deux rangées de loges, formant autant de galeries destinées aux fonctionnaires, aux agents étrangers et au public. Le fond, est disposé en amphithéâtre et uniquement réservé aux dames. Chaque fois que je suis allée à la séance, j’y ai vu un grand nombre de dames; toutes étaient en saya, lisaient un journal, ou causaient entre elles sur la politique. Les membres de l’assemblée parlent habituellement de leur place: cependant il y a une tribune; mais ce n’est que très rarement que je l’ai vue occupée. Cette assemblée est beaucoup plus grave que ne le sont les nôtres.
Quand un orateur parle, personne ne l’interrompt; on l’écoute avec un religieux silence: pas une de ses paroles ne se perd, toutes sont entendues. Cette langue espagnole est si belle, si majestueuse, ses désinences sont si pleines, si variées, et en même temps les peuples qui la parlent ont, en général, tant d’imagination, que tous les orateurs que j’entendais me paraissaient être très éloquents. La dignité de leur maintien, leur voix sonore, leurs paroles bien accentuées, leurs gestes imposants, tout en eux concourt à charmer l’auditoire. Les prêtres, particulièrement, se distinguent parmi les autres orateurs. L’étranger qui jugerait cette nation sur les discours de ses représentants trouverait plus de mécompte encore, dans l’opinion qu’il en aurait conçue, que s’il eût jugé d’un livre sur l’annonce de l’éditeur. Il n’est personne qui ne se rappelle cette belle insurrection napolitaine, les éloquents discours des orateurs de son assemblée, leurs serments de mourir pour la patrie, et tout ce que cela devint à l’approche de l’armée autrichienne du feld-maréchal Frimond. Hé bien! les sénateurs péruviens ne le cèdent en rien à ceux que Naples offrit en spectacle au monde, en 1822; présomptueux, hardis en paroles, débitant avec assurance des discours pompeux, dans lesquels respirent le dévouement, l’amour de la patrie, tandis que chacun d’eux ne songe qu’à ses intérêts privés et nullement à cette patrie, que, du reste, la plupart de ces fanfarons seraient incapables de servir. Ce n’est, dans cette assemblée, que permanentes conspirations pour s’approprier les ressources de l’État; ce but se cache au fond de toutes les pensées: la vertu colore les discours, mais l’égoïsme le plus vil se montre dans les actes. En écoutant ces beaux phraseurs, je pensais au journal du moine Baldivia, aux harangues de Nieto, aux circulaires du préfet, aux discours du chef des Immortels; je comparais, dans mes souvenirs, la conduite de tous ces meneurs d’Aréquipa à leurs paroles; et je vis de quelle manière il fallait interpréter les discours des orateurs du congrès, et juger du courage, du désintéressement, du patriotisme dont ils faisaient l’étalage.
Le palais du président est très vaste, mais aussi mal bâti que mal placé. La distribution intérieure en est fort incommode; la salle de réception, longue et étroite, ressemble à une galerie: le tout est très mesquinement meublé. Je songeais, en y entrant, à Bolivar et à ce que ma mère m’en avait raconté: lui qui aimait tant le luxe, le faste, l’air, comment avait-il pu se résoudre à habiter ce palais qui ne valait pas l’antichambre de l’hôtel qu’il occupait à Paris? mais à Lima, il commandait, il était le premier, tandis qu’à Paris il n’était rien; et l’amour de la domination fait passer par dessus bien d’autres inconvénients. Pendant que j’étais à Lima, il n’y eut chez le président ni bals, ni grandes réceptions; j’en fus contrariée; j’aurais été très curieuse de voir une de leurs réunions d’apparat.
L’hôtel-de-ville est très grand, mais ne contient rien de remarquable. La bibliothèque m’offrit plus d’intérêt; elle est placée dans un beau local; les salles en sont vastes et bien entretenues; les livres sont disposés sur des rayons avec beaucoup d’ordre: il y a des tables recouvertes de tapis verts, entourées de chaises; là se trouvent tous les journaux du pays. La majeure partie des livres tels que Voltaire, Rousseau, la plupart de nos classiques, toutes les histoires de la révolution, les œuvres de madame Stael, des voyages, des mémoires, madame Rolland, etc., etc., formant une masse de douze mille volumes, sont en français. J’éprouvais beaucoup de satisfaction à retrouver nos bons auteurs dans cette bibliothèque. Malheureusement, le goût de la lecture est encore trop peu répandu pour que beaucoup de personnes en profitent. J’y vis aussi Walter Scott, lord Byron, Cooper traduits en français, et quantité d’autres traductions. On y voit encore quelques ouvrages en anglais et en allemand; de plus, tout ce que l’Espagne a produit de meilleur s’y trouve; en définitive, cette bibliothèque est très belle, relativement à un pays si peu avancé.
Lima a une salle de spectacle fort jolie, quoique petite; elle est décorée avec goût et très bien illuminée; les femmes et leurs toilettes y paraissent ravissantes. Il n’y avait alors qu’une mauvaise troupe espagnole, qui jouait des pièces de Lopez et des vaudevilles français défigurés par la traduction. J’y vis le Mariage de raison, la jeune Fille à marier, le Baron de Felsheim etc., etc.; cette troupe était tellement misérable, qu’elle manquait même de costumes. Il y avait eu, pendant trois ou quatre ans, une très bonne troupe d’italiens qui représentait avec succès et bien, au dire de madame Denuelle, les meilleurs opéras. La prima dona devint enceinte et ne voulut plus rester; son départ désespéra son amant qui la suivit, et ses camarades furent obligés d’aller chercher fortune ailleurs. On ne joue que deux fois par semaine, les dimanches et jeudis; chaque fois que j’y suis allée, j’ai vu peu de monde. Dans les entr’actes, tous les spectateurs fument, même les femmes. Cette salle serait beaucoup trop exiguë si la population avait autant de passion pour les représentations dramatiques que pour les combats de taureaux.
L’arène construite pour ce genre de spectacle démontre, par ses gigantesques dimensions, le goût dominant de ce peuple. J’hésitais longtemps à me rendre aux sollicitations des dames de ma connaissance, qui m’offraient leurs loges, tant j’éprouvais de peine à surmonter ma répugnance pour ces sortes de boucheries; cependant, voulant étudier les mœurs du pays, je ne pouvais me borner aux observations de salon; je devais voir ce peuple partout où ses penchants l’entraînent. Je me rendis donc, un dimanche, au combat de taureaux, en compagnie de ma tante, d’une autre dame et de M. Smith. Je trouvai là une population immense, cinq ou six mille personnes, peut-être plus, toutes très bien parées, selon leur condition, et joyeuses du plaisir qu’elles attendaient. Autour d’une vaste arène sont placées, en amphithéâtre, vingt rangées de banquettes; au dessus règne la galerie; elle est divisée en loges occupées par l’aristocratie liménienne. La vue de la douleur me fait tant de mal, que je ressens une peine réelle à rendre compte du spectacle dégoûtant de barbarie dont je fus témoin. Il m’est impossible de maîtriser les émotions que j’éprouve à ces scènes d’horreur, et le pinceau pour les peindre échappe de mes mains.