SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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' Le mol ribat désignait d'abord un poste fortifié, situé sur la frontière du territoire musulman. Les personnes qui désiraient acquérir les mérites de la guerre sainte allaient y passer quelque temps, afin de se livrer à la prière et de combattre les infidèles. Ces espèces de couvents-casernes étaient autrefois très-nombreuses. De nos jours, les ribats ou rabats, selon la prononciation vulgaire, sont de simples chapelles. Prolégomènes. — ii.

° Massa est située sur l'Atlantique, auprès de i'emboucliure du fleuve marocain appelé le Sous.

' Voyez Histoire des Berbers, t. Il, p.,^, ' Les mots (ji^Ls ji équivalent à Notre professeur, Mohammed Ibn Ibrahim el-Abbeh ', nous a fait le récit suivant: « Au commencement du viii* siècle, et sous le règne du sultan (mérinide) Youçof Ibn Yacoub, un individu qui professait les 4,octrines du soufisme, et qui portait le surnom de Touïzeri, ce qui P. 17/1. veut dire le petit Touzerien^, parut au ribat de Massa, et se donna pour le Falémide attendu. S'étant fait suivre par un grand nombre de gens de Sous, appartenant, les uns à la tribu de Guezoula', et les autres à celle de Zanaga (ou Sanhadja), il se rendit tellement puissant qu'il aurait pu devenir très-redoutable. Les émirs qui gouvernaient les tribus masmoudiennes en conçurent des appréhensions pour leur propre autorité, et Es-Sekcîoui* (un de ces chefs) aposta des gens qui assassinèrent cet homme dans son lit. Cela fit manquer l'entreprise. Quelque chose de semblable eut lieu entre les années 690 et 700^ (1291-1 3oo de J. C). Un individu appelé El-Abbas parut chez les Ghomara (du Rif marocain) et prétendit être le Fatémide. Ayant entraîné une foule de gens de la basse classe, il prit d'assaut la ville de Bades (Vêlez de Gomera), et y brûla les bazars; ensuite il marcha contre El-Mezemma (Alhucema), où il mourut assassiné, sans avoir pu accomplir ses projets. Les tentatives de cette espèce ont été très-fréquentes. » A ce sujet le même docteur nous raconta un fait assez singulier. Il était parti pour faire le pèlerinage du ribat d'EI-Obbad*, lieu où le cheïkh Bou Medin'' est enterré, et qui se trouve ' L'auteur parle de ce personnage dans son autobiographie. (Voy. l'introduction de a 1" partie, page xxiv.)

' La ville de Touzer est située dans le Djerîd tunisien.

' Pour iJ_5<3.i7lisez iu^yy [Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 116.)

' Pour fj^MX^j], lisez i_5j*.»«.X4«jl. (Voy. Histoire des Berbers, t. 11, p. 269.) Le chef désigné par ce surnom se noraruait Omar Aguellîd. {Ibid, p. 270.)

' El-Obbad [les adorateurs) est le nom du cimetière attenant à la zaouia (chapelle, tombeau, école et couvent) de Bou Medîn, située à deux kilomètres sud-est de Tlemcen.

' El-Macarri a donné une longue notice sur ce saint personnage dans son hisloirjc du vizir Liçan ed-Dîn. Dans la Revue africaine de 1862, M. Brosselard a consacré un long et intéressant article à la description de la zaouïa de Bou Medîn et à l'histoire de ce docteur.

sur la montagne qui domine Tlemcen'. 11 voyageait avec un des descendants du Prophète établis à Kerbela ^. Celui-ci avait une suite nombreuse, beaucoup de disciples et de domestiques, et on le traitait avec de grands égards. Partout où il passait, des individus, qui étaient ses compatriotes, venaient lui fournir de l'argent pour subvenir à ses dépenses. « Pendant notre voyage, dit El-Abbeli, une intimité assez étroite se forma entre lui et moi, et il m'expliqua ce que c'étaient que ces hommes: ils avaient quitté Kerbela avec l'intention de fonder l'autorité du Fatémide dans le Maghreb. Mais, lorsque leur chef eut vu les forces des Mérinides, dont le sultan, Youçof Ibn Yacoub, faisait alors le siège de Tlemcen^, il ordonna à ses partisans* de regagner leur pays. Nous avons fait une fausse démarche, leur dit-il; ce n'est pas maintenant le moment d'agir. » On voit, par ces paroles, que cet homme ne manquait pas d'intelligence et qu'il reconnaissait l'impossibilité de réussir tant qu'il n'aurait pas un parti P. 175.

assez fort pour lutter avec la nation qui dominait à cette époque. Sans moyens d'action, et étranger dans le pays, il s'avoua son erreur et jvigea qu'aucun peuple du Maghreb n'était capable de résister au parti mérinide. Il eut le bon sens de renoncer à ses projets ambitieux et de rentrer dans l'humble position qu'il avait occupée. Rien ne lui restait à apprendre, excepté une seule chose, savoir: que le parti des Fatémides et même celui des Coreïchides n'existent plus, surtout dans le Maghreb. Mais on a beau répéter cela'; jamais on ne cessera de former des bandes pour soutenir le Fatémide.

Dans les derniers siècles, il se manifesta chez quelques Arabes du Maghreb une disposition à appeler les hommes au maintien de la vérité et des prescriptions de la religion (sonna). Dans ces tentatives, on ne mettait en avant ni la cau.se du Fatémide ni celle d'aucun autre ' L'Obbad est situé au pied de la mon- peut voir le récit très-intéressant qu'Ibn tagne de Tlemcen, celle des Béni Ournîd. Klialdoun en a donné dans son Histoire ^ Kerbela, en Trac, où est le tombeau des Berbers, t. III, p. Sy/i et suiv. d'El-Hoceîn. ' Pour •uLsê'^f, lisez «oLse-^- ' Pour l'histoire de ce long siège, on ' Pour oooiJ, lisez loJii.

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individu; seulement, de temps en temps, paraissait un homme qui entreprenait de soutenir la sonna et de mettre (in aux actes répréhensibles. En s'occupant de cette tâche, il gagnait de nombreux partisans, dont le principal soin était de veiller à la sûreté des voyageurs; car les Arabes nomades, voulant pourvoir à leur propre subsistance de la manière qui leur était la plus naturelle, celle que nous avons indiquée ailleurs', commettaient de grands excès. Ces réformateurs faisaient tout leur possible pour mettre un terme à ces désordres, et lâchaient surtout de pourvoira la sûreté des voyageurs. Malheureusement ils n'avaient pas chez eux une foi'te teinture de religion. Pour les Arabes, se tourner vers Dieu et revenir à la piété signifie renoncer aux incursions et au pillage. De toutes les prescriptions de la veligion ils ne connaissent que cela; car, le brigandage étant le péché auquel ils s'adonnent le plus avant de se tourner vers Dieu, c'est celui auquel ils se bornent à renoncer. On verra toujours que les partisans des gens qui font de pareils appels et qui prétendent faire respecter les prescriptions de la sonna ne sont pas très -versés dans les diverses ramifications de la doctrine qui consiste à imiter et à suivre (l'exemple du Prophète). Toute leur religion se borne à ne pas comp. 176. mettre des vols ni des actes de violence, à s'abstenir du brigandage, et puis à chercher, avec une ardeur extrême, les biens de ce monde et les moyens de vivre à leur aise. Il y a cependant une grande différence entre travailler pour le bien public et rechercher des biens mondains; ces deux sentiments ne peuvent pas se concilier. La religion n'ayant laissé dans leurs cœurs qu'une teinture très-faible, leur renonciation aux vanités de ce monde n'est nullement parfaite. Le nombre d'individus (qui prennent part à ces tentatives) n'est jamais très-grand; leur chef est toujours à balancer entre les intérêts de la religion et les siens, et à travailler pour son propre avantage, sans se préoccuper de ses partisans; aussi, quand il meurt, l'entreprise s'arrête, et son parti ne tarde pas à se dissoudre. Voilà ce qui arriva au nommé Cacem ' Voyez 1" partie, p. Sog.

Ibn Mora, membre de la tribu (arabe) des Béni Kaab Ibn Soleïm', qui parut en Ifrikiya dans le vu" siècle (de l'hégire). Plus tard, un nommé Séada, qui appartenait à la famille des Moslem, une des fractions nomades de la tribu (arabe) de Rîah^, éprouva le même sort. II avait pUis de religion et plus de droiture que son devancier; mais, malgré cela, son parti ne put rien accomplir. Nous en avons déjà indiqué la raison, et nous raconterons l'histoire de ces deux hommes en leur lieu et place, quand nous aurons à, parler des diverses branches de la tribu de Soleïm et de celle de Rîah. Depuis lors, quelques individus se sont mis en avant sous le même prétexte et ont suivi la même ligne de conduite; s'élant revêtus (du manteau de la religion), ils font profession d'agir au nom de la sonna, bien qu'ils n'en observent guère les prescriptions; aussi leurs entreprises n'ont eu aucun résultat, et les partisans qu'ils laissent après eux ne peuvent rien faire de bon. Cela, du reste, est conforme à la manière dont Dieu agit envers ses serviteurs.

Sur les prédictions qui concernent les dynasties et les nations. — Dans ce cliapitre nous parlerons des meluhim (recueils de prédictions), et nous ferons connaître ce que l'on entend par le mot djefr.

Les hommes sont portos par une inclination particulière de leur esprit à désirer savoir ce qu'ils deviendront et ce qui doit leur arri- i' ver: la vie, la mort, la prospérité, le malheur, voilà les objets de leurs soucis. Se préoccupant surtout des événements d'un intérêt général, ils tâchent de savoir quelle sera la durée du monde et des empires. Cette inclination est naturelle à l'homme, et lui est innée; aussi voyons-nous bien des personnes essayer d'obtenir ces connaissances par la voie des songes. Tout le monde connaît les anecdotes racontées au sujet de certains devins que les rois et les gens du peuple consultaient en pareil cas. Même dans nos villes on trouve une classe de gens qui, sachant combien les hommes souhaitent d'obte- ' Voyez l'Histoire des Berbers, (• I, ' Pour i'hisloire de Séada, voyez le p. i53, pour l'histoire de ce réformateur. tome I, p. 81 de V Histoire des Berbers.

nir des i^enseignements sur l'avenir, se font un métier (de prédire les événements futurs). Etablis dans les rues et dans des boutiques afin d'offrir leurs services à ceux qui viennent les consulter \ ils reçoivent, depuis le matin jusqu'au soir^, les visites des. femmes de la ville, des enfants et d'une foule d'individus à l'esprit faible, qui cherchent à savoir quelle tournure prendront leurs affaires, et si c'est au gain, à une haute dignité, à l'amitié ou à la haine qu'ils doivent s'attendre. Les uns opèrent en traçant des hgnes sur du sable, et d'autres en jetant par terre des cailloux ou des noyaux; d'autres encore travaillent en fixant leurs regards sur des miroirs ou sur des liquides. On nomme les premiers monet/fZ/em (astrologues), les seconds haceb (calculateurs) et les derniers dareb el-mendel^. Voilà de ces pratiques que l'on trouve répandues dans les grandes villes, et qui méritent notre réprobation, et cela d'autant plus que la loi divine les a blâmées formellement ■ et que Dieu dérobe à tous les hommes la connaissance de l'avenir, excepté à oeux qu'il veut éclairer au moyen de songes ou du don de la sainteté. Comme ce sont ordinairement les rois et les grands chefs qui se préoccupent de ces choses et qui s'y intéressent dans l'espoir d'apprendre combien de temps leur empire doit subsister, c'est de ce côté principalement que les professeurs de cet art dirigent leur attention. Aussi trouve-t-on chez tous les peuples quelque prédiction faite par un devin ou par un astrologue, ou par (un homme que l'on regarde comme) un favori de la Divinité, qui annonce, soit le prochain établissement de l'empire ou de la dynastie que l'on aspire 178. à fonder, soit les guerres et les conflits qui doivent avoir lieu entre cette nation et les autres peuples, soit enfin la durée de la dynastie et le nombre de souverains dont elle se composera et dont on se hasarde même à donner les noms. Tout cela est compris sous la dénomination de hidthan *.

' Pour JL«j, lisez âAjI^. mol men(ie/, selon nos dictionnaires, est un ' PoiirjOoUS et j-jvJ 1 lisez tOJo3 et cercle tracé par terre, clans lequel s'assied ^■^y^ le magicien qui veut évoquer un démon.

' Dareb signifie «celui qui frappe;» le * Ce mol sigah'ie événements futuTS,ma\s Il y avait chez les (anciens) Arabes des devins et des sachanb', à (jui on avait recours en ces occasions. Us prédirent aux Arabes qu'ils posséderaient un empire et fonderaient une dynastie. Quand Chicc et Satih^ expliquèrent le songe de Rebîah Ibn Nasr, roi du Yémen, ils déclarèrent que les Yéménites se laisseraient enlever leur pays par les Abyssins; qu'ils le reprendraient plus tard, et qu'ensuite la vraie religion et la souveraineté s'établiraient chez les Arabes. Une autre de ces prédictioifs fut celle de Satîh, qui, en expliquant le songe du inobedan, songe au sujet duquel Kisra (Chosroès) envoya Abd el-Masih pour le consulter, annonça à celui-ci que l'empire appartiendrait aux Arabes^. La race berbère a aussi produit des devins, dont un des plus fameux était Mouça Ibn Saleh*, qui, selon les uns, appartenait à la tribu des Béni Uren, et, selon les autres, à celle des Ghouiert. On a de lui des sentences fatidiques rédigées en forme de vers et dans le patois du pays. Elles renferment un grand nombre de prédictions, dont la plupart se rapportent à l'empire et à la domination que les Zenata devaient obtenir en Maghreb^. Les hommes de cette race se sont transmis les vers d'ibn Saleh, qui, à les en croire, avait été un saint [ouéli] ou bien un devin. Quelques-uns d'entre eux prétendent qu'il fut prophète, parce que**, d'après leur opinion, il vivait longtemps avant l'hégire'. Dieu sait ce qui en est.

Chaque peuple (qui désirait connaître l'avenir) invoquait les paroles de ses prophètes, s'il en existait à cette époque. Les Israélites avaient des prophètes qui paraissaient les uns à la suite des autres il s'emploie ici dans le sens de prédictions. M. de Sacy a donné la traduction de ce passage dans sa Chrestomathie arabe, t. Il, p. 298. Je l'ai adoptée, en y faisant de légers changements.

^ Ibn Saleh aurait donc annoncé, plusieurs siècles d'avance, rétablissement du royaume des Béni Abd el-Ouad et de l'empire des Mérinides, deux tribus de race zenalienne.

' S'il avait été prophète, il avait dû vivre avant l'iiégire, car Mohammed a dit: Après moi, point de prophète.

et de qui ils obtenaient des renseignements toutes les fois qu'ils les demandaient avec instance. Sous la domination de l'islamisme, on |j.,yy. possédait beaucoup d'indications de cette nature', se rapportant, en général, à la durée que le monde devait avoir, et, en particulier, à la durée et à la vie des dynasties. Dans les premiers temps de l'islamisme, ces notions s'appuyaient sur des renseignements transmis par les Compagnons de Mohammed, et surtout par des juifs devenus musulmans: tels furent Kàb el-Ahbar^ et Ouehb Ibn Monebbeh^. Parfois aussi on tirait ces notions de grands phénomènes dont on avait gardé le souvenir, e1 des explications conjecturales (que l'on en donnait). Djâfer es-Sadec* et d'autres membres de la famille de Mohammed possédaient beaucoup de ces renseignements, qu'ils appuyaient, et peut-être avec raison, sur les révélations [kechf] qui leiuétaient arrivées en leur qualité de ouélis (saints). En effet, puisqu'il faut convenir que de pareilles communications avaient été faites à des saints qui étaient leurs parents ou leurs descendants, vu que le Prophète a dit il y a parmi vous des inspirés^, ces personnages, occupant un degré de sainteté très-élevé, avaient plus de droits que tous autres à obtenir des marques spéciales de la faveur divine.

Après l'établissement de l'islamisme, quand les musulmans se furent adonnés à des études scientifiques et systématiques, et qu'on eut traduit en arabe les écrits des philosophes (grecs), on s'adressait ordinairement à des astrologues. Pour" tout ce qui concernait la durée de l'empire (musulman) et des dynasties, et pour tout ce qui touchait aux choses d'un intérêt général, ces astrologues prononçaient des jugements d'après les conjonctions des astres, et, pour ce qui regardait les naissances et les autres événements d'un intérêt particulier, ils jugeaient d'après les aspects (planétaires) qui s'y rapportaient. (Dans les deux cas) ils formaient leurs jugements d'après la configuration " Voyez la 1" partie, page ai, noie 1. des douze imams. ■ Ouehb Ibn Monebbeli mourut à Sa- " Voyez la i" partie, page 228.

nâa, dans le Yémen, vers l'an 1 1 3 de l'hé- " Pour ^s, lisez J.

que la sphère céleste devait olïrir au moment même où chaque événement commençait.

Nous allons indiquer maintenant ce que les traditionnistes ont rapporté à ce sujet, et ensuite nous donnerons les renseignements fournis par les astrologues.

En ce qui concerne l'espace de temps que la religion (musulmane) et le monde doivent durer, les traditionnistes possèdent des notions tirées du livre de Soheïli\ Cet auteur rapporte, d'après Taberi, une indication qui porterait à croire qu'à partir de l'établissement de l'islamisme le monde devait durer cinq cents ans, indication dont la fausseté est maintenant évidente. Taberi appuie cette assertion de la manière suivante: " Ibn Abbas^ nous a transmis cette parole (de son P. 180.

cousin Mohammed), La durée de ce monde- ci sera d'une semaine [de la longueur) de celles de l'autre [monde), mais il n'en a pas indiqué la portée. Le sens caché qu'elle renferme est, probablement, que la durée du monde doit s'évaluer d'après le nombre de jours qui se passèrent pendant la création des cieux et de la terre; on sait qu'il y en avait sept. Or la longueur de chacun de ces jours était de mille ans, selon cette parole de Dieu: Un jour auprès de votre Seiqneur fait mille ans selon votre <:alcul [Coran, sour. xxii, vers. A6)^. » Le même auteur ajoute: « Le saint Prophète a dit, ainsi que cela est constaté par le Sahîh: La période de votre existence, comparée avec celle de l'existence de ceux qui vous ont précédés, est comme l'espace de temps qui s'écoule entre la prière de l'asr et le coucher du soleil [comparée avec la portion de la journée déjà écoulée). Il a dit aussi. J'ai été envoyé au moment où nous étions, moi et la (dernière) heure (du monde), comme ces deux, et il montra l'index de sa main et le doigt du milieu. » L'asr a lieu quand tous les objets projettent des ombres deux fois plus longues qu'eux-mêmes; or l'intervalle entre ïasr et le coucher du soleil est d'environ la moitié de sept (c'est-à-dire la quatorzième partie de la journée), et telle est aussi la mesure de la quantité par ' Voyez ci-devant, page 160, noie 6. — ^ Les mots lj>Uc m] ^. sont de trop. — ' Voyez aussi Psaumes, lxxxix, i.

Prolégomènes. — ii. 27 laquelle le doigt du milieu dépasse l'index. Donc l'espace de temps (que le Prophète a voulu indiquer) sera la moitié de la septième partie de la semaine entière, c'est-à-dire cinq cents ans. Cette appréciation a pour confirmation une parole du Prophète: Dieu, a-t-il dit, ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d'une demi-journée. Il en résulte qu'avant l'établissement de la religion (musulmane] le monde avait duré six ' mille cinq cents ans. Ouehb Ibn Monebbeh lui donna cinq mille six cents ans, c'est-à-dire pour le temps déjà écoulé. Selon Kâb et Ouehb, la durée totale du monde sera de six mille ans. » Soheïli fait ici les observations suivantes: «Les deux traditions (citées plus haut) ne justifient en aucune façon l'assertion (de Taberi), laquelle est, du reste, en opposition avec les faits accomplis. La seconde, savoir, que Dieu ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d'une demi-journée, ne nous oblige pas à nier que Dieu pourra ' ajouter quelque temps de plus à cette demi-journée; et la première, savoir. J'ai été envoyé au moment où nous étions, moi et l'heure, comme ces deux, indique seulement la proximité (de la fin du monde et de l'époque de sa mission), et qu'il n'y aura entre son temps et la dernière heure du monde aucun autre prophète, aucune autre loi révélée que la sienne. » P. 181. Soheïli s'applique ensuite à déterminer la durée de la religionpar un autre moyen, dont l'exactitude ne pourra être constatée que par l'expérience. Il rassemble les lettres isolées qui se trouvent au commencement de plusieurs sourates du Coran, et en supprime celles qui ont déjà leurs représentatifs dans la liste. Il obtient ainsi quatorze lettres formant les groupes >«Ji, {Ja«««;;, o^j, ijj-»-, »jJ. Prenant ensuite les valeurs numériques qu'on donne à ces lettres dans le calcul appelé fiiçab el-djomel^, il obtient (en les additionnant) la ' Les deux éditions, tous les manus- Irouve pas dans la traduction persane de crits et la traduction turque portent *-«.<*• la Chronique, mais on sait que le tra- «cinq. » Voyez cependant une indication ducteur, Belami, n'adonné qu'un abrégé offerte par la Chronique de Tabari, traduite de l'original, du persan par M. Dubeux, vol. I, p. 3i. ^ Pour iso>.i!, lisez jiitl.

Le passage reproduit par Soheïli ne se ' Voyez la 1" partie, page 2/18.

somme de 908', somme qui indique le temps que la religion musulmane doit durer, et qu'il faut ajouter aux milliers (d'années) écoulées'^ avant la mission de Mohammed. Il ajoute': « Il n'est pas impossible que telle ne soit la véritable portée et la signification de ces lettres. " A mon tour, je dis que ces paroles, Il n'est pas impossible, etc. ne nous obligent pas à regarder l'opinion de Soheïli comme probable, ni à l'accepter avec confiance. Il l'adopte en se fiant à l'histoire des fils d'Akhtab, telle qu'Ibn Ishac* l'a racontée dans son Kitab es-Sïer^. Ce furent deux docteurs juifs: l'un se nommait Abou Yacer, et l'autre Hoeï. Quand ils entendirent prononcer les lettres élif, lam, mim, ^t, ils pensèrent qu'elles indiquaient le temps que (le monde) devait durer, et, les ayant évaluées d'après le procédé du hiçab el-djomel, ils trouvèrent que la somme en était soixante et onze. Cet espace de temps leur paraissait très-court, et Hoeï alla demander au Prophète s'il restait encore des lettres, et obtint pour réponse élif, lam, mîm, sad, ijail. Il répéta sa demande, et le Prophète lui répondit: élif, lam, re, jJl. Ayant demandé encore, le Prophète lui dit: élif, lam, mim, ré, ^i. Ce dernier groupe de lettres représente le nombre 271.

Trouvant cette période trop longue, il s'adressa au Prophète en ces termes: «La chose que tu dis, o Mohammed! nous semble bien embrouillée; nous ne savons si le nombre que tu nous donnes est grand ou petit. » Les juifs s'éloignèrent alors, mais Abou Yacer leur dit: «Qu'en savons-nous? Peut-être nous a-t-il donné la somme de toutes ces lettres, c'est-à-dire 70^ ans. » Ibn Ishac fait observer que, à cette occasion, fut révélé le verset suivant: Parmi les versets [qui composent le Coran), les uns offrent an sens certain et servent de hase à ce livre. [Coran, sour. m, vers. 6.) Or cette anecdote ne prouve P. 182. nullement que la durée de la religion doive être évaluée d'après la signification numérique de ces lettres, car elles n'indiquent des nombres ni par leur nature propre, ni d'après des principes fondés sur la ' La bonne leçon est ijLjt«»j. ' Pour ^^txïX\,■ lisez (^ijull- ' Avant ûfj, insérez jli.

' Voyez la i" partie, pagn 5, note i. ' Voyez le Siret er-Hasoul, édition de M. VVùstenfeld, page rvv- 27.

raison, mais par un accord général et par un syslènne conventionnel que l'on a nommé hiçab el-djomel, système bien connu, il est vrai, dep.uis un temps reculé; mais son ancienneté ne fait pas qu'il soit une preuve démonstrative. D'ailleurs, Abou Yacer et son frère Hoeï n'étaient pas de ces liommes dont l'opinion puisse faire autorité en pareil cas; ils ne comptaient même pas au nombre des savants juifs, car leur tribu menait une vie nomade dans le Hidjaz, et ignorait nonseulement les sciences et les arts, mais aussi leur propre loi et les règles de jurisprudence renfermées dans leur livre (le Pentateuque) et observées par ceux de leur race. Au reste, on est très-porté à recueillir des calculs de ce genre, ainsi que fait le vulgaire dans toutes les nations. Cette anecdote ne sert donc à rien pour ce que Soheïli voulait prouver.

Les prédictions qui regardent cbaque dynastie particulière de la nation musulmane ont pour base une tradition, considérée comme collective, et qu'Abou Dawoud a publiée comme provenant de Hodeïfa Ibn el-Yeman'. Il la tenait de son précepteur, Mobammed Ibn Yahya ed-Dohli, qui l'avait apprise de Saîd Ibn Abi Meryem, qui l'avait reçue d'Abd Allah Ibn Ferroukb, qui l'avait obtenue d'Osama Ibn Zeïd el-Leïthi^, qui la tenait du fils de Cabîsa* et petit-fils de Doueïb, qui déclarait l'avoir entendu rapporter en ces termes par son père: « Hodeïfa Ibn el-Yeman a dit: Par Allah! je ne sais si mes compagnons ont oublié ou s'ils font semblant d'oublier; par Allah! de tous les chefs de révoltes qui paraîtront jusqu'à la fin du monde, et qui auront au moins trois cents partisans, le Prophète n'en a pas omis un seul: il les a désignés tous par leurs noms et les noms de leurs pères et les noms de leurs tribus. » Abou Dawoud ne fait aucune observation sur cette tradition, et nous avons déjà fait remarquer*' qu'il a dit dans son traité: « Tout ' Abou Abd Allah Hodeïfa Ibn el-Ye- ' Cabîsa, fils de Doueïb, mourut en nian, un des Compagnons du Prophcle, Syrie vers l'année 86 (706 de.I. C).

mourut à Medaïn lan 36 de l'hégire (656- ' Noire auleur allribue ici à Abou Da- 667 de J. C). woud une remarque faite par Soheïli. (Voy.

ce qui se trouve dans mon livre sans que j'y aie ajouté d'observation est de bon aloi. » Cette tradition peut être saine, mais elle est collective^, aussi, pour en développer le sens, il faut la confronter avec d'autres P. i83. traditions dont les isnads soient irréprocbables. Elle se rencontre, ailleurs que dans le Sonen (d'Aboii Dawoud), sous une forme différente. Ainsi on la retrouve sous la forme suivante dans le Saliih d'El-Bokbari et dans celui de Moslem: Le Prophète, dit Hodeïfa, se tint debout au milieu de nous pour prêcher, et raconta ce qui devait arriver depuis lors jusqu'à la venue de la [dernière) heure [du monde), sans rien omettre. Les uns retinrent ses paroles, les autres les oublièrent, et ceux de ses Compagnons qui sont ici savent cela. Dans le texte donné par El-Bokhari on lit: // mentionna, sans rien omettre, ce qui devait arriver jusqu'à la venue de l'heure'^. Voici comment Termidi la donne dans son livre (de traditions), en l'attribuant à Abou Saîd el-Khodri ':