SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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Sous le règne du sultan mérinide Àbou Eïnan 1, un membre du p. 3 2 8. corps des cheïkhs 2 de Tanger, nommé Ibn Batoatah, reparut dans le Maghreb. Une vingtaine d'années auparavant il s'était rendu en Orient, où il avait parcouru l'Irac, le Yémen et l'Inde. Dans le cours de ses voyages, il visita Dehli 3, capitale de l'Inde, et fut présenté à Mohammed Chah, sultan de cet empire 4. Ce prince l'accueillit avec bonté et lui confia la charge de grand cadi malekite. Revenu dans le Maghreb, lbn Batoutah fut reçu par le sultan Abou Eïnan et, s'étant mis à raconter les merveilles qu'il avait vues pendant ses voyages dans les divers empires du monde, il parlait surtout du royaume de l'Inde et racontait, au sujet du sultan de ce pays, des anecdotes qui remplissaient d'étonnement tout» l'auditoire. Il disait, par exemple, que le souverain de l'Inde, toutes les fois qu'il allait entreprendre une campagne, faisait faire le dénombrement des habitants de la capitale, hommes, femmes et enfants, et qu'ensuite il leur assignait à tous, sur ses propres fonds, de quoi se nourrir pendant six mois. Revenu.de 1 Voyez Y Histoire des Berbers, t. M.

2 Le corps des cheikhs {mechîkha) était une espèce de sénat, ou conseil munici- 'pal, qui gouvernait la ville.

4 A îa place de ce passage, un des manuscrits et l'édition de Boulac portent; du souverain de flnde, du sultan Mohammed Chah, et il fut présenté au roi, Fîrouz Djouh, qui l'accueillit, etc. » Cette variante est inadmissible; je ne trouve rien qui puisse la justifier. (Voyez les Voyages d'Ibn Batoutah, par MM. Defrémery et Sanguinetti, vol. III.)

l'expédition, il entrait dans sa ville au milieu d'une multitude immense. Les habitants sortaient en masse au-devant de lui, et, l'ayant rencontré dans la plaine, l'entouraient de tous les côtés. On voyait, en tête du cortège, plusieurs balistes portées à dos (d'éléphant), et, avec ces engins, on lançait au milieu des spectateurs une quantité de bourses remplies de monnaies d'or et d'argent, et cela durait jusqu'à ce que le sultan fût entré dans son palais. Les courtisans mérinides causaient entre eux de ces étranges récits et se disaient à voix basse que le voyageur racontait des mensonges. Un de ces jours-là, je rencontrai Farès Ibn Ouedrar, le célèbre vizir 1, et l'ayant entretenu de ces histoires, je lui donnai à entendre que je partageais l'opinion publique au sujet de leur auteur. A cette obsertion, le vizir répondit*: « Garde-toi bien de considérer comme fausses les anecdotes extraordinaires que Ton raconte au sujet d'autres nations; tu ne dois jamais démentir un fait pour la seule raison que P.

tu n'en as pas été témoin. Si tu persistes dans cette voie, tu seras comme le fris du vizir qui avait vécu dans une prison depuis sa naissance. Je vais te raconter cette histoire: « Un vizir fut mis en « prison par l'ordre de son sultan, et y resta plusieurs années avec « son enfant. Celui-ci, étant parvenu à l'âge de raison, demanda à son « père quelles étaient les viandes qu'on leur donnait à manger. Le « père lui répondit que c'était de la chair de mouton, et il fit la des-« cription de cet animal. Mon cher père, lui dit le fils, cela doit être « semblable à un rat, n'est-ce pas? — Ah! lui répondit son père, il « y a une grande différence entre un mouton et un rat. — Le même dis-« cours se répétait quand on leur servait de la chair de bœuf ou de cha-« meau. L'enfant, n'ayant jamais vu d'autres animaux dans la prison « que des rats, croyait que tous étaient de cette espèce. » Gela arrive très-souvent aux hommes qui entendent parler de choses nouvelles; ils se laissent influencer aussi facilement par leurs préventions à l'égard des faits extraordinaires que par la manie de les 1 Farès Ibn Meîmoun Ibn Ouedrar était vizir du sultan mérinide Abou Eïnan. — Avant le mot^j^JI, insérez <J» exagérer, afin de les rendre plus surprenants, ainsi que nous f avons dit au commencement de ce livre; aussi doit-on toujours rechercher les principes des choses et se tenir en garde contre ses premières impressions; on pourra alors distinguer, par le simple bon sens et par la justesse de l'esprit, ce qui entre dans le domaine du possible et ce qui n'y entre pas; on reconnaîtra ensuite pour vrai tout récit qui ne dépassera pas les bornes du possible. Par ce mot, nous n'entendons pas la possibilité absolue, notion purement intellectuelle, dont le domaine est immense et n'assigne aucune limite à la contingence des événements; le possible dont nous parlons est celui qui dépend de la nature des choses. Lorsqu'on aura réconnu le principe d'une chose, son espèce, sa différence (avec d'autres), sa grandeur et sa force, on pourra partir de 1 là et porter un jugement sur tout ce qui s'y rattache. Si elle dépasse les limites du possible, on ne doit pas l'accueillir. Dis: Seigneur! augmente 2 mon savoir. [Coran, sour. xx, vers. 1 13.)

P. 33o. Le souverain qui s'engage dans une lutte avec sa tribu ou avec les membres de sa famille se fait appuyer par ses affranchis et ses clients.

Le souverain doit son autorité aux efforts des hommes de sa tribu, ainsi que nous l'avons déjà exposé. C'est avec leur aide qu'il réussit à maintenir son pouvoir et à réprimer les révoltes. Il choisit parmi eux ses vizirs, ses percepteurs et les gouverneurs de ses provinces, pour les récompenser de l'avoir soutenu dans sa carrière de conquêtes, de s'être intéressés à tous ses projets, et parce que, dans toutes les affaires importantes, ils ont les mêmes intérêts que lui. Tel est l'état des choses pendant que l'empire est dans la première phase de son existence. Dans la seconde phase, le souverain manifeste des intentions despotiques; il enlève aux membres de sa tribu l'autorité qu'ils exerçaient et les repousse vigoureusement 3 quand ils essayent de la ressaisir. Comme il se fait de ses compatriotes de véritables ennemis par cette manière d'agir, il se trouve obligé à chercher des amis ailleurs.

C'est à des étrangers qu'il confie alors le soin de sa défense et l'administration de ses Etats. Bientôt ces gens parviennent à jouir de la faveur spéciale du souverain; ils se voient comblés de bienfaits, de richesses et d'honneurs, parce qu'ils s'exposent volontiers à la mort pour le protéger contre les tentatives de sa tribu, toujours prête à ressaisir, le pouvoir et à regagner la haute position qu'elle avait occupée. S'étant ainsi assurés de toute la confiance du prince, ils obtiennent de nouvelles faveurs, de nouveaux honneurs. Les emplois, réservés jusqu'alors aux membres de la tribu, les grands commandements, les charges de vizir, de général en chef, de receveur d'impôts, tout est distribué à ces étrangers. Le souverain leur accorde même la permission de prendre les titres honorifiques que, jusqu'alors, il s'était spécialement réservés. Ces gens sont devenus en effet les favoris les plus intimes du prince, ses amis les plus sincères et les plus dévoués. Cet état de choses annonce rabaissement P. 33 1.

de l'empire et l'approche de la maladie lente qui doit priver la tribu de son esprit de corps, de ce sentiment qui l'avait conduite à conquérir un royaume. L'hostilité que le sultan montre envers les grands personnages de la nation, et les avanies dont il les accable, finissent par les indisposer contre lui; ils n'attendent qu'une occasion favorable pour se venger, et leur mécontentement devient fatal à l'empire; c'est là un mal qui n'admet pas de guérison. En effet, le changement qui vient de s'opérer laisse une profonde impression, qui se propage dans les générations suivantes, jusqu'à ce que l'empire ait cessé d'exister. Regardez la dynastie des Oméiades (d'Orient): ces princes se faisaient soutenir dans leurs guerres et dans l'administration de leurs provinces par les grands chefs arabes, tels qu'Àmr, fils de Saad Ibn Abi Oueccas; Obéid-Allah, fils de Zîad Ibn Abi Sofyan; El-Haddjadj, fils de Youçof; El-Mohelleb, fils d'Abou Sofra; Khaled, fils d'Abd Allah el-Casri 1; Ibn 2 Hobéira, Mouça ïbn Nocéir; 1 Pour ^yZJLÎf, lisez ijjjJii\. (Voy. le ici par Ibn Khaldoun se rattache à celle de Biograph. Diction, d'ibn Khallikan, vol. I, la dynastie oméiade et est bien connue, p. 488.) L'histoire des généraux nommés ' Pour oJ> lisez <^fj.

Bellal, fils d'Abou Borda, fils d'Abou Mouça El-Achari, et Nasr Ibn Séiyar. Ensuite les khalifes s'emparèrent de toute l'autorité et réprimèrent l'ambition des Arabes, qui recherchaient toujours les hauts commandements. Alors le vizirat passa entre les mains d'étrangers et de créatures du souverain, tels que les Barmekides, les Beni Sehel Ibn Noubakht et les Beni Taher; puis il se transmit aux Bouïdes et à des affranchis turcs, à Bogha, à Ouésîf, à Atamech, à Bakyak, à Ibn Touloun et à leurs enfants. Des gens qui n'avaient rien fait pour l'établissement et pour la gloire de la nation obtinrent ainsi tout le pouvoir. Cela est conforme à la règle que Dieu observe dans sa conduite envers les hommes. {Coran.)

p. 332. De la condition des affranchis et des clients sous l'empire.

Dans les empires, une grande différence existe entre les nouveaux clients et ceux d'ancienne date, en ce qui regarde les liens qui les attachent au souverain. Le sentiment qui porte à se défendre et à vaincre fait partie de l'esprit de corps, et ne peut atteindre toute sa force que par l'influence des liens du sang et de la parenté. On est alors disposé à secourir ses parents et ses proches et à refuser son appui aux étrangers. Mais la familiarité et l'intimité qui naissent du rapport de maître et d'esclave, ou du serment (qui lie le client au son patron), peuvent aussi tenir lieu d'esprit de corps. En effet, bien que les rapports de parenté soient établis par la nature, ils n'ont qu'une importance de convention, tandis que le véritable attachement résulte 1 d'un sentiment réel, fondé sur l'habitude de se voir, de se tenir compagnie, de travailler de concert; il se forme entre ceux qu'on a élevés ensemble, ceux qu'on a nourris au même sein, ceux qui ont été compagnons inséparables dans toutes les circonstances de la vie et de la mort.

Cette confraternité dispose les hommes à se soutenir mutuellement et à sentr'aider, ainsi que cela se remarque partout. Voyez, par exemple 2, ce que produisent les bienfaits: celui qui les accorde et Après vj^alf, insérez (^ôJt. — * Après ^xXcf^, insérez *JU,o.

celui qui les reçoit s'attachent l'un à l'autre par des liens d'un genre particulier, liens qui remplacent ceux du sang, et qui consolident l'union des deux parties. Ainsi les liens du sang 1 peuvent manquer; mais leurs avantages se retrouvent ailleurs. Si 2 l'attachement qui existe entre une trihu et ses clients a pris naissance avant que cette trihu fût devenue maîtresse d'un empire, il pousse des racines trèsprofondes; considéré sous deux points de vue que nous allons indiquer, il est plus sincère et mérite plus de confiance (que l'attachement formé après l'établissement de l'empire).

i° Avant cet. événement, les membres de la tribu et leurs clients participent également à la même fortune; très-peu de personnes font alors une distinction entre les liens de la clientèle et ceux du sang; on considère les clients comme des parents et des frères; mais, après l'établissement de l'empire, les dignités et les honneurs deviennent le partage du seigneur et de ses parents, à l'exclusion des nouveaux p. 333. clients 3, des affranchis et des créatures du souverain. Pour commander et gouverner, il faut nécessairement établir une distinction de rangs dans la nation. Dès lors les clients (nouvellement adoptés) se trouvent placés au niveau des étrangers, les liens qui les attachent au seigneur sont très- faibles et leur dévouement est peu certain; aussi jouissent-ils d'une moindre considération que les clients d'ancienne date.

2° Si la tribu s'est attachée des clients avant la fondation de l'empire, le souverain et ses ministres ignorent 4 ordinairement la nature de cette liaison, tant il s'est écoulé de temps depuis cette époque. On croit ordinairement qu'ils y tiennent par les liens de la parenté, et cela sert à fortifier chez eux l'esprit de corps. Si l'admission des clients a eu lieu après la fondation de l'empire, le fait est généralement connu, vu le peu de temps qui s'est écoulé depuis lors; 1 Pour U^û, lisez o^J. Les deux leçons offrent le même sens et 1 Remplacez qU, par fils. sont également admissibles. 1 Les manuscrits C et D et l'édition de * Pour idfjdJl ^ *-Ut o^aaj, lisez o^aaj Boulac portent cjjif, à la place de <J[jif. <J*f 0 e - aussi se garde-t-on de croire qu'ils tiennent à la tribu par les liens du sang. L'esprit de tribu est donc plus faible (chez ceux-ci) que chez les clients d'ancienne date. Si Ton examine bien, on trouvera des exemples de ce fait dans tous les empires, et dans toutes les nations gouvernées par un seul chef. Ceux qui se sont fait admettre dans la tribu 1 avant l'établissement de l'empire montrent un grand dévouement au chef qui leur a rendu ce service; rapprochés de lui par la vive affection qu'ils lui portent, ils se regardent comme ses enfants, ses frères, ses parents. Les clients adoptés par un chef déjà parvenu au commandement de l'empire se montrent bien moins dévoués, bien inoins attachés à leur patron. C'est là un fait qui frappe tous les yeux; aussi, quand l'empire se trouve dans la dernière période de son existence, le souverain cherche à s'entourer d'étrangers; mais ces hommes ne parviennent pas à jouir d'une considération égale à celle dont on honore les clients affiliés à la tribu avant l'établissement de l'empire. Cela tient à deux causes: leur introduction dans la tribu est trop récente pour qu'on l'oublie, et l'empire se trouve sur le point de succomber; aussi se voient-ils privés de toute considération. Ce qui porte le p. 334. sultan à s'en faire des créatures et à les préférer aux anciens clients et affranchis, c'est l'arrogance avec laquelle ceux-ci se conduisent envers lui, et leur audace à le regarder avec les mêmes yeux 2 que ses parents et les membres de sa tribu. Les familles des anciens clients, incorporées dans la tribu depuis longtemps, élevées par les soins du prince ou de ses aïeux, placées sur le même rang que les maisons les plus illustres de l'empire, s'habituent à traitër le souverain avec une familiarité choquante et une insolence extrême; aussi finitil par les éloigner de sa personne et prendre des étrangers à son service. Comme l'époque où il choisit ceux-ci est assez récente, ils ne parviennent jamais à jouir de la considération publique et ils conservent toujours leur caractère d'étrangers. Cela a lieu dans tous les e'mpirés qui penchent vers leur chute. Pour désigner les anciens clients on emploie ordinairement les termes ouèli « proche, ami, » et 1 Pour *cL1l*>|, lisez <i&Uk.*[. — ' Pour *l#ï &J^M, il faut lire sanîah « favorisé; » quant aux nouveaux, on les appelle khadem « serviteur, » ou aoun « aide. » Dieu est le ouéli des vrais croyants. [Coran, sour. m, vers 61.)

De ce qui arrive à un empire quand le sultan est lenu en tutelle et n'exerce aucune autorité.

Aussitôt que la souveraineté commence à résider dans une certaine branche de la tribu qui soutient l'empire, et dans une certaine famille de cette branche, (ceux qui gouvernent) gardent tout le pouvoir pour eux-mêmes et empêchent les autres membres de la tribu d y prendre part. Leurs enfants, élevés à l'exercice des hauts commandements, héritent de l'autorité et* se la transmettent les uns aux autres, quelquefois cependant l'un des vizirs ou des courtisans parvient à dominer le souverain. Cela arrive ordinairement quand un enfant en bas âge ou un prince d'un caractère faible a été désigné par son père, ou par ses amis et ses parents 1, comme héritier du pouvoir souverain. Aussitôt monté sur le trône, le jeune prince se montre incapable de gouverner; alors son tuteur, personnage choisi ordinairement parmi les p. 335. vizirs ou les courtisans de son père, ou parmi les clients du sultan ou de la tribu, s'empare du gouvernement de l'empire en déclarant qu'il le remettra au souverain aussitôt que celui-ci se montrera capable de s'en charger. S'étant ainsi frayé le chemin du pouvoir, il tient le jeune prince dans une réclusion complète et l'habitue à goûter de tous les plaisirs que le luxe pourra fournir; il lui permet de se vautrer dans toutes les voluptés, afin de lui ôter la pensée de s'occuper des soins du gouvernement, et il finit par le tenir sous sa domination.

Le sultan, accoutumé aux plaisirs, se figure que les devoirs 2 d'un souverain se bornent à s'asseoir sur son trône, à recevoir de ses officiers le serment de fidélité, à s'entendre appeler Voire Majesté*, à rester enfermé et à vivre au milieu de ses femmes. Quant au droit de 1 Pour <w î t>*j, lisez «**ot et rem- 3 Le mot Jt^r « monseigneuriser » est placez par gr&yb. le nom d'action de JJ*, verbe dérivé du 2 Pour L*, lisez IL. mot P ar un procédé anormal.

Prolégomènes. 48 lier et de délier, d'ordonner et de prohiber, de diriger les affaires de l'empire et de surveiller l'état de l'armée, du trésor et des forteresses, il s'imagine que tout cela appartient naturellement au vizir et le lui abandonne. Ce ministre consolide ainsi son autorité, prend une forte teinture de l'esprit de commandement et de domination, et finit par exercer une puissance absolue, qu'il transmet 1 à ses fils ou à ses parents. C'est ainsi que firent, en Orient, les Bouïdes, les Turcs (qui étaient au service du khalifat), Kafour el-Ikhchîdi et d'autres, et qu'EI-Mansour Ibn Abi Amer s'empara du pouvoir en Espagne. Quelquefois le souverain que l'on retient en tutelle, sans lui laisser la moindre influence, cherche à se dégager des filets où il se trouve pris, et à saisir le commandement qui lui appartient de droit. Il songe d'abord à châtier l'usurpateur, soit en lui donnant la mort, soit en le destituant; mais des tentatives de cette nature réussissent très-rarement: une fois le pouvoir tombé entre les mains des vizirs et des courtisans, il y reste presque toujours. La séquestration du sultan est amenée ordinairement par les progrès du luxe: les enfants du souverain, ayant passé leur jeunesse dans les plaisirs, p. 336. oublient le sentiment de leur dignité d'homme 2 et, habitués à vivre dans la société de nourrices et de servantes, ils contractent, en grandissant, une mollesse d'âme qui les rend incapables de ressaisir le pouvoir; ils ne savent même pas la différence entre commander et se laisser dominer. Satisfaits de la pompe dont on les entoure, ils ne cherchent qu'à varier lèurs plaisirs sans se soucier d'autre chose.

Aussitôt que la famille impériale est parvenue à enlever l'autorité au reste de la nation, les affranchis et les clients s'emparent de l'esprit du sultan. Cela arrive nécessairement dans tous les empires, ainsi que nous l'avons déjà fait observer. (La mollesse du souverain et l'ambition de son entourage,) voilà les deux maladies dont un empire ne se guérit que très-rarement. Dieu donne le pouvoir à qui il veut. {Coran, sour. 11, vers. 2 48.)

1 Pour Usez *j jJjJj. — * Pour lisez *Jj*>^\.

Le ministre qui tient un souverain en tutelle se garde bien de prendre les titres et les attributs de la royauté.

Depuis l'établissement de l'empire, les aïeux du souverain régnant avaient exercé l'autorité souveraine. Ils la devaient au sentiment de nationalité qui animait sa famille, au patriotisme qui la distinguait et qui lui avait acquis le dévouement de toute la nation. L'esprit de commandement et de domination, esprit dont la famille royale à contracté une forte teinture, se conserve clans sa postérité et garantit la durée de l'empire. Si le fonctionnaire qui parvient à tenir le souverain dans sa dépendance a un fort parti dans cette famille, ou dans le corps des clients et des affranchis, ce parti, peu habitué au commandement, se laisse entraîner par celui des grands et se confond avec lui; aussi le ministre, tout en s'emparant du pouvoir, ne laisse pas percer son désir d'usurper le trône; il se contente des avantages de la royauté, c'est-à-dire, du pouvoir d'ordonner et de prohiber, de lier et de délier, de décider et d'annuler. Par cette conduite 1 il amène les grands de l'empire à croire qu'il agit d'après les instructions que le souverain lui transmet de son cabinet 2, et qu'il ne fait qu exé- P. eu ter les ordres du prince. Bien qu'il se soit emparé de toute l'autorité, il évite 3 d'usurper les marques, les emblèmes et les titres de la souveraineté, afin de ne pas faire soupçonner ses projets ambitieux.

La portière, qui, depuis le commencement de l'empire, dérobait le sultan et ses aïeux à la vue du public 4, sert aussi à cacher les empiétements du ministre et à faire accroire au public que ce fonctionnaire n'est que le simple lieutenant du prince. S'il laissait échapper le moindre trait qui pxit faire deviner ses véritables intentions, la famille royale et tous les autres partis qui existent dans la nation se montreraient indignés de son audace 5, et tâcheraient de lui arracher le pou- 1 Les manuscrits C et D et l'édition de 3 Le mot ùûJh*. est à l'accusatif, comme Boulac portent Uuè «dans ce qu'il fait,» l'équivalent de ocXA^. à la place de csUj^. 4 Pour lisez * Litt. « de l'autre côté de la portière. » 5 Pour aaU, lisez «uU. Le mot «JuoJ voir 1. A la première alerte, il est sûr de trouver la mort, parce qu'il n'a pas encore acquis assez d'autorité pour tenir ses advçrsaires dans l'obéissance et la soumission. Tel fut le sort d'Abd er-Rahman, fils d'El-Mansour Ibn Abi Amer: il eut l'ambition de se mettre au même rang que (le khalife oméiade) Hicham et les autres membres de la famille royale, et de prendre le titre de khalife. Sans se contenter du pouvoir absolu que son père et son frère avaient exercé, méconnaissant les avantages qui résultaient d'une si haute position, il demanda à son souverain, Hicham, de lui transmettre le khalifat. Ce trait d'insolence indigna tellement les Mérouanides (Oméiades) et les autres Coréichides d'Espagne, qu'ils placèrent sur le trône Mohammed 2 Ibn Abd el-Djebbar Ibn en-Nacer, cousin du khalife Hicham, et marchèrent contre les partisans du ministre. Cela eut pour résultat la ruine du parti améride 3 et la mort d'El-Mowaïed, prince qu'il avait proclamé khalife et que l'on remplaça par un autre membre de la famille royale. Les Oméiades, rentrés en possession du trône, conservèrent l'autorité jusqu'à ce que l'empire tombât en dissolution. Dieu est le meilleur des héritiers.

De la royauté, de sa véritable nature et de ses diverses espèces.

La royauté est une institution conforme au naturel de l'homme, p. 338. Nous avons déjà dit que c'est la réunion des hommes en société qui assure la vie et l'existence de l'espèce humaine. Pour se procurer des aliments et les choses de première nécessité, ils doivent s'entr'aider; Je besoin les habitue au trafic et les pousse même à enlever de force les objets dont ils ne peuvent se passer. Chacun d'eux porte la main sur la chose qu'il convoite et tâche de l'arracher à son voisin 4, tant la se compose du lam d'éneryie, d'un verbe el-Djebbar, lequel fut cousin du khalife au prétérit et d'un pronom affixe. son homonyme. (Voy. Y H ht. des Musulmans pouvoir à son exclusion. » 3 Ce parti soutenait le visir El-Man- ' Le mot qui se trouve devant sour Ibn Abi Amer et ses fils.

Ow^, doit être supprimé. Au reste, ce 4 L'édition de Boulac porte ^ Ujô*L Mohammed était fils de Hicham Ibn Abd U *-^L?, leçon que nous avons adoptée.

violence et l'inimitié sont des passions naturelles à tous les animaux. Celui-ci,.poussé par la colère et l'indignation résiste de toutes ses forces à la tentative du ravisseur. Cette contestation amène un combat qui donne lieu à une mêlée générale, à l'effusion du sang et à la mort de plusieurs individus, d'où pourrait résulter l'anéantissement de l'espèce 1 humaine. Cela a pour cause le sentiment qui porte à défendre son bien, sentiment que le Créateur n'a donné qu'à l'homme. Donc les hommes ne sauraient vivre sans un chef qui les empêche de s'attaquer les uns les autres. Pour contenir la multitude, il faut un modérateur, un gouverneur, c'est-à-dire, un roi fort, qui dispose d'une grande puissance; cela est exigé par la nature même de l'homme. Ce modérateur n'aurait aucune influence sans l'appui d'un fort parti; car nous avons déjà montré que, pour résister aux attaques et repousser ses adversaires, on doit être soutenu par un corps d'amis dévoués.

La royauté est donc une noble dignité; elle excite toutes les ambitions 2, et a, par conséquent, besoin de défenseurs; aussi, pour être utile, elle doit avoir un parti qui la soutienne. Or, chez les divers peuples, les partis sont plus ou moins forts, et chaque parti ne peut déminer que sur la peuplade au milieu de laquelle il s'est formé. Ce n'est donc pas à tous les partis que la royauté peut échoir; elle n'appartient, en réalité, qu'au chef qui sait tenir son peuple dans l'obéissance, faire rentrer les impôts, protéger les frontières de ses Etats, qui expédie des ambassadeurs et ne subit pas le contrôle d'une autorité supérieure. Telle est la véritable royauté selon l'opinion généralement reçue. Le chef qui, par la faiblesse de son parti, est incapable de rem- P. plir l'un ou l'autre de ces devoirs 3, n'est qu'un roi incomplet. Tels furent la plupart des souverains berbers pendant que les Àghlébides régnaient à Cairouan; tels furent les souverains des peuples asiatiques 4 à l'époque où les Abbacides venaient d'occuper le trône. Le prince qui n'a pas un parti assez fort pour dominer 5 tous les autres, qui 1 Pour oLJUJl, lisez oWlktt. 5 Pour*,iU*J lisez.lou Jf t n'a pas le moyen de châtier ses ennemis, ou qui se trouve placé sous les ordres d'un autre souverain, voilà un roi incomplet. Dans cette catégorie se rangent les émirs des provinces et les gouverneurs des pays dont se compose le royaume. Nous pouvons en voir de nombreux exemples dans les empires qui ont une grande étendue; je veux dire que, dans les provinces reculées de chaque empire, on trouve des peuples administrés par des rois qui obéissent tous aux ordres du gouvernement central. Tels furent les rois sanhadjiens (les Zîrides) sous les Fatémides, les rois zénatiens (les Miknaça, les Maghraoua et les Ifrénides 1 ), qui reconnaissaient tantôt l'autorité des Oméiades (espagnols) et tantôt celle des Fatémides; tels furent les princes persans sous les Abbacides, les émirs et les roisberbers, qui, avant l'islamisme, obéissaient aux Francs, les rois des provinces de la Perse sous la domination d'Alexandre et de son peuple, les Grecs. Nous pourrions en citer bien d'autres exemples. Le lecteur qui voudra y regarder avec attention trouvera que nous avons raison. Dieu domine sur ses serviteurs. [Coran, sour. vi, vers. 18.)

Trop de sévérité dans un souverain nuit ordinairement à 1 empire.