SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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Ajoutons que le luxe corrompt le peuple en portant les esprits vers le mal et la dépravation, ainsi que nous l'expliquerons dans la section P. 3o4. qui traite de la vie sédentaire. On perd alors les nobles qualités qui servent à désigner une race digne de commander, et l'on se fait remarquer par des vices qui annoncent le mouvement rétrograde, la ruine de l'Etat. Tel est le sort que Dieu réserve à toutes ses créatures. L'empire tombé en décadence voit disparaître sa prospérité, et subit périodiquement les attaques de la décrépitude jusqu'à ce qu'il succombe.

Troisièmement, dans un empire, on est porté naturellement à aimer la tranquillité et le repos. Comme toutes les habitudes, l'indolence devient pour le peuple une seconde nature. La génération suivante, ayant été élevée au sein de l'abondance 2 et dans le luxe, n'a plus cette rudesse de mœurs qui se contracte dans la vie nomade; elle a perdu cette bravoure qui mène aux conquêtes; elle a oublié ses habitudes de brigandage, elle ne sait plus ni voyager dans le désert, ni se diriger dans les lieux solitaires. Un tel peuple ne se distingue de la vile populace que par sa finesse d'esprit et par son habillement; il devient incapable de garder le pays, il perd son énergie et sa vigueur. Tout cela retombe sur l'empire, revêtu déjà de la robe de la vieillesse. Ces gens continuent à prendre de nouvelles habitudes de luxe en jouissant de la vie sédentaire; ils s'abandonnent au repos, à l'indolence et à la mollesse; plus ils s'y plongent, plus ils s'éloignent de la simplicité de la vie nomade et plus ils se dépouillent de la rudesse • p. 3o5. de mœurs qui naît dans le désert; ils perdent ce courage au moyen duquel ils avaient protégé l'empire, et ils deviennent une telle charge pour le gouvernement qu'ils auraient eux-mêmes besoin de troupes pour les protéger. Le lecteur en trouvera assez d'exemples dans l'histoire des diverses dynasties 1; qu'il consulte ces volumes 2 et il conviendra que nous avons raison.

Il arrive quelquefois que, dans un empire atteint de la faiblesse que produisent le repos et les jouissances du luxe, le souverain prend des partisans et des défenseurs chez les autres peuples; il choisit des hommes habitués à mener une vie rude et il en forme un corps de milices bien plus vaillant que les anciennes troupes, bien plus capable de soutenir les fatigues de la guerre, la faim et les privations. De cette manière, il remédie à la décrépitude qui allait atteindre l'empire. Gela est arrivé en Orient pour l'empire des Turcs (mamlouks); la majeure partie de l'armée se compose des dépendants et des clients des chefs. Lè sultan choisit parmi les esclaves que l'on importe dans le pays un certain nombre d'hommes pour en faire des cavaliers et des fantassins. Ces nouvelles troupes sont plus braves et plus endurcies aux fatigues que leurs prédécesseurs, les fils des mamlouks, gens élevés dans les délices, au sem du pouvoir et sous l'abri de la souveraineté.

En Ifrîkiya, le même fait s'est reproduit; le sultan almohade choisit ordinairement ses troupes parmi les tribus zenatiennes et arabes; il en augmente le nombre tous les jours et laisse 3 de côté les Almohades, peuple énervé par le luxe. De cette manière, l'empire reçoit une nouvelle vie et se garantit contre les atteintes'de la décrépitude. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte!

1 Pour i^oJf, lisez Jjt)JI. selle, ouvrage dont les Prolégomènes for- 3 Par ces mots, l'auteur renvoie le lec- ment l'introduction, teur à son exposition de l'histoire univer- 3 Pour (J >o^, lisez c^yOy i Les empires \ ainsi que les hommes, ont leur vie propre. * Selon les médecins et les astrologues, la vie naturelle de l'homme est de cent vingt ans, de l'espèce que ceux-ci nomment grandes an- p. 3o6.

nées lunaires. La vie; dans chaque race d'hommes, est sujette à des variations, sa durée étant déterminée par les conjonctions (des corps célestes) 2. Elle dépasse quelquefois ce nombre d'années et quelquefois elle ne les atteint pas; ainsi les hommes nés sous certaines conjonctions vivent jusqu'à cent ans, d'autres jusqu'à cinquante et d'autres jusqu'à quatre-vingts ou soixante et dix. Selon les observateurs (des corps célestes), tout cela dépend des indications fournies par les conjonctions. Pour la race actuelle des hommes, la durée de la vie est de soixante ou soixante et dix ans; ainsi que cela se trouve mentionné dans une des paroles attribuées au Prophète. La vie naturelle de l'homme, celle dont la durée est de cent vingt ans, ne se prolonge que très-rarement au delà de ces limites; cela dépend de certaines positions extraordinaires de la sphère céleste. Nous en voyons un exemple dans Noé, ainsi que dans un petit nombre d'Àdites et de Thémoudites. La durée de la vie des empires varie aussi sous l'influence des conjonctions, mais, en général, elle ne dépasse pas trois générations. La vie d'une génération est de la même longueur que l'âge moyen de l'homme; à savoir, quarante ans, période à laquelle la croissance du corps est parvenue à son terme. Dieu a dit: Lorsqu'il parvient à la maturité (de l'âge) et atteint quarante ans, etc.? Voilà pourquoi nous avons dit que la vie dune génération est égale à l'âge moyen de l'homme, et notre assertion se trouve justifiée par ce trait de la sagesse divine qui fixa à quarante ans l'espace de temps que les Israélites devaient passer dans le désert. Ce terme fut choisi afin de faire disparaître du monde la génération qui vivait alors et de la remplacer par une autre à laquelle l'humiliation de l'esclavage 1 Pour âJjjJt, lisez J^oJî. des planètes et sur l'influence que les as- 5 On trouvera, dans la seconde partie, trologues leur attribuaient, quelques observations sur les conjonctions 5 Coran, sour. xlvi, vers. i4- U.

était inconnue. Gela nous porte à regarder l'espace de quarante ans, qui est l'âge (moyen) de l'homme, comme égal à la vie d'une génération.

Nous avons dit que la durée d'un empire ne dépasse pas ordinairement trois générations. En effet, la première génération conserve son caractère de peuple nomade, les rudes habitudes de la vie saup. 307. vage, la sobriété, la bravoure, la passion du brigandage et l'habitude de s'entre-partager l'autorité; aussi l'esprit de tribu dans cette génération reste en vigueur; son glaive est toujours affilé, son voisinage redoutable, et les autres hommes se laissent vaincre par ses armes. La possession d'un empire et le bien-être qui s'ensuit influent sur le caractère de la seconde génération; chez elle, les habitudes de la vie nomade se remplacent par celles de la vie sédentaire, la pénurie est changée en aisance et la communauté du pouvoir en autocratie. Un seul individu exerce toute l'autorité; le peuple, trop indolent pour essayer de la reconquérir, échange l'amour de la domination contre l'avilissement et la soumission. L'esprit de corps qui l'anime s'affaiblit à un certain degré; mais on aperçoit que cette génération, malgré son abaissement," en a conservé encore une portion considérable 1, qu'elle tenait de la génération précédente. Elle en a connu les mœurs, la fierté, l'amour de la gloire, l'ardeur à repousser l'ennemi et à se défendre; aussi ne peut-elle perdre cet esprit tout à fait Elle espère même reprendre un jour tous ces traits de caractère; peut-être penset-elle qu'elle les possède encore. 1 La troisième génération a oublié complètement la vie nomade et les mœurs agrestes du désert; elle ne reconnaît plus les douceurs de la gloire et de l'esprit de corps, habituée, comme elle l'est, à subir la domination d'un maître et plongée, par l'influence du luxe, dans toutes les délices 2 de la vie. Des hommes de cette espèce sont line charge pour l'empire; à l'instar des femmes et des enfants, ils ont besoin de protecteurs; chez eux l'esprit de corps s'est éteint, le courage de se défendre, de repousser un ennemi ou de l'attaquer leur manque, et, malgré cela, ils cherchent à en imposer au public par leur équipement (militaire), leur habillement, leurs airs d'habiles cavaliers et leur ton présomptueux. Mais cela n'est qu'un faux vernis; car ils sont, en général, plus lâches que des femmes 1, et si cwiles attaque, ils sont incapables p. 3o8. de résister. Le souverain s'appuie alors sur des étrangers d'une bravoure reconnue, et s'entoure d'affranchis et de clients en nombre à peu près suffisant pour la défense du pays. Dieu permet enfin que cet empire succombe avec tout ce qui eu dépend. Cela fait voir que, dans l'espace de trois générations, les empires arrivent à la décrépitude et changent entièrement de nature. Dans la quatrième génération, l'illustration dont la nation s'était entourée < disparaît tout à fait, ainsi que nous l'avons indiqué ailleurs. Nous disions alors qu'une tribu doit sa gloire et sa distinction à quatre générations d'illustres aïeux 2, et nous en avons donné une preuve tirée de la nature des choses, preuve parfaitement claire et' basée sur des principes que nous avons établis dans nos discours préliminaires. Si le lecteur veut bien les examiner, il ne manquera pas d'e$ reconnaître la justesse, pourvu qu'il soit sans préjugés.

La durée de trois générations est de cent vingt ans, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, et les dynasties se maintiennent ordinairement pendant cet espace de temps. Cela est un terme approximatif qui peut cependant arriver plus tôt ou plus tard. Si l'existence de l'empire se prolonge davantage, c'est parce qu'on ne songe pas à l'attaquer; mais cela est un cas purement accidentel; la décrépitude lui survient toujours, bien que personne ne l'ait menacé. Qu'un ennemi se fut présenté, l'empire aurait été incapable de lui résister. Enfin arrive l'heure de sa chute, heure que personne ne saurait avancer ni reculer. Donc les empires, comme les individus, ont une existence, une vie qui leur est propre; ils grandissent, ils arrivent à l'âge de 1 Le texte porte de plus: Lfc^k ci&, s'exprime ici d'une manière peu précise: resupinœ. * «La gloire, dit-il, et la considération se 350* PROLÉGOMÈNES la maturité, puis ils commencent à décliner. On comprendra maintenant la justesse du dicton populaire qui assigne aux empires une vie de cent ans.

Le lecteur qui aura apprécié nos observations possédera une règle au moyen de laquelle il pourra reconnaître combien d'aïeux se trouvent dans une ebaîne généalogique pendant un certain intervalle, pourvu qu'il sache le nombre d'années dont cet intervalle se compose. Cette règle est pour le cas où l'on soupçonne que le nombre d'aïeux p. 309. n'est pas exact. Pour chaque centaine d'années, il comptera trois générations; cette proportion établie, si le nombre d'aïeux qui en résulte s'accorde avec celui que. donne l'arbre généalogique, il peut regarder les indications de cet arbre comme vraies. Si le calcul donne une génération de moins que l'arbre, cela montre que l'on a intercalé le nom d'un aïeul dans la liste généalogique. Si, au contraire, le calcul fournit un aïeul de plus, on doit conclure qu'un nom a disparu de la liste. On peut employer le même procédé pour obtenir le nombre d'années quand on connaît avec certitude celui des aïeux. Dieu règle la longueur des nuits et des jours.

Dans les empires, les habitudes de la vie sédentaire remplacent graduellement celles de la vie nomade.

Ce changement arrive nécessairement dans tous les empires. En effet, la faculté de conquérir et d'atteindre à la souveraineté dérive de l'esprit de corps et de ce qui s'y rattache, c'est-à-dire de l'emploi de la force joint aux habitudes de rapine. Ces causes ne sauraient avoir tout leur effet que chez un peuple nomade; aussi le nouvel empire a d'abord une période pendant laquelle les conquérants conservent encore les usages de la vie errante; ensuite arrivent le bien-être et l'aisance. Or le caractère le plus remarquable de la vie sédentaire, c'est l'empressement qu'on met à varier ses jouissances et à cultiver les arts qui s'emploient dans les diverses voies et les divers modes que le luxe se plaît à suivre. On s'occupe de la cuisine, des vêtements, des maisons, des tapis, de la vaisselle et de tout le reste de l'ameublement qui convient à une belle habitation. Pour que chacune de ces choses soit d'une qualité bonne et recherchée, le concours de plusieurs arts est nécessaire. Un genre de luxe en entraîne un autre; les arts se multiplient selon la variété des fantaisies qui portent les esprits vers les voluptés, les plaisirs et les jouissances du luxe dans tous ses modes et sous toutes ses formes. Les habitudes de la vie sédentaire 1 remplacent, dans l'empire, celles de la vie nomade, de même que l'aisance suit, de toute nécessité, la possession d'un empire et se répand parmi tous les fonctionnaires de l'État. Dans les habitudes de la vie sédentaire, ces gens prennent pour modèle le peuple qu'ils viennent de remplacer; ils ont sous les yeux tous les usages de leurs prédécesseurs et, en général, ils se plaisent à les adopter. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux Arabes lors de leurs premières conquêtes. A cette ï époque, ils vainquirent les Perses, défirent les Grecs et emmenèrent en captivité leurs fils et leurs filles; mais ils n'eurent pas la moindre habitude de la vie sédentaire 2. On raconte qu'ils prirent pour des ballots de drap les coussins qu'on leur présentait et, qu'ayant trouvé dans les magasins de Ghosroës une quantité de camphre, ils le mirent au lieu de sel dans la pâte dont ils faisaient leur pain.

Lorsqu'ils eurent soumis les habitants de ces contrées, ils en prirent plusieurs à leur service et choisirent les plus habiles pour être leurs maîtres d'hôtel. Ce fut d'eux qu'ils apprirent tous les détails de l'administration domestique. Se trouvant dans une grande aisance, ils se livraient aux plaisirs avec une ardeur extrême et, entrés dans la période du luxe et de la vie sédentaire, ils recherchèrent tout ce qu'il y avait de mieux en fait de comestibles, de boissons 3, de vêtements, de logements, d'armes, de chevaux, de vaisselle, de musique, de meubles et d'ustensiles de cuisine. Leur amour du luxe dépassait toutes les bornes et se montrait surtout aux noces, aux 1 Dans îe lexte arabe de l'édition de ftyjt *JjjJt JL*I^ tsLUil O^Jf Paris, il faut insérer, après les mots SjL-ôil ^ ^ ^oJsu ^LmlJI yjb ^La3, le passage suivant: * Pour z^àÀ, lisez t^^JÏ.

' 352 PROLÉGOMÈNES fêtes el aux festins. Voyez ce que Taberi, Masoudi et autres historiens racontent au sujet du mariage d'El-Mamoun (le khalife) avec Bouran, fille d'El-Hacen Ibn Sehel. El-Mamoun s étant rendu en bateau à Fcm es-Silh 1 pour demander à El-Haeen la main de sa fille, celui-ci combla de dons toutes les personnes qui formaient le cortège du khalife. Lors du mariage, il dépensa des sommes énormes etEl-Mamoun assigna à Bouran une dot magnifique. Pendant le repas des fiançailles ■ El-Hacen distribua de riches cadeaux aux serviteurs d'El-Mamoun: devant ceux de la première classe il fit répandre des boules de muse P. 3u. dont chacune renfermait un bulletin portant le nom d'une ferme ou d'un autre immeuble. Ils ramassèrent les boules et chacun d'eux obtint possession de la propriété que la chance et la fortune lui avaient assignée. Aux gens de la deuxième classe il distribua plusieurs bedra d'or; une bedra se compose de dix mille dinars. Ceux de la troisième classe recevaient chacun une bedra de dirhems; tout cela sans compter les sommes énormes qu'il dépensa pendant qu'El-Mamotm séjournait chez lui. Dans la soirée où l'on conduisit la mariée auprès du khalife, celui-ci lui présenta mille rubis comme don nuptial; des flambeaux d'ambre gris, pesant chacun cent menn, — à une livre et deux tiers de livre le menn, — brûlaient dans la salle. Le matelas du lit était en drap d'or, brodé de perles et de rubis. En le voyant, El-Mamoun s'écria: <t On dirait que ce maudit Abou Nouas 2 avait ceci sous les yeux lorsqu'il composa ce vers où il parle du vin: « Les grandes et les petites boules qui se forment sur sa surface ressemblent à du gravier de perles sur un champ d'or. » Pour la nuit de la fête de noces on avait amassé, dans le bâtiment où Ton faisait la cuisine, une quantité de bois énorme; trois fois par jour, pendant l'espace d'une année, on y avait apporté cent quarante 1 Le canal de Fem es-Silh, situé à moitié distance entre Baghdad et Basra, paraît avoir réuni, dans les temps anciens, le Tigre et î'Euphrate. La maison d'El- Hacen Ibn Seheî s'élevait à Y endroit où ce cours d'eau communiquait avec le Tigre.

charges de mulet. Tout cet amas de fagots fut consumé dans la même nuit 1. On y brûla aussi des feuilles de dattier arrosées d'huile. El-Hacen avait fait ordonner aux bateliers de tenir toutes leurs embarcations prêtes, afin de transporter sur le Tigre, depuis Baghdad jusqu'au palais 2 impérial, situé à Medînat el-Mamoun Vies personnes qui devaient assister à la fête. On réunit pour cet objet trente mille chaloupes, et Ton employa une journée entière à faire passer tout ce monde; nous omettons d'autres détails de la même nature. Un luxe semblable se déploya à Tolède quand El-Mamoun Ibn Dhi'n-Noun 4 célébra son mariage. L'historien Ibn Haïyan 5 en fait mention, ainsi qu'Ibn Bessam 6, dans son Dakhîra. Or ces mêmes Arabes, dans la première période (de leur domination), ne connaissaient que les usages du désert et n'auraient pu rien faire de semblable. Menant P. 3i*. alors une vie simple et grossière, ils ne possédaient ni les moyens, ni les artistes pour monter de pareilles fêtes. On raconte qu'El-Haddjadj, voulant célébrer la circoncision d'un 7 ' de ses fils, envoya chercher un dihean 8 afin" d'apprendre de lui comment étaient les fêtes des Perses. « Veux-tu m'informer, lui dit El-Haddjadj, comment était la plus belle fête que tu as vue? — Oui, seigneur! lui répondit le dihean. Un des marzeban 9 de Chosroës donna un grand repas aux Persans. On y vit 1 Ici notre auteur oublie un principe intitulé Ed-Dakhira Ji mehacen ahl elDjesur lequel il a cependant beaucoup insisté. ztra, « Le Trésor, sur les beaux traits du ca- 2 Les manuscrits et l'édition de Boulac de J. G.). Haddji Khalifa, dans son Dicportent tous j^a&if, les châteaux ou les tionnaire bibliographique, Ta confondu palais. avec un auteur du même nom, qui mourut 3 La ville d'El-Mamoun (Medinat el-Mu- en 3o2 (9 1 4 de J. G.). (Voyez, sur Tournons) était un lieu de plaisance situé vrage d'Jbn Bessam, le Journal asiatique vis-à-vis de Baghdad. v de février-mars, 1861.)

4 Yahya el-Mamoun, second souverain ' Avant le mot ojJj, insérez jfcju. de la dynastie des Dhi'n-Noun, régna à 8 Grand propriétaire de terres, repré-Tolède depuis Tan 435 (io43 de J. C.) jus- sentant d'une ancienne et noble famille, qu'à l'an 469 (1077 ^ e (Voy. le Livre des Rois de Ferdouci; trad.

5 Voyez ci-devant, p. 7, note 1. de M. Mohl, tome I, préface, page vm.)

c Abou'l-Haceu Ali Ibn Bessam, his- 9 Gouverneur de la marche ou frontorien biographe et auteur d'un ouvrage tière; satrape.

Prolégomènes. 45' des plats d'or sur des plateaux d'argent 1; chaque plateau, chargé de quatre plats, était porté par quatre jeunes esclaves. Quatre 2 convives se mirent à chaque table, et lorsqu'ils eurent fini de manger et qu'ils allaient s'en retourner chez eux, leur hôte envoya après eux la table, les plats et les esclaves qui les avaient servis. » — « Garçon, s'écria El-Haddjadj, égorge les chameaux et fais manger notre monde (à la manière arabe). » Il sentait bien que de pareilles magnificences étaient au-dessus de ses moyens. Mentionnons ici les cadeaux faits par les Oméiades; chaque cadeau consistait ordinairement en chameaux, selon l'usage des Arabes bédouins. Sous les dynasties des Abbacides, des Fatémides et de leurs successeurs, les dons étaient magnifiques, ainsi que chacun le sait. Ces princes envoyaient à leurs amis des bêtes de somme chargées d'or, des ballots renfermant des objets d'habillement; ils leur donnaient aussi des chevaux richement harnachés.

Les Ketama ignoraient les habitudes du luxe à l'époque où ils eurent affaire aux Aghlebides; en Egypte, lesBeni Toghdj 3 avaient des mœurs très-simples; les Lemtouna (Almoravides) n'étaient guère avancés dans la civilisation quand ils s'attaquèrent aux petites dynasties qui régnaient en Espagne; il en fut de même des Almohades (avec les Almoravides), ainsi que des Zenata (Mérinides) quand ils combattirent les Almohades, et c'est ainsi que cela se passe toujours 4.

Les usages de la vie sédentaire se transmettent de la dynastie qui précède à celle qui la remplace. Les Perses communiquèrent les habitudes du luxe aux Oméiades et aux Abbacides. Les Oméiades espagnols transmirent les usages de la vie sédentaire aux souverains almohades et zenatiens du Maghreb, et ceux-ci les conservent jusqu'à P. 3i3. ce jour. Les habitudes de la vie à demeure fixe passèrent des 1 Pour «jjÂ-t, lisez *J^L des Ketama dans leurs rapports avec les 2 Pour ç>^l, lisez **j^L Aghlebides, etc.» Il se rattache, par le 3 Les Ikhchîdes. Le mot ^i>, Toghdj, sens, non pas au paragraphe qui le précède se prononce à peu près comme Tordj. immédiatement, mais à celui où il est 4 Dans le texte arabe, ce paragraphe question d'El-Haddjadj. commence ainsi: «Il en fut de même Abbacides aux Déilémites, puis aux Turcs seldjoukides, puis aux Turcs mamlouks 1 d'Egypte, puis aux Tartars dans l'Irac arabique et l'Irac persan. Plus une dynastie est puissante, plus se développent chez elle les usages de la vie sédentaire. En effet, ces usages naissent du luxe; le luxe suit la possession des richesses et du bien-être; ceux-ci s'acquièrent par la conquête d'un royaume et sont (toujours) en rapport avec l'étendue des pays soumis à l'autorité du gouvernement. Le luxe est donc en rapport direct avec la grandeur de l'empire. Examinez ce principe et comprenez-le bien; vous le trouverez exact en ce qui regarde les empires et la civilisation. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte!

L'aisance du peuple ajoute d'abord à la force de l'empire.

Dans une tribu qui parvient à fonder un empire et à se procurer le bien-être, le nombre des naissances prend un grand accroissement, les liens de parenté se multiplient et le corps de ses guerriers devient plus considérable ainsi que le nombre des affranchis et des clients. La nouvelle génération, élevée au sein de l'opulence, contribue à grossir la force armée, vu qu'à cette époque le nombre des troupes s'accroît avec la population. Quand la première et la seconde génération viennent à s'éteindre, l'empire ressent les premières atteintes de la vieillesse; les clients et les affranchis sont incapables de le soutenir ou d'y maintenir l'ordre, parce qu'ils n'ont aucune part dans les affaires publiques. Au contraire, ils sont devenus une charge et un fardeau 2 pour la nation. D'ailleurs, quand la racine de l'arbre dépérit, les branches, ne pouvant plus se soutenir, tombent et se meurent. La puissance d'aucun empire ne reste invariable. Voyez, par exeriiple, ce qui est arrivé au premier empire fondé par les Arabes musulmans. Ce peuple, ainsi que nous l'avons dit, formait, du temps P. 3i*. de Mohammed et des (premiers) khalifes, une population d'environ cent vingt mille hommes, les uns descendus de Moder et les autres 1 Après le mot <Jyô\, insérez c^JUll * Pour ùy** lisez «ù^o-avec le maet supprimez les mots cj^îÎ viW ti[y*. nuscrit D, le seul qui donne celte leçon.

de Cahtan. Lorsque la prospérité de l'empire eut atteint son plus haut degré, l'armée augmenta avec l'accroissement du bien-être général; elle se doubla même par l'adjonction des clients et des affranchis que les khalifes avaient à leur service. On dit qu'à la prise d'Ammouriya 1 par El-Motaceni, ce prince avait dans son camp neuf cent mille hommes. On n'est pas éloigné d'admettre l'exactitude de ce chiffre, quand on pense au grand nombre de troupes que le gouvernement employait alors pour la garde de ses frontières les plus rapprochées et les plus éloignées, qui s'étendaient depuis l'orient jusqu'à l'occident. Ajoutez à cela le corps des milices chargé de soutenir le trône, et celui des affranchis et des clients. « Sous Iç règne d'El-Maraoun, dit Masoudi, on fit le dénombrement des membres dune seule famille, celle des Abbacides, afin de leur assigner des pensions, et Ton trouva qu'elle se composait de trente mille individus, tant hommes que femmes. » Voilà comment une famille augmente en moins de deux cents ans. Gela provient de la prospérité de l'empire et de l'aisance dont on a joui pendant plusieurs générations; car les Arabes, lors de leurs premières conquêtes, étaient loin d'être nombreux. Dieu, le créateur, sait tout!

Indication des phases par lesquelles lout empire doit passer, et des changements qu'elles produisent dans les habitudes contractées par îe peuple pendant son séjour dans le désert *.

Chaque empire passe par plusieurs phases et son état subit diverses altérations. Ces changements influent 3 sur le caractère de ceux qui soutiennent l'empire et leur communiquent des sentiments qu'ils ne connaissaient pas auparavant. En effet, le caractère d'un peuple dépend naturellement de la nature* de la position dans laquelle il se trouve. Les phases ou. changements qui ont lieu dans l'état des em-5. pires peuvent ordinairement se réduire à cinq. Dans la première, 1 Amorinm, en Galatie; celte ville fut 2 Pour «jlo^Jf j L^Jlèf Jl^t, lisez prise par les musulmans, Tan 223 (838 l^Jb*>l IàJIj^L de J. C). 3 Variante, la tribu a obtenu tout ce qu'elle souhaitait 1, elle a résisté aux attaques, repoussé ses ennemis, conquis un royaume et enlevé le pouvoir à une dynastie qui l'exerçait avant elle. Pendant la durée de cette phase, le souverain partage l'autorité avec les membres de la tribu; il les associe à sa puissance et travaille avec eux pour faire rentrer les impôts et protéger le territoire de l'empire. II ne s'attribue exclusivement aucun avantage, car l'esprit de corps, qui avait conduit le peuple à la victoire et qui se maintient encore, l'oblige à borner son ambition.

Dans la seconde phase, le souverain usurpe toute l'autorité, il en prive le peuple et repousse les tentatives de ceux qui voudraient partager le pouvoir avec lui. Tant que dure cette phase, il s'occupe à gagner par des bienfaits l'appui des hommes influents, à se faire des créatures, à s'attacher des clients et des partisans en grand nombre, afin de pouvoir réprimer l'esprit d'insubordination qui anime sa tribu et ses parents. Bien que tous ces gens soient descendus du même ancêtre que lui et qu'ils aient eu leur part de pouvoir, il finit par les exclure de toute autorité et à les en repousser, afin de se la réserver en entier pour lui-même. La haute position qu'il s'est faite donne à sa famille une influence exceptionnelle; aussi se trouve-t-il dans la nécessité de contenir l'ambition de ses parents, même par l'emploi de la force. Cette tâche est souvent plus difficile que celle de ses prédécesseurs, dont les efforts se bornèrent à conquérir un empire. Ceux-ci n'avaient à combattre qu'un peuple étranger et ils s'étaient assuré l'aide de toute une population anim'ée d'un même esprit de corps, tandis que maintenant le. souverain doit combattre ses proches parents sans avoir d'autres auxiliaires qu'un petit nombre d'étrangers. Il a donc de grandes difficultés à vaincre pour réussir dans le dessein qu'il a formé. La troisième phase est une période de désœuvrement et de repos. Le souverain jouit maintenant des fruits de ses efforts;