SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

Page 32 of 34

L’ouverture du printemps est un des grands plaisirs de Lima: c’est réellement une superbe fête. Le jour de la Saint-Jean commence la promenade des Amancais, espèce de Longchamp, auquel j’allai avec dona Calista, une de mes amies. Toute la population s’y était rendue. Il y avait plus de cent calèches contenant des dames magnifiquement parées; on y voyait de nombreuses cavalcades et une foule immense de piétons. Pendant les deux mois d’hiver, mai et juin, les montagnes se couvrent de fleurs jaunes aux feuilles vertes, nommées amancais, elles en prennent un aspect de printemps; c’est ce qui donne lieu à la fête et le nom aux promenades. Le chemin qui conduit à ces montagnes est très large, et la perspective que l’on découvre à une certaine hauteur est enchanteresse. Dans plusieurs endroits, s’établissent des tentes où l’on vend des rafraîchissements, et où s’exécutent des danses très indécentes. Le beau monde, durant les deux mois de la saison, fréquente ces lieux; et l’empire de la mode, le désir de voir et d’être vu font passer sur les nombreux inconvénients qu’ils présentent. Le chemin est très mauvais; les chevaux enfoncent dans le sable jusqu’aux genoux; le vent y est froid; et le soir, pour peu qu’on tarde à se retirer, on risque d’être arrêté par les voleurs dont Lima abonde. Néanmoins les Liméniens y accourent avec une véritable fureur; ils forment des parties, portent leur diner et souper, et y passent la nuit.

Je ne me bornai pas à visiter les promenades et les édifices de Lima; je cherchai encore à m’introduire chez les principaux habitants, pour en connaître les mœurs et usages. J’avais été recommandée à plusieurs familles, et, en outre, à deux de mes cousines d’Aréquipa, la seňora Balthazar de Benavedez, et la seňora Inès de Izcué. Je fus très bien accueillie dans ces deux maisons, où l’on me donna des dîners d’apparat. Rien au monde n’est plus ennuyeux que ces dîners: on y déploie un grand luxe en vaisselle, en cristaux, en toutes choses, mais particulièrement en mets et friandises de mille sortes. Lima se distingue par ses progrès en cuisine: l’art culinaire y fleurit; et, depuis dix ans, tout se fait à la française. Le pays fournit de très bonne viande, de beaux légumes, du poisson de toute espèce, une grande abondance de fruits exquis; et il est facile de se procurer, à peu de frais, un ordinaire somptueux.

Ces banquets étaient, pour moi qui ai l’habitude de dîner en dix minutes, une fatigue inimaginable; on sert deux et trois services, et il faut manger de tout pour ne pas enfreindre des usages de la politesse. il me fallait incessament recommencer les mêmes excuses; répéter à satiété que je ne mangeais ni soupe ni viande, et que ma nourriture se bornait habituellement aux légumes, aux fruits et au laitage. On reste deux heures à table; pendant ce temps, la conversation roule sur l’excellence des mets, et les éloges qu’on adresse, en termes pompeux, au maître de la maison. Comme à Aréquipa, on a aussi l’habitude de se faire passer des morceaux au bout de la fourchette; cependant cet usage se perd. Ce que j’ai vu manger dans ces occasions est vraiment monstrueux. Il en résulte qu’à la sortie du repas presque tous les convives sont malades et dans un tel état de stupeur, qu’ils sont incapables de dire un mot. En définitive, leurs festins sont aussi fatigants que nuisibles à la santé. La profusion qu’ils y étalent dénote un peuple réduit encore aux jouissances sensuelles. L’heure habituelle du dîner n’est pas changée ces jours-là; on se met à table à trois heures, comme c’est l’usage de Lima; mais l’on n’en sort qu’à cinq ou six heures; ensuite, il faut tenir compagnie, pendant une heure ou deux, aux maîtres de la maison; on peut juger quelles corvées étaient, pour moi, de pareilles invitations; dans tous ces repas, on sert de nos meilleurs vins, ce qui est une grande dépense pour le pays.

Parmi les femmes distinguées que renferme Lima, j’en citerai trois dont, en parlant de cette ville, je ne saurais omettre les noms. La première est madame de la Riva-Aguero, célèbre par ses malheurs, par le courage et la constance qu’elle montre à les supporter. La seconde est madame Calista Thwaites, la femme la plus instruite que j’aie rencontrée en Amérique, et que distinguent également le brillant de son esprit, la justesse de son jugement. Et, enfin, la troisième est madame Manuela Riclos, femme savante, très spirituelle, dit-on, mais encore plus pédante.

En racontant l’histoire de madame de la Riva-Aguero, mon intention est encore de montrer, ainsi que je l’ai fait dans l’histoire du commandant de la Challenger, de combien de maux est cause la tyrannie exercée par les parents sur les inclinations de leurs enfants; comme si les erreurs du cœur, la satiété, les chances bonnes ou mauvaises de la vie ne suffisaient pas pour compromettre le bonheur d’un lien que, dans notre sagesse, nous avons fait indissoluble; sans qu’il faille ajouter à ces dangers en faisant intervenir la raison humaine avec son cortège de préjugés dans l’affection la plus désintéressée de notre nature. Ah! la raison est encore plus féconde en déceptions que le cœur, et l’amour que Dieu y allume a, sans doute, plus de droits à nos respects que les vaines opinions que le monde extérieur fait naître dans notre cerveau. La contrainte, à cet égard, dont usent les parents envers leurs enfants, est le plus coupable abus de la force en même temps qu’elle est la plus insigne absurdité de la raison; tuer la victime est moins criminel que de lui préparer un avenir de calamités; lui commander d’aimer est le comble de la démence auquel la tyrannie peut parvenir.

Madame de la Riva-Aguero (Caroline Delooz) appartient à une des premières familles de la Hollande, où elle est née. Elle a reçu une éducation aussi brillante que solide; et l’extrême convenance de son ton, ses manières à la fois simples et élégantes annoncent qu’elle a vécu, dès son enfance, dans la meilleure société. C’est une femme accomplie, si jamais être humain a mérité qu’on dise cela de lui. Lorsque je l’ai connue, elle avait environ trente ans; fort jolie femme encore, à dix-huit ans, elle avait dû être une créature ravissante de graces et de fraîcheur. Pauvre jeune fille, quand tu jouais dans tes vertes campagnes, tu ne pensais guère à la triste destinée que l’ambition de tes parents te réservait!

En 1822, arriva à Bruxelles un Péruvien nommé de la Riva-Aguero; il s’introduisit, je ne sais comment, dans la famille de la jeune Caroline Delooz, s’y présenta avec un cortége de titres et se donna pour le président de la république du Pérou, dont il avait été forcé de s’absenter par suite de troubles révolutionnaires; il amplifia, avec cette exagération propre à son pays, tout ce qui pouvait lui donner de l’importance et faire concevoir de lui une haute opinion; enfin il réussit, par son éloquence et ses airs de grandeur, à intéresser la famille Delooz et à l’éblouir. Devenu amoureux de Caroline, il la demanda. M. Delooz, père de sept enfants, avait perdu une grande partie de sa fortune, et il avait quatre filles à marier; il crut sur parole le soi-disant président du Pérou, possesseur, dans son pays, de grandes richesses; le noble et ambitieux Hollandais vit donc, en cet étranger, un parti convenable pour une de ses filles, et accueillit sa demande. Il déclara sa volonté à Caroline, qui en resta pétrifiée. Riva-Aguero avait alors cinquante-cinq ans, était d’une laideur repoussante, d’une santé chancelante, d’un caractère triste et sévère. La jeune personne, le désespoir dans le cœur, alla se jeter aux pieds de sa mère et lui demanda protection; mais, hélas! la pauvre mère, esclave comme sa fille, ne pouvait que confondre ses larmes avec celles de son enfant. Le noble époux, maître absolu dans sa famille, vit se taire devant sa volonté toutes les répugnances.

Dans tout le cercle de la famille Delooz, il ne se trouva pas une seule personne qui osât faire observer au père qu’il agissait avec cruauté, en jetant sa fille dans les bras d’un vieillard cacochyme, et, avec imprudence, en la mariant à un inconnu qui peut-être les trompait. Cette société hollandaise, encore plus asservie que la nôtre aux préjugés de l’orgueil, trouvait que le président du Pérou était un très beau parti pour Caroline Delooz, et force fut à la pauvre enfant d’en paraître honorée, contente et heureuse. Elle avait dix-sept ans quand elle épousa le vieillard.

Peu de temps après son mariage, la jeune femme fut obligée de quitter sa mère et ses sœurs qu’elle aimait tendrement et dont elle était chérie, pour suivre son mari dans ses États. Elle arriva à Valparaiso avec un enfant de quinze mois, et enceinte; elle y demeura près de deux ans, vivant dans une maison garnie de la manière la plus mesquine, sans oser demander à son auguste époux quand enfin il comptait la conduire dans son palais. M. de la Riva-Aguero ayant, pour subvenir à cette misérable existence, épuisé ses faibles ressources, se trouva forcé de mener sa femme à Lima. Ah! quel dut être l’amer désespoir de cette jeune femme à la vue de la petite maison dans laquelle l’établit son mari. Son malheur était certain; cet homme avait indignement abusé de la crédulité de son père; elle se voyait à trois mille lieues de son pays, sans sa mère, ni aucun des siens pour la consoler et l’aider des conseils de l’affection; elle s’y voyait sans nulle fortune, sans nulle considération, aux prises avec la misère et condamnée aux chagrins de toute espèce, à craindre même pour ses enfants. Il dut être horrible son désespoir!!! M. de la Riva-Aguero avait menti en se donnant pour président de la république du Pérou: il est vrai que, dans un mouvement populaire, une nomination extra-légale lui avait donné ce titre. Il le conserva trois jours au milieu du désordre auquel il le devait. Aussitôt l’ordre rétabli, il fut obligé de se sauver en toute hâte, ayant été, comme factieux, mis hors la loi. Il avait menti lorsqu’il s’était dit possesseur de grandes richesses, puisqu’il n’a pour toute fortune que la demi-propriété d’une vieille masure dont l’autre moitié appartient à sa sœur. Arrivé à Lima, il ne lui fut plus possible de rien cacher à sa femme sur sa position; elle écouta tous les contes qu’il lui fit avec un sang-froid, une fermeté qui témoignaient de son grand courage, et supporta son sort avec une dignité, une résignation dignes des plus grands éloges. Jamais personne n’a entendu sortir de sa bouche la plus légère allusion à l’indigne tromperie dont elle a été victime. Elle parle toujours de son mari avec le plus grand respect, paraît être très convaincue que tout ce qu’il lui a dit est l’exacte vérité, attribue les malheurs de M. Aguero aux événements politiques, et ne se plaint que de l’ingratitude de la république.

Madame de la Riva-Aguero est un ange de vertu. Sa conduite est tellement exemplaire, que même la médisance des Liméniens n’y a pu trouver à redire. Lorsque je la vis, elle était mère de trois enfants, les plus beaux qu’on pût voir, et enceinte. Cette femme, par son ordre, son extrême économie et ses habitudes laborieuses, avait le talent de soutenir sa maison sur un pied honorable. Elle nourrissait et élevait elle-même ses enfants, faisait leurs vêtements et les siens, et soignait son vieux mari presque toujours malade; elle excitait l’admiration de tous ceux qui la connaissaient. Ah! si son père avait pu être témoin de toutes les larmes qu’elle a versées en secret, de toutes les angoisses dont son cœur a été déchiré, de quels remords ne serait-il pas torturé! Mais ce père reçoit de sa fille des lettres dictées par un respect filial, qui fait taire tout autre sentiment. La jeune femme est trop pieuse, trop généreuse, pour vouloir, par ses reproches ou ses plaintes, troubler le repos de son père. Elle lui écrit qu’elle est heureuse, et le vieillard, bouffi d’orgueil, montre ses lettres et dit à tous que sa fille est présidente du Pérou.

Je tiens tous ces détails d’une femme de chambre, Hollandaise venue au Pérou avec madame de la Riva-Aguero, et qui était, depuis six mois, chez madame Denuelle. Ce qu’on me raconta de madame de la Riva-Aguero me donna envie de la connaître, et je lui écrivis pour lui en demander la permission. Elle vint le soir même, resta longtemps à causer avec moi; elle parle français comme une Française, et sa conversation annonce qu’elle était née avec un caractère gai, vif et plein de fierté. Sa grossesse la rendait souffrante, et son expression avait quelque chose d’angélique. En se retirant, elle me prit la main avec affection et me dit: « Venez me voir, chère demoiselle, j’aurais bien du plaisir à causer avec vous de l’Europe, de ce beau pays où vous allez retourner; la vie que je mène ici est bien monotone; cependant je ne m’en plains pas: mes enfants, mes chers enfants me tiennent lieu de tout. » Je considérai avec un saint respect cette femme d’une vertu si rare, victime comme moi des cruels préjugés auxquels se soumet encore l’espèce moutonnière, après en avoir reconnu l’absurdité. Pendant ma résidence à Lima, j’allais très souvent voir cette dame; quelques personnes venaient, parfois le soir, prendre le thé avec nous.

Je me liai très intimement avec dona Calista Thwaites, et j’éprouvai un vif chagrin de ne pouvoir la décider à venir vivre en Europe. Cette femme est réellement très supérieure, tant par la haute portée de son esprit que par l’immense variété de ses connaissances. Elle parle l’anglais d’une manière admirable; elle a traduit une grande partie de lord Byron en espagnol et en français; l’étendue de son érudition est surprenante relativement à son âge; elle n’avait alors que vingt-neuf ans; née à Buenos-Ayres, elle s’y était mariée avec un Anglais; il y avait quatre ans qu’elle était venue s’établir à Lima, où son mari avait une maison de commerce; elle devint veuve peu de temps après son arrivée, et jouissait d’une belle fortune. On ne peut voir sans regret une telle femme se fixer dans un pays où si peu de personnes sont à même de l’apprécier; puisse-t-elle faire naître chez quelques uns le goût des lettres et apparaître des lumières dans cette épaisse obscurité! la Providence, en lui inspirant la volonté d’habiter le Pérou, semble l’avoir destinée à cette mission.

Quand j’arrivai à Lima, je ne vis pas madame Riclos; elle venait de perdre sa grand’mère, et m’envoya son mari. J’allai lui rendre visite sans la rencontrer; elle ne vint pas me voir, et je pensai qu’il était indiscret à moi d’y retourner. On me dit qu’elle n’avait pas osé se présenter à mon hôtel, tant elle redoutait la méchanceté de madame Denuelle; celle-ci, il est vrai, en faisait une de ses plus burlesques charges. Cette dame a la modeste prétention de se croire sur la même ligne que madame de Staël; elle a fait des ouvrages très remarquables, dit-elle, mais qui sont encore en portefeuille; en sorte qu’il faut l’en croire sur parole. Dans les luttes des partis, elle adresse des odes aux vainqueurs, fait des pièces de poésie sur le soleil, la lune, la mer et autres sujets non moins grandioses. Madame Riclos était alors une femme de quarante ans, maigre, pâle et boiteuse; elle ne porte jamais de saya, et sa mise se distingue par son extravagance; elle a toujours de grands chapeaux avec des plumes blanches, des robes jaunes avec des châles rouges, et le reste de son costume à l’avenant; elle professe pour son pays le plus profond mépris. Madame Riclos projette venir s’établir en France; elle répète sans cesse qu’une femme de son mérite ne saurait vivre ailleurs qu’à Paris. D’après tout ce qui m’a été rapporté de cette dame, je crois que, si elle avait moins de prétention et visait moins à l’effet, on ne lui contesterait pas son talent comme poète; mais « l’esprit qu’elle veut avoir nuit à celui qu’elle a. » IX. LES BAINS DE MER; UNE SUCRERIE.

Les Liméniens ont choisi, pour aller prendre des bains de mer, l’endroit, selon moi, le plus aride et le plus désagréable de la côte; ce lieu se nomme Chorrillos. La famille Izcué, qui avait loué, à Chorrillos, une maison pour la saison, m’invita à venir y passer le temps que je désirerais.

M. Izcué vint me chercher le matin, à sept heures, et nous montâmes aussitôt en calèche. Nous avions quatre lieues à faire sur du sable; le chemin, toutefois, est assez bon pour les chevaux; le sable est ferme, et ils n’y enfoncent pas comme dans celui des pampas. La campagne est très inégale; à la végétation succède l’aridité d’un terrain noir, sur lequel on voit quelques arbres de loin en loin. À moitié route, on traverse le très joli village de Miraflor; ce village est boisé, a de charmantes maisons, et deux tours d’où l’on découvre toute la campagne, Lima et la mer, qui est à un quart de lieue. C’est certainement le plus joli village que j’aie vu en Amérique; après l’avoir quitté, on continue à rencontrer çà et là des champs de pommes de terre, de luzerne, mais jamais de blé. Parvenue à deux maisons de belle apparence, appartenant à M. Lavalle, ancien intendant d’Aréquipa, je vis de magnifiques jardins dépendant de ces maisons; des orangers en plein champ, des papayers, des palmiers, des sapotilliers, et toute espèce d’arbres à fruit. À dix minutes de là, on traverse el Baranco, petit hameau situé au milieu d’une belle verdure, de grands arbres et de beaucoup d’eau. En quittant cette oasis jusqu’à Chorrillos, ce ne sont plus que des sables arides. Nous avions eu, pendant toute la route, un brouillard épais et humide; j’avais ressenti un grand froid; aussi j’arrivai malade, et me couchai après avoir bu une tasse de café bien chaud.

Je ne me levai que pour dîner; me voyant mieux, M. Izcué me proposa d’aller dans les campagnes environnantes, dont les terres sont fertiles, visiter les champs de cannes à sucre. On me donna un cheval, et nous partîmes pour notre promenade.

Je n’avais encore vu de cannes qu’à Paris, au Jardin des Plantes; ces vastes forêts de roseaux de huit à neuf pieds de haut, si fourrées qu’à peine un chien eût pu s’y frayer un passage, surmontées de milliers de flèches portant de petites fleurs en épi, annonçaient une puissance de végétation qui est loin de se manifester avec la même énergie dans nos champs de blé ou de pommes de terre; et la nature, dans ces climats favorisés, me semblait convier l’homme au travail par ses plus riches récompenses. Cette culture m’inspira un vif intérêt; et, le lendemain, nous allâmes visiter une des grandes exploitations du Pérou.

La sucrerie de M. Lavalle, la villa-Lavalle, située à deux lieues de Chorrillos, est un magnifique établissement, sur lequel se trouvaient quatre cents nègres, trois cents négresses et deux cents négrillons. Le propriétaire se prêta, avec la plus grande politesse, à nous la faire visiter dans tous ses détails, et se complut à nous donner l’explication de chaque chose. Je vis avec beaucoup d’intérêt quatre moulins pour écraser les cannes, mus par une chute d’eau. L’aqueduc qui amène l’eau à l’usine est très beau et a coûté beaucoup d’argent à construire par les obstacles qu’opposait le terrain. Je parcourus le vaste bâtiment où se trouvaient les nombreuses chaudières; on y faisait bouillir le jus de la canne; nous allâmes ensuite dans la purgerie attenante, où le sucre s’égouttait de sa mélasse. M. Lavalle me fit part de ses projets d’améliorations. — Mais, mademoiselle, ajouta-t-il, l’impossibilité de se procurer de nouveaux nègres est désespérante; le manque d’esclaves amènera la ruine de toutes les sucreries; nous en perdons beaucoup, et les trois quarts des négrillons meurent avant d’avoir atteint douze ans. Autrefois, j’avais quinze cents nègres; je n’en ai plus que neuf cents, y compris ces chétifs enfants que vous voyez.

— Cette mortalité est effrayante et doit vous faire concevoir, en effet, les plus sinistres appréhensions pour votre établissement. D’où vient donc que l’équilibre ne se maintient pas entre les naissances et les morts? Ce climat est sain, et j’aurais cru que les nègres s’y devaient porter aussi bien qu’en Afrique?

— Le climat est très sain; mais les négresses se font souvent avorter; et les pères et mères ne prennent aucun soin de leurs enfants.

— Oh! ils sont donc bien malheureux. L’espèce humaine s’accroît au milieu même des calamités: et vos nègres multiplieraient autant que les hommes libres, pour peu que leur existence fût tolérable, si chez eux le sentiment de la souffrance ne l’emportait pas sur les plus tendres affections de notre nature.

— Mademoiselle, vous ne connaissez pas les nègres; c’est par paresse qu’ils laissent périr leurs enfants, et on ne peut, sans le fouet, rien obtenir d’eux.

— Croyez-vous que, s’ils étaient libres, leurs besoins ne suffiraient pas pour les porter au travail?

— Les besoins, dans ces climats, se réduisent à si peu de chose, qu’il ne leur faudrait pas un grand labeur pour y pourvoir. Ensuite, je ne crois pas que l’homme, quels que soient ses besoins, puisse être amené à un travail habituel sans contrainte. Les peuplades d’indiens répandues sous toutes les latitudes de l’Amérique du nord et du sud offrent la preuve de mon assertion. Au Mexique, au Pérou, on a trouvé, il est vrai, quelques cultures parmi les indigènes; encore voyons-nous la plupart de nos Indiens ne faire presque rien et vivre dans la misère et l’oisiveté; mais, dans tout le vaste continent des deux Amériques, les tribus indépendantes vivent de la chasse, de la pêche et des fruits spontanés de la terre, sans que les fréquentes famines, auxquelles elles sont exposées puissent les déterminer à se livrer à la culture. La vue des jouissances que se procurent les blancs par leur travail, jouissances dont elles sont fort avides, est également sans influence pour les porter à travailler; et ce n’est qu’au moyen de châtiments corporels que nos missionnaires sont parvenus à faire cultiver quelques terres aux Indiens qu’ils ont réunis. Il en est de même des nègres; et vous autres Français en avez fait l’expérience à Saint-Domingue. Depuis que vous avez affranchi vos esclaves, ils ne travaillent plus.

— Je crois avec vous que l’homme blanc, rouge ou noir, se résout difficilement au travail, lorsqu’il n’y a pas été élevé; mais l’esclavage corrompt l’homme, et, lui rendant le travail odieux, ne saurait le préparer à la civilisation.

— Cependant, mademoiselle, du temps des Romains l’Europe était couverte d’esclaves, et l’esclavage s’est encore maintenu en Russie et en Hongrie.

— Aussi, monsieur, les guerres serviles mirent souvent en péril l’empire romain, et il n’eût pas succombé sous l’invasion des peuples du nord, si les terres y eussent été cultivées par des mains libres, si les villes n’eussent contenu plus d’esclaves que de citoyens. Les nations germaniques et slaves avaient aussi des esclaves, mais uniquement consacrés à la culture des terres; ces esclaves en étaient les colons partiaires, ainsi qu’ils le sont en Russie et en Hongrie, dont vous venez de parler. C’est cet esclavage, beaucoup plus doux que n’était celui des Romains, qui s’établit dans les Gaules après l’invasion des Germains; en Espagne, après celle des Vandales. Les serfs y purent successivement se racheter avec le fruit de leur travail; mais, en Amérique, l’esclave n’a pas une pareille perspective; travaillant sous le fouet de l’inspecteur, il n’a aucune part aux fruits de ses travaux. Ce genre d’esclavage excède le fardeau de douleur qu’il a été donné à l’homme de supporter.

— Observez, je vous prie, que l’esclavage, ici, comme chez tous les peuples d’origine espagnole, est plus doux que chez les autres nations de l’Amérique. Notre esclave peut se racheter, et, parmi nous, le nègre n’est esclave que pour son maître. Si un autre le frappe, il se trouve dans le cas de légitime défense et peut rendre le coup; tandis que, dans vos colonies, le nègre est, en quelque sorte, dans la dépendance de tout le monde; il lui est interdit, sous les plus grièves peines, de se défendre contre un blanc; s’il est blessé, le maître a bien droit à une indemnité pour le dommage qu’il en éprouve; mais il n’est rien fait à l’auteur de la blessure. Ainsi, par vos usages, vous avez ajouté la perte de la sûreté à celle de la liberté.

— Je me plais à en convenir, les lois espagnoles, relatives aux esclaves, sont beaucoup plus humaines que celles d’aucune autre nation. Chez vous, le nègre n’est pas simplement une chose, c’est un co-religionnaire, et l’influence des croyances religieuses lui procure quelques adoucissements; mais le vice radical, la perpétuité de cet esclavage, subsiste chez vous comme dans nos colonies; car il est impossible à l’esclave, avec la continuité de travail qu’on exige de lui, de pouvoir jamais user de la faculté de se racheter. Si les produits dus en Amérique au travail des nègres perdaient de leur valeur, je suis sûre que l’esclavage y subirait d’heureuses modifications.

— Comment cela, mademoiselle?

— Si le prix auquel se vend le sucre, comparé à la valeur du travail qu’il exige, était dans le même rapport que les produits d’Europe, comparés à leurs frais de production, le maître, n’ayant alors aucune compensation pour la perte de son esclave, ne le forcerait pas de travail et veillerait davantage à sa conservation. Supposez que le blé, en Russie, valût 6 à 8 piastres les 100 livres, comme le sucre vaut ici et dans nos colonies, croyez-vous qu’alors le seigneur russe se contenterait d’entrer en partage avec son esclave?… Non vraiment. Il le tourmenterait de sa surveillance et le harcellerait du fouet pour en obtenir la plus grande quantité possible. Soyez également persuadé qu’alors la population serve, au lieu de s’accroître comme elle fait actuellement, diminuerait dans la même proportion que la population noire en Amérique.

— Mais la traite étant abolie, plus nos produits auront de valeur et plus nous serons intéressés à conserver nos esclaves.

— Il semble que cela devrait être ainsi, et vous voyez, par votre propre expérience, que le contraire arrive. Le présent est tout pour l’homme. Les propriétaires ne se contentent pas de vivre du revenu de leurs sucreries, ils veulent que ce revenu leur fournisse de quoi en payer l’acquisition s’ils la doivent encore, ou à se créer une fortune indépendante de leur habitation. Pas un d’eux ne consentirait à diminuer sa récolte de moitié, pour faire cultiver à ses nègres une plus grande quantité de plantes alimentaires, leur accorder plus de repos, et améliorer leur sort. Ensuite, dans les grands établissements, les esclaves, réunis en nombreux ateliers, constamment sous l’œil du maître, et harcelés sans cesse, éprouvent une torture morale qui doit suffire pour leur faire prendre la vie en horreur.

— Mademoiselle, vous parlez des nègres comme une personne qui ne les connaît que d’après les beaux discours de vos philanthropes de tribune; mais il est malheureusement trop vrai qu’on ne peut les faire aller qu’avec le fouet.

— S’il en est ainsi, monsieur, je vous avoue que je fais des vœux pour la ruine des sucreries, et je crois que mes vœux seront bientôt exaucés. Encore quelques années, et la betterave détrônera la canne.

— Oh! mademoiselle, si vous n’avez pas d’ennemi plus dangereux à nous opposer…, c’est une plaisanterie que vos betteraves. Cette racine est tout au plus bonne à adoucir le lait des vaches en hiver lorsqu’elles sont nourries au sec.

— Riez, riez, monsieur! mais, avec cette racine dont vous faites fi, nous pourrions déjà, en France, nous passer de votre canne. Le sucre de betteraves est aussi bon que le vôtre, il a de plus le suprême mérite, à mes yeux, de faire baisser le sucre des colonies; et j’en suis convaincue, c’est de cette circonstance seule que peut résulter l’amélioration du sort des nègres, et, par suite, l’abolition entière de l’esclavage.

— L’abolition de l’esclavage… Et n’êtes-vous donc pas désabusée par l’essai que vous avez fait à Saint-Domingue?

— Monsieur, une révolution qui avait les sentiments les plus généreux pour mobiles devait s’indigner de l’existence de l’esclavage. La Convention décréta l’affranchissement des nègres, par enthousiasme, sans paraître soupçonner qu’ils eussent besoin d’être préparés à user de la liberté.

— Et puis votre Convention oublia aussi d’indemniser les propriétaires, comme fait actuellement le parlement anglais.

— Le parlement, ayant notre exemple sous les yeux, a procédé à cette grande mesure d’une manière plus rationnelle, sans doute, que la Convention; mais il a également été trop pressé d’atteindre le but, et les dispositions qu’il a prises sont tellement générales et brusques, que de longtemps elles ne pourront produire de bons résultats. Les obstacles qui s’opposent à un affranchissement simultané sont tels, qu’on a lieu de s’étonner qu’une nation aussi éclairée que la nation anglaise ait cru devoir n’y porter qu’une légère attention, et qu’elle se soit hasardée à affranchir l’esclave avant de s’être assurée de ses habitudes laborieuses, et de l’avoir complètement dressé par une éducation convenable à user de la liberté de notre organisation sociale. Je suis bien persuadée que l’affranchissement graduel offre seul un moyen prompt de transformer les nègres en membres utiles de la société. On aurait pu faire de la liberté la récompense du travail. Le parlement anglais serait allé plus vite au bien, s’il se fût borné à affranchir annuellement les esclaves au dessous de vingt ans, et qu’il les eût fait placer dans des écoles rurales et d’arts et métiers avant de les laisser jouir de la liberté. Il n’existe pas de colonies européennes où il ne se trouve encore de vastes étendues de terres à défricher, sur lesquelles on aurait placé les affranchis, et le travail n’eût pas manqué non plus aux nègres qui auraient appris des métiers. En procédant de cette manière, il eût fallu une trentaine d’années pour arriver à l’émancipation générale; les nègres affranchis seraient venus annuellement accroître la population laborieuse et, conséquemment, la richesse des colonies; tandis que, par le système suivi, ces pays n’ont qu’un long avenir de misères et de calamités en perspective.

— Mademoiselle, votre manière d’envisager la question de l’esclavage ne prouve autre chose, sinon que vous avez un bon cœur et beaucoup trop d’imagination. Tous ces beaux rêves sont superbes en poésie… Mais, pour un vieux planteur comme moi, je suis fâché de vous le dire, pas une de vos belles idées n’est réalisable.

Cette dernière réplique de M. Lavalle me fit sentir qu’en parlant à un vieux planteur je parlais à un sourd. Je cessai la conversation, qui, du reste, avait été fort longue. Cependant je me plais à dire que M. Lavalle, d’un caractère doux et extrêmement affable, traita cette question, si irritante pour tous les propriétaires d’esclaves, avec beaucoup plus de raison qu’aucun autre n’eût pu le faire. Nous continuâmes toujours, avec la même aménité de sa part, à parcourir son superbe établissement.