Selon les Zeïdiya, son fils Yahya lui succéda. Celui-ci se rendit dans le Khoraçan et fut tué à Djouzdjan; mais, avant de mourir, il légua l'imamat à Mohammed, fils d'Abd Allah, fils de Hacen, fils d'El-Hacen, petit-fils du Prophète. Ce personnage, que l'on surnommait En-Nefs ez-Zekiya (l'âme pure), prit le titre diEWMehdi (le bien-dirigé) et souleva le Hidjaz. Attaqué par une armée qu'El-Mansour envoya contre lui, il perdit la bataille et la vie. Son frère Ibrahim, à qui il avait légué l'imamat, suscita une insurrection à Basra et se fit aider * Konaça signifie la voirie, le lieu où Ton jette la poussière, les ordures, etc. I y avait à Koufa une place qui portait ce nom.
1 Situé sur la route qui mène de Damas à Médine. La famille d'Ali, fils d'Abd- Allah Ibn Abbas, habitait cette localité.
par Eïça, fils de Zeïd Ibn Ali. Attaqués par une armée qui arrivait sous la conduite d'El-Mansour, ou de ses généraux, ils succombèrent sur le champ de bataille. Comme Djâfer es-Sadec leur avait annoncé le sort qui les attendait, les Chutes regardèrent cette prédiction comme un de ses miracles.
Une fraction des Zeïdiya croit que l'imam En-Nefs ez-Zekiya eut pour successeur Mohammed, fils d'El-Cacem, fils d'Ali, fils d'Ali, fils d'Omar." Cet Omar était frère de Zeïd Ibn Ali. Mohammed, ayant pris les armes à Talecan, tomba entre les mains de ses ennemis, qui renvoyèrent à El-Motacem, Il mourut dans la prison où ce khalife le fit enfermer.
Une autre fraction de cette secte déclara que Yahya Ibn Zeïd eut pour successeur son frère Eïça, le même qui se trouvait avec Ibrahim Ibn Abd-Allah lors de la bataille qu'il livra aux troupes d'El-Mansour. Selpn les mêmes sectaires, l'imamat resta dans la postérité d'Eïça, et. ce fut à lui que le chef des Zendj faisait remonter son origine.
Selon d'autres membres de la secte des Zeïdiya, l'imamat passa de Mohammed, fils d'Abd Allah, à son frère Idrîs, le même qui se réfugia au Maghreb et qui mourut dans ce pays. Son fils, Idrîs Ibn Idrîs, qui lui succéda, fonda la ville de Fez, et laissa le royaume de P. 362. Maghreb à ses enfants. Après la chute des Idrîcides, la secte des Zeïdiya se désorganisa.
El-Hacen, le missionnaire chîïte qui s'empara du Taberistan, appartenait à la secte des Zeïdiya. Il était frère de Mohammed Ibn Zeïd el fils de Zeïd, fils de Mohammed, fils d'Ismaïl, fils d'El-Hacen, fils de Zeïd, fils d'El-Hacen, petit-fils du Prophète. Quelque temps après, un Zeïdite nommé El-Hacen, et généralement connu par le sobriquet d'En-Nacer èl-Otrouch (le sourd secourable), s'établit dans le Deïlem, en qualité d'imam, et convertit à l'islamisme les habitants de ce pays. Il était fils d'Ali, Gis d'El-Hacen, fils d'Ali, fils d'Omar, frère de Zeïd Ibn Ali. Sa postérité régna dans le Taberistan, et ce fut avec le concours de cette famille que les Deïlemites parvinrent à fonder un empire et à faire peser leur domination sur les khalifes de Baghdad.
• • Les imamiens enseignent qu'Ali, auquel le Prophète avait légué l'imamat, le transmit de la même manière à son fils El-Hacen. Celuici le légua à son frère El-Hoceïn, qui le transmit à son fils Zeïn el-Abedîn. Cet héritage passa de Zeïn ei-Abedîn à son fils Mohammed el-Baker, puis à Djâfer es-Sadec, fils du précédent. A partir de Djâfer, les imamiens ne s'accordent plus; les Ismaéliens, une de leurs sectes, font passer l'imamat de Djâfer à son fils Ismaïl, qu'ils surnomment EUmam Ceux de l'autre secte enseignent que Djâfer es-Sadcc laissa l'autorité à son fils Mouça '1-Kadhem et, comme ils ne comptent que douze imams, on les désigne par le nom de duodécimains. Ils croient que le dernier imam se tient caché et qu'il reparaîtra lors de la fin des temps.
Les Ismaéliens déclarent qu Ismaïl était imam parce que son père, Djâfer es-Sadec, l'avait désigné comme successeur. «Cette désignation, disent-ils, eut un effet réel; car, bien qu'Ismaïl mourût avant son père, le droit à l'imamat resta dans sa postérité, ainsi que cela eut lieu pour Aaron à la suite de ce qui se passa entre lui et Moïse 2. » Ismaïl transmit l'imamat à son fils Mohammed el-Mektoum {le caché), le premier des imams cachés» «Il peut arriver, disent-ils, que l'imam n'ait aucune puissance; en ce cas, il se tient caché, mais ses missionnaires se montrent afin d'établir une preuve authentique (qui suffise P. 363 pour faire condamner les incrédules). Quand il a de la puissance, il paraît et proclame ses droits. Mohammed el-Mektoum eut pour successeur son fils Djâfer El-Mosaddec, dont le fils, Mohammed cl-Habîb, fut le dernier des imams cachés. Puis vint Obeïd-Allah el- ' Mehdi, dont le missionnaire, Abou Abd-Allah le Chîïte, parut chez les Ketama 3, les rallia à la cause de son maître, qu'il tira ensuite de ' Après les mots <JÎ UjSL*, il faut in* sérer ^»LoVL jj^o J^^l ojJj 1 Moïse conûa le sacerdoce à son frère Aaron. Celui-ci mourut avant Moïse, mais le sacerdoce resta dans sa postérité. Ce fait Prolégomènes.
était connu de Mohammed, qui en parle dans le Coran, sourale xx, verset 3i; el sourate xxv, verset 37.
* Voyez Y Histoire des Berbers, t. II, p. 5o6 et suiv. de la traduction, et Histoire des Druses, de M. de Sacy, introduction.
la prison à Sidjilmessa, et se rendit maître de Gairouan et du Maghreb; » On sait que « sa postérité régna en Egypte. Ces Ismaéliens reçurent le nom de Bateniya, parce qu'ils croyaient à l'imam qui>est baten, c'est-à-dire caché. On les désigne aussi par le nom de Molhida (sacrilèges), à cause de leurs opinions impies. Ils ont des doctrines d'une date ancienne et* des » doctrines nouvelles ^ qu'El-Hacen Ibn Mohammed Ibn es-Sabbah prêcha publiquement,- vers la lin du V e siècle. Il se rendit maître de plusieurs forteresses de la Syrie. et ide l'Irac, où son parti se maintint pendant quelque temps; mais leur pouvoir finit par se briser, leur empire succomba, et les souverains turcs de l'Egypte s'en partagèrent les débris avec les souverains tartares de l'Irac. On trouvera dans le Milel oua y n-Nuhl { de Chehrestani, un exposé des doctrines professées par Ibn> es-Sabbah.
Les duodécimains d'une époque plus moderne se donnent quelquefois le nom (ïimamiens. 'Ils enseignent que Mouça -1-Kadhem devint imam par désignation expresse son frère aîné Ismaïl el-Imam l'ayant choisi- pour lui succéder. Ismaïl mourut du vivant de son père Djâfer. Après Mouça, l'autorité passa à son fils Ali er-Rida, celui qu'El Mamoun (le khalife abbacide) avait désigné comme son successeur. Cette nomination ne profita pas à Er-Rida, car il mourut avant El-Mamoun. Après Er-Rida, son fils, Mohammed et-Teki hérita de l'imamat, qui passa ensuite de lui à son fils Ali cl-Hadi, puis à El-364. Hacen el-Askeri, fils du précédent; puis k Mohammed el-Mehdi, fils d'El-Askeri. El-Medhi est Y imam attendu dont nous avons déjà parlé. * 1 Comme une grande diversité d'opinions ont cours chez les Chiites, nous nous sommes borné à exposer leurs doctrines les plus remarquables. Celui qui voudrait les étudier et les connaître à fond pourra consulter les traités sur les religions et les sectes, par Ibn Hazm, par 1 Voyez le texte arabe de l'ouvrage de Chehrestani, publié par le D'Gureton, sous le litre de Book of religious and philosophical sect$ by Âl-Shahrastani, p. le»», et la traduction allemande du même ouvrage, publiée par M. Haarbrûcker à Halle, 1 85 1, p. 2 2 5. Consultez aussi l'introduction de Y Histoire des Druses.
Chehrestani, et par d'autres savants. Dieu égare celai quil veut el dirige celui quil veut. ( Coran, sour. xvi, vers. 96.)
Gomment le khalifat (gouvernement spirituel et temporel) se converlit en royauté (gouvernement temporel).
L'esprit de corps qui anime un peuple le conduit naturellement à l'acquisition de la souveraineté; c'est là le terme de son progrès. L'établissement d'un empire, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, ne dépend pas de la volonté du peuple, mais de la force et de la disposition naturelle des choses. Les lois, Jes pratiques de la religion; toutes les institutions auxquelles on tâche de rallier une communauté n'ont aucune influence, à moins qu'un parti plein de zèle ne se charge de les faire prévaloir. Sans l'appui d'un parti imposant, on ne saurait -poursuivre (ni punir) les contraventions. L'esprit de corps est donc indispensable dans une nation; sans lui, elle ne remplirait pas sa destinée. ■ j, «/ / On lit dans le Sahîh: «Dieu n'a jamais envoyé de prophète qui n'eût pas dans sa nation un parti capable de le- défendre. » Le législateur a cependant désapprouvé l'esprit de corps; il a même recommandé d'y renoncer: « Dieu, a-t-il dit, vous a délivrés de la fierté 1 qui vous dominait dans les temps antérieurs à l'islamisme; il vous a ôté l'orgueil de la naissance. Vous êtes les enfants d'Adam et Adam fut formé avec de la terre. » Dieu a dit: « Le plus noble d'entre vous aux yeux de Dieu, c'est celui qui le craint le plus. » (Coran, sour. xux, vers 1 3.) Nous savons aussi que le législateur a désapprouvé la royauté et reproché aux souverains de se livrer aux plaisirs 2, de prodiguer leurs trésors sans but utile et de s'écarter de la voie de Dieu; mais il n'a voulu, en réalité, qu'exciter les hommes à devenir amis par la religion et à fuir les contestations et la discorde. Pour le législateur, ce bas monde, avec tout ce qui s'y rattache, n'est qu'un moyen -de P. 365. transport vers l'autre vie; et, pour arriver au terme d'un voyage, on 1 Pour LsÀi lisez iUxji. — ' Pour ci, lisez doit avoir le moyen de s'y transporter. Quand il défend de commettre certaines actions, quand il en désapprouve d'autres et recommande d'y renoncer, il ne veut pas faire cesser ces actions tout à fait ni annuler les facultés du corps qui les ont produites; il veut seulement qu'on tâche, autant que possible, de les diriger dans les intérêts de la vérité, afin qu'elles tendent toujours et d'une manière uniforme à un but louable. « Celui, dit le Prophète, qui s'expatrie pour plaire à Dieu et à son Prophète, plaît à. Dieu et à son Prophète; celui qui s'expatrie pour acquérir les biens de ce monde ou pour épouser une femme n'a que l'avantage d'acquérir ou d'épouser. » Bien que le législateur ait voulu nous délivrer de l'appétit irascible, il ne condamne pas cette passion d'une manière absolue: sans elle, personne ne voudrait maintenir le bon droit, ni combattre les infidèles, ni faire triompher la parole de Dieu. La colère est blâmable quand elle éclate pour un motif blâmable et pour plaire au démon; mais elle est digne de louange quand elle a pour motif le désir de soutenir la cause de Dieu et de lui plaire; aussi la colère faisait-elle partie des qualités louables qui se trouvaient réunies dans le Prophète.
Il en est de même pour l'appétit concupiscible. Le législateur n'a pas voulu l'éteindre complètement; c'est faire tort à un individu que de l'en délivrer tout à fait. Le législateur veut seulement diriger vers un but légitime tout ce que cette passion renferme d'utile, afin que rhommc devienne un serviteur qui, dans ses actes, reste toujours soumis aux ordres de la divinité.
11 en est de même de l'esprit de corps; le législateur l'a blâmé en disant: « Les liens du sang et le nombre de vos enfants ne vous serviront de rien \ » Par ces paroles, il entendait blâmer cet esprit de corps qui régnait avant Pislamisme et qui poussait les hommes à rechercher la vaine gloire et tout ce qui s'y rattache; il voulait que personne ne 2 se vantât de la noblesse de sa famille et ne s'en pré-P. 366. valût pour nuire aux droits d'autrui, car de pareils traits n'échappent 1 Cest-à-dire, au jour du jugement. — * Pour (jt^, lisez <ïfj.
qu'à des les hommes insouciants 1 et ne servent de rien dans l'autre monde, la demeure de l'éternité. Mais, tant que l'esprit de corps s'emploie au service de la vérité et de la cause de Dieu, il doit être favorisé; si on le supprimait, on rendrait inutiles les prescriptions de la loi; car nous avons déjà dit qu'on ne peut les exécuter, à moins d'être appuyé par l'esprit de corps (d'un fort parti).
Il en est de même de la royauté; bien que le législateur en témoignera désapprobation, il ne veut pas condamner l'esprit de domination qui agit dans l'intérêt de la bonne cause, ni l'emploi de la force pour obliger les hommes à respecter la religion et pour contribuer à l'avantage de la communauté. Il ne blâme que la domination que Ton exerce en vue de la vaine gloire et l'emploi du peuple pour accomplir des projets ambitieux ou pour satisfaire à ses passions. Si le roi montrait d'une manière claire qu'il fait des conquêtes afin de plaire à Dieu, de porter les hommes à l'adorer et à combattre les ennemis de la foi, une telle conduite ne serait pas répréhensible. Salomon a dit: « Seigneur! donne-moi un empire qui ne conviendra à personne après moi 2. » Il avait la conviction intime qu'en sa qualité de prophète-roi, il ne rechercherait pas la vaine gloire. Quand le khalife Omar Ibn el-Khattab se rendit en Syrie, il y trouva Moaouïa, vêtu en souverain, environné d'une suite nombreuse et à la tête d'un cortège vraiment royal. Choqué de ce spectacle, il lui dit: «Est-ce du chosroïsme que tu fais là? — Emir des croyants, lui répondit Moaouïa, nous sommes sur la frontière, en face de l'ennemi, et c'est pour nous une nécessité de rivaliser avec lui en pompe guerrière. » Omar ne lui dit plus rien et ne lui fit pas de reproches.
1 Les manuscrits et les deux éditions Khaldoun, il faut donc insérer le mot imprimées portent ^^IWt. Le traducteur après ou bien remplacer *sMsLsJt« les turc paraît avoir lu $&*}\ ^ (^U 5 » intelligents » par « les insouciants. » car il rend la phrase ainsi: «Aj-j ^i^a^jj s C'est-à-dire, que personne après moi cj^aIj! (j^^Uc ^L^î, c'est-à-dire, ne se/a capable de gouverner, ou bien, «cette chose blâmable ne devant pas être dont personne après moi n'aura jamais le comptée au nombre des actions des pareil. (Voy. Coran, sour. xxxviii, v. 34, hommes inlelligents ». Dans le texte d'ibn et le Commentaire d'El-Beïdaoui.)
Moaouïa s'était justifie en alléguant les intérêts de la bonne cause et de la religion. Si' Omar avait eu l'intention de condamner, dune manière absolue, les usages de la royauté, il ne se serait pas contenté de cette réponse; au èonlraire, il aurait forcé Moaouïa à renoncer tout à fait au chosroïsmc, qu'il avait adopté. Par ce mot, Omar voulait désigner les habitudes répréhensibles auxquelles les Perses se P. 367. livraient dans l'exercice du pouvoir royal; ils se laissaient emporter par la vanité, entraîner dans les sentiers de l'irijustice et dans l'oubli du vrai Dieu. Moaouïa, dans sa réponse, lui donnait à entendre qu'il n'agissait pas ainsi par l'esprit de vanité et de ckosroïsme, qui prévalait chez les Perses, mais-bien par le désir de mériter la faveur de Dieu.
De même qu'Omar, les Compagnons rejetèrent la royauté et tout ce qui en dépend; ils laissèrent tomber en désuétude les usages de la souveraineté dans la crainte de les trouver entachés de frivolité. Le Prophète, étant sur son lit de mort, et voulant confier à Abou Bekr les fonctions les plus importantes de la religion, lui ordonna de présider à la prière publique en qualité de son vicaire (khalife). Tout le monde apprit avec plaisir la nomination d'Abou Bekr au vicariat (ou khalifat), charge qui consiste à diriger toute la communauté vers l'observation de la loi. A celte époque, personne ne pensait à nommer un roi; on croyait que la royauté était un foyer de vanité, une institution spéciale aux infidèles et aux ennemis de la religion. Abou Bekr remplit ses devoirs sans s'écarter des usages de son maître; il combattit les tribus qui avaient aposlasié et finit par rallier tous les Arabes à l'islamisme. Omar, à qui il transmit le khalifat, se conduisit comme lui; il fit la guerre aux autres peuples, les subjugua et autorisa les Arabes à dépouiller les vaincus et à leur enlever l'empire. Le khalifat passa ensuite à Othman, puis à Ali, chefs pour qui la royauté et ses usages n'avaient aucun attrait. Ce qui fortifia chez eux ce sentiment d'aversion, ce fut la'grande habitude des privations 1 qu'im- 1 Pour iubLâx, lisez **<>Lâ£.
D'IBN KHÀLDOUN. 415 posent l'islamisme et la vie, du désert. Les Arabes étaient alors le peuple le moins accoutumé aux biens du monde et à la mollesse: d'un côté, leur religion les portait à s'abstenir des plaisirs que procure l'aisance; de l'autre, ils s'étaient habitués à se tenir dans le désert et à mener une vie de gêne et de privations 1. Il n'y eut jamais de peuple dont le dénument surpassât celui des Arabes modérides; ils se tenaient.dans le Hidjaz, pays qui ne produit ni blé ni bétail; p. 368. ils ne pouvaient pas se rendre dans les pays fertiles et riches en céréales, parce que ces régions étaient très-éloignées de leur territoire et appartenaient, les unes aux tribus descendues de Rebîah, et les autres aux tribus yéménites. Ne pouvant pas même aspirer à jouir de' 1 abondance qu'offraient ces contrées, ils se voyaient réduits, trèssouvent, à se nourrir de scorpions et de scarabées; ils se vantaient même de pouvoir manger de Yeïlhiz, mets composé de poil de chameau et de sang, pétris ensemble 2. avec une pierre et cuits. au feu/ Les Coreïebides ctaient;à peu près dans le. même état 3; leur nourriture et leurs logements étaient misérables; mais aussitôt que l'esprit de la nationalité eut rallié tous les Arabes autour de l'islamisme et que Dieu les eut illustrés à jamais en choisissant parmi eux son prophète Mohammed, ils marchèrent contre les Perses et les Grecs, afin d'occuper le pays que Dieu leur avait promis. Ils s'emparèrent des royaumes et des biens de leurs adversaires et se virent bientôt nager dans l'opulence. Plus d'une fois, après une expédition, chaque cavalier de la troupe recevait environ trente 4 mille pièces d'or (comme sa part de butin 5 ); en un mot, ils gagnèrent des richesses incalculables. Malgré cela, ils demeurèrent attachés aux habitudes simples et grossières de leur ancien genre de vie. Omar rapiéçait son propre manteau avec des morceaux de cuir; Ali s'écriait 6 de temps en temps * 5 Ibn Kbaldoun, qui recommande à ses lecteurs de se méfier de chiffres exagérés, aurait dû rejeter celui-ci. il r * 6 Le U doit être supprimé.
«(Monnaie) jaune! (monnaie) blanche! allez séduire d'autres que moi. » Abou Mouça 1 ne mangeait pas de poules, n'en ayant jamais vu 2 chez les Arabes bédouins, où, en effet, elles sont très-rares. Les cribles leurs étaient inconnus; aussi, mangeaient-ils le blé sans le nettoyer. Ils avaient gagné cependant, à cette époque, plus de richesses qu'aucun peuple du monde.
« Sous le gouvernement d'Othman, dit Masoudi, les Compagnons gagnèrent des terres et de l'argent. Ce khalife lui-même, le jour où il fut tué, avait entre les mains de son trésorier cent cinquante mille 369. dinars et un million de dirhems; les fermes qu'il possédait à Oua- *di '1-Cora, à Honeïn 3 et ailleurs, valaient deux cent mille dinars; le nombre de chameaux et de chevaux qu'il laissa après lui fut aussi très-considérable. La huitième partie de l'héritage laissé par Ez-Zobeïr 4 montait à cinquante mille dinars. Il possédait mille chevaux et mille domestiques du sexe féminin. Talha 5 retirait de ses terres, en Irac, un revenu de mille dinars par jour; celles qu'il possédait à Cherat 6 en rapportaient davantage. Abd er-Rahman Ibn Aouf 7 avait mille chevaux au piquet; il possédait, de plus, mille chameaux et dix mille moutons. Le quart de l'héritage qu'il laissa en mourant fut estimé à quatre-vingt-quatre mille (dinars). Zeïd Ibn Thabet 8 laissa de grosses masses d'or et d'argent qu'on était obligé de briser 1 Abou-Mouça Abd-AHah, membre de 4 ALou Abd-AHah Ez-Zobeïr Ibn Ella tribu yéménîle d'Achâr, vint à la Aouwam, un des dix musulmans auxquels Mecque avant l'hégire, el embrassa l'isla- Mohammed avait déclaré qu'ils étaient prémisme. Il accompagna Mohammed dans destinés à entrer dans le paradis, fut tué à plusieurs expéditions, et fut nommé par la bataille du Chameau, l'an 36 de l'hégire lui gouverneur d'Aden el de Zebîd, dans (656 de J. C).
le Yémen. Omar lui confia le gouver- 5 Abou Mohammed Talha, un des dix nemenl de Roufa et de Basra. On tient prédestinés, fut tué avec Zobeïr, à la bade lui plus de trois cents traditions. Il taille du Chameau, mourut l'an 5o de l'hégire, ou, selon un * Voyez ci-devant, page 407, note 1.
autre renseignement, Tan 42 ou 44. 7 Abd er-ttahraan Ibn Aouf, un des * Pour cVàaj, lisez U^Miaj. Compagnons du Prophète et l'un des dix s Ouadi '1-Cora est à moitié chemin de prédestinés, mourut Tan 3i (65i-65a de Médine à la Syrie; Honeïn est dans le voi- J. C).
sinage de la Mecque. * Zeïd Ibn Thabet, un des principaux avec des haches. Ses terres et le reste de ses biens valaient cent mille dinars. Ez-Zobeïr se fit bâtir une maison à Basra, une autre à Misr, une autre à Koufa et une autre à Alexandrie. Talha se fit construire une maison à Koufa et une autre à Médine. Celle-ci était bâtie de briques, de plâtre et de bois de tec. Saad Ibn Abi Oueccas 1 se fit bâtir à El-Akîc 2 une maison très-vaste et très-élevée, dont le toit était couronné de pavillons. La maison qu'El-Micdad 3 se fit construire à Médine était enduite de stuc en dedans et en dehors. Yala Ibn Monya 4 laissa, en mourant, cinquante mille dinars; ses terres et ses autres biens valaient trois cent mille dirhems. » On voit par là combien les musulmans avaient ramassé d'argent. Du reste, cela ne leur était pas défendu par la religion, vu que ces richesses étaient légitimement acquises, provenant du butin pris sur l'ennemi. Us l'employaient sans dépasser leurs moyens et sans faire des dépenses extra* vagantes; aussi furent-ils à l'abri de tout blâme 5. Amasser des richesses est réprouvé par la loi, mais c'est à cause du mauvais emploi qu'on leur donne. Ce sont les dépenses excessives et sans but utile qui encourent le blâme du législateur, ainsi que nous venons de le dire.
Mais lorsqu'on agit avec de bonnes intentions et qu'on emploie ses richesses de toutes les manières qui peuvent faire avancer la bonne cause (on n'encourt pas des reproches). Les' trésors qu'on a amassés aident alors à soutenir la vraie religion et à mériter le bonheur dans l'autre vie.
Quand l'influence de la vie nomade et de la pénurie existe dans toute sa force, l'esprit de corps porte naturellement la tribu vers l'établissement d'un empire et lui inspire la passion de dominer et Compagnons, mourut environ cinquante ans après l'hégire ( vers Fan 670 de 1 Saad Ibn Abi Oueccas, un des dix prédestinés, mourut vers l'an 5o de l'hégire.
1 Plusieurs localités de l'Arabie portaient ce nom. Celle dont il est question ici était à dix milles de Médine. Prolégomènes.
3 El-Micdad Ibn el-Asoued, de la tribu de Kinda, fut un des principaux Compagnons. Il mourut l'an 33 de l'hégire.
4 Yala Ibn Monya, un des Compagnons de Mahomet, fut tué l'an 37 de l'hégire, à la bataille de Siffîn. Dans le texte arabe, lisez aaâ>o.
B Après insérez ^i.
de comprimer» Le régime impérial est alors pour le peuple une source de bien-être et de richesses. L'esprit de la domination ne se laisse pas encore exciter par les vanités du monde, et la force ne s'emploie qu'au service de la religion et de la vérité.
Lorsque l'esprit de parti eut fait éclater la guerre civile entre Ali et Moaouïa, chacun de ces princes croyait marcher dans la vraie voie et travailler de son mieux pour faire triompher la bonne cause. En se combattant, ils ne visaient pas aux biens de ce monde ni à ses vanités; ils n'agissaient pas sous l'influence de la haine, comme on serait tenté de le supposer, et comme les impies s'empressent de le déclarer. Chacun d'eux, ayant sa manière de soutenir le bon droit, contrariait nécessairement les projets de l'autre, et la guerre fut la conséquence de leur dissentiment. Celui qui eut raison fut Ali, mais Moaouïa n'était pas poussé par des vues ambitieuses: il croyait bien faire et se trompa. Tous les deux agissaient avec les meilleures intentions 1. Comme la possession de l'empire porte naturellement vers l'autocratie, vers le gouvernement d'un seul, Moaouïa et ses amis ne purent résister à cet entraînement, auquel, du reste, l'esprit de parti donne toujours une grande force. Les Oméiades et même les personnes qui n'avaient pas suivi la fortune de ce chef, subirent cet entraînement, se rallièrent autour de Moaouïa et s'exposèrent à la mort pour le défendre. S'il avait cherché à donner une autre direction aux esprits et à contrarier l'opinion publique, qui souhaitait un gouvernement autocratique, il aurait semé la discorde dans la communauté.
Il était pour lui beaucoup plus important de maintenir l'union dans la nation que d'adopter un arrangement qui aurait excité 2 une grande opposition.
Omar Ibn Abd el-Azîz (le huitième khalife oméîade), ayant vu El- 1 C'est, sans doute, l'opinion des docteurs orthodoxes qu'lbn Khaldoun nous présente ici. Il n'osait pas convenir que Moaouïa avait été un ambitieux, et que sa lutte avec Ali avait surtout pour objel de rendre au parti aristocratique de la Mecque Je pouvoir que Mohammed lui avait enlevé. (Voy. ci-après, p. 43o,, note.) * Le sens exige la suppression du mol Cacem \ fils de Mohammed et petit-fils d'Abou Bekr, s'écria: « Si j'avais le pouvoir, je confierais le khalifat à celui-là! » 11 l'aurait certainement fait s'il n'avait pas craint de mécontenter les Oméiades, famille qui avait toute l'autorité entre les mains. Il ne pouvait pas leur enlever le pouvoir sans mettre la division dans l'empire. Cet entraînement à préférer la souveraineté d'un seul est le résultat inévitable des tiraillements que l'esprit de parti fait naître dans un gouvernement monarchique. Lors de l'établissement d'un empire gouverné par un chef unique^ ainsi que nous l'avons posé en principe, si ce chef profite de sa position pour soutenir de toutes les manières la cause de la vérité, il ne mérite aucun reproche. Salomon, ainsi que son père David, exerçait seul le haut commandement chez les Israélites; car cet empire exigeait, par sa nature, l'établissement d'un autocrate. Or tout le monde sait que ces deux monarques étaient prophètes et hommes de bien. Moaouïa légua l'autorité souveraine à Yezîd, afin d'éviter la guerre civile; il savait que les Oméiades ne consentiraient jamais à laisser sortir le pouvoir de leur famille. S'il avait choisi un autre successeur que Yezîd, il les aurait eus tous contre lui, malgré la haute opinion qu'ils avaient de son mérite. On n'a donc pas le droit de mal penser de Moaouïa. A Dien ne plaise que l'on croie Moaouïa capable d'avoir légué le pouvoir à Yezîd, s'il avait su qu'il était un misérable, un vil débauché!
Voyez encore Merouan lbn el-Hakem et son fils (Abd el-Mclek); ils exercèrent tous les deux l'autorité souveraine sans agir comme ces princes qui recherchent les vanités du monde et qui transgressent les règles de la justice. Us avaient, au contraire, les meilleures intentions, et firent leur possible pour les exécuter. Ce fut dans des cas de la p. 372. dernière nécessité qu'ils se laissèrent détourner de cette voie: préoccupés des malheurs qui résulteraient d'une scission entre les musulmans, ils tâchèrent de conjurer le danger à quelque prix que ce fût. L'attention qu'ils mirent à suivre et à imiter (l'exemple des premiers khalifes), et les renseignemenls que les anciens musulmans nous ont transmis à leur égard, suffisent pour démontrer leur, sincérité. Aussi (l'imam) Malek a-t-il cité un trait d'Abd el-Melek comme preuve d'un principe qu'il a consigné dans son Mowatta. Parmi les disciples des Compagnons, Merouan (père d'Abd el-Melek) tenait le premier rang, et son mérite est connu de tout le monde. L'autorité passa successivement aux fils 1 d'Abd el-Melek. Ces princes montrèrent un grand zèle pour la religion; deux d'entre eux régnèrent avant leur cousin Omar, fils d'Abd el-Azîz, et deux après lui. Pendant toute sa vie, Omar tâcha de régler sa conduite sur celle des Compagnons et des quatre premiers khalifes. Les successeurs de ces princes se posèrent en souverains temporels; dans tous leurs desseins et projets ils ne pensaient qu'aux biens de ce monde; ils oublièrent l'exemple de leurs aïeux, qui eurent toujours soin de se diriger dans la bonne voie et de soutenir avec dévouement la cause de la vérité; aussi le peuple blâma-t-il hautement la conduite de ces princes indignes, et finitil par substituer les Abbacides aux Oméiades. Les premiers souverains de la nouvelle dynastie étaient des hommes de bien qui firent le meilleur emploi de la puissance impériale. Après Er-Rechîd, ses fils montèrent successivement sur le trône. Parmi eux, les uns étaient vertueux et les autres vicieux. Leurs descendants et successeurs cédèrent aux exigences du luxe et delà souveraineté; ils tournèrent le dos à la religion pour se livrer aux plaisirs et aux vanités du monde.
Dieu permit alors la ruine de cette dynastie; il enleva 2 le pouvoir aux Arabes pour le donner à un peuple étranger, et Dieu ne fait tort à personne, pas même du poids d'un atome. (Coran, sour. iv, vers. 44.) Si l'on examine la conduite de ces khalifes et souverains, si l'on observe combien les uns différaient des autres dans les soins qu'ils devaient mettre à suivre la bonne voie et à repousser les vanités du monde, on conviendra que nos observations ne manquent pas de justesse. On P. 3 7 3. trouve un trait qui a rapport à cette matière dans une anecdote que 1 Pour ooJj, lisez t)Jj. plus élégante, mais elle n'influe en rien * Les manuscrits C, D, et l'édition de sur le sens. Boulac portent: £ [yu[; cette leçon est