SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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Dans l’arène, il y a quatre ou cinq hommes à cheval, tenant en main un petit drapeau rouge et une lance courte à lame acérée et tranchante. Au milieu de cette arène, il y a une rotonde formée de pieux assez rapprochés pour que les taureaux ne puissent pas passer la tête dans les interstices. Trois ou quatre hommes à pied se tiennent dans cette rotonde; ils en sortent lorsqu’ils vont ouvrir la porte par laquelle l’animal entre dans l’arène et pour l’y asticoter. Ils lui jettent alors des fusées sur le dos, dans les oreilles, l’excitent enfin par tous les tourments imaginables; et, aussitôt qu’ils craignent d’être éventrés, rentrent vite dans leur rotonde. Je ne crois pas qu’il soit donné à personne de se défendre d’une forte émotion de terreur à la vue du taureau entrant d’un bond dans l’arène, et s’élançant furieux sur les chevaux; l’animal, le poil hérissé, la queue battant ses flancs, les narines ouvertes, pousse par instants des beuglements de rage; sa fureur convulsive est effrayante; il fait mille bonds et poursuit les chevaux et les hommes, qui lui échappent avec agilité.

Je conçois l’attrait puissant que ces spectacles peuvent avoir en Andalousie: là, de superbes taureaux, dont la fureur n’a pas besoin d’être excitée; des coursiers pleins de feu et de vigueur dans le combat; et ces toreros andalous, habillés comme des pages, étincelants de paillettes d’or, de diamants, dont l’agilité, la grace, la bravoure tiennent de la féerie, se jouant de la fureur du terrible animal, qu’ils terrassent d’un coup, donnent à ces sanglantes représentations tant de grandiose, le danger est si réel et le courage si héroïque, que je conçois, dis-je, l’enthousiasme, l’enivrement des spectateurs: mais, à Lima, rien ne vient poétiser ces scènes de boucheries. Dans ce pays au climat mou et énervant, les chevaux et les taureaux sont sans vigueur, les hommes sans bravoure. Dix minutes après que le taureau est lâché, il se fatigue; et, pour prévenir l’ennui des spectateurs, les hommes qui sont dans la rotonde, armés d’une faucille emmanchée à une perche, lui coupent les jarrets de derrière; le pauvre animal ne peut plus aller que sur les deux pieds de devant, et c’est pitié de le voir se traîner ainsi; dans cet état, les braves toreros liméniens lui jettent des fusées, l’accablent de coups de lance, en un mot le tuent sur place, comme pourraient le faire de maladroits et barbares garçons-bouchers. Le malheureux taureau se débat, pousse des gémissements sourds; de grosses larmes coulent de ses yeux; enfin sa tête tombe dans la mare de sang noir qui l’entoure. Alors on sonne des fanfares, tandis qu’on place l’animal mort sur un chariot que quatre chevaux entraînent ensuite au grand galop. Pendant ce temps, le peuple bat des mains, trépigne, crie; c’est une joie, une exaltation qui semblent égarer toutes les têtes; huit hommes armés viennent de tuer un taureau, quel beau sujet d’enthousiasme! J’étais révoltée de ce spectacle; et, aussitôt après que le premier taureau eut été tué, je voulais m’en aller; mais ces dames me dirent: « Il faut attendre: le beau jeu est toujours pour la fin; les derniers taureaux qui sortent sont les plus méchants; peut-être tueront-ils des chevaux, blesseront-ils des hommes. » Et ces dames appuyèrent sur le mot homme comme pour me dire: « Alors ce serait plein d’intérêt… » Nous fûmes très favorisées: le troisième taureau éventra un cheval et faillit tuer le tauréador qui le montait; les coupeurs de jarrets, dans leur effroi, lui abattirent les quatre jambes, et l’animal, haletant de fureur, tomba baigné dans son sang; le cheval, de son côté, avait les boyaux hors du ventre; à cette vue, je sortis précipitamment, sentant que j’allais me trouver mal. M. Smith était pâle et ne put que me dire: « Ce spectacle est inhumain et dégoûtant. » Appuyée sur son bras, je marchai quelque temps sur la promenade qui borde la rivière; l’air pur me ranima; mais le lieu d’où je sortais m’attristait encore: cet attrait qu’offre à tout un peuple le spectacle de la douleur me paraissait l’indice du dernier degré de corruption. J’étais préoccupée de ces réflexions, lorsque nous vîmes venir la calèche de ma belle tante; elle me cria, du plus loin qu’elle put se faire entendre: « Eh bien! sensible Florita, pourquoi vous sauvez-vous ainsi au plus beau moment! Oh! si vous aviez vu le dernier! quel magnifique animal! il était réellement effrayant! Il y a eu un enthousiasme dans la salle, oh! c’était ravissant! » Misérable peuple! pensais-je, es-tu donc sans pitié pour trouver des délices dans de pareilles scènes!

Le Rimac ressemble beaucoup à la rivière d’Aréquipa; il court de même sur un lit de pierres et entre des rochers. Le pont est assez beau, et c’est là que se portent les badauds pour voir passer les femmes qui vont se promener au Paseo del agua. Avant de poursuivre, je vais faire connaître le costume spécial aux femmes de Lima, le parti qu’elles en tirent, et l’influence qu’il a sur leurs mœurs, habitudes et caractère.

Il n’est point de lieu sur la terre où les femmes soient plus libres, exercent plus d’empire qu’à Lima. Elles règnent là sans partage; c’est d’elles, en tout, que part l’impulsion. Il semble que les Liméniennes absorbent, à elles seules, la faible portion d’énergie que cette température chaude et enivrante laisse à ces heureux habitants. À Lima, les femmes sont généralement plus grandes, plus fortement organisées que les hommes. À onze ou douze ans, elles sont tout à fait formées; presque toutes se marient vers cet âge et sont très fécondes, ayant communément de six à sept enfants. Elles ont de belles grossesses, accouchent facilement et sont promptement rétablies. Presque toutes nourrissent leurs enfants, mais toujours avec l’aide d’une nourrice, qui supplée à la mère, et allaite comme elle l’enfant: c’est un usage qui leur vient d’Espagne où, dans les familles aisées, les enfants ont toujours deux nourrices. Les Liméniennes ne sont pas belles généralement; mais leurs physionomies gracieuses entraînent avec un irrésistible ascendant. Il n’y a point d’homme auquel la vue d’une Liménienne ne fasse battre le cœur de plaisir. Elles n’ont point la peau basanée, comme on le croit en Europe; la plupart sont, au contraire, très blanches; les autres, selon leurs diverses origines, sont brunes, mais d’une peau unie et veloutée, d’une teinte chaude et pleine de vie. Les Liméniennes ont toutes de belles couleurs, les lèvres d’un rouge vif, de beaux cheveux noirs bouclés naturellement, des yeux noirs, d’une forme admirable, d’un brillant et d’une expression indéfinissables d’esprit, de fierté et de langueur; c’est dans cette expression qu’est tout le charme de leur personne; elles parlent, avec beaucoup de facilité, et leurs gestes ne sont pas moins expressifs que les paroles qu’ils accompagnent. Leur costume est unique.

Lima est la seule ville du monde où il ait jamais paru. Vainement a-t-on cherché, jusque dans les chroniques les plus anciennes, d’où il pouvait tirer son origine, on n’a pu encore le découvrir; il ne ressemble en rien aux divers costumes espagnols; et, ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’on ne l’a pas apporté d’Espagne. Il a été trouvé sur les lieux, lors de la découverte du Pérou, quoiqu’il soit en même temps notoire qu’il n’a jamais existé dans aucune autre ville d’Amérique. Ce costume, appelé saya se compose d’une jupe et d’une espèce de sac qui enveloppe les épaules, les bras et la tête, et qu’on nomme manto. J’entends nos élégantes parisiennes se récrier sur la simplicité de ce costume; elles sont loin de se douter du parti qu’en tire la coquetterie. Cette jupe, qui se fait en différentes étoffes, selon la hiérarchie des rangs et la diversité des fortunes, est d’un travail tellement extraordinaire, qu’elle a droit à figurer dans les collections comme objet de curiosité. Ce n’est qu’à Lima qu’on peut faire confectionner ce genre de costume; et les Liméniennes prétendent qu’il faut être né à Lima pour pouvoir être ouvrier en saya; qu’un Chilien, un Aréquipénien, un Cuzquénien, ne pourraient jamais parvenir à plisser la saya; cette assertion, dont je ne me suis pas inquiétée de vérifier l’exactitude, prouve combien ce costume est en dehors de tous les costumes connus. Je vais donc tâcher, par quelques détails, d’en donner une idée.

Pour faire une saya ordinaire, il faut de douze à quatorze aunes de satin; elle est doublée en florence ou en petite étoffe de coton très légère; l’ouvrier, en échange de vos quatorze aunes de satin, vous rapporte une petite jupe qui a trois quarts de haut, et qui, prenant la taille à deux doigts au dessus des hanches, descend jusqu’aux chevilles des pieds; elle est tellement collante que, dans le bas, elle a tout juste la largeur nécessaire pour qu’on puisse mettre un pied devant l’autre, et marcher à très petits pas. On se trouve ainsi serrée dans cette jupe comme dans une gaine. Elle est plissée entièrement de haut en bas, à très petits plis, et avec une telle régularité, qu’il serait impossible de découvrir les coutures. Ces plis sont si solidement faits, ils donnent à ce sac une telle élasticité, que j’ai vu des sayas qui duraient depuis quinze ans, et qui conservaient encore assez d’élasticité pour dessiner toutes les formes et se prêter à tous les mouvements.

Le manto est aussi artistement plissé, mais fait en étoffe très légère, il ne saurait durer autant que la jupe, ni le plissage résister aux mouvements continuels de celle qui le porte et à l’humidité de son haleine. Les femmes de la bonne société portent leur saya en satin noir; les élégantes en ont aussi en couleurs de fantaisie, telles que violet, marron, vert, gros bleu, rayées, mais jamais en couleurs claires, par la raison que les filles publiques les ont adoptées de préférence. Le manto est toujours noir, enveloppant le buste en entier; il ne laisse apercevoir qu’un œil. Les Liméniennes portent toujours un petit corsage dont on ne voit que les manches; ces manches, courtes ou longues, sont en riches étoffes: en velours, en satin de couleur ou en tulle; mais la plupart des femmes vont bras nus en toutes saisons. La chaussure des Liméniennes est d’une élégance attrayante: elles ont de jolis souliers en satin de toutes couleurs, ornés de broderies; s’ils sont unis, les couleurs des rubans contrastent avec celles des souliers. Elles portent des bas de soie à jour en diverses couleurs, dont les coins sont brodés avec la plus grande richesse. Partout, les femmes espagnoles se font remarquer par la riche élégance de leur chaussure; mais il y a tant de coquetterie dans celle des Liméniennes, qu’elles semblent exceller dans cette partie de leur ajustement. Les femmes de Lima portent leurs cheveux séparés de chaque côté de la tête; ils tombent en deux tresses parfaitement faites et terminées par un gros nœud en rubans. Cette mode, cependant, n’est pas exclusive: il y a des femmes qui portent leurs cheveux bouclés à la Ninon, descendant en longs flocons de boucles sur leur sein, que, selon, l’usage du pays, elles laissent, presque toujours nu. Depuis quelques années, la mode de porter de grands châles de crêpe de Chine, richement brodés en couleurs, s’est introduite. L’adoption de ce châle a rendu leur costume plus décent en voilant, dans son ampleur, le nu et les formes un peu trop fortement dessinées. Une des recherches de leur luxe est encore d’avoir un très beau mouchoir de batiste brodé garni de dentelle. Oh! qu’elles ont de grace, qu’elles sont enivrantes ces belles Liméniennes avec leur saya d’un beau noir brillant au soleil, et dessinant des formes vraies chez les unes, fausses chez beaucoup d’autres, mais qui imitent si bien la nature, qu’il est impossible, en les voyant, d’avoir l’idée d’une supercherie!… Qu’ils sont gracieux leurs mouvements d’épaules, lorsqu’elles attirent le manto pour se cacher entièrement la figure, que par instants elles laissent voir à la dérobée! Comme leur taille est fine et souple, et comme le balancement de leur démarche est onduleux! Que leurs petits pieds sont jolis, et quel dommage qu’ils soient un peu trop gros!

Une Liménienne en saya, ou vêtue d’une jolie robe venant de Paris, ce n’est plus la même femme; on cherche vainement, sous le costume parisien, la femme séduisante qu’on a rencontrée le matin dans l’église de Sainte-Marie. Aussi, à Lima, tous les étrangers vont-ils à l’église, non pour entendre chanter aux moines l’office divin, mais pour admirer, sous leur costume national, ces femmes d’une nature à part. Tout en elles est, en effet, plein de séduction: leurs poses sont aussi ravissantes que leur démarche; et, lorsqu’elles sont à genoux, elles penchent la tête avec malice, laissent voir leurs jolis bras couverts de bracelets, leurs petites mains, dont les doigts, resplendissant de bagues, courent sur un gros rosaire avec une agilité voluptueuse, tandis que leurs regards furtifs portent l’ivresse jusqu’à l’extase.

Un grand nombre d’étrangers m’ont raconté l’effet magique qu’avait produit, sur l’imagination de plusieurs d’entre eux, la vue de ces femmes; une ambition aventureuse leur avait fait affronter mille périls dans la ferme persuasion que la fortune les attendait sur ces lointains rivages. Les Liméniennes leur en paraissaient être les prêtresses, ou plutôt, réalisant le paradis de Mahomet, ils croyaient que, pour les dédommager des pénibles souffrances d’une longue traversée et récompenser leur courage, Dieu les avait fait aborder dans un pays enchanté. Ces écarts d’imagination ne paraissent pas invraisemblables, quand on est témoin des folies, des extravagances que ces belles Liméniennes font faire aux étrangers. On dirait que le vertige s’est emparé de leurs sens. Le désir ardent de connaître leurs traits, qu’elles cachent avec soin, les fait suivre avec une avide curiosité; mais il faut avoir une grande habitude des sayas pour suivre une Liménienne sous ce costume, qui leur donne à toutes une grande ressemblance; il faut un travail d’attention bien soutenu pour ne point perdre de vue, dans la foule, celle dont le regard vous a charmé: agile, elle s’y glisse, et bientôt dans sa course sinueuse, comme le serpent à travers le gazon, se dérobe à votre poursuite. Oh! je défie la plus belle Anglaise, avec sa chevelure blonde, ses yeux où le ciel se réfléchit, sa peau de lis et de rose, de lutter contre une jolie Liménienne en saya! Je défie également la plus séduisante Française, avec sa jolie petite bouche entr’ouverte, ses yeux spirituels, sa taille élégante, ses manières enjouées et tout le raffinement de sa coquetterie, je la défie de lutter contre une jolie Liménienne en saya! L’Espagnole elle-même, avec son port noble, sa belle physionomie, pleine de fierté et d’amour, ne paraîtrait que froide et hautaine à côté d’une jolie Liménienne en saya! Ho! sans nulle crainte d’être démentie, je puis affirmer que les Liméniennes sous ce costume seraient proclamées les reines de la terre, s’il suffisait de la beauté des formes, du charme magnétique du regard, pour assurer l’empire que la femme est appelée à exercer; mais, si la beauté impressionne les sens, ce sont les inspirations de l’ame, la force morale, les talents de l’esprit qui prolongent la durée de son règne. Dieu a doué la femme d’un cœur plus aimant, plus dévoué que celui de l’homme; et si, comme il n’y a aucun doute, c’est par l’amour et le dévouement que nous honorons le Créateur, la femme a sur l’homme une supériorité incontestable; mais il faut qu’elle cultive son intelligence et surtout se rende maîtresse d’elle-même pour conserver cette supériorité.

Ce n’est qu’à ces conditions qu’elle obtiendra toute l’influence que Dieu a donné aux qualités de son cœur d’exercer; mais lorsqu’elle méconnaît sa mission, lorsqu’au lieu d’être le guide, le génie inspirateur de l’homme, de perfectionner son moral, elle ne cherche qu’à le séduire, qu’à régner sur ses sens, son empire s’évanouit avec les désirs qu’elle a fait naître. Ainsi, lorsque ces Liméniennes enchanteresses, qui n’ont jamais donné aucun objet élevé à l’activité de leur vie, viennent, après avoir électrisé l’imagination des jeunes étrangers, à se montrer telles qu’elles sont, le cœur blasé, l’esprit sans culture, l’ame sans noblesse, qu’elles paraissent n’aimer que l’argent…, elles détruisent à l’instant le brillant prestige de fascination que leurs charmes avaient produit.

Cependant les femmes de Lima gouvernent les hommes, parce qu’elles leur sont bien supérieures en intelligence et en force morale. La phase de civilisation dans laquelle se trouve ce peuple est encore bien éloignée de celle où nous sommes arrivés en Europe. Il n’existe au Pérou aucune institution pour l’éducation de l’un ou de l’autre sexe; l’intelligence ne s’y développe que par ses forces natives: ainsi la prééminence des femmes de Lima sur l’autre sexe, quelque inférieures, sous le rapport moral, que soient ces femmes aux Européennes, doit être attribuée à la supériorité d’intelligence que Dieu leur a départie.

On doit cependant faire remarquer combien le costume des Liméniennes est favorable et seconde leur intelligence pour leur faire acquérir la grande liberté et l’influence dominatrice dont elles jouissent. Si jamais elles abandonnaient ce costume sans prendre des mœurs nouvelles, si elles ne remplaçaient pas les moyens de séduction que leur fournit ce déguisement, par l’acquisition des talents, des vertus qui ont le bonheur, le perfectionnement des autres pour objets, vertus dont jusqu’alors elles n’auraient pu sentir le besoin, on peut prédire sans hésiter qu’elles perdraient immédiatement tout leur empire, qu’elles tomberaient même très bas et seraient aussi malheureuses que créatures humaines peuvent l’être; elles ne pourraient plus se livrer à cette activité incessante que leur incognito favorise, et seraient en proie à l’ennui, sans nul moyen de suppléer au manque d’estime qu’on professe généralement pour les êtres qui ne sont accessibles qu’aux jouissances des sens. En preuve de ce que j’avance, je vais tracer une légère esquisse des usages de la société de Lima, et l’on jugera, d’après cet exposé, de la justesse de l’observation.

La saya, ainsi que je l’ai dit, est le costume national; toutes les femmes le portent à quelque rang qu’elles appartiennent; il est respecté et fait partie des mœurs du pays, comme, en Orient, le voile de la musulmane. Depuis le commencement jusqu’à la fin de l’année, les Liméniennes sortent ainsi déguisées, et quiconque oserait enlever à une femme en saya le manto qui lui cache entièrement le visage, à l’exception d’un œil, serait poursuivi par l’indignation publique et sévèrement puni. Il est établi que toute femme peut sortir seule; la plupart se font suivre par une négresse, mais ce n’est pas d’obligation. Ce costume change tellement la personne et jusqu’à la voix dont les inflexions sont altérées (la bouche étant couverte), qu’à moins que cette personne n’ait quelque chose de remarquable, comme une taille très élevée ou très petite, qu’elle ne soit boiteuse ou bossue, il est impossible de la reconnaître. Je crois qu’il faut peu d’efforts d’imagination pour comprendre toutes les conséquences résultant d’un état de déguisement continuel, que le temps et les usages ont consacré, et que les lois sanctionnent ou du moins tolèrent. Une Liménienne déjeune le matin, avec son mari, en petit peignoir à la française, ses cheveux retroussés absolument comme nos dames de Paris; a-t-elle envie de sortir, elle passe sa saya sans corset (la ceinture de dessous serrant la taille suffisamment), laisse tomber ses cheveux, se tape, c’est à dire se cache la figure avec le manto, et sort pour aller où elle veut…; elle rencontre son mari dans la rue, qui ne la reconnaît pas, l’agace de l’œil, lui fait des mines, le provoque de propos, entre en grande conversation, se fait offrir des glaces, des fruits, des gâteaux, lui donne un rendez-vous, le quitte et entame aussitôt un autre entretien avec un officier qui passe; elle peut pousser aussi loin qu’elle le désire cette nouvelle aventure, sans jamais quitter son manto; elle va voir ses amies, fait un tour de promenade et rentre dans sa maison pour dîner. Son mari ne s’enquiert pas où elle est allée, car il sait parfaitement que, si elle a intérêt à lui cacher la vérité, elle mentira, et, comme il n’a aucun moyen de l’en empêcher, il prend le parti le plus sage, celui de ne point s’en inquiéter. Ainsi ces dames vont seules au spectacle, aux courses de taureaux, aux assemblées publiques, aux bals, aux promenades, aux églises, en visites, et sont bien vues partout.

Si elles rencontrent quelques personnes avec lesquelles elles désirent causer, elles leur parlent, les quittent et restent libres et indépendantes, au milieu de la foule, bien plus que ne le sont les hommes, le visage découvert. Ce costume a l’immense avantage d’être à la fois économique, très propre, commode, tout de suite prêt, sans jamais nécessiter le moindre soin.

Il est de plus un usage dont je ne dois pas omettre de parler: lorsque les Liméniennes veulent rendre leur déguisement encore plus impénétrable, elles mettent une vieille saya toute déplissée, déchirée, tombant en lambeaux, un vieux manto et un vieux corsage; seulement les femmes qui désirent se faire reconnaître pour être de la bonne société se chaussent parfaitement bien et prennent un de leurs plus beaux mouchoirs de poche: ce déguisement, qui est reçu, se nomme disfrazar. Une disfrazarda est considérée comme fort respectable; aussi ne lui adresse-t-on jamais la parole: on ne l’approche que très timidement; il serait inconvenant et même déloyal de la suivre. On suppose, avec raison, que, puisqu’elle s’est déguisée, c’est parce qu’elle a des motifs importants pour le faire, et que, par conséquent, on ne doit pas s’arroger le droit d’examiner ses démarches.

D’après ce que je viens d’écrire sur le costume et les usages des Liméniennes, on concevra facilement quelles doivent avoir un tout autre ordre d’idées que celui des Européennes, qui, dès leur enfance, sont esclaves des lois, des mœurs, des coutumes, des préjugés, des modes, de tout enfin; tandis que, sous la saya, la Liménienne est libre, jouit de son indépendance et se repose avec confiance sur cette force véritable que tout être sent en lui, lorsqu’il peut agir selon les besoins de son organisation. La femme de Lima, dans toutes les positions de la vie, est toujours elle; jamais elle ne subit aucune contrainte: jeune fille, elle échappe à la domination de ses parents par la liberté que lui donne son costume; quand elle se marie, elle ne prend pas le nom de son mari, elle garde le sien, et toujours reste maîtresse chez elle; lorsque le ménage l’ennuie par trop, elle met sa saya et sort comme les hommes le font en prenant leur chapeau; agissant en tout avec la même indépendance d’action. Dans les relations intimes qu’elles peuvent avoir, soit légères, soit sérieuses, les Liméniennes gardent toujours de la dignité, quoique leur conduite, à cet égard, soit, certes, bien différente de la nôtre. Ainsi que toutes les femmes, elles mesurent la force de l’amour qu’elles inspirent à l’étendue des sacrifices qu’on leur fait; mais comme, depuis sa découverte, leur pays n’a attiré les Européens à une aussi grande distance de chez eux que par l’or qu’il recèle, que l’or seul, à l’exclusion des talents ou de la vertu, y a toujours été l’objet unique de la considération et le mobile de toutes les actions, que seul il a mené à tout, les talents et la vertu à rien, les Liméniennes, conséquentes, dans leur façon d’agir, à l’ordre d’idées qui découle de cet état de choses, ne voient de preuves d’amour que dans les masses d’or qui leur sont offertes: c’est à la valeur de l’offrande qu’elles jugent de la sincérité de l’amant; et leur vanité est plus ou moins satisfaite, selon les sommes plus ou moins grandes, ou le prix des objets qu’elles en ont reçus. Lorsqu’on veut donner une idée du violent amour que monsieur tel avait pour madame telle, on n’use jamais que de cette phraséologie: « Il lui donnait de l’or à plein sac; il lui achetait à prix énorme tout ce qu’il trouvait de plus précieux; il s’est ruiné entièrement pour elle… » C’est comme si nous disions; « Il s’est tué pour elle! » Aussi la femme riche prend-elle toujours l’argent de son amant, quitte à le donner à ses négresses si elle ne peut le dépenser; c’est pour elle une preuve d’amour, la seule qui puisse la convaincre qu’elle est aimée. La vanité des voyageurs leur a fait déguiser la vérité, et, lorsqu’ils nous ont parlé des femmes de Lima et des bonnes fortunes qu’ils ont eues avec elles, ils ne se sont pas vantés qu’elles leur avaient coûté leur petit trésor, et jusqu’au souvenir donné par une tendre amie à l’heure du départ. Ces mœurs sont bien étranges, mais elles sont vraies. J’ai vu plusieurs dames de la bonne société porter des bagues, des chaînes et des montres d’hommes… Les dames de Lima s’occupent peu du ménage; mais, comme elles sont très actives, le peu de temps qu’elles y consacrent suffit pour le tenir en ordre. Elles ont un penchant décidé pour la politique et l’intrigue; ce sont elles qui s’occupent de placer leurs maris, leurs fils et tous les hommes qui les intéressent: pour parvenir à leur but, il n’y a pas d’obstacles ou de dégoûts qu’elles ne sachent surmonter. Les hommes ne se mêlent pas de ces sortes d’affaires, et ils font bien; ils ne s’en tireraient pas avec la même habileté. Elles aiment beaucoup le plaisir, les fêtes, recherchent les réunions, y jouent gros jeu, fument le cigare et montent à cheval, non à l’anglaise, mais avec un large pantalon comme les hommes. Elles ont une passion pour les bains de mer et nagent très bien. En fait de talents d’agrément, elles pincent de la guitare, chantent assez mal (il en est cependant quelques unes qui sont bonnes musiciennes) et dansent, avec un charme inexprimable, les danses du pays.

Les Liméniennes n’ont, en général, aucune instruction, ne lisent point et restent étrangères à tout ce qui se passe dans le monde. Elles ont beaucoup d’esprit naturel, une compréhension facile, de la mémoire et une intelligence surprenante.

J’ai dépeint les femmes de Lima telles qu’elles sont et non d’après le dire de certains voyageurs; il m’en a coûté sans doute, car la manière aimable et hospitalière avec laquelle elles m’ont accueillie m’a pénétrée des plus vifs sentiments de reconnaissance; mais mon rôle de voyageuse consciencieuse me faisait un devoir de dire toute la vérité.

J’ai parlé du théâtre et des combats de taureaux, mais j’ai omis le spectacle qu’offrent les églises à la population liménienne; c’est le plus suivi, le besoin perpétuel de distractions, chaque jour y porte la foule. À Lima, tout le monde entend deux ou trois messes, une à la cathédrale, parce qu’on y rencontre un grand nombre de jolies femmes et d’étrangers que ces beautés y attirent; une autre à Saint-François, parce que ces pères distribuent d’excellent pain bénit, qu’on y entend des orgues magnifiques, et que tous les prêtres sont richement vêtus; la troisième messe s’entend à l’Enfant-Jésus, pour jouir du ramage divertissant des nombreux oiseaux que contiennent les cages. Dans presque toutes les églises de Lima, on voit, auprès des autels, des cages remplies d’oiseaux de diverses espèces; leurs chants couvrent souvent les paroles du prêtre qui dit la messe. Outre les récréations quotidiennes qu’on trouve dans les églises, il se fait, dans la ville, deux processions au moins par semaine, et ces processions sont encore plus bouffonnes, encore plus indécentes que celles dont j’avais été si fort scandalisée à Aréquipa; enfin, pour que la continuité des cérémonies, l’édification et l’amusement des religieux liméniens ne soient pas interrompus, il y a des offices de nuit célébrés avec beaucoup de pompe et où tout se passe, on doit le supposer, avec le même respect des convenances. Combien d’écoles n’établirait-on pas avec ce que coûtent toutes ces vaines cérémonies! Que de choses utiles ne pourrait-on pas apprendre ou faire dans le temps qu’on y perd!… Les deux principales promenades sont l’Almendral et el Paseo del agua: cette dernière est préférée; elle est belle, mais mal située, La rivière qui la borde, les grands arbres dont elle est ornée lui donnent, en hiver, une humidité très nuisible à la santé; et, dans l’été, elle manque d’air. Le dimanche, les jours de fête, cette promenade ressemble, le soir, au boulevard de Gand. La foule se presse sur les bas-côtés formés par deux allées ombragées de grands arbres. Les femmes y sont presque toutes en saya, et beaucoup assises sur les bancs; dans cette position, leur costume laisse voir jusqu’aux genoux. Il y a, sur la chaussée, de nombreuses calèches; les unes vont au pas, d’autres s’arrêtent, afin que les dames qu’elles renferment puissent faire admirer leur beauté et leur parure. On reste quatre à cinq heures à cette promenade; ce qui m’eût paru très long si je n’y avais été en compagnie de plusieurs dames, et particulièrement de ma tante, qui est pétillante d’esprit lorsqu’elle fait de la critique; et, à ce paseo, il y a beau champ pour en faire.…