Masoudi rapporte en ces termes: « (Le khalife abbacide) Abou Djâfer el-Mansour avait fait venir ses oncles au palais, et la conversation tomba sur les Oméiades. « Abd el-Melek, leur. dit-il, était un homme « violent, qui ne se souciait pas de ce qu'il faisait; Soleïman ne pen-« sait qu'à son ventre 1; Omar (Ibn Abd el-Azîz) était un borgne au «milieu d'aveugles; Hicbam était le seul homme de la famille.
«Les Oméiades gardaient pour eux ]a souveraineté, que d'autres «avaient organisée; ils veillaient à la conservation de l'autorité que «Dieu leur avait accordée; ils aspiraient aux grandes choses et mé-«prisaient les petites. Leurs enfants, élevés dans le luxe, arrivèrent « au pouvoir et ne s'occupèrent qu'à satisfaire leurs passions, à jouir « des plaisirs et à transgresser la loi.divine. Ils ne se doutaient pas « que Dieu prépare graduellement la chute des méchants et que sa «vengeance, habilement dirigée, les atteindrait un jour. Avec cela, «ils négligeaient la conservation du khalifat; ils ne respectaient pas « la dignité du commandement, et bientôt ils n'eurent plus la force « de gouverner; aussi Dieu les dépouilla de leur puissance, les cou-« vrit d'ignominie et fit cesser leur prospérité. » S'étant alors fait amener Abd-Allah, fils de Merouan (le dernier khalife oméiade), il lui ordonna de raconter l'entretien qu'il eut avec le roi de Nubie, lorsqu'il s'était réfugié dans ce pays pour échapper aux Abbacides. « J'y « avais passé quelque temps, dit Abd-Allah, quand le roi vint me voir.
«Il s'assit par terre, bien que j'eusse étendu un tapis de prix pour « lui servir de siège. « Pourquoi, lui dis-je, ne vous asseyez-vous pas «sur un objet qui m'appartient? — Je suis roi, me répondit-il, et «le devoir de tous les rois c'est de s'humilier devant la grandeur « de Dieu, puisque 2 c'est à lui qu'ils doivent leur élévation. Et vous « autres, pourquoi buvez-vous du vin, bien que votre livre sacré vous en « défende J'usage? » Je répondis: « Nos esclaves et nos serviteurs sont « assez hardis 3 pour le faire. — Pourquoi, reprit-il, avez-vous foulé «les moissons sous les pieds de vos montures, bien que votre livre 1 Ventrem et penem, dit le lexte arabe. — 2 Pour lit, lisez 31. — 3 Pour J*i, lisez tiy^t.
«vous défende de faire le mal? — Nos esclaves et nos serviteurs « ont fait cela par sottise. — Pourquoi portez-vous des robes de 3 7 /i. « soie et des ornements en or, puisque cela vous est défendu dans « votre livre? » /Y cette question je répondis: « Voyant l'autorité sou-« veraine sur le point de nous échapper, nous appelâmes à notre se-« cours des étrangers qui avaient embrassé l'islamisme. Ces gens-là « s'habillèrent de soie malgré notre volonté. » Le roi baissa la tête, se « mit à tracer des caractères 1 sur le sol, et murmura ces paroles: «Nos esclaves! nos serviteurs! des étrangers qui embrassent l'isla-« misme! » Ensuite il me regarda et dit: « Ce que tu m'as répondu « n'est pas exact; vous êtes des gens qui avez méprisé les prohibitions « de Dieu; vous avez touché aux choses dont il vous avait défendu • l'usage; vous avez été les tyrans de vos sujets. Dieu vous a dé-« pouillés de votre pouvoir et vous a revêtus d'ignominie, à cause de «vos péchés, et, à votre égard, la vengeance de Dieu n'aura pas de «limites; aussi je crains quelle ne retombe sur moi pendant que «tu es 2 dans mon pays. Tu sais que l'hospitalité se donne pendant « trois jours; fais donc tes provisions et sors de mes Etats. » El-Mansour écouta cette histoire avec un vif intérêt et garda le silence. * Ce que nous avons dit fait comprendre comment le khalifat se métamorphose en royauté: d'abord il existait comme khalifat, et chaque individu avait en lui-même un moniteur qui le retenait dans le devoir. Ce moniteur était la religion; pour elle on renonçait aux richesses, et Ton sacrifiait sa fortune et sa vie pour le bien de la communauté. Voyez Othman lorsqu'il se trouva dans le Z)ar 3, et qu'El-Haeen, El-Hoceïn, Abd-Allah Ibn Omar, Ibn-Djâfer et d'autres vinrent prendre sa défense. Craignant de mettre la désunion 4 parmi les musulmans et de briser le bon accord qui donnait de l'unité à la nation, il leur défendit de tirer leurs épées, même pour lui sauver 1 Pour <£nCo, lisez o&^. 3 Pour jCvjI, lisez ^[j. 3 II s'agit de la maison (dar) où Olhman fut assassiné. On appela le jour de cet événement Yaoum ed-dar • la journée de la maison. » * Pour £*>â1I, lisez iûyjf.
la vie. Voyez Ali; aussitôt qu'il fut nommé khalife, El-Moghîra lui conseilla de conserver Zobeïr, Moaouïa et Talha dans leurs commandements, jusqu'à ce qu'il se fût assuré la fidélité du peuple et qu'il eût établi le bon accord entre les musulmans. «Alors, lui ditil, tu feras ce que tu jugeras convenable. » Ce fut là un conseil de bonne politique, mais Ali le repoussa pour ne pas agir avec duplicité, chose défendue par l'islamisme. Le lendemain, El-Moghîra vint P. 37b. le trouver et lui dit: « Hier, je t'avais donné un conseil; mais je suis revenu là-dessus; il n'était pas bon, et c'est toi qui avais raison. » Ali lui répondit: « Au contraire, tu m'avais bien conseillé, je le sais; aujourd'hui, tu veux m'en imposer. Mais l'amour de la vérité m'empêche de faire. ce que tu m'avais recommandé. » Voilà comment les premiers musulmans sacrifièrent leurs intérêts mondains au bien de la religion; mais nous, Nous déchirons notre religion pour réparer notre fortune; aussi notre religion se perd et ce que nous avons réparé ne dure pas.
On a vu que le khalifat se transforma en monarchie tout en conservant ses fonctions essentielles: le souverain s'efforçait toujours de faire observer les préceptes et les pratiques de la religion et tâchait de suivre le sentier de la vérité. Aucun changement ne s'y faisait remarquer, excepté dans l'autorité modératrice qui, exercée d'abord par la religion, venait d'être remplacée par la force d'un parti et par celle de l'épée. Tel fut l'état des choses aux temps de Moaouïa, de Merouan, d'Abd el-Melek, fils de Merôuan, et des premiers khalifes abbacides. Sous le règne d'Er-Rechîd et de quelques-uns de ses fils, il en fut de même, mais ensuite la réalité du khalifat disparut et il n'en resta que le nom. Le gouvernement devint une monarchie pure, et l'esprit de là domination, porté maintenant au plus haut point, s'employait pour conquérir et pour gratifier les passions et augmenter les plaisirs clu souverain: ce qui était arrivé aux descendants 1 d'Abd el-Melek, se reproduisit chez les Abbacides après les règnes d'El-Motacem et d'El-Motéwekkel. Le titre de khalife resta à leurs 1 Supprimez le mot ^u.
successeurs tant qu'ils purent s'appuyer sur le sentiment national du peuple arabe. L'empire, pendant lës deux premières phases de son existence, se confondait avec le khalifat; mais lorsqu'il eut épuisé (dans ses guerres) les populations qui formaient la nation arabe, le p. 3 7 6. khalifat cessa d'exister. A cette époque l'autorité suprême prit la forme d'une monarchie pure. En Orient, les souverains étrangers qui étaient au service de l'empire, reconnaissaient, par un sentiment de piété, la suprématie des khalifes; mais ils les avaient privés des titres et attributions de la royauté pour se les approprier. En Occident, les rois des peuples zénatiens en firent de même: les Sanhadja usurpèrent (en Mauritanie) la puissance temporelle des Obeïdites (Fatémides); les Maghraoua et les Beni Ifren traitèrent de la même manière les khalifes Oméiades d'Espagne.et les khalifes Obeïdites de Cairouan.
Ainsi nous avons démontré que le khalifat s'établit d'abord sans mélange de royauté; puis il se confond avec la monarchie, qui, plus tard, s'en dégage et s'en isole, pourvu quelle ait pour se soutenir un parti distinct de celui du khalifat. Dieu règle la nuit et le jour.
Sur le serment de foi et hommage (béiâ 1 ).
Le mot béiâ signifie prendre rengagement d'obéir. Celui qui engageait sa foi en faisant le béiâ reconnaissait, pour ainsi dire, à son émir, le droit de le gouverner, ainsi que tout le peuple musulman; il promettait que, sur ce point, il ne lui résisterait 2 en aucune manière, et qu'il obéirait à tous ses ordres, lui fussent-ils agréables ou non. Au moment d'engager sa foi envers l'émir, on mettait la main dans la sienne pour ratifier le contrat, ainsi que cela se pratique entre vendeurs et acheteurs. C'est pourquoi on a désigné cet acte par le terme béiâ, qui est le nom d'action du verbe baâ (vendre ou acheter). Donc la signification primitive de béiâ, est de se prendre par les mains. Telle est l'acception du mot dans le langage usuel et dans celui de la loi; c'est encore ce que l'on entend par béiâ dans les traditions 1 M. de Sacy a donné le texte de ce chapitre, avec une traduction, dans sa Chrestomathie arabe, l. II, p. 2 56 et suiv. — * Pour, lisez ^Uj.
où il est question du serment prêté au Prophète dans la nuit nommée nuit de YAcaba, et (dans l'assemblée qui eut lieu) auprès de l'arbre 1; telle en est aussi la véritable signification partout où il se présente. De là vient l'emploi du mot bèiâ pour désigner l'inauguration des khalifes. On dit de même: serment de bèiâ (ou d'inauguration), parce que les khalifes exigeaient que la promesse d'obéissance envers eux fût accompagnée d'un serment réunissant les formules qui peuvent p. 3 s'employer dans une déclaration solennelle. On ne prêtait pas ordinairement ce serment à moins d'y être contraint; aussi l'imam Malek déclara, par une décision juridique, que tout serment fait à contrecœur était nul. Les officiers du gouvernement rejetèrent cette déclaration comme portant atteinte au serment de bèiâ, et de là vinrent les mauvais traitements que ce docteur eut à snbir 2.
De nos jours, le bèiâ est une cérémonie qui consiste à saluer le souverain de la manière qui se pratiquait à la cour des Chosroès: on baise la terre devant lui, ou bien on lui baise la main ou le pied, ou le bas de la robe. Le mot bèiâ, qui a la signification de promettre obéissance, est pris ici dans un sens métaphorique; en effet, l'esprit de soumission qui porte à employer une pareille forme de salut et à subir les exigences de l'étiquette royale est une conséquence immanquable et naturelle de l'habitude d'obéissance. Cette forme de bèiâ est maintenant d'un emploi si général, que l'on est convenu de l'admettre comme valide, et l'on a supprimé l'usage de se donner la main, usage qui était autrefois la partie essentielle de l'acte d'hommage. Il y avait, en effet, dans la pratique de donner la main à tout le monde quelque chose d'avilissant pour le prince, une familiarité qui choquait la dignité du chef et la majesté du souverain. Un petit nombre de princes se conforment encore à l'ancien usage, par un sentiment d'humilité; ils agissent ainsi envers leurs principaux officiers et ceux d'entre leurs sujets qui se distinguent par leur piété. On comprend 1 Voyez Y Essai de M. Caussin de Perceval, t. III, pages 2,8 et 18a.
2 11 fut battu à coups de fouet sur le Prolégomènes.
\ corps nu, et eut un bras disloqué. (Voy. le Dictionnaire biographique d'Ibn Khallikan, vol. II, p. 5^7 de la traduction.)
maintenant la signification réelle du mot béiâ. C'est une chose bien essentielle à savoir, puisqu'elle nous permet d'apprécier l'étendue de nos devoirs envers le sultan ou l'imam, et nous empêche d'agir à la légère et de faire des, imprudences. Nous recommandons ces observations à l'attention des personnes qui se trouveront en relation avec des souverains 1. Dieu est le fort, le paissant. (Coran, sour. xlii, vers. 18.)
Sur le droit de succession dans l'imamal.
L'utilité de l'imamat est si grande que nous avons fait précéder 3 7 8. ce chapitre par celui qui traite de cette institution et de sa légalité. L'essentiel de l'imamat, avons-nous dit, est de veiller au bien temporel et spirituel de la communauté. L'imam est le patron et le syndic de tous les musulmans, le gardien de leurs intérêts pendant sa vie, et même après sa mort; car il leur désigne une personne qui doit diriger leurs affaires avec autant de soin qu'il en avait mis lui-même; et ils acceptent ce choix avec la même confiance qu'ils avaient toujours montrée auparavant. La loi reçonnaît à l'imam le droit de se donner un successeur; elle repose sur l'accord unanime du peuple à permettre de telles nominations. Abou Bekr ayant transmis l'imamat à Omar en présence des Compagnons, ils donnèrent leur approbation à ce choix et prirent l'engagement d'obéir au nouvel imam. Plus tard, Omar confia aux six survivants des dix (prédestinés 2 ) le soin de choisir un imam pour gouverner les musulmans. Chacun d'eux remit cette tâche à son collègue, et, à la fin, Abd er-Rahman Ibn Aouf s'en chargea. Voulant agir consciencieusement, il interrogea les musulmans, et, trouvant qu'ils reconnaissaient tous le mérite d'Othman et d'Ali, il prêta au premier le serment de fidélité. En donnant la préférence à Othman, il savait que ce chef était d'accord avec lui s Parmi les Compagnons» il y en eut dix à qui Mohammed déclara d'une manière solennelle qu'ils entreraient dans le paradis; voici leurs noms: Abou Bekr, Omar, Olliman » Ali, Talha, Ez-Zobeîr, Saad Ibn Abi Oueccas, Saîd Ibn Zeïd, Abou Obeïda Ibn el-Djerrab el Abd er-Rahman Ibn Aouf.
sur le principe que l'imam devait suivre en toute chose l'exemple des deux cheikhs (Abou Bekr et Omar), sans avoir recours à son propre jugement. Les principaux Compagnons assistèrent d'abord à la nomination d'Othman, puis à son inauguration, sans rien improuver de ce qui se passait. Cela démontre qu'ils s'accordaient à regarder cette nomination comme valide et conforme à la loi. Or on sait que l'accord (des Compagnons) est un argument irréfragable.
Aucun soupçon ne doit atteindre l'imam qui lègue l'autorité à son père ou à son fds. Comme il avait mérité toute confiance de son vivant, pendant qu'il veillait aux intérêts de la communauté, il ne doit pas supporter le poids de la médisance après sa mort. Cette maxime suffit pour réfuter l'opinion de ceux qui disent: Si un imam désigne pour lui succéder son fis ou son père f il est justement suspect. On peut opposer la même maxime à ceux qui déclarent que l'imam est justement suspect s'il lègue l'autorité à son fils; mais il ne lest pas s il la lègue à son père. Dans tous ces cas, l'imam est au-dessus du soupçon, p. s'il a eu pour motif le désir de rendre service au peuple ou de prévenir la corruption des mœurs. Cela étant ainsi, tous les soupçons défavorables à l'imam doivent être repoussés d'une manière absolue. Moaouïa désigna son lils Yezîd pour lui succéder; sa conduite dans cette circonstance est justifiée, car il agissait avec le consentement du peuple, et il donnait la préférence à Yezîd dans l'intérêt de l'Etat.
Pour y maintenir l'ordre, il fallait conserver le bon accord qui régnait dans les esprits et l'union qui subsistait entre les grands dignitaires de l'empire. Or ceux-ci étaient tous des Oméiades et ne voulaient pas d'autre imam que Yezîd. Il était d'une famille à laquelle appartenaient les chefs les plus éminents, famille qui, par son esprit de corps, menait le reste de la tribu de Coreïch et tout le peuple musulman. Pour ces motifs, il choisit Yezîd, bien qu'il en eût sous les yeux d'autres qui paraissaient plus dignes du pouvoir; il se détourna du préférable pour prendre le préféré 1, afin de ne pas jeter ie trouble dans les esprits et de ne pas briser le bon accord dont le maintien avait été une des grandes préoccupations du législateur.
Voilà ce qu'on doit penser de la conduite de Moaouïa; sa probité bien reconnue et sa qualité de Compagnon du Prophète ne permettent pas d'avoir un autre avis à son égard. D'ailleurs les principaux Compagnons assistèrent à la nomination de Yezîd sans proférer une parole d'improbation, ce qui montre leur bonne opinion des intentions de Moaouïa. Ils n'étaient pas cependant de ces gens qui montrent de la nonchalance 1 lorsqu'il s'agit de soutenir la cause de la vérité, et Moaouïa n'était pas homme à se laisser influencer par l'orgueil dans l'exercice de ses droits. La noblesse de leurs sentiments et leur honorable caractère les mettaient tous au-dessus d'une pareille conduite. Si Abd-AHah, fds d'Omar, évita d'assister à cette réunion, on doit attribuer son absence à la disposition religieuse qu'on lui connaissait et qui le portait à fuir toutes espèces d'affaires, soit licites, soit défendues. La nomination de Yezîd reçut l'approbation de tous les musulmans, à l'exception d' (Abd-AUah) lbn ez-Zobeïr et d'un petit nombre d'autres.
p/38o. Après Moaouïa, d'autres khalifes pleins de droiture agirent de la même manière. Tels furent Abd el-Melek et Soleïman, les Oméiades; Es-Seflah, El-Mansour, El-Mehdi et Er-Rechîd, de la famille des Abbacides, et d'autres encore dont on connaît la probité et le zèle pour le bien des musulmans. On ne doit pas leur faire un reproche d'avoir quitté la voie tracée par les quatre premiers khalifes et d'avoir légué l'autorité à leurs fds ou à leurs frères. Ils ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions que les anciens khalifes: au temps de ceux-ci, l'esprit de la souveraineté ne s'était pas encore montré; l'influence de la religion retenait tout le monde dans le devoir, et chacun portait un moniteur dans son cœur; aussi laissèrent-ils l'autorité à celui qui convenait le mieux pour les intérêts de la religion, et ils renvoyèrent les ambitieux au contrôle de leur propre conscience. Mais, à partir de Moaouïa, l'esprit de corps tendait vers la înonar- 1 Pour ôcviklj, lisez AJ\ô*L.
ciiie, terme où sa marche doit toujours aboutir; l'influence répressive de la religion s'était affaiblie, et l'on avait besoin d'un souverain et d'un fort parti pour contenir le peuple. Si Moaouïa avait laissé l'autorité à un individu que ce parti ne favorisait pas, on aurait annule la nomination au risque de jeter le désordre partout et de briser l'unité de la nation. On adressa cette question à Ali: « Pourquoi les musulmans ont-ils résisté à votre autorité? lis ont cependant obéi à Abou Bekr et à Omar. » 11 répondit: « Abou Bekr et Omar commandaient à des hommes tels que moi; mais aujourd'hui je commande à des hommes tels que vous. » Par ces paroles il donnait à entendre que la religion avait perdu son influence modératrice.
Voyez ce qui arriva quand Ei-Mamoun désigna, comme son successeur, Aii, fils de Mouça, fils de Djafer es-Sadec, et lui donna le titre à'Er-Rida « l'agréé. » Tout le parti abbacide se prononça contre la nomination et reconnut pour souverain Ibrahim Ibn el-Mehdi, oncie du khalife. Pendant les troubles et la révolte qui s'ensuivirent, les P. routes furent coupées (par des brigands), et des insurrections éclatèrent de tous les côtés. Pour empêcher l'empire de succomber, El-Mamoun dut quitter le Khoraçan en toute hâte et se rendre à Baghdad afin de remettre les choses dans le même état qu'auparavant. Voilà - à quoi il faut réfléchir quand on a l'intention de désigner son successeur; les générations changent de caractère selon les changements qui ont lieu dans les tribus et dans les partis politiques, et cela influe sur le choix des moyens qu'on doit employer pour maintenir la prospérité de la nation. Pour chaque fin il y a un moyen, grâce à la bonté de Dieu envers ses serviteurs. Si l'imam désigne son successeur avec l'intention de rendre le pouvoir héréditaire dans sa famille, il agit par un motif qui ne concerne pas la religion; au reste, l'autorité vient de Dieu et il l'accorde à qui il veut. En ce cas, nous devons juger la conduite du khalife aussi favorablement que possible, afin de ne pas compromettre la dignité d'une institution religieuse.
Ici se présentent plusieurs questions que nous sommes obligé d'examiner et d'éclaircir. On nous objecte d'abord les débauches de Yezîd pendant qu'il était khalife. A cela nous répondrons: Il faut bien se garder de croire que Moaouïa eût connaissance de la perversité de son fils. 11 était trop 1 honorable, trop homme de bien pour fermer les yeux sur un tel défaut. Nous savons d'ailleurs qu il reprocha vivement à Yezîd d'aimer la musique vocale, et qu'il la lui défendit. Or l'amour de. la musique, est bien moins répréhensible que celui de la débauche, et les docteurs varient d'avis sur la légitimité de cet art. Lorsque Yezîd eut montré ses inclinations vicieuses, les Compagnons ne s'accordaient pas sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns déclaraient qu'ils devaient s'insurger contre lui et le renverser du trône. El-Hoceïn, Àbd-Allah Ibn ez-Zobeïr et leurs partisans respectifs agirent d'après cette opinion. Les autres désapprouvaient leur avis afin d'éviter la guerre civile et l'effusion du sang; ils sentaient, du reste, qu'une pareille tentative ne réussirait pas tant que p. 382. Yezîd aurait pour se soutenir toute la famille des Oméiades et tous les Coreïchides qui exerçaient des commandements: ils savaient que cela suffirait pour lui assurer l'appui de toutes les tribus modérides.
A une telle force rien ne pouvait résister; aussi prirent- ils le parti de se tenir tranquilles en priant Dieu de convertir Yezîd ou de les en délivrer. La grande majorité des musulmans tint la même ligne de conduite, dans la conviction qu'elle était la seule bonne. Ceux qui professaient l'une ou l'autre de ces opinions sont également exempts de blâme; leurs intentions étaient pures et ils ne désiraient que le bien, ainsi que tout le monde le sait. Que Dieu, dans sa bonté, nous aide à marcher sur leurs traces!
Le second point à examiner, c'est la déclaration par laquelle, s'il faut en croire les Chîïtes, le Prophète aurait désigné Ali comme héritier de l'imamat. Cette déclaration n'a jamais été faite; dans les traditions provenant des meilleures autorités, on ne trouve rien qui s'y rapporte. Nous lisons dans le Sahîh, que le Prophète avait demandé un encrier et du papier afin d'écrire ses dernières volontés, 1 Pour ^, lisez et qu'Omar s'y opposa. Cela démontre d'une manière évidente que le testament en faveur d'Ali n'a pas été fait. Nous en avons encore une preuve dans une parole d'Omar. Quand il fut frappé à mort par un assassin, on lui demanda s'il ferait un testament: « Un meilleur que moi, répondit-il, en a fait un,» il pensait à Abou Bekr, « et un meilleur que moi n'en a pas fait, » c'est-à-dire, le Prophète; «je pourrais imiter ou l'un ou l'autre. » Les Compagnons qui avaient assisté à cette déclaration convinrent que le Prophète n'avait pas fait de testament. Une autre preuve est fournie par Ali lui-même. Quand El -Abbas l'invita à entrer avec lui chez le Prophète pour lui demander auquel des deux il léguerait l'autorité, Ali refusa de l'accompagner et lui dit: « S'il ne la donne à aucun de nous, nous devrions y renoncer à jamais. » Donc Ali savait que le Prophète n'avait légué ni promis (l'imamat) à personne.
L'erreur des imamiens provient d'un principe qu'ils ont adopté comme vrai et qui ne l'est pas; ils prétendent que l'imamat est une des colonnes de la religion, tandis que, en réalité, c'est un office ins- p. 383. titué pour l'avantage général et placé sous la surveillance du peuple. S'il était une des colonnes de la religion, le Prophète aurait eu soin d'en déléguer les fonctions à quelqu'un, de même qu'il l'avait fait pour la prière publique, dont il confia la présidence à Abou Bekr; et il aurait ordonné de publier le nom de son successeur désigné, ainsi qu'il l'avait déjà fait pour le chef dé la prière. Les Compagnons reconnurent Abou Bekr pour khalife, à cause de l'analogie qui existait entre les fonctions de khalife et celles de chef de la prière. « Le Prophète, dirent-ils, l'avait choisi pour veiller à nos intérêts spirituels; pourquoi n'en voudrions-nous pas pour veiller à nos intérêts mondains? » Cela montre que le Prophète n'avait légué l'imamat à personne, et qu'on attachait à cet office et à sa transmission beaucoup moins d'importance que de nos jours.
Quant à l'esprit de corps, qui, dans les temps ordinaires, sert à unir les hommes ou à les désunir, il n'excitait pas alors une grande attention. A cette époque, la religion musulmane offrait une suite d'événements qui dérogeaient aux lois de la nature., Tous les cœurs s'étaient empressés à la recevoir; les hommes s'étaient dévoués à la mort pour la soutenir, et cela à cause des choses extraordinaires qui se voyaient alors: les anges venaient à leur secours. sur les champs de bataille, les nouvelles leur descendaient du ciel, des communications leur arrivaient de la part de Dieu, chaque fois qu'une affaire grave se présentait, et on leur en donnait lecture. A cette époque, on n'avait pas besoin d'encourager l'esprit de corps; on pouvait s'en passer, car le peuple était parfaitement soumis et obéissant; d'ailleurs les musulmans avaient, pour s'exciter, une série de miracles, de manifestations divines, de visites que leur faisaient les anges, apparitions qui les obligeaient à baisser les yeux l, et dont la fréquence les remplissait d'étonnement. Aussi la question du khalifat, les questions de la souveraineté, de la transmission de l'imamat, de l'esprit de corps et d'autres matières semblables, restèrent absorbées dans cet océan de merveilles. Lorsque la cessation des miracles eut privé l'islamisme de l'appui qui l'avait soutenu jusqu'alors, et que la généra-P. 384. tion témoin de ces manifestations eut disparu du monde, le sentiment d'obéissance et de soumission s'affaiblit peu à peu; l'impression produite par tant de choses extraordinaires s'effaça, et les événements rentrèrent dans leur cours ordinaire. L'esprit de corps ayant reparu, et les événements usuels ayant repris leur marche, ainsi qu'on peut le reconnaître au bien et au mal qui en résultèrent, le khalifat, la souveraineté et leur transmission devinrent pour les Chiites des matières d'un très-grave intérêt, ce qui n'avait pas eu lieu auparavant.
Voyez l'imamat au temps du Prophète: personne n'y pensait, et le Prophète nç le légua à personne. Sous les premiers khalifes, l'importance attachée à l'imamat devint un peu plus grande, parce qu'on avait besoin d'un chef pour défendre l'empire, combattre les infidèles, empêcher les apostasies et conquérir des royaumes. A cette époque, les khalifes désignaient leurs successeurs ou n'en désignaient pas, comme bon leur semblait. Omar avait déjà exprimé son opinion 1 Variante: Uû^e fy>^.
là-dessus, ainsi que nous venons de le dire» Aujourd'hui on attache une extrême importance à l'imamat, parce que l'individu revêtu de cette dignité peut seul rallier tous les hommes pour la défense de l'empire et maintenir la nation dans un état prospère; aussi fait-on grand cas de l'esprit de corps, sentiment dont la vertu; n'est plus maintenant un secret. Comme puissance répressive, il empêche les dissensions, oblige les hommes à se protéger mutuellement, maintient le peuple dans l'union et le bon accord et seconde les vues du législateur en accomplissant ses desseins et en exécutant ses décisions.
La troisième question se rapporte aux guerres qui curent lieu dans le sein de l'islamisme, et auxquelles les Compagnons et leurs disciples prirent une part si active. Je réponds que la division s'était mise entre eux au sujet de quelques matières qui intéressaient la religion, et qu'elle résulta de la discussion eonscieneieuse.de certaines preuves authentiques et de diverses indications importantes. Quand les personnes qui cherchent de bonne foi à trouver la vérité ne tombent pas d'accord, c'est la nature des preuves qui les en empêche. Si nous disions que, dans des questions dont la solution dépendait d'un examen consciencieux, l'un des partis était dans le vrai et que 1 l'autre s'était trompé, (cela ne prouverait rien, car) l'opinion générale n'indique pas le parti qui avait raison 2. Donc nous devons admettre que la possibilité d'être dans le vrai était égale pour les deux partis; et alors on ne peut indiquer positivement le p. 385. parti qui s'est trompé. D'ailleurs Fopinion unanime (des casuistes) est que, dans des cas pareils, on ne peut donner tort ni à l'un des partis ni à l'autre. Si nous disions que chaque parti était' dans le vrai et qu'à force d'efforts ils avaient tous les deux rencontré la vérité, ce serait encore bien; car nous éviterions, de cette manière, la nécessité d'avouer qu'un des partis s'était trompé ou avait agi d'une manière coupable. En somme, ce qui mit la discorde entre les premiers musulmans, ce furent des questions qu'ils croyaient être de celles