SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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chargé. La perte 1 d'une seule main ou d'un seul pied, ou toute autre imperfection (qui ne nuit pas à l'activité du corps, mais) qui blesse p. 35o. la vue, suffît aussi pour exclure de l'imamat; il est absolument nécessaire que l'imam soit sans défaut; cela est une des conditions auxquelles il doit satisfaire. On met sur la même ligne, avec la perte d'un membre, tout ce qui prive l'imam de la faculté d'agir. Cette impuissance peut avoir deux caractères distincts; dans le premier cas, l'incapacité d'agir résulte de la captivité, de la force majeure, ou de tout autre empêchement de ce genre. La règle qui exige impérieusement que le corps de l'imam soit sans défaut s'applique également à ce cas. Dans le second, un des serviteurs de l'imam le tient en tutelle et le domine, sans y être parvenu à la suite d'une rupture avec lui ou par une révolte contre son autorité. Si, en oxaminant la conduite de ce gardien, on reconnaît qu'il agit selon les préceptes de la religion et de la justice, et que sa manière de gouverner mérite des éloges, l'imam peut être conservé dans son office. Si la conduite générale du gardien est répréhensible, les musulmans doivent appeler à leur aide quelqu'un qui soit capable de lui enlever son autorité usurpée, et de mettre l'imam en état de remplir les devoirs d'un khalife.

La condition d'être descendu de Corcïch fut adoptée, dans la journée de la Sekifa 2, par les Compagnons du Prophète. Ce jour-là les Ansars (les Médinois) voulaient reconnaître pour imam Saad Ibn Abada: «Il y aura, disaient-ils, un émir choisi parmi nous et un autre choisi parmi les Coreïch. » Ceux-ci leur opposèrent cette parole du Prophète: « Les imams se prennent dans la tribu de Coreïch. » Puis ils ajoutèrent: « Notre saint Prophète nous a recommandé de faire du bien à ceux qui vous feraient du bien, et de pardonner les offenses que nous recevrions de vous. Or, si vous étiez assez forts pour commander aux autres, le Prophète ne nous aurait pas fait 1 Variante offerte par les manuscrits * Sur la journée de la Sekifa ou vesti- G, D et l'édition de Boulac: oJuT" Les baie, voyez Y Essai de M. Caussin de Perdeux leçons sont également admissibles. ceval, t. III, p. 3a 5 et suiv.

eette recommandation. »Les Ansars se laissèrent eonvainere et renoncèrent an projet d'élever Saad à l'imamat. On trouve aussi dans le Sahîh une parole du Prophète ainsi conçue: « L'autorité ne sortira pas de cette tribu de Coreïch » On pourrait citer encore beaucoup de textes semblables..

La tribu de Coreïch s'affaiblit ensuite par l'influence de l'aisance et du bien-être; elle épuisa ses forces en combattant pour l'empire dans les diverses parties du monde; elle perdit à la fin son esprit de corps et, devenue incapable de soutenir le khalifat, elle se laissa arracher le pouvoir par des étrangers.

Plusieurs docteurs, habiles investigateurs de la vérité, se sont P. 35 1 laissé égarer par le fait que nous venons d'indiquer, et sont allés jusqu'à nier que la qualité de Coreïchide fût nécessaire dans un imam. Ils s'appuient aussi sur la signification littérale de certaines* paroles du Prophète, telles que celles-ci: « Écoutez et obéissez, quand même on vous donnerait pour chef un Abyssin esclave et baveux. » Cette recommandation ne fournit aucune preuve qui puisse s'appliquer à la question; elle se présente sous la forme d'un exemple et d'une supposition, afin de mieux faire sentir la nécessité de l'obéissance. Ils citent encore cette parole d'Omar: « Si Salem, l'affranchi d'Abou Hodeïfa 5 vivait encore, je lui confierais eette dignité, à moins que je n'eusse quelque soupçon à son sujet. » Cela ne prouve rien; tout le monde sait que l'opinion d'un seul des Compagnons du Prophète ne fait pas autorité. Ils citent aussi la maxime: L'affranchi fait partie de la famille* qui lai a donné la liberté, et ils ajoutent que Salem, devenu Faffranchi des Coreïch, avait contracté l'esprit de corps qui animait cette tribu. « La condition d'être Coreïchide (disent-ils) n'a pas d'autre signification. Omar, qui attribuait à l'office de khalife la plus haute importance, s'était imaginé que les conditions requises dans un imam ne se retrouveraient bientôt plus, et il avait pensé à Salem, qui lui paraissait les réunir toutes, même celle d'être Coreïchide par droit d'affranchissement. Or l'affranchissement communique au client l'esprit de corps dont la tribu qui l'affranchit est animée. » Nous reviendrons là-dessus. « Rien ne manquait à Salem, excepté l'avantage d'être issu de Coreïch; mais, dans l'opinion d'Omar, il pouvait très-bien s'en passer, puisque le seul avantage d'être né membre d'une famille, c'est d'acquérir l'esprit de corps dont elle est animée; or Salem avait contracté l'esprit coreïchite par le fait de son affranchissement. Omar, toujours zélé pour le bien du peuple musulman, avait voulu confier le gouvernement de la nation à un homme au-dessus de tout reproche et dégager ainsi sa propre responsabilité. » Le cadi Abou Bekr el-Bakillani 1 ayant remarqué que la tribu de Coreïch avait perdu son esprit de corps par suite de sa faiblesse et de son épuisement 2, et que les, princes de la Perse tenaient les khalifes sous leur domination, déclara que la condition d'être né Coreïchide n'était pas essentielle. Sur ce point il tomba d'accord avec les Kharedjites, parce qu'il avait remarqué le triste état dans lequel P. 352. le khalifat se trouvait de son temps. La grande majorité des docteurs persista toutefois à regarder cette condition comme nécessaire et à déclarer qu'il fallait toujours donner l'imamat à un Coreïchide, quand même cet homme n'aurait pas le pouvoir de diriger les affaires du peuple musulman. Pour réfuter ces docteurs, on leur faisait observer que leur propre déclaration portait atteinte à la condition d'aptitude, qualité qui donne à l'imam le pouvoir de gouverner. En effet, si l'esprit de corps vient à s'éteindre dans un peuple, la puissance de ce peuple disparaît aussi, et la condition d'aptitude ne pourra plus être remplie. Et cependant, si l'on ne respectait pas cette condition, on finirait par négliger celles du savoir et de la piété; on cesserait même d'attacher la moindre importance aux autres conditions. Un tel résultat serait en opposition avec l'opinion unanime des anciens docteurs.

Il nous reste maintenant à exposer pour quel motif on adopta la condition d'être né Coreïchide; le lecteur pourra alors reconnaître la vérité au milieu de cette diversité d'opinions. Nons commencerons par dire que chaque prescription de la loi a un but déterminé et renferme (implicitement) une sage pensée, celle qui motiva sa promulgation. Or, si nous cherchons les motifs qui firent imposer la condition d'être Coreïchide de naissance, et le but du législateur en y donnant son approbation, nous ne nous contenterons pas d'avoir trouvé qu'un de ces motifs était d'attirer sur l'imamat la faveur divine, par l'entremise du Prophète (Coreïchide lui-même). Telle est l'opinion généralement reçue; mais quant à nous, tout en admettant que la médiation du Prophète a lieu en ce cas, et que la bénédiction divine est effectivement accordée, nous dirons que cette faveur ne saurait être l'objet d'une loi; tous nos lecteurs savent cela très-bien. H faut donc qu'en établissant la nécessité d'être né Coreïchide pour remplir les fonctions d'imam, le législateur ait voulu procurer au peuple un certain avantage, et que, pour l'obtenir, il ait promulgué cette loi. Après avoir cherché à découvrir quel était cet avantage, nous avons reconnu que la condition d'être Coreïchide avait pour motif la haute importance attachée à l'esprit de corps, à ce sentiment qui porte chaque tribu à protéger ses amis, et à combattre ses ennemis, et qui, se retrouvant dans le cœur de l'imam, lui donne les moyens de mettre un terme aux disputes et aux conflits qui pourraient diviser la nation. De cette manière, il gagne la confiance du peuple entier et s'attache tous ses sujets par les liens de l'affection..

Or les'Coreïchides formaient la tribu la plus noble, Ja plus ancienne et la plus puissante de la race de Moder. Par leur nombre, leur esprit de corps et leur illustre origine, ils se faisaient respecter de toutes les autres familles descendues de Moder. Le reste du peuple arabe leur reconnaissait ces avantages et s'humiliait devant leur puis- p. 353. sance. Si une autre tribu que celle de Coreïch eût reçu le haut commandement, l'esprit d'opposition et d'indépendance qui régnait chez les Arabes aurait fait naître la discorde et mis la désunion dans la nation.

Parmi les tribus descendues de Moder, aucune, excepté celle de Coreïch, n'aurait été capable de mettre fin à ces dissensions, quand même elle aurait employé la force des armes, et la, grande communauté musulmane, déchirée par des factions, aurait risqué de se dissoudre. Le législateur, craignant une pareille catastrophe, voulut maintenir le bon accord entre les tribus, et empêcher les querelles çt les, luttes. En faisant régner l'union et le sentiment de la nationalité dans toutçs ces peuplades, il rendit beaucoup plus facile la défense de l'empire. En confiant le commandement à la tribu de Coreïch, il écarta le danger qu'il appréhendait; car cette tribu était alors assez forte pour mener les autres Arabes à la baguette et les diriger à son gré. Tant qu'elle serait chargée de maintenir le bon ordre et d'empêcher les révoltes, on n'aurait à craindre, ni la désobéissance des tribus, ni leurs dissensions. Voilà pourquoi le législateur déclara que, pour remplir les fonctions d'imam, il fallait être, né Coreïchide. (H savait que) cette tribu, étant animée d'un vif sentiment de patriotisme, parviendrait mi eu* que toute autre, à maintenir la concorde dans les tribus et à les organiser en, nation. Si la bonne entente régnait parmi les Coreïch, elle s'établirait entre toutes les tribus descendues de Moder; alors le reste du peuple arabe s'empresserait d'obéir, les peuples étrangers se soumettraient à la nation musulmane, et les armées arabes, iraient subjuguer les pays les plus éloignés. Cela eut effectivement lieu à l'époque où les musulmans s'engagèrent dans la carrière des conquêtes, et le même état de choses se prolongea, sous la dynastie des Oméiades et sous celle des Àbbacides, jusqu'à la chute du khalifat et. la ruine du parti arabe.

Quiconque a, étudié l'histoire de ce peuple sait à quel point les Coreïch surpassaient les autrestribus modérides en nombre et en puissance; il s'en apercevrait même.s'il se bornait uniquement à examiner Thistoire des Coreïch. Plusieurs écrivains ont traité ce sujet et Ibn Ishac s'en; est occupé dans son Kitabtes-Sîer 1.

Quand on, s'est assuré que la condition d'être Coreïchide a eu pour objet de mfeitre un tërrhë aux dissensions qui régnaient parmi lès p. 354. Arabes, eh y employant l'esprit dè corps èt de domination qui prévalait chez les Coreïch; quand on se rappelle lé principe que le législateur ne fait jamais des lois pour ton seul peuplé, ou pour une seule époque, on reconnaîtra que cette condition peut se ramener à celle d'aptitude; aussi nous l'y faisons rentrer. Quant au motif qui fit adopter la condition d'être né Côreïchide, nous lui donnons l'application la plus étendue et nous disons que l'individu chargé des intérêts de la nation musulmane doit appartenir à iïnë famille qui, au moyen de son éëjprit de corps, domine sur fees contemporains; il pourra alors se faire obéir par d'autres familles et les réiinir pour la défense de la nation. Il est vrai que son autorité ne s'étendra pas, comme celle des Coreïch, sur toutes les parties du monde. Ceux-ci avaient à soutenir urië cause d'un intérêt général; èn combattant pour l'islamisme, ils obtinrent l'appui patriotique de toute la race arabe, de sorte qu'ils purent subjuguer les autres nations. De nos jours encore, il faut à chaque contrée du mondé, pour la gouverner, un homme ayant à sa disposition un parti puissant; Lé lecteur qui aura recherché quels étaient les deséeins sècfëts dé Dieu, lorsqu'il établit le khalifat, a, sans douté, remarqué celui que nous venons de signaler 1. Dieu institua les khalifes, qui devàieiit lé remplacer dans le gouvernement du peuplé; il les chargeai dè diriger ses sérvitéurs vers ce qui leur serait avantageux et de lés éloigner dè tout ce qui pourrait leur nuire. Il adressa aux khalifes l'ordre formel d'exécuter cette tâche; et certes on ne prescrit pas une tâche à celui qui n'a pas la force de l'accomplir. Rappelons ici uné ôbsérvatiori faite par l'imam Ibri el-Kliatîb 2 éh parlant des femiiieà: * Dans plusieurs * Abou Abd - Allah Mohammed Ibn Omar, surnommé Ibn el-Khatîb « fils du prédicateur, » et mieux connu sous le titre de Fakhr ed-dîn er-Razi, était un des plus sâvàhté docteurs de la sècte chaféite. Il se distingua comme théologien, métaphysicien et philosophe, et composa un grand nombre d'ouvrages. Il naquit à Réi, Tan bik (n5o de J. G), et mourut à Hérat, 400 PROLÉGOMÈNES.

prescriptions de la loi, dit-il, Dieu place les femmes à la suite des hommes; il ne les désigne pas expressément», mais implicitement, et cela parce qu'elles n'ont pas le droit de commander et qu elles sont placées, sous Fautorité des hommes. En ce qui regarde les devoirs de la religion, le cas est différent, car là chacun est capable d'agir pour soi; aussi la loi (en prescrivant aux femmes ces devoirs) s'adresse à elles directement, d Ce qui se voit de nos jours témoigne en faveur de nos observations: personne ne gouverne un peuple ni P. 355. une race d'hommes à moins de pouvoir les tenir courbés sous sa domination; et la loi divine se trouve rarement en contradiction avec les faits qui sont conformes à la nature.

Des opinions des Chiites au sujet de l'imamat.

Le mot chiyâ (Chîïtes), signifie, dans le langage ordinaire, compagnons ou suivants; mais, dans la terminologie des légistes et des théologiens dogmatiques, tant anciens que modernes, il s'emploie pour désigner les partisans d'Ali et de ses descendants. Les Chutes s'accordent à déclarer que la nomination d'un imam n'est pas de ces choses ordinaires que l'on abandonne à la décision du peuple; que l'imamat est la colonne de la religion et la base de l'islamisme; que le Prophète ne doit pas le négliger; qu'il n'a pas le droit de laisser le choix d'un imam à la communauté musulmane; que son devoir l'oblige à lui en assigner un; que l'imam est absolument impeccable; qu'Ali fut la personne désignée par le Prophète pour remplir les fonctions d'imam. Ils appuient ces opinions sur certains textes qu'ils ont reçus par la voie de la tradition, et auxquels ils donnent une explication conforme à leur doctrine; textes inconnus aux hommes les plus habiles dans la critique des traditions qui se rapportent au Prophète et ignorés des docteurs qui se sont transmis la connaissance parfaite de la loi.

A vrai dire, la plupart de ces indications sont controuvées, ou bien la voie de leur transmission est justement suspecte, ou bien encore elles ne se prêtent pas à la perverse interprétation que l'on veut v leur donner. Selon les Chîïtes, ces textes peuvent se ranger en deux catégories: ceux dont le sens est clair et ceux dont le sens est caché. Comme exemple des textes clairs, ils citent cette parole du Prophète: Celai dont je suis le maître a aussi Ali pour maître. «Ainsi, disent-ils, le droit de maîtrise n'appartient d'une manière absolue et générale qu'à Ali. » Voilà pourquoi Omar dit à celui-ci: « Te voilà devenu le maître de tous les musulmans, hommes et femmes. » Ils rapportent encore ce mot du Prophète: Le meilleur juge d'entre vous cest Ali. « Or, disent-ils, f imamat n'a aucune importance s'il ne donne pas le droit de juger selon les ordonnances de Dieu. Cette idée est encore exprimée par les mots, revêtus d'autorité, qui se trouvent dans cet ordre émané de Dieu: Obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à p. 356. ceux d'entre vous qui sont revêtus d'autorité. (Coran, sour. iv, vers. 62.) Cette autorité, c'est le droit de juger et de décider. Aussi, dans la journée de la Sekîfa, lorsqu'il fut question de l'imamat, Ali en fut le seul et unique arbitre l. » Voici encore un de ces textes: Quiconque s'engage à m être fidèle, même au risque dé sa vie, sera mon mandataire chargé d'exercer l'autorité après moi. Or personne ne prit cet engagement, excepté Ali.

Comme exemple d'une indication dont le sens est caché, ils rapportent que le Prophète, ayant reçu du ciel la sourate du désaveu 2, pendant la fête (du pèlerinage qui se célébrait à la Mecque), avait chargé Abou Bekr d'en signifier le contenu (aux Arabes idolâtres), quand il reçut une nouvelle révélation lui prescrivant de confier ce message à un de ses proches parents 3 ou à quelque autre membre de sa famille. Par suite de cet ordre, il chargea Ali de porter la sourate (aux récalcitrants) et de leur en donner lecture. «Cela, disent-ils, indique qu'Ali avait obtenu la préférence. D'ailleurs le Pro- 1 Selon le récit orthodoxe, Ali s'était Par cette sourate, qui est la neuvième, enfermé, ce jour-là, dans la maison de Mohammed mit les Arabes idolâtres hors Fatema, et n'assista pas à la discussion qui de loi. eut lieu dans la Sekîfa. 3 Pour yJ&z, lisez (Àx*.

1 Ou d'excommunication, renonciation.

Prolégomènes. 5 1 phète, autant qu'on le sache, n'avait jamais placé Ali sous les ordres de qui que ce fût, tandis qu'Abou Bekr et Omar avaient fait partie de deux expéditions, Tune commandée par Osama Ibn Zeïd et l'autre par Àmr Ibn el-Aci. » Tout cela suffit aux yeux des Chutes pour démontrer qu'Ali fut désigné pour être khalife, à l'exclusion de tout autre individu. De ces textes, les uns sont inconnus (aux musulmans orthodoxes) et les autres ne se prêtent pas à l'interprétation qu'on leur donne.

Quelques-uns de ces sectaires croient que chacun des textes et des indications dont il s'agit montre qu'Ali fut désigné comme imam directement et personnellement et que ses successeurs furent désignés de la même manière. Les imamiens, tel est le nom de cette secte \ rejettent les deux cheikhs (Abou Bekr et Omar), parce qu'ils n'avaient pas laissé le suprême commandement à Ali et qu'ils ne lui avaient pas prêté le serment de fidélité, ainsi que ces textes l'exigeaient. Ils attaquent même leur droit à l'imamat. Nous ne relèverons pas les injures que les plus exaltés du parti ont lancées contre ces khalifes; les Chutes ont blâmé ces invectives autant que nous le faisons.

Selon d'autres Chîïtes, ces textes désignent Ali par ses qualités distinctives et non pas d'une manière directe et personnelle; aussi (disent-ils), on peut se tromper sur l'individu quand on a mal com-P. 35 7. pris son signalement. Ceux-ci sont les Zeïditcs; ils ne rejettent pas les deux cheikhs et ils ne font aucune difficulté de les reconnaître pour imams; mais Ali, selon leur avis, avait plus de droits à l'imamat qu'eux. «L'imamat du préféré (disent-ils) est valide, bien qu'un préférable existe. » Les Chîïtes ne s'accordent pas entre eux sur les individus auxquels le droit à l'imamat 2 passa successivement à partir de la mort d'Ali. Quelques-uns enseignent que, par suite d'une déclaration spéciale (d'Ali), l'imamat s'est transmis successivement aux fils deFatema (Hacen et Hoceïn). Plus loin nous reparlerons de cette opinion. On désigne Après ^i[yt>j, insérez f£ ce chapitre, l'auteur emploie ce terme Le texte porte le khalifal, mais, dans dans le sens d'imamal.

ces sectaires par le nom ftirnamiens, parce qu'ils enseignent, comme articles de foi, que l'imam doit être connu 1 et qu'il doit être régulièrement désigné (par son prédécesseur). Telle est la base de leur doctrine. Une autre de ces sectes fait passer l'imamat aux descendants de Fatema, mais à la condition que les Cfaîïtes choisissent parmi eux la personne qui doit exercer cette charge. Ils exigent encore que l'imam soit savant, habitué à une vie austère, généreux, brave et prêt à faire valoir ses droits les armes à la main. On appelle ces sectaires Zeïdiens, du nom de Zeïd, fils d'Ali, fils d'El-Hoceïn le sibt*. Zeïd, dans une discussion avec son frère Mohammed el-Baker, maintenait que l'imam était obligé de faire valoir sa cause par la force des armes. EI-Baker lui objecta que, d'après ce principe, leur père Zeïn 3 el-Abedîn n'avait pas été imam, puisqu'il n'avait jamais pris les armes ni pensé à les prendre. Il lui reprocha aussi d'avoir appris de Ouacel Ibn Atâ 4 la doctrine des Motaz élites. Les imamiens eurent une controverse avec Zeïd au sujet de l'imamat des deux cheikhs, et, comme il le déclara valide et ne nia pas leur droit à cet office, ils répudièrent (rqfed) son autorité et cessèrent de le compter au nombre des imams. On les nomma rafedites (récusants) pour cette raison.

D'autres Chîïtes font passer l'imamat d'Ali à l'un ou à l'autre de ses fils, les deux sibts; car ils ne sont pas d'accord sur. ce point; puis ils l'attribuent à Mohammed, fils (d'Ali et) d'El-Hanefiya, frère des précédents; puis aux enfants de celui-ci. On les appelle Keïçaniens, du nom de Keïçan, affranchi du fils d'El-Hanefiya.

1 Littéral. « la connaissance de l'imam; « ce qui me paraît signifier que le vrai croyant doit savoir qui est son imam. En professant cette doctrine, ils voulaient sans doute se distinguer des partisans de l'imam caché. (Voyez ci-après, p. 4o4, 4o5.)

2 Le mot Ja***, sibt, signifie «petit-fils né de la fille, » de même que le mot 0^-^, hafîd, désigne le « petit-fils né du fils. » El-Hacen et El-Hoceïn étaient les sibt de Mohammed, puisqu'ils étaient fils de sa fille Fatema. Les Chîïtes paraissent avoir employé le mot sibt dans le sens d'imam.

3 Pour ooj, lisez ^j. — Ali, fils d'El- Hoceïn, fils d'Ali, gendre de Mohammed, mourut l'an 94 de l'hégire (712-713 de 4 Fondateur de la secle hérétique des Motazelites. Il mourut en 1 3 1 (748-749 deJ. C).

Entre toutes ces sectes il a régné une grande diversité d'opinions; mais nous ne voulons pas en parler afin d'éviter la prolixité, p. 358. On désigne une classe de ces sectaires par le nom de gholat (extravagants, outrés), parce que, au mépris de la raison et de la religion, ils enseignent la divinité de l'imam. «C'est un homme, disent-ils, doué des attributs de la divinité, » ou bien 1: « C'est un individu dans l'humanité duquel la divinité s'est établie. » Cette croyance correspond à ce que les chrétiens enseignent au sujet de Jésus.- Ali fit brûler vifs plusieurs individus qui professaient cette doctrine, et Mohammed, fils d'El-Hanefiya, ayant appris qu'El-Mokhtar, fils d'Abou-Obeïd, l'avait adoptée, le maudit publiquement et l'excommunia. Djâfer es-Sadec agit de la même manière envers d'autres individus qui proclamaient sa divinité. ■, Quelques membres de cette secte enseignent que la nature de l'imam est tellement parfaite, qu'elle ne se retrouve dans aucun autre individu. « Aussi, disent-ils, quand l'imam meurt, son ârne passe dans le corps de son successeur, afin que celui-ci soit tout parfait. » Voilà la doctrine de la transmigration.

Parmi les extravagants se trouvent des gens qui disent: « L'imamat cesse de se transmettre quand il est parvenu à l'individu désigné pour être le dernier des imams. « On les nomme ouakef ïya (qui s'arrêtent). Les uns enseignent que cet imam vit encore, mais qu'il s'est dérobé à la vue des hommes, et, pour démontrer la possibilité d'une pareille chose, ils renvoient à l'histoire d'El-Khidr 2. On a émis une opinion semblable à l'égard d'Ali: « H est dans les nuages, disait-on, sa voix c'est le tonnerre; son fouet produit les éclairs. » On a dit la même chose du fils d'El-Hanefiya, et l'on prétendait qu'il vivait encore et qu'il était dans l'intérieur du Ridoua, montagne située dans la province de Hidjaz; aussi Kotheïyer 3, un de leurs poëtes, a dit: 1 Pour -(jfj, je lis y\ j\ avec l'édition vers. 64.) Ayant bu de la fontaine delà vie, de Boulac. il ne mourra qu'au jour du jugement der- 2 Ce saint personnage était contem- nier.

porain de Moïse. (Voy. Coran, sour. xvm, 3 ' Abou Sakhr Kotheïyer, poëte célèbre Les imams légitimes et coreïchides.sont quatre, tous égaux; Ali et ses trois fils, voilà les imams 1 dont les droits sont manifestes.

(Le premier est) imam; (le second est) imam de la foi et de la vertu; (le troir sième est) l'imam dont la terre de Kerbela recèle les os.

Ensuite (vint) un imam qui ne goûtera pas la mort avant d 1 avoir commandé une armée précédée du drapeau 2 (impérial).

Pendant un temps il se dérobera à la vue des hommes; il est caché dans le Ridoua, et a près de lui du miel et de Teau.

Les imamiens outrés et les ithna-acheriya (duodéeimains) surtout, p. 359. professent une opinion semblable. Ils prétendent que leur douzième imam, Mohammed, fils d'El-Haeên el-Askeri et surnommé par eux El-Mehdi (le bien-dirigé), ayant été mis aux arrêts avec sa mère, entra dans un souterrain de la maison que sa famille habitait à Hilla, et qu'il disparut tout à fait. Lors de la fin des temps, il reparaîtra afin de remplir le monde de sa justice. C'est ainsi qu'ils appliquent à leur dernier imam la (célèbre) tradition qui se lit dans l'ouvrage de Termidi 3. Encore à présent ils attendent son arrivée > et, pour cette raison, ils le nomment El-Monthader (l'attendu). Tous les soirs, après la prière du maghreb*> ils se rendent à l'entrée du souterrain, amenant avec eux une monture, et là, se tenant debout, ils appellent l'imam par son nom et le prient de sortir. Quand les étoiles ont perdu leur éclat, ils se retirent, pour recommencer 5 la même cérémonie le lendemain soir. Cette pratique s'est conservée jusqu'à nos jours.

Une fraction des ouakef ïya croit que l'imam reviendra au monde après sa mort, et, pour justifier leur opinion, ils citent ce que le Coran raconte au sujet des gens de la caverne 6, de l'homme qui passa par son amour pour Azza, appartenait à la secte des Chîïtes. Il mourut fan io5 1 Ici et dans les vers suivants le poète emploie le mot sibt à la place d'imam. (Voyez ci-devant, page 4o3, note 2.)

* Pour OfjJI, lisez Jjllf.

3 Notre auteur discute l'authenticité de cette tradition dans un autre chapitre des • Prolégomènes. (Pour Termidi, voyez cidevant, page 37, note 1.)

4 - Cette prière se fait environ une demiheure après le coucher du soleil.

6 Les Sept -Dormants. (Voyez Coran, sour. xvin, vers, 8 et suiv.)

auprès dune ville 1 et de l'Israélite assassiné, dont on frappa le corps avec les os de la vache que Dieu avait ordonné d'immoler 2; mais des faits surnaturels, qui ont eu lieu pour montrer la toute-puissance de la divinité, ne servent pas à prouver la vérité d'une doctrine avec laquelle ils n'ont aucun rapport. Le poëte Es-Seïyid el-Himyeri 3, un de ces sectaires, composa sur ce sujet les vers suivants: Quand les cheveux de l'homme ont commencé à grisonner et que les coiffeuses y appliquent une teinture, La gaieté de la jeunesse disparaît et meurt. Donc, lève-toi, mon ami, et pleurons la perte de notre jeunesse.

Ce qui est passé de l'existence ne reviendra pas; persoune ne peut le ressaisir jusqu'au jour du jugement, Au jour où les hommes reviendront dans ce monde avant de rendre compte de leurs actions.

J affirme que cela est la doctrine de la vérité; car je ne suis pas de ceux qui doutent de la résurrection.

Dieu lui-même a déclaré que certains hommes sont revenus à la vie après que leurs corps furent tombés en poussière.

Les principaux docteurs de la secte chute nous ont épargné la peine de répondre à ces extravagants; ils repoussent leurs opinions et réfutent les preuves sur lesquelles on cherche à les appuyer.

Les Keïçaniya (Keïçaniens) enseignent que l'imamat s'est transmis de Mohammed Ibn el-Hanéfiya à son fds Abou Hachem; aussi les désigne-t-on 4 par le nom de Hachemiya. A partir de cet imam, ils ne s'accordent plus: les uns disant que l'imamat passa d'Abou Hachem à son frère Ali, puis à El-Hacen, fils de celui-ci; les autres, qu'Abou Hachem, en revenant de la Syrie, mourut dans le territoire d'Es- 1 « Un voyageur, passant auprès d'une ville renversée de fond en comble, s'écria: «Dieu peut-il faire revivre cette ville qui « est morte? » Dieu le fit mourir et il resta ainsi pendant cent ans, puis il le ressuscita, etc. » (Coran, sour. n, vers. 261.)

* Coran, sour. n, vers. 68.

Seïyid el-Himyeri, s étant attaché à la secte des Keïçaniens, composa un grand nombre de poèmes remplis d'attaques contre Abou-Bekr, Omar, Othman et les principaux Compagnons de Mohammed. Il mou-4 Pour *^y>j, lisez ^^yy Gherat 1 et légua l'imamat à Mohammed, fils d'Ali, fils d'Abd- Allah, fils d'Abbas. Mohammed le transmit à son fils Ibrahim, surnommé V Imam y et celui-ci le légua à son, frère Abd- Allah Ibn el-Harethiya, surnommé Es-Seffah (le premier khalife abbacide). Es-Seffah laissa l'imamat à son frère Abd- Allah Abou Djâfer, surnommé El-Mansour, et les descendants de celui-ci se le transmirent, les uns aux autres, par une déclaration formelle et un engagement solennel. Tel est le système des Hachemiya, partisans de la dynastie abbacide. Parmi eux on distingue Abou Moslem, Soieïman Ibn Kethîr et Abou Selma el-Khallal. Pour mieux prouver les droits de la dynastie abbacide, quelquesuns de ces sectaires déclarent qu'elle tenait l'imamat d'El-Abbas (oncle de Mohammed); El-Abbas, disent-ils, survécut au Prophète, et l'opinion générale le regardait comme l'homme le plus digne de cet office. . D'après le système 2 des Zeïdiya, l'imam n'a pas le droit de désigner son successeur; ce sont les principaux chefs de la nation qui doivent élire le nouvel imam. Selon les mêmes sectaires, l'imamat passa d'Ali à son fils El-Hacen, puis à El-Hoceïn, frère d'El-Hacen, puis à Ali Zeïn el-Abedîn, fils d'El-Hoceïn, puis à Zeïd, fils d'Ali Zeïn el-Abedîn et fondateur de la secte qui porte son nom. Zeïd prit les armes à Koufa avec l'intention de faire valoir ses droits à l'imamat, mais cette P. 36 1. tentative lui coûta la vie. Son corps fut mis en croix à la Konaça 3.