1 Pour lisez ^ ^Ay — * Littéral, «car sa bonne direction nest pas constatée par l'accord unanime. • Prolégomènes. 55 qui touchent à la religion et dont ils espéraient consciencieusement trouver la solution. Voilà ce qu'on peut prononcer avec certitude sur le sujet qui nous occupe. Plusieurs conflits de cette nature ont eu lieu parmi les musulmans: celui d'Ali avec Moaouïa; celui du même prince avec Ez-Zobeïr, Talha et Aïcha; celui d'El-Hoceïn avec Yezîd et celui d'Ibn ez-Zobeïr avec Abd el-Melek. Parlons d'abord de l'affaire d'Ali. Lors du meurtre d'Othman, les musulmans étaient dispersés dans les grandes villes (pour les occuper et les garder), de sorte qu'un petit nombre seulement assista à l'inauguration d'Ali. Parmi ceux-ci, les uns lui prêtèrent, le serment de fidélité; mais les autres prirent le parti d'attendre qu'un imam leur fût désigné par le choix unanime de tous les musulmans réunis. Dans le nombre de ceux qui s'abstinrent, on remarqua Saad Saîd Ibn Omar, Oçama Ibn Zeïd, El-Mogbîra Ibn Chôba, Abd-Allah Ibn Selam, Codama Ibn 1 Madhaoun, Abou Saîd el-Khodri, Kaab Ibn Adjra, Kaab Ibn Malek, En-Nôman Ibn Bechîr, Hassan Ibn Thabet, Maslema Ibn Mokhalled, Fodhala Ibn Obeïd et plusieurs autres des principaux Compagnons. Ceux qui étaient dans les grandes villes pensaient moins à reconnaître l'autorité d'Ali qu'à venger la mort d'Othman; aussi laissèrent-ils de côté la question de l'imamat, afin de donner aux musulmans le temps de s'accorder sur le choix d'un chef. Comme Ali n'avait pas sommé ses amis de protéger Othman contre les assassins, on attribua sa conduite à l'indifférence; mais personne ne songea à l'accuser de complicité dans le meurtre 2. Moaouïa, tout en le blâ-. 386. ruant hautement, ne lui reprocha que de s'être tenu à l'écart. Quelque temps après-, leur mésintelligence éclata: Ali soutenait que son inauguration, étant accomplie, obligeait tous les musulmans à lui obéir, même ceux qui n'y avaient pas assisté: «Elle a été faite, disait-il, du consentement unanime des musulmans qui s'étaient réunis à Médine, résidence du Prophète et demeure des Compagnons. Je pense aussi qu'avant de songer h châtier, les assassins d'Othman, 1 Pour lisez — a Lisez, dans le texte arabe, ciLli ^ ^[à 'ô<2IL!t cî» nous devons rassembler les musulmans et rétablir la concorde; la tâche de la vengeance sera alors plus facile. » Ses adversaires lui objectèrent la nullité de son inauguration: « Elle n'a pas été consommée, disaient-ils, puisque les Compagnons chargés des grands commandements se trouvaient disperses dans divers pays, et qu'un petit nombre seulement de ce corps avaient assisté à la cérémonie. Or l'inauguration, pour être valide, doit obtenir la sanction unanime des grands officiers de l'Etat. D'ailleurs personne n'est lié par l'acte d' autrui, ou par la décision d'une minorité. Les musulmans se trouvent maintenant livrés à eux-mêmes; qu'ils s'occupent d'abord à venger la mort d'Othman; ils se rallieront ensuite autour d'un imam. » Moaouïa adopta cet avis, ainsi qu'Amr Ibn el-Açi, Aïcha, mère des croyants, Ez-Zobeïr et son fils Abd-Allah, Talha et son fils Mohammed Saad Saîd, En-Nôman Ibn Bechîr, Moaouïa Ibn Hodeïdj 1 et les autres Compagnons qui s'étaient abstenus de prendre part à l'inauguration d'Ali à Médine., Dans le 11 e siècle (de l'hégire) les musulmans s'accordèrent tous à dire que cette inauguration était valide, qu'elle imposait à tous les croyants l'obligation de reconnaître l'autorité d'Ali, et que l'opinion par lui émise était juste. Ils déclarèrent que Moaouïa et ses partisans s'étaient trompés, ainsi que Talha et Ez-Zobeïr, parce que, s'il fallait en croire l'histoire, ils s'étaient révoltés contre Ali après lui avoir juré fidélité. Au reste, ils n'incriminaient les intentions d'aucun des partis; reconnaissant ainsi que, des deux côtés, on avait agi d'après sa conscience et avec la pensée de bien faire. On voit que l'opinion universellement reçue dans le 11 e siècle s'accorde P. 387. avec l'une de celles que les musulmans du. 1 er siècle avaient adoptées. Ali lui-même disait à ceux qui l'interrogeaient au sujet des musulmans qui perdirent la vie aux batailles du Chameau et de Siffin: « Par celui qui est le maître de mon âme! ceux qui y sont morts ayant le cœur pur, Dieu les fera entrer dans le paradis. » Il désigna ainsi les gens des deux partis* Cette anecdote est rapportée parTaberi et par d'autres historiens. H n'est donc pas permis de soupçonner la pureté de leurs intentions, ni d'attaquer leur réputation. Nous devons les juger d'après leurs actes et leurs paroles, authentiquement constatés, et qui ont servi à démontrer, aux yeux des sonnites 1, leur parfaite intégrité. Quant à ce que les Motazelites disent au sujet de ceux qui combattirent contre Ali, les, amis de la vérité n'y font pas la moindre attention. Celui qui aura examiné les choses avec impartialité sera porté à disculper toutes les personnes qui prirent part aux dissensions causées par la mort d'Ôthman; il excusera la conduite. des Compagnons qui se révoltèrent plus tard, et il avouera que ce fut là un malheur par lequel Dieu voulut éprouver les musulmans. Pendant ces dissensions, il dispersa leurs ennemis et livra aux vrais croyants les terres et les maisons des vaincus.
Les musulmans s'étaient établis sur les frontières des pays conquis, et occupaient Basra, Koufa, Es-Cham (Damas) et Misr (le vieux Caire). La plupart des Arabes qui 2 formaient les garnisons de ces villes étaient des gens grossiers 3 qui appréciaient peu l'honneur d'avoir servi sous les ordres du Prophète. L'exemple de ses manières et de sa politesse était perdu pour eux; ils n'avaient pas essayé de façonner leur caractère sur le sien; d'ailleurs ils s'étaient distingués, avant la promulgation de l'islamisme, par la rudesse de leurs mœurs, leur esprit de parti, leur orgueil de famille, et leur éloignement pour les habitudes de calme et de dignité qu'impose la religion. Quand l'empire musulman eut acquis la prédominance, ces hommes se trouvaient placés sous les' ordres des Mohadjers et des Ansars k, premiers néophytes fournis à l'islamisme par les tribus de Coreïch, de 1 Ou les gens de la sonna, 11 s agit pro- 3 Pour «lia., lisez oU^.
bablement de ceux qui compilèrent les re- * On désigne par le mot Mohadjer, ou cueils de traditions relatives à Mohammed. émigré, ceux d'entre les premiers musul- Plusieurs de ces traditions ont eu pour mans qui s'étaient réfugiés à Médine. Les garants les Compagnons qui s'étaient mon- Ansars ou aides étaient ceux des Médinois très hostiles à Ali. qui avaient pris l'engagement de soutenir Kinana, de Thakîf et d'Hodeïl, par les pays du Hidjaz et par la ville de Yathrib (Médine). Ils supportaient avec impatience la subordina- P. 388. tion où on les tenait, parce qu'ils se figuraient que leur force numérique, la noblesse de leur origine et leurs conflits avec les Perses et les Grecs les rendaient dignes du premier rang. Ces Arabes appartenaient aux tribus de Bekr Ibn Ouaïl et d'Abd el-Caïs, fractions des Rebïâh, de Kinda et d'El-Azd, tribus yéménites, de Temîm et de Caïs, tribus modérides. Ils allèrent jusqu'à déprécier les Coreïchides, à leur témoigner du mépris, à montrer du relâchement dans l'obéissance qu'ils leur devaient, et à donner pour prétexte de leur insubordination la manière injuste dont les membres de cette tribu les traitaient. Ils dirigèrent ensuite contre eux des attaques plus vives, disant qu'ils étaient trop mous pour prendre part aux expéditions, et qu'ils s'écartaient des principes de l'équité dans le partage du butin. Ces perfides insinuations se répandirent jusque dans la ville de Médine, et l'on sait quel était alors le caractère des Médinois. Ils trouvèrent ces plaintes si graves qu'ils les firent parvenir à Othman, et ce khalife chargea Ibn Omar, Mohammed Ibn Maslema, Oçamalbn Zeïd, et d'autres officiers, de se rendre dans les grandes villes et de lui faire connaître lie résultat de leurs investigations. 4 Ces agents ne trouvèrent rien à reprocher aux émirs et ils en informèrent Othman; mais rien n'arrêta les criailleries des musulmans, établis dans les villes: les imputations calomnieuses ne faisaient qu'augmenter; les bruits les plus fâcheux se répandaient toujours. On accusa El-Ouélîd Ibn Ocba, gouverneur de Koufa, d'avoir bu du vin; plusieurs musulmans portèrent témoignage contre lui, et Othman le priva de son commandement après lui avoir infligé la peine correctionnelle établie par la loi. Ensuite arrivèrent à Médine plusieurs députations envoyées par les (musulmans établis dans les) grandes villes et chargées de demander la destitution de leurs gouverneurs. Sur les représentations d'Ali, d'Aïcha, d'Ez-Zobeïr et de Talha, à qui ces agents portèrent leurs plaintes, Othman révoqua plusieurs gouverneurs. 1 Après, insérez «J. J, Cela ne suffit pas pour fermer la bouche aux mécontents; ils arrêtèrent même Saîd Ibn el-Aci, qui revenait de Médine pour reprendre son commandement à Koufa, et l'obligèrent à rebrousser chemin.
Quelque temps après, la mésintelligence se mit 1 entre Othman et p. 389. les Compagnons qui se trouvaient auprès de lui à Médine. Ils le blâmèrent d'abord, parce qu'il' ne voulut destituer ses officiers qu'en vertu d'une déclaration légale qui constaterait leur improbité 2; en* suite ils allèrent jusqu'à censurer sa conduite dans plusieurs autres circonstances. Othman était cependant un de ces hommes qui agissent toujours avec les meilleures intentions, et nous devons en dire autant de ses adversaires. Quelque temps après, une bande d'individus, sortis de la lie du peuple, se rendit à Médine, sous le prétexte de demander justice à Othman, mais avec l'intention secrète de l'assassiner. Les uns venaient de Basra, les autres de Koufa et de Misr. Ali, Aïcha, Ez-Zobeïr, Talha et d'autres appuyèrent les réclamations de cette foule, dans l'espoir de ramener le khalife à leur avis et de tranquilliser les esprits. Sur leur demande, il destitua le gouverneur de l'Egypte. Ceux qui étaient venus se plaindre à lui quittèrent alors la ville; mais à peine s'en furent-ils éloignés qu'ils revinrent sur leurs pas. Us venaient, disaient-ils, d'intercepter un courrier et de trouver sur lui une lettre adressée au gouverneur de l'Egypte et renfermant l'ordre de les faire mourir tous. Cette lettre était supposée. Othman ayant fait serment qu'elle n'était pas de lui, ils lui ordonnèrent de leur livrer son secrétaire Merouan. Celui-ci jura qu'il n'avait pas écrit la lettre, et Othman déclara que la justice n'avait plus rien à y voir.
Alors, ils assiégèrent le khalife dans sa maison, y pénétrèrent pendant que ses amis ne faisaient pas bonne garde et lui ôtèrent la vie. De cette manière la porte s'ouvrit à la guerre civile. Tous les personnages engagés dans ces affaires étaient excusables, parce qu'ils avaient l'esprit préoccupé du maintien de la religion et de tout ce 1 Les éditions imprimées et les manus- * Le mot paraît être l'équivalent crits portent J&^î; peut-être Fauteur a- de gyf * tedjrîk. (Voy. ci-devant, p. 7a.) t-il voulu écrire JfcuJ.
D'IBN KHALDOUiN.
qui s'y rattache. Venus à résipiscence, ils se conduisirent en gens de bien. Au reste Dieu connaît leurs actes et leurs sentiments; quant à nous, nous n'en devons penser que du bien, parce que les circonstances de leur vie et les renseignements les plus authentiques témoignent fortement en leur faveur 1.
Passons à El-Hoceïn. Lorsque l'immoralité de Yezîd fut devenue évidente pour tous ses contemporains, les partisans de la famille du Prophète invitèrent El-Hoceïn à venir les trouver, à Koufa, lui promettant de l'aider à soutenir ses droits. t El-Hoceïn pensa que l'immoralité de Yezîd imposait aux musulmans le devoir.de s'insurger contre lui, surtout s'ils se sentaient assez forts pour soutenir la lutte. Il P. croyait que ses droits et les forces dontjl disposait lui suffiraient pour réussir. Quant à ses droits, il en avait plus qu'il n'en fallait; mais, quant à ses forces, il se trompa. Que Dieu lut fasse miséricorde! L'esprit de corps qui animait toute la race de Moder existait surtout dans la grande famille coreïchidc d'Abd JVIenaf et se trouvait concentré dans la branche des Qméiades. Tous les Coreïchides reconnaissaient leur autorité, et les autres tribus n'étaient pas disposées à leur résister. Au commencement de l'islamisme, on oublia l'influence de cet esprit, tant on était frappé des merveilles qui se 1 Dans ce paragraphe et dans celui qui ' leur avaient transmises. Or la plupart des suit, l'auteur essaye, par de Hrès-mau- maximes du droit musulman ont pour vaises raisons, de disculper les assassins, base le texte du Coran et les renseigned'Othman et ceux d'entre les Compagnons ments fournis par les traditions. En rejeqùi avaient refusé leur concours à Ali, tant les traditions provenant des Compaleur khalife légitime, et à son fils El-Ho- gnons ennemis de la famille du Prophète, ceïn. Dans cette tentative,* il n'a fait que ils auraient été forcés de supprimer un suivre l'exemple des docteurs musulmans très-grand nombre des articles dont se des quatre rites orthodoxes, qui se virent compose le code de l'islamisme orthodoxe, obligés de justifier, par tous les moyens, Les docteurs chiites ne se laissèrent pas la conduite scandaleuse des Compagnons arrêter par cette considération: ils repouspendanl ces guerres civiles. En effet, s'ils sèrent toutes les traditions fournies par avaient refusé de les reconnaître pour ces Compagnons, et les remplacèrent par bons musulmans et hommes de bien, ils d'autres qu'ils avaient reçues, soit des se seraient vus dans la nécessité de reje- Compagnons 'partisans' d'Ali, soit de l'un ter les traditions que ces personnages > rOU de l'autre des douze imams.
passaient, des révélations qui arrivaient du ciel et de la présence des anges, qui venaient, à plusieurs reprises, au secours des musulmans.
On ne faisait alors aucune attention aux choses ordinaires; l'esprit de tribu, si fort dans les temps de l'idolâtrie, avait disparu avec toutes les passions qu'il suscitait; on n'y pensait même pas et Ton ne conservait que le sentiment naturel qui porte à se défendre et à repousser ses ennemis, à maintenir la foi et à combattre les infidèles. A cette époque, l'influence de la religion prédominait sur les événements et les détournait de leur marche ordinaire. Mais, aussitôt que le prophétisme eut cessé de se manifester et que le souvenir de tant de miracles se fut affaibli, les choses du monde commencèrent à reprendre leur train ordinaire, et l'esprit de corps reparut tel qu'il avait été, et se montra dans les mêmes tribus qu'autrefois» Toutes les branches de la grande tribu de Moder accordaient plus d'obéissance aux Oméiades qu'à aucune autre famiile; car elles en avaient reconnu la puissance dans les temps antérieurs.
On voit par là qu'El-Hoceïn se trompa; mais, comme c'était sur une question étrangère à la religion, son erreur ne peut pas lui porter préjudice (dans l'autre monde). Sur la question légale, l'opinion qu'il avait exprimée montre qu'il était dans le vrai: « Pour agir, disait -il, on doit avoir les moyens suffisants. » Lorsqu'il eut formé la résolution de se rendre à Koufa, Ibn Abbas, Ibn ez-Zobeïr, Ibn Omar, Ibn el-Hanefîya, son propre frère, et autres personnes, lui firent des remontrances, sachant bien qu'il allait commettre une grande faute; mais il ne se laissa pas détourner de son projet, telle étant la volonté de Dieu. Ceux des Compagnons et de leurs disciples qui se trouvaient alors dans le Hidjaz, ou qui avaient accompagné p. 3 9 i. Yezîd en Syrie et en Irac, étaient d'avis qu'on ne devait pas s'insurger contre ce prince, malgré le scandale de ses débauches. Craignant les désordres qui pourraient en résulter et voulant empêcher l'effusion du sang, ils s'abstinrent de prêter le serment de fidélité à El-Hoceïn. Ils n'exprimèrent toutefois, à son égard, ni désapprobation, ni blâme, sachant qu'il agissait en conscience et qu'il était l'exemple de tous ceux qui cherchaient à bien faire.
Qu'on ne se laisse pas égarer au point de blâmer les Compagnons qui s'étaient opposes aux projets d'El-Hoceïn et qui s'étaient abstenus de lui prêter leur appui. Ils formaient la majorité du corps des Compagnons; ils se trouvaient avec Yezîcl et croyaient que la révolte contre son autorité n'était pas permise. El-Hoceïn lui-même (avait reconnu la pureté de leurs motifs); au combat de Kerbela, il les invita à donner leur témoignage en faveur de son caractère et de ses droits. « Demandez, dit-il, à Djaber Ibn Abd- Allah, demandez à Abou Saïd el-Khodri \ à Anes Ibn Malek, à Sehel Ibn Saad, à Zeïd Ibn Arcam et aux autres. » Il ne les blâma pas de lui avoir refusé leur appui et ne fit aucune allusion à leur conduite, parce qu'il savait qu'ils agissaient d'après leur conscience ainsi qu'il le faisait lui-même.
On ne doit pas justifier la mort d'El-Hoceïn en disant que les meurtriers agissaient d'après leur conscience et croyaient bien faire, de même qu'El-Hoceïn croyait bien faire, et que ce cas a une analogie parfaite avec celui du magistrat chaféite et du magistrat malékite, qui punissent le hanéfite d'avoir bu du nebîd 2. Il n'en est pas ainsi: une partie des Compagnons ne regarda pas comme un devoir de combattre El-Hoceïn, tout en ayant la sincère conviction de bien faire en refusant de seconder ses projets. C'est sur Yezîd et ses complices seuls que doit retomber le blâme de l'avoir combattu. Si, malgré l'immoralité de Yezîd, ces Compagnons ont déclaré que la révolte contre son autorité n'était pas permise, on ne doit pas dire qu'ils regardaient tous ses actes comme justes et valides. Les actes d'un homme vicieux ne sont pas justes à moins d'être conformes à la loi, et, d'après l'opinion de ces Compagnons 3, on ne devait pas com- 1 Insérez (j)oJ^ dans le texte arabe.
2 L'usage du nebîd (voyez ci-devant, page 35) est permis par les docteurs du rite hanéfite, et défendu par les docteurs chaféites etmaléki tes. Qu'un hanéfite boive Prolégomènes.
du nebîd et qu'un magistrat chaféite ou malékite lui inflige une punition corporelle, aucune des parties n'aura tort. 8 Après »Ua)(, insérez jAvte.
battre les impies à moins d'avoir avec soi un imam juste; or, dans le cas qui nous occupe, cette condition manquait; donc El-Hoceïn 392. n'avait pas le droit de combattre Yezîd, ni Yezîd de combattre El-Hoceïn 1, Nous pouvons même dire que la conduite de Yezîd, dans cette affaire, le confirma dans sa perversité, tandis qu'El-Hoceïn y trouva le martyre et une juste récompense dans le ciel. El-Hoceïn était dans le vrai et agissait selon sa conscience; il en fut de même des Compagnons qui se trouvaient avec Yezîd.
À ce sujet, le cadi malékite Abou Bekr Ibn el-Àrebi 2 a prononcé un jugement erroné dans son livre intitulé: EUCaouasem oua l-Aouasem*\ il nous fait entendre qu'El-Hoceïn fut tué en vertu de la loi promulguée par son aïeul (Mohammed). Pour tomber dans une telle erreur, il fallait perdre de vue ce principe que, même pour combattre ceux qui professent des opinions (hétérodoxes), le concours d'un imam juste est une condition essentielle.
Occupons-nous maintenant d'Ibn ez-Zobeïr. De même qu'El-Hoceïn, il croyait que l'insurrection (contre un imam) était un devoir; mais il se trompa encore plus que lui à l'égard des forces dont il pouvait disposer. Les Beni Aced 4 (sa famille) ne furent jamais assez forts pour résister aux Oméiades, ni avant, ni après Fin- 1 Le raisonnement des casuisles repose ^ kyûj ïXj^ h la place de jùyô sur ce point, qu'El-Hoceïn n'était pas Maghîla est sur la route qui mène imam, et que Yezîd n'était pas un imam de Fez à Sofrouï, village situé à environ juste., 3o kilomètres au sud-est de cette capitale.
* Abou Bekr Mohammed Ibn el-Arebi, 3 Cet ouvrage n'est pas indiqué dans le un des plus savants docteurs de l'Espagne dictionnaire bibliographique de Haddji ( 1076 de J. G.); il mourut Tan 543 ( 1 148 les Caouasem traitaient de la théologie dogde J. C), pendant qu'il se rendait de Ma- matique et des fondements de la jurispruroc à Fez. Sa vie est racontée par ïbn dence. Le titre est peu intelligible; il pa- Khallikan, Biograph. Dictionary, vol. III, raîL signifier moyens d'attaque et de défense.
p- i3, et par El-Maccari, dans ses Ana- 4 Les Beni Aced, famille à laquelle apîectes, t.I,p. Fvv et suivantes. U mourut à partenait Ibn ez-Zobeïr, formaient une bran- Maghîla, village situé dans le voisinage de che de la grande famille des Coreîch. Leur Fez. (Analectes,t.l,j>.Fv1,\. ^oùjecrois ancêtre, Aced, était fils d'Abd el-Ozza, fils devoir corriger le texte imprimé et lire de Cossaï, quatrième aïeul de Mohammed.
troduction de l'islamisme, et Ton ne peut pas donner tort à son adversaire, bien qu'on donne tort à Moaouïa, l'adversaire d'Ali. En effet, l'opinion générale est positivement en faveur d'Ali; mais nous ne trouvons pas (qu'elle ait blâmé l'adversaire d'Ibn ez-Zobeïr). L'immoralité de Yezîd suffit pour prouver qu'il avait tort 1; tandis qu'Abd el-Melek, à qui Ibn ez-Zobeïr fit la guerre, était l'homme du monde le plus intègre. Qu'il nous suffise de dire à ce sujet que l'imam Malek cite, à l'appui de ses doctrines, certains traits d'Abd el-Melek.
La conduite d'Ibn Abbas et d'Ibn Omar témoigne encore en faveur de ce prince; ils vinrent lui prêter le serment de fidélité, après avoir abandonné Ibn ez-Zobeïr, qui se tenait dans le Hidjaz. D'ailleurs, la majeure partie des Compagnons pensaient que l'inauguration d'Ibn ez-Zobeïr n'était pas valide, puisque les grands officiers de l'Etat n'y avaient pas assisté, tandis qu'ils avaient pris part à l'inauguration de Merouan 2. Disons d'eux tous, qu'ils agirent selon leur conscience, et, sans donner tort à l'un ou à l'autre parti, déclarons qu'à en juger d'après les apparences, ils croyaient tous soutenir le bon droit. Ceci posé, nous ajouterons que les principes et les règles de la loi justifient la mort d'Ibn ez-Zobeïr, et que, malgré cela, quand nous p examinons les motifs de sa conduite et que nous voyons son zèle pour la "vérité, nous devons le regarder comme un martyr qui aura sa récompense. Voilà comment il faut envisager les actes des Compagnons et de leurs disciples, les hommes les plus vertueux de la nation. Si leur bonne réputation était exposée aux traits du dénigrement 3, qui pourrait conserver la sienne? Au reste, le Prophète a dit: « Les hommes les plus vertueux sont ceux de la génération actuelle, puis ceux 4 de la génération suivante 5; alors la fausseté se 1 Pour ôjl'k*», lisez *tkâ>, à l'accu- ils s'appliquent à l'expression puis ceux satif. r de la génération suivante, que Mohammed 2 Le fils et successeur d'Abd el-Melek. est censé avoir répétée soit deux, soit trois 3 Pour £oiLÎf, lisez ^ojUJ. fois. Elle est répétée deux fois dans la tra- 4 "Pour, lisez ^ôJf. dition telle que d'Ohsson l'a donnée. (Voy.
5 Les mots Lî^lj^t <^y>* forment une Tableau gén. de VEmp. othom. t. I, p. 6, glose el signifient répété deux ou trois fois; note. * j.
répandra partout. » Donc il attribua la vertu, c'est-à-dire l'intégrité, à la première génération et à la suivante; aussi nous ne devons pas nous habituer à mal penser ou à mal parler des Compagnons, ni admettre dans nos cœurs le moindre doute au sujet de leur conduite. Cherchons, autant que possible, à trouver pour toutes leurs actions une interprétation favorable; tâchons de toutes les manières et par toutes les voies 1 de démontrer la rectitude de leurs intentions; personne ne le mérite plus qu eux. Quand ils se furent mis en désaccord, ils avaient de justes motifs pour s'excuser; s'ils tuaient, ou s'ils se faisaient tuer, ce fut pour la cause de Dieu et de la vérité. Croyons que la miséricorde divine a voulu offrir l'exemple de leurs dissensions aux générations suivantes, afin que chaque individu puisse choisir parmi eux un modèle de conduite, un directeur et un guide 2. Quand on comprend cela, on reconnaît avec quelle sagesse Dieu gouverne toutes ses créatures.
Sur les offices et les charges religieuses qui dépendent du khalifat.
On sait que le khalifat est, en réalité, une lieutenance; le khalife remplace le législateur en ce qui regarde le maintien de la religion et le gouvernement du monde. Le législateur, étant chargé de faire respecter les obligations imposées par la loi et de porter les hommes à s y soumettre, exerce nécessairement l'autorité spirituelle; obligé de veiller au bien de la société, il exerce également l'autorité tempo-P. 3g4. relie. Nous avons déjà fait observer que les hommes sont entraînés forcément à se réunir en société, et qu'ils ont nécessairement besoin de quelqu'un qui s'occupe de leur bien-être et les empêche de dépérir faute de soins. La puissance souveraine, avons-nous dit, suffit, à elle seule, pour assurer au peuple les avantages de la civilisation; mais elle agit avec plus d'effet lorsqu'elle s'appuie sur les principes de la loi divine* La cause en est qu'un législateur (inspiré) sait mieux qu'un souverain (temporel) ce qui contribue au bonheur des hommes. Dans 1 Pour lisez — 1 Ceci est la traduction littérale du lexte arabe.
les Etats musulmans, la souveraineté temporelle est subordonnée au khalifat; dans les autres, elle est indépendante; mais partout elle a créé, pour les besoins de son service, des charges et des emplois qu'elle distribue ^ ses protégés et aux grands personnages de l'empire. Chaque fonctionnaire remplit les devoirs de la charge que son souverain lui a confiée, de sorte que celui-ci a les moyens d'assurer son autorité et d'administrer ses Etats.
Le khalifat, auquel la souveraineté temporelle est subordonnée sous le point de vue que nous avons indiqué, exerce son influence spirituelle au moyen d'offices et d'emplois qui lui sont tout à fait spéciaux et qu'on ne trouve pas en dehors de l'islamisme. Nous allons parler de ces charges; puis nous traiterons de celles qui existent dans les gouvernements temporels.
Les charges fondées sur la religion et la loi, et subordonnées au grand imamat, c'est-à-dire au khalifat, sont celles de président de la prière, de cadi (juge), de mufti (légiste consultant), de directeur de la guerre contre les infidèles et de chef de la police armée. Le khalifat est donc la mère, pour ainsi dire, de toutes ces charges, le tronc d'où sortent ces branches et auquel elles se rattachent. H jouit de cette supériorité parce que celui qui le remplit étend sa surveillance sur toute la nation, dirige sans contrôle les affaires spirituelles et temporelles, et fait exécuter partout les prescriptions de la loi.
Lî imamat (présidence) de la prière. La place d'imam de la prière est la plus élevée de toutes celles que nous venons de nommer; par p sa nature particulière, elle est au-dessus delà souveraineté 1, qui', de même qu'elle, est subordonnée au khalifat. Nous en avons la preuve dans la déclaration des Compagnons, lorsque le Prophète eut chargé Abou Bekr de le remplacer comme président de la prière. Cette nomination leur semblait prouver qu'il l'avait désigné aussi comme son remplaçant dans l'administration politique. «Le Prophète, dirent-ils, l'avait choisi pour veiller à nos intérêts religieux; pourquoi ne le voudrions-nous pas pour veiller à nos intérêts temporels? » 1 Le pouvoir temporel.
Or, si la présidence de la prière n'était pas supérieure à la direction des affaires politiques, ils auraient raisonné à faux. , Ce principe établi nous dirons que les mbsquées des grandes villes sont de deux espèces. Celles de la première sont grandes, peuvent contenir une foule de monde et sont disposées pour la célébration de la prière publique celles de la seconde sont petites, servant à l'usage de certaines gens 1 ou attachées à certains établissements. On n'y célèbre pas la prière publique.
L'administration des grandes mosquées appartient au khalife; mais il peut la déléguer aù sultan i au vizir ou au cadi. Il y installe un imam pour présider aux cinq prières (journalières), à celle du vendredi, à celles des deux grandes fêtes 2, à celles qui se font à l'occasion des éclipses ou en vue d'obtenir la pluie. Pour remplir ces fonctions, on préfère l'homme qui en 'est le plus digne, celui dont le mérite est généralement reconnu; par cette précaution, on ôte à ses ouailles la volônté de dérober la moindre de leurs actions à la surveillance qu'il doit exercer dans l'intérêt général. Ceux qui regardent la prière du vendredi comme d'institution divine en disent autant de la charge d'imam. I