SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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Ses attributions, toutefois, ne s'étendent pas jusqu'à prononcer 2 sur toutes sortes de réclamations; elles n'embrassent que les plaintes qui ont pour objet des fraudes ou des malversations dans le commerce des subsistances et autres choses semblables, ou dans l'usage dés poids et des mesures de capacité. Il engage les débiteurs retardataires à satisfaire leurs créanciers et s'occupe d'autres choses de cette nature, dans lesquelles il n'y a ni preuves testimoniales à recevoir, ni autorité judiciaire à exercer. On pourrait dire que ce sont des affaires dont les cadis 3 dédaignent de s'occuper, tant elles sont ordinaires et faciles à décider; et qu'on les laisse, pour cette raison, au mohteceb, afin- qu'il y mette ordre. De là il suit que la hisba est par sa nature même subordonnée à l'office du cadi; aussi sous un grand nombre de dynasties musulmanes, par exemple sous les Obéidites (Fatétnides) d'Egypte et du Maghreb, et sôus les Oinéiades d'Espagne, les attributions du mohteceb étaient comprises dans la généralité des pouvoirs conférés au cadi, et celui-ci les déléguait à qui il voulait. Mais depuis que le sultanat et le khalifat sont devenus deux pouvoirs distincts, et que tout ce qui 1 concerne l'administration tem- p. 407. porellc rentre dans les attributions du sultan, l'office de mohteceb est 1 Variante: iUc 3 Pour LàjI, lisez *Lâ^l.

3 Je lis 'oLâjJf; l'édition de Boulac porte ^Uif.

classé au nombre de ceux qui dépendent de la royauté, et forme un emploi spécial qui se confère directement.

Ce qu'on entend par sicca 1 y c'est un office dont les fonctions consistent à inspecter les espèces qui ont cours parmi les musulmans; à empêcher qu'on les altère ou qu'on les rogne, si on les prend au compte dans le commerce, et à examiner tout ce qui se rattache à cela de quelque manière que ce soit; ensuite à faire mettre sur ces monnaies le type du sultan, pour en attester le titre et le bon aloi; type qui s'imprime sur les pièces au moyen d'un coin de fer destiné à cet usage et qui porte une légende conforme à son emploi. On place 2 ce coin sur la pièce d'or ou d'argent, après qu'elle a été mise au poids déterminé, et l'on frappe dessus avec un marteau, jusqu'à ce qu'elle en ait reçu l'empreinte. Cette marque atteste que la pièce a le degré de fin auquel la fonte et l'affinage doivent s'arrêter, ce qui dépend de l'usage reçu dans le pays et autorisé par le gouvernement. Il n'y a point de titre absolu et invariable de fonte et d'affinage; ce titre est arbitraire. Quand, dans un pays, on est convenu d'un certain degré de fonte et d'affinage, on s'y arrête et l'on nomme cela étalon (imam) et module (eïar). C'est d'après ce titre qu'on vérifie les espèces; on juge leur bonté en les comparant avec ce même titre, et, si elles sont au-dessous, on les déclare mauvaises. La surveillance de tout cela appartient à eelui qui est revêtu de l'office de sicca.

D'après ces observations, on voit que la sicca est du nombre des places qui dépendent de l'autorité spirituelle et se rangent sous l'office de khalife. Autrefois elle était dans les attributions du cadi; mais plus tard elle en a été séparée, et jusqu'à nos jours elle constitue une fonction spéciale, comme cela est arrivé pour l'office du mohteceb.

Après avoir parlé des offices qui dépendent de l'autorité du khalife, p. 4o8. nous avons à en indiquer plusieurs autres, dont les uns ont été supprimés parce que les motifs pour lesquels on les avait institués n'exis- 1 Ce paragraphe a été traduit par M. de Sacy, dans sa Chreslomalhie arabe > t. II, p. 279. — 1 Pour ç^y^ » lisez j^^- tent plus, et dont les autres font maintenant partie de l'administration temporelle; ainsi le gouvernement des provinces, le vizirat, le commandement de l'armée et l'administration des finances sont dans les attributions du sultanat. Nous parlerons de ceux-ci en leur lieu et place. La direction de la guerre sainte a été supprimée, parce que la plupart des Etats (musulmans) ont discontinué l'usage d'envahir les pays des infidèles. Dans les royaumes où on l'a maintenue, elle compte ordinairement 1 au nombre des institutions qui dépendent du sultanat. Le syndicat des chérifs n'existe plus; cet office, institué dans le but de vérifier les généalogies (de ceux qui se disaient descendants de Mohammed), afin d'autoriser leurs prétentions au khalifat ou de constater leur droit à une pension payable par le trésor public 2, cessa de fonctionner lors de la chute du khalifat. En somme, nous voyons que, dans la plupart des royaumes (musulmans), les attributions du khalifat et ses institutions se trouvent absorbées dans celles de la souveraineté et de l'administration temporelle. C'est la sagesse de Dieu qui dirige les événements.

Sur le titre d'émir el-moumenin.

Le titre d'émir el-moumenin (commandant des croyants) est un des attributs du khalifat. Son emploi ne date pas d'une époque ancienne, mais du temps des premiers khalifes. Après avoir inauguré AbouBekK les Compagnons et le reste des musulmans le désignèrent par le titre de khalife (lieutenant, successeur) de l'envoyé de Dieu, et ils continuèrent à le nommer ainsi jusqu'à sa mort. Ayant ensuite rendu foi et hommage à Omar, pour se conformer à la volonté d'Abou Bekr, qui l'avait désigné comme son successeur, ils l'intitulèrent le khalife da khalife de V Envoyé de Dieu, Dès lors, ils paraissent avoir reconnu que cette manière de désigner leurs khalifes deviendrait très-incommode, parce que ce titre s'allongerait outre mesure si Ton y ajoutait le mot khalife à chaque nouvelle inauguration et que, par la multi- 1 Pour oJU (j\ lisez (j LJI&. rîfs, ou descendants de Mohammed, mais * La mendicité était défendue aux clic- le trésor public leur faisait une pension.

plicîté de ces termes, il ne pourrait plus servir comme désignation précise, et deviendrait absurde; aussi penchèrent-ils à le remplacer par une autre dénomination qui eût avec lui un certain rapport. Aux 409. généraux qui commandaient les expéditions militaires, ils donnaient le titre d'émir, mot dérivé d'émara (commandement), dont il est ce que les grammairiens appellent le fâîl 1. Les Arabes, avant leur conversion à l'islamisme, désignaient le Prophète par les titres dVmir de la Mecque et d'émir du Hidjaz; les Compagnons donnaient à Saad Ibn Abi Oueccas le titre d'émir el-moslemîn (commandant des musulmans), parce qu'il avait exercé le commandement en chef à la bataille de Cadeçiya. Un des Compagnons ayant appelé 2 Omar par le nom iïémîr elmoumemn, cette dénomination fui approuvée et adoptée. Le premier qui lui donna ce titre fut, dit-on, Abd-AUah Ibn Djahch 3, ou, selon d'autres, Amr Ibn el-Aci ou El-Moghîra Ibn Choba. D'après un autre récit, un courrier, portant l'annonce d'une victoire, arriva à Médine et demanda Omar, en disant: « Où est le commandant des croyants? » Les Compagnons qui l'entendirent s'écrièrent: «Par Allah! tu as raison; il est, en effet, le commandant des croyants. » Dès lors, ils appelèrent Omar par ce nom, et le reste du peuple suivit leur exemple. Ce titre passa, comme un héritage, aux khalifes suivants; ceux de la dynastie oméiade se le réservèrent d'une manière spéciale et ne permettaient à personne de le porter. Alors les Chîïtes désignèrent Ali par le titre de l'imam, afin de faire sentir qu'à lui seul appartenait la dignité de l'imamat, sœur de celle du khalifat, et que, selon leur doctrine hérétique, il avait plus de droit à l'imamat de la prière qu'Abou Bekr. Ils donnèrent aussi le titre d'imam à ceux qu'ils regardaient comme ses successeurs dans l'office de khalife. Tant qu'ils travaillaient en secret pour faire valoir les droits de l'un de ces princes, ils le désignaient sous le nom de l'imam; mais, aussitôt 1 Cest-à-dire, nom formé de la racine trilitère, par l'insertion d'un 1 long avant la dernière lettre radicale.

3 Cela n'a pu se faire: Abou Mohammed Abd-Allah Ibn Djahch, un des plus anciens des Compagnons, fut tué à la bataille d'Ohod, l'an 3 de l'hégire.

qu'ils l'eurent mis à la tête d'un empire, ils remplacèrent cette dénomination par le titre d'émir el-moumenîn. Les chîïtes (ou partisans) de la famille abbacide 1 firent de même: ils donnèrent à leur chef le titre d'imam, jusqu'à l'époque où ils proclamèrent les droits d'Ibrahim* au klialifat et organisèrent des troupes pour combattre ses ennemis 3. Quand il eut cessé de vivre, ils donnèrent à son frère Es-Saffah le titre d'émir el-moumenîn. Les Rafédites 4 de Tlfrîkiya suivirent le même système: ils attribuèrent le titre d'imam 5 à certains princes descendus d'Isrnaïl ft, et ce ne fut qu'à l'avènement d'Obeïd-Àllah el-Mehdi qu'ils intitulèrent ce prince émir el-moumenîn. Ils agirent de la même manière à l'égard de son fils et successeur, Abou '1-Cacem; d'abord ils les nommèrent les imams, puis ils leur attribuèrent le titre d'émir el-moumenin, lorsqu'ils furent montés sur le trône. Dans le Maghreb, les partisans d'Idrîs désignaient ce prince et son fils, Idrîs II, par le titre d'imam. Tel fut l'usage des Rafédites.

* Les khalifes transmettaient à leurs successeurs, comme héritage, le titre d'émir el-moamenîn; ils en faisaient le signe distinctif auquel on reconnaîtrait le souverain du Hidjaz, de la Syrie et de l'Irac, contrées qui formaient la demeure de la race arabe, le noyau de l'empire, le jardin où la religion avait pris racine, ainsi que la victoire. L'empire musulman était encore dans toute sa vigueur et toute sa force quand on introduisit l'usage de nouveaux titres, afin de distinguer les khalifes l'un de l'autre, vu que celui $ émir el-moumenîn leur était commun à tous. Ce furent les Abbacides qui en donnèrent l'exemple; voulant empêcher que leurs véritables noms fussent profanés et ternis par l'emploi que les gens du peuple en faisaient pour les désigner, ils prirent les surnoms d'Es-Sejfah, d'El-Mansour, d'El-Hadi, d' El-Mehdi 1, d'Er-Rechîd, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la * Voyez ci devant, page 407.

5 Littéral, «et nouèrent les drapeaux pour la guerre. » * Les Chîïtes, partisans des Fatémides.

5 Pour *«r^t, lisez * Voyez ci-devant, page 409. . 7 L'auteur aurail mieux observé Tordre chronologique, s'il avait placé El-Mehdi avant El-Hadi.

dynastie. Les Obéidites (Falémides) de l'Ifrîlriya et de l'Égypte suivirent aussi ce système, mais les Oméiades ne l'adoptèrent pas; ceux qui régnèrent en Orient, et qui formaient la première dynastie de la famille, se conduisaient en tout avec la simplicité et la rudesse des premiers temps; il avaient conservé le caractère et les sentiments qui distinguent les Arabes nomades, et, chez eux, les marques particulières qui indiquent l'habitude de vivre dans les villes n'avaient pas remplacé celles qui distinguent l'habitant du désert. Quant aux Oméiades de l'Espagne, ils firent comme leurs aïeux (de la première ». dynastie), parce qu'ils croyaient ne pouvoir 1 s'attribuer le titre d'eWr el-moumenîn tant qu'ils ne seraient pas maîtres du khalifat, dont les Ahbacides s'étaient emparés, et tant qu'ils ne posséderaient pas le Hidjaz 2, berceau du peuple arabe et de la religion. Ils se voyaient aussi trop éloignés du siège du khalifat, du centre de la nationalité musulmane. D'ailleurs pour se garantir contre les Abbacides, qui cherchaient toujours à les perdre, il ne leur fallut rien moins que de s'être établis dans le gouvernement d'un pays lointain. Au commencement du iv e siècle, "Abcl er-Rahman III monta sur le trône et prit le surnom à'En-Nacer. Il était fils d'Abd-Allah 3, fils de Mohammed, fils d'Abd er-Rahman IL Sous son règne, on apprit que les clients des khalifes de l'Orient tenaient leurs souverains en tutelle et les empochaient de communiquer avec qui que ce fût; on sut aussi qu'ils portaient leur audace jusqu'à les maltraiter, à les déposer, à les assassiner et à leur crever les yeux. Abd er-Rahman prit alors la résolution d'adopter les usages suivis par les khalifes de l'Orient et par ceux de Tlfrîkiya (les Fatémides.). Il prit le titré d'émir el-moumenîn et le surnom cYEn-Nacer li-Din Illah (l'aide cle la religion de Dieu). Son exemple devint une règle pour ses successeurs, eux 1 Pour ùjLf, lisez ' Deux manuscrits et l'édition de Bdulac portent: Jl^l cslU ^aaa)L ne pourraient pas étendre leur domination sur le Hidjaz, pays cle la race arabe, et qu'ils seraient éloignés du siège du khalifat. « 5 Lisez, avec l'édition de Boulac: t H était fils de Mohammed, fils d'Abd-Allah, etc. » « dont les aïeux 1 n'avaient jamais porté de pareils titres. Cet usage se maintint jusqu'à ce que la ruine totale du parti arabe entraînât celle du khalifat. Des affranchis d'origine étrangère enlevèrent le pouvoir aux Abbacides; au Caire, les protégés des Obéidites traitèrent leurs princes de la même manière; les Sanhadja se rendirent maîtres de l'Ifrîkiya; les Zenata fondèrent un empire dans le Maghreb; les petits rois de l'Espagne se partagèrent les Etats des Oméiades; ainsi fut détruite l'unité de l'empire musulman.

Les princes qui régnèrent dans les pays d'Orient et d'Occident prirent d'abord le titre de sultan,. ipms ils y ajoutèrent d'autres titres qui variaient dans chaque royaume. Les souverains de race étrangère, qui régnaient en Orient, portaient des titres d'honneur que les khalifes leur accordaient et qui exprimaient l'idée de soumission, d'obéissance ou de fidélité. Tels furent les surnoms de Cheref ed-Doula (la noblesse de l'empire), d'Adod ed-Doula (le bras de l'empire), de P. 412. Rokn ed-Doula (la colonne de l'empire), de Moïzz ed-Doula (qui exalte l'empire), de Nacîr ed-Doula (qui aide l'empire), de Nizam el-Molk (l'ordonnateur du royaume), de Beha el-Molk (l'éclat du royaume), de Dakhîret el-Molk (le trésor du royaume), etc.

Les émirs sanhadjiens 2, auxquels les Obéidites avaient accordé des titres d'honneur, n'en portèrent jamais d'autres, même quand ils eurent usurpé l'autorité que ces princes leur avaient confiée. Mus par un sentiment de respect, ils s'abstinrent de prendre les titres qui appartenaient spécialement aux khalifes. C'est ainsi que les usurpateurs et' les ministres qui tiennent leurs princes en tutelle ont agi dans tous les temps, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer.

Dans les derniers temps du khalifat, quand le parti qui l'avait soutenu fut anéanti, les souverains d'origine étrangère qui régnaient en Orient ne se contentèrent plus des titres qu'on leur avait accordés; aussitôt qu'ils 3 eurent acquis, par leurs usurpations, une haute position et une grande autorité dans l'empire, ils s'empressèrent de Prolégomènes. 69 m PROLÉGOMÈNES prendre des titres royaux, tels quEn-Nacer (laide), El-Mansour (l'aidé de Dieu). Voulant faire sentir qu'ils s'étaient dégagés du joug de la clientèle, ils substituèrent le mot dîn (religion) au mot doula (empire) et se nommèrent Salah ed-Dîn (la prospérité de la religion), Aced ed-Dîn (le lion de la religion) et Nour ed-Dîn (la lumière de la religion).

Les souverains des petits Etats espagnols s'étaient partagé les titres consacrés aukhalifat. Etant de la même race que les khalifes et du même parti (celui des Arabes), ils avaient profité de leur position pour acquérir une grande influence et s'emparer du pouvoir. Ils prirent les titres à'En-Nacer, <ï El-Mansour, (¥El-Motamed (qui s'appuie sur Dieu), d'El-Modhajfer (le victorieux), etc. Ce fut contre eux qu'Ibn Cheref 1 lança cette épigramme: J ai pris l'Espagne en dégoût à cause de ces noms de Motacem et de Motaded, titres impériaux bien mal placés; cela fait penser au chat qui se gonfla pour atteindre la taille du lion.

Les émirs sanhadjiens, auxquels les khalifes obéidites avaient acp. 4i3. cordé des titres d'honneur, tels que Nacîred-Doula, Seif ed-Doula (épée de l'empire), Moëzz ed-Doula (qui rend l'empire glorieux), etc. n'en recherchèrent pas d'autres. Ils les gardèrent même quand ils eurent abandonné la cause des Obéidites pour celle des Abbacides. S'étant ensuite détachés du parti des khalifes (abbacides), ils finirent par ne plus penser à eux et par laisser tomber dans l'oubli les titres qu'ils avaient portés. Dès lors ils se contentèrent de celui de sultan. Dans le Maghreb, les émirs de la tribu des Maghraoua, encore habitués aux usages rudes et simples de la vie nomade, prirent le titre de sultan et n'en recherchèrent point d'autre. Le souvenir des khalifes s'étant effacé (dans le Maghreb,) où ils n'avaient plus personne pour les représenter 2, Youçef Ibn Tachefîn, roi d'un peuple berber nommé les Lemtouna, parut dans ce pays et en fit la conquête ainsi que celle de l'Espagne. Etant très-religieux et tout disposé à suivre de bons exemples, il prit la résolution de reconnaître l'autorité du khalife et de remplir ainsi tous les devoirs d'un bon musulman. Ayant adressé une déclaration de foi et hommage à El-Mostadher l'Abbacide, il la fit porter à ce khalife par Abd-AUah Ibn el-Arebi et le cadi Abou Bekr Ibn el-Arebi, fils de celui-ci et un des principaux docteurs de Séville 1. Ces envoyés étaient chargés de demander, pour leur maître, sa confirmation par diplôme dans le gouvernement du Maghreb- A leur retour, ils lui présentèrent ce document, qui l'autorisait à porter des vêtements et des drapeaux semblables à ceux des Abbacides et à prendre, comme une marque d'honneur toute spéciale, le titre d'c/ttiV el-moslemîn (prince des musulmans). On rapporte qu'il s'était déjà intitulé ainsi, n'ayant pas voulu prendre le titre à" émir eU moumenîn, tant il respectait la dignité du khalife et tant ses Almoravides étaient dévoués à l'observation des préceptes de la religion et de la Sonna. Le Mehdi qui parut à la suite des Almoravides invita les hommes à soutenir la cause de la vérité, et reprocha vivement aux habitants du Maghreb leur éloignement pour les doctrines d'El-Achari, théologien dont il s'était déclaré le sectateur. Il les blâma de leur attachement au principe suivi par les anciens musulmans, qui, au lieu d'expliquer le texte du Coran d'après son esprit, le prenaient dans son sens littéral, ce qui, selon les Acharites, conduisait à des résultats très-graves 2. 11 donna à ses partisans le nom diEl-Mowah- P. àih.

hedîn (Almohades ou unitaires), manière indirecte de condamner (la doctrine des Almoravides). Il tenait la même opinion que (les partisans de) la famille (du Prophète) au sujet de Yimam impeccable, « dont l'existence, disent-ils, est absolument nécessaire, dans tous les temps, pour maintenir l'ordre de l'univers. » Il commença par se faire nommer imam, afin de se conformer à l'usage des Chîïtes, qui désignaient leur khalife par ce titre; ensuite il y ajouta le mot mdsoum (impeccable), pour indiquer que, d'après sa doctrine, Yimam doit être exempt du péché. Ses partisans s'abstinrent de l'intituler émîrel-moumenîn, pour ne pas s'écarter de l'usage suivi par les Chîïtes 5 Ici l'édition de Boulac porte de plus phisme. » des temps anciens; d'ailleurs il pensait que ce titre lui ferait partager (le mépris dont on couvrait) les hommes ignorants et les jeunes (étourdis) qui formaient la postérité des khalifes, tant en Orient qu'en Occident. Àbd el-Moumen, à qui il légua le pouvoir, prit le titre d'émir el-moumenîn, et le transmit à ses descendants. Plus tard les Hafsides de l'Ifrîkiya en firent de même. Ces princes se réservaient le titre dont nous parlons et ne permettaient à personne de le prendre; en cela ils se conformaient à ce que le Mehdi fondateur de leur secte avait prescrit, et à leur conviction que ce personnage et ses successeurs avaient seuls le droit d'exercer l'autorité suprême, depuis que le parti des Coréichides (soutien de l'ancien khalifat) n'existait plus.

Le gouvernement du Maghreb s'étant ensuite désorganisé, les Zenata (Mérinides) s'emparèrent du pouvoir» Les premiers souverains de la nouvelle dynastie ayant conservé les mœurs rudes et simples de la vie nomade, se réglèrent d'après l'exemple des Lemtouna (les Almoravides) et se contentèrent du titre d'émir el-moslemîn. Ils agissaient ainsi par égard pour la dignité du khalife, dont ils respectaient l'autorité, c'est-à-dire du khalife descendant d'Abd el-Moumen, et, plus tard, du khalife hafside. Les souverains zenatiens qui régnèrent dans les derniers temps s'attribuèrent le titre d'émir el-moumenin et le portent encore. De cette manièreils ont satisfait aux exigences de la dignité royale, dont il fallait étendre l'action et compléter les attributions. > r ^<m>}', P. h 1 5. Sur la signification des noms Babba ( Pape) et Batrik ( Patriarche), termes employés chez les chrétiens, et sur celui de Cohen, dénomination usitée chez les Juifs.

La religion a besoin d'un chef qui la maintienne en l'absence du Prophète. Ce chef oblige le peuple à se conformer aux prescriptions et aux ordonnances de la loi révélée. Il est, pour ainsi dire, le lieutenant du Prophète, étant chargé de veiller à l'accomplissement des devoirs que celui-ci a imposés. Les hommes, avons-nous dit, sont obligés de se réunir en société et, s'ils recherchent les avantages d'un gouvernement régulier, ils ne sauraient se passer d'une personne qui les dirige vers ee qui leur est avantageux, et qui les contraigne à s éloigner de tout ce qui pourrait nuire. Cette personne s'appelle le roi. Dans l'islamisme, la guerre contre les infidèles est d'obligation divine, parce que cette religion s'adresse à tous les hommes et qu'ils doivent l'embrasser de bon gré ou 1 de force. On a donc établi chez les musulmans la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle, afin que ces deux pouvoirs s'emploient simultanément dans ce double but. Les autres religions ne. s'adressent pas à la totalité des hommes; aussi n'imposent-elles pas le devoir de faire la guerre aux infidèles; elles permettent seulement de combattre pour sa propre défense. Pour cette raison, les chefs de ces religions ne s'occupent en rien de l'administration politique. La puissance temporelle est entre les mains d'un individu qui Ta obtenue par un hasard quelconque ou par suite d'un arrangement où la religion n'entre pour rien. La souveraineté s'est établie chez ces peuples, parce que l'esprit de corps les y porte par sa nature même, ainsi que nous l'avons déjà indiqué; la religion ne leur imposait pas cette institution, vu qu'elle ne leur ordonnait pas de subjuguer les autres peuples, ainsi que cela eut lieu dans l'islamisme. Ils ne sont obligés qu'à veiller au maintien de la religion dans leur propre nation; aussi les Israélites, à partir de l'époque de Moïse et de Josué, passèrent environ quatre siècles sans penser à fonder un royaume; leur unique souci fut le maintien de la religion. Le chef qui veillait à la conservation de la P. 4i6.

foi portait, chez eux, le nom de Cohen; lieutenant de Moïse, pour ainsi dire, il dirigeait les cérémonies de la prière et les sacrifices 2. Pour remplir ces fonctions, on devait être de la postérité d'Aaron, parce que, selon la révélation divine, elles devaient appartenir à Àaron et à ses enfants. Pour donner de la consistance à l'administration politique, institution naturelle aux hommes, ils firent choix de soixante et dix cheikhs (chefs ou vieillards), auxquels ils confièrent l'application 1 Pour UjfJ, lisez 1*^1. — 1 Pour f, liset des lois qui réglaient les intérêts delà communauté. Le Cohen, chargé des affaires de la religion et libre des tracas de la politique, occupait un rang qui le plaçait au-dessus de ces fonctionnaires. A la suite de cette organisation, l'esprit national se fortifia, les forces qui conduisent à la royauté 1 se développèrent franchement, et le peuple juif enleva aux Chananéens le territoire de Jérusalem, pays que Dieu, parlant par la bouche de Moïse, leur avait assuré comme héritage. Ils eurent alors à repousser les attaques des peuples de la Palestine, des Chananéens, des Armen 2, des Édomites, des Ammonites et des Moabites. Pendant environ 3 quatre cents ans, ils combattirent sous les ordres de leurs cheikhs, dont aucun ne fut tenté d'usurper l'autorité suprême. Fatigués enfin de cette lutte prolongée contre tant de peuples, les Israélites demandèrent à Dieu, par l'entremise de Samuel, un de leurs prophètes, la permission de se donner un roi. Saûl, à qui on déféra l'autorité royale, subjugua plusieurs peuples, et Goliath, roi des Philistins, perdit la vie* Après Saùl, la royauté passa à David. Sous le règne de Salomon, successeur de David, l'empire juif devint trèsredoutable; il s'étendit à travers le Hidjaz jusqu'aux frontières du Yémen et (de l'autre côté) il touchait aux limites du territoire grec.

Après la mort de Salomon, les (douze) tribus brisèrent les liens qui les retenaient ensemble et s'organisèrent en deux nations distinctes, résultat inévitable de l'esprit de parti dans tous les empires. Une de ces nations, composée de dix tribus, occupait le territoire de Naplouse; le siège de leur empire était Sébaste (Samarie), ville qui, depuis le temps de Bokht-Nasar (Nabuchodonosor), est restée en ruines; l'autre, formée par les tribus de Juda et de Benjamin 4, possédait Jérusalem.

les Arméniens; mais ici l'auteur paraît t^L* kiVj f^fc* <S^K c'est-à-dire:« Une l'avoir employé pour désigner les Amor- d elles, composée de dix tribus, était dans rhéens. la Mésopotamie et à Mosul; l'autre, ap- 3 Après insérez partenant aux tribus de Juda et de Ben- 4 Dans deux de nos manuscrits et dans jamin, possédait Jérusalem et la Syrie. » l'édition de Boulac, le passage précédent Plus tard Bokht-Nasar, roi de Babel (Babylone), enleva aux dix tribus le royaume qu'elles avaient à Sébaste r; ensuite il enleva la ville de Jérusalem aux descendants de Juda, après que leur royaume eut duré environ mille ans 2. Il détruisit leur mosquée (le temple), brûla leur Pentateuque, abolit leur religion, et fit transporter à Ispahan et dans l'Irac les tribus qu'il avait vaincues. Soixante et dix années plus tard, un roi de la famille caïanide qui régnait sur la Perse les renvoya à Jérusalem. Ils rebâtirent alors leur temple, rétablirent leur religion dans son ancienne forme 3 et la placèrent sous la direction des Cohens"; mais l'administration temporelle resta entre les mains des Perses. Alexandre (le Grand) et les enfants de Younan (les Ioniens, les Grecs), ayant vaincu les Perses, étendirent leur domination sur les Juifs.

Plus tard, la puissance des Grecs s'affaiblit, et les Juifs, forts par l'influence naturelle de leur esprit de corps, secouèrent le joug de l'étranger et commirent aux Cohens* de la famille d'Asmonée 5 les rênes du gouvernement. Ils combattirent les Grecs jusqu'à ce que leur puissance fût anéantie 0, et, vaincus par les Romains, ils passèrent sous leur domination. Plus tard, ceux-ci marchèrent contre Jérusalem, où se tenaient les descendants d'Herodos (Hérode), qui étaient attachés par les liens du mariage aux Asmonéens. Ayant assiégé les Juifs dans cette ville, dernier reste d'un si grand empire, ils la prirent d'assaut et y mirent tout à feu et à sang. Jéru- * salem fut détruite et les habitants furent déportés à Rome et dans P. 4i8. les pays au delà de cette ville. Ainsi fut ruiné le temple pour la seconde fois. Les Juifs, désignent cette époque par le nom de la grande expatriation. Depuis lors le peuple juif n'a jamais possédé de royaume et, n'étant plus soutenu par l'esprit de corps, est resté sous la domination des Romains et des nations qui les ont rem- 1 Ce nom est omis dans l'édition de Bon- 5 Après, insérez J^L lac et dans les manuscrits C el D. * Variante: *X$£J\.

1 Le royaume de Juda dura trois cent 5 Les Machabées; en arabe, Beni Hachsoixante et seize ans. L'auteur a sans doute monaL voulu dire que la nationalité juive avait * L'équivoque de la traduction se reduré près de mille ans. trouve dans le texte arabe.

placés. C'est le chef appelé le Cohen qui dirige les affaires de leur religion.