Pour ce qui concerne chaque dynastie en particulier, les astrologues tirent leurs jugements des conjonctions moyennes et de la configuration du ciel au moment où ces phénomènes ont lieu. Ils pensent que les conjonctions moyennes désignent la naissance des empires, la partie du monde où ils se formeront, les peuples qui doivent les fonder, ie nombre de leurs rois, leurs noms et la durée de leur vie, les opinions et principes religieux de ces peuples, leurs coutumes et leurs guerres. En cela ils suivent l'opinion qu'Abou-Mâcher a énoncée dans- son traité sur les conjonctions \ Quelquefois on tire ces notions des petites conjonctions, quand la conjonction moyenne indique que cela peut se faire. Voilà les principes d'où dérivent tous les discours touchant l'avenir des empires.
Yacoub Ibn Ishac el-Kindi, l'astronome de Haroun er-Rechîd et d'El-Mamoun, composa un livre sur les conjonctions qui devaient avoir lieu pendant la durée de l'empire musulman. Les chiites donnèrent à cet ouvrage le nom de Djefr, titre qu'ils empruntèrent au livre qui avait cours chez eux, et qu'on attribuait à Djâfer es-Sadec. On assure que, dans ce livre, l'auteur avait prédit tout ce qui devait arriver aux Abbacides; qu'il avait traité son sujet à fond; qu'il y avait annoncé la ruine de leur empire, la catastrophe qui arriva à Bagh- ' Après le mot «juS\ insértz j dad' vers le milieu du septième siècle, et que la destruction de cette ville serait amenée par la décomposition de la nationalité arabe. Nous ne savons ce que ce volume est devenu, et nous n'avons jamais rencontré personne qui en eût connaissance. Peut-être aura-t-il partagé l^ 192. le sort des livres que Houlagou, roi des Tartars, lit jeter dans le Tigre quand il prit Baghdad et ôta la vie à El-Mostacem^, le dernier des khalifes abbacides. Un prétendu fragment de ce livre est répandu dans le Maghreb, où il porte le titre de Petit-Djefr; mais il est facile de reconnaître qu'il a été composé pour (flatter) la famille d'Abd el-Moumen (fondateur de l'empire almohade). En effet, il nomme les premiers souverains de cette dynastie et en parle d'une manière détaillée; il est conforme à l'histoire pour tout ce qui précède cette époque, et il ne contient que des mensonges pour tout ce qui lui est postérieur.
Après la mort d'El-Kindi, la dynastie abbacide avait encore d'autres astrologues et d'autres livres de prédictions. Voyez ce que Taberi rapporte au sujet d'El-Mehdi; il dit qu'Abou Bedîl, l'un des clients des Abbacides, raconta ce qui suit: « Pendant qu'Er-Rebiâ (Ibn Younos, le vizir) et El-Hacen faisaient une de leurs expéditions militaires en compagnie avec Er-Rechîd, et du vivant de (Mehdi), père de celui-ci, ils m'envoyèrent chercher, et j'arrivai auprès d'eux au milieu de la nuit. Us avaient devant eux un des livres de l'empire, c'est-à-dire un volume de prédictions, et, dans ce livre, ils avaient trouvé que le règne d'El-Mehdi devait avoir dix années de durée. Je leur fis observer qu'on ne saurait dérober ce volume à l'attention d'El-Mehdi, et, cependant, comme ce prince avait déjà régné plusieurs aimées, ce serait, pour ainsi dire, lui annoncer sa mort prochaine que de le laisser en prendre connaissance. Ils me demandèrent ce qu'il fallait faire pour éviter cela, et je fis venir Anbesa le copiste, qui était client de notre famille, et je lui ordonnai de remplacer le feuillet qui renfer- ' Pour cJI, lisez (j>c. Bagtidad fut pris a publié quelques passages de ce chapitre et dévasté par les Tartars, l'an 656 de l'hé- dans sa Chrestomathie arabe, t. II, p. 298 gire (6 février 1 258 de J. C). et suiv. J'ai adopté sa traduction, en y fai- ' Pour,«~i^l, lisez p»<a«A..>ll. M.deSacy sanl quelques modifications.
mait cette prédiction par un autre qui en serait la copie exacte, mais qui porterait quarante à la place de dix^. Quand il eut exécuté sa tâche, j'avoue que, si je n'avais pas vu le mot dix écrit sur l'ancien feuillet et quarante sur le nouveau, je n'aurais pas pu reconnaître lequel était l'original. » Après cela, on continua à écrire sur les futures révolutions des empires, et l'on composa beaucoup de pièces en prose, en vers et en lignes rimées; et un grand nombre de prédictions diverses de ce genre sont entre les mains du public: c'est là ce qu'on appelle des melhama. Quelques-unes de ces prédictions concernent le peuple musulman en p. 193. général, et d'autres ont trait à des dynasties particulières. Toutes sont attribuées à des personnages célèbres, mais il n'en existe aucune dont on puisse dire, avec confiance, qu'elle remonte à la personne que l'on désigne comme l'auteur. Parmi ces pièces il y a un poème que l'on ■ trouve dans le Maghreb, et qui a pour auteur Ibn Merana; il est du mètre appelé taoaîl, et rime eu r. Cet écrit circule encore dans le public, et l'on s'imagine que les prédictions qu'il renferme ont rapport à des événements d'un intérêt général. On les applique presque toutes aux faits du temps actuel ou de l'avenir. D'après les morceaux que j'ai entendu réciter par mes professeurs, il m'a paru évident que ce poënie concerne uniquement la dynastie des Lemtouna (les Almoravides): l'auteur vivait quand leur empire commençait^, puisqu'il fait mention de la prise de Ceuta, que les Almora vides enlevèrent aux clients des Béni Hammoud^, et de la conquête de l'Espagne musulmane par le même peuple. Un autre de ces melhama est une cacida qui a cours dans le Maghreb, et que l'on intitule le Tobbaiya'*; elle commence ainsi: J'ai tressailli, mais ce n'était pas de joie; l'oiseau tressaille quand le chasseur le saisit.
' Le texte porte seulement:«.le lui dis: ^ Les Idrîcides d'Espagne. (Voy. l'His- • Copie ce feuillet, et écris quarante à la loire des Berbers, t. II, p. 77 et i55.)
' place de dix. • ' Ce mot, si je le prononce bien, mal- ' Littéral. « un peu avant leur empire. » gré l'absence des points voyelles, doit si- Ce n'était pas par gaieté de cœur que je m'agitais, mais au souvenir de certaines choses.
Ce poëme renferme environ cinq cents vefs, ou même mille, à ce qu'on dit. On y trouve beaucoup d'indications relatives à l'empire des Almohades, des allusions au Fatémide (attendu) et à d'autres personnages remarquables, mais on y reconnaît évidemment l'ouvrage d'un faussaire. Une autre melhama existe dans le Maghreb; c'est une inelâba ^ dont les vers sont du mètre nommé zedjel^, et qui, dit- on, fut composée par un juif. Dans cette pièce, l'auteur rapporte des jugements astrologiques tirés des conjonctions qui eurent lieu de son temps, celles, par exemple, des deux planètes supérieures' (Saturne et Jupiter), des deux planètes malheureuses (Saturne et Mars), et d'autres. Il y mentionne aussi qu'il périrait à Fez d'une mort violente, ce qui, dit-on, lui arriva. Ce poëme commence ainsi*: La teinte de cette (voûte) azurée offre ce qu'il y a de mieux pour son illustration^; comprenez bien, ô peuple! cette alhision.
gnifier le tobbaïen, ou, comme on le dirait en français, V impérial. Le poëme était probablement un morceau de flatterie à l'adresse de la dynastie almohade-liafside. Les Tobba, célèbre dynastie bimyarile, régnèrent sur le Yémen dans les temps anlé -islamiques, et, selon une des légendes qui eurent cours dans le Magbreb, Masmoud, le père de toutes les tribus masmoudiennes - almohades, descendait d'En-Noman, fds de Himyer Ibn Abd Ghems Seba, aïeul de la dynastie des Tobba.
' Ce mot, dans le langage ordinaire, signifie une bagatelle, un jeu d'esjirit, une bouffonnerie; mais il désigne ici très-probablement un certain genre de poëme.
' Voyez le Darslelluny der Arabischen Verskunst de M. Freytag, p. 459- Le Dictionary of technical terms.p. Ifl«6, article <->-^y, dit que Saturne et Jupiter sont les deux planètes supérieures.
' Le mètre des vers suivants est une espèce de ^^, formée de deux jjJjiûa.»..» et d'un cj,^à»; mais, pour adapter à ces pieds les mots qui composent les vers, il faut très -souvent les prononcer à la manière vulgaire, sans tenir compte des motions et des désinences grammaticales.
" Dans ce morceau et dans ceux qui viennent après, les auteurs se sont exprimés, à dessein, d'une manière très-obscure. Pour comprendre leurs vers, il faudrait connaître les faits et les personnages auxquels ils font allusion, posséder la clef de leurs chiffres alphabétiques, et avoir sous les yeux un texte sans défaut. Mais il est à peine nécessaire de dire que, dans les manuscrils, les copistes ont altéré »9- L'aslre de Saturne a l'ait connaître celte indication ', et il a changé le roHgeclair, qui était (notre) salut. P. igi. (Il nous a donné) une calotte bleue en place de turban, et un tacher^ bleu en place de coi (Te.
En terminant, l'auteur dit: Celte paronomasie a été achevée par un juif, qui sera crucifié auprès de la rivière de Fez, un jour de fêle'.
Jusqu'à ce que les gens de la campagne viennent à lui, et ma mort, ô peuple! (sera causée) par un flux abondant (de sang) *.
C'est un poëme d'environ cinq cents vers, renfermant des jugements astrologiques au sujet de l'empire des Almohades.
Un autre recueil de prédictions [melhama] se trouve aussi dans le Maghreb; il est rédigé en vers du mètre appelé motécareb et toutes les rimes se forment par la lettre b. Il contient des prédictions relatives aux Hafsides, famille almohade qui règne à Tunis. On l'attribue à Ibn el-Abbar. Voici ce que m'a dit, à ce sujet, le grand prédicateur et cadi de Constantine, Abou Ali Ibn Badîs, un homme qui parlait toujours à bon escient et qui avait quelque teinture d'astrologie: « 11 ne faut pas croire que cet Ibn el-Abbar fût le même que le célèbre tràditionniste et secrétaire d'Etat qu'El-Mostancer (le sultan ces vers de toutes les manières. De plus, les termes arabes eux-mêmes offrent de grandes difficultés, chacun d'eux ayant plusieurs significations différentes. En un mol, ces morceaux peuvent être comparés à des quatrains de Noslradamus dont le texte aurait subi de graves altérations. Bien que j'aie essayé de les traduire, je ne prétends pas avoir rendu le sens d'une manière claire et exacte.
' Je dois l'aire observer que l'auleur a écrit, par une espèce de licence poétique, L-oJLc pour LLil pour ëji-.ûl, etc.
^ Le tacher élail apparemment un petit bonnet de toile qui se mettait sous la calotte. Ce mot n'existe ni en arabe ni en berber.
' On voit que le poëme attribué à ce juif se composait de quatrains dont trois hémistiches ont leurs rimes propres, tandis que le dernier a la rime générale. Pour les scander, il faut les prononcer à la manière vulgaire.
* Je traduis l'expression On fyi.Jl <Jx par conjecture. L'édition de Boulac porte oLàJl, mot qui n'offre aucun sens. Peutêtre devons-nous lire o^yiil Jx (« cause d'une élourderie).
hafside) fit mettre à mort ^ L'individu dont il s'agit ici était natif de Tunis, où il exerçait le métier de tailleur. La réputation qu'il s'était acquise l'a fait confondre avec (son homonyme) le traditionniste. » Feu mon père me récitait quelquefois des passages de cette melhama, et je m'en rappelle encore plusieurs morceaux. En voici l'exorde: Mon excuse (se trouve) dans la perfidie de la fortune (ou du temps) versatile, qui trompe par son brillant éclat.
Dans un autre passage, que je donne ici, l'auteur parle de (Abou Yahya Ibn) Ei-Lihyani, le neuvième roi de Tunis^: Il fera partir un des chefs de son armée et il restera là (à Tripoli) en observation.
Le chcïkh (Abou'1-Bacâ Khaled, souverain de Tunis) recevra de ses nouvelles; puis il s'avancera comme un chameau galeux ^.
(Son adversaire) tiendra une conduite pleine de justice; c'est là une bonne politique pour celui qui veut se concilier (les cœurs).
Dans le passage suivant, l'auteur indique, à grands traits, l'état dans lequel se trouverait la ville de Tunis: Ne vois-tu pas que les dernières traces (de l'ordre public) ont disparu et qu'on P. igS n'y respecte plus les hommes revêtus de dignités?
Fais à la hâte tes préparatifs de voyage; dis adieu aux monuments de Tunis et pars; Car il y aura un désastre qui enveloppera dans le même sort l'innocent et le coupable.
J'ai vu, dans le Maghreb, une autre pièce renfermant des prédictions concernant les Hafsides, famille qui règne à Tunis. L'auteur, après avoir donné des indications sur le célèbre sultan Abou \ahya (Abou auteur du dictionnaire biographique d'il- el suiv.
lustres Espagnols inlitnlé Te/imila, (ut mis ' Le sultan Abou '1-Bacâ, n'osantpas se à mort l'an 658 (1260 de J. C). (Voy. Vllist. mettre à la tète de l'armée pour combattre ^es Berb. t, II, p. 3^7 de la Irad. française.) son rival, abdiqua le trône.
Bekr), dixième roi de celle dynaslie, fail menlion, en ces lermes, de Mohammed, frère de ce prince: Ensuite (viendra) Abou Abd Allah (Mohammed), son frère.
Le manuscril original donne à ce personnage le lilre d'el-Ouetthab [l'assaillant)^. Cependanl ce prince ne régna pas après son frère, bien qu'il en eût nourri l'espoir jusqu'à la fin de ses jours.
Un autre de ces poëmes [melhama) maghrébins est une melâba attribuée à (un nommé) El-Houcheni; il est écrit en langue vulgaire et dans une espèce de mètre qui est usité au Maghreb seulement. En voici le commencement: Laisse couler mes larmes^, qui débordent; les pluies peuvent s'arrêter, mais (mes larmes) ne s'arrêteront jamais.
Elles ont rempli les lits des rivières, pendant que toi, ô femme! tu remettais (toujours notre rendez-vous) et que tu me trompais.
Tout le pays (en) est abreuvé; et les temps sont comme tu le sais.
Tu laisses écouler l'été, l'hiver, la saison des fruits^ et le printemps.
Ayant reconnu la justice de mes plaintes, elle* (me) dit: « Laisse-moi pleurer, et qui m'excusera? » Va! prends des mesures (pour lutter) contre ces malheurs^; la génération actuelle est dure et insensible comme le marbre^.
Dans le Maghreb el-Acsa on apprend par cœur ce poëme, qui est d'une longueur considérable; mais il est, en toute probabilité, une pièce forgée à plaisir, car il ne renferme pas une seule prédiction ' Dans les manuscrits et dans les deux éditions imprimées, le texte de ce passage, commençant par le manuscrit original, etc. est placé de manière à représenter le second hémistiche du vers précédent. C'est là une faute de copiste; la mesure s'y oppose.
' Ls-^'^ est une altération vulgaire du mot <^\j3.
* Litléral. « il. » La subslilulion du genre masculin au genre féminin est très-usitée dans la poésie arabe.
' Littéral. « ces temps. » ' Ces vers sont écrits dans un style tellement barbare qu'à peine peut-on les comprendre. Les manuscrits fournissent un grand nombre de variantes, dont aucune ne me paraît satisfaisante. Dans l'édition du Caire, le même morceau se présente avec beaucoup de changements, sans qu'il soit plus intelligible.
qui soil vraie, à moins qu'on ne l'interprète d'une manière allégorique, ainsi que font les gens du peuple, ou qu'on ne l'explique au moyen de conjectures, à l'exemple des gens haut placés, qui y attachent de l'importance.
En Orient, j'ai eu connaissance d'un volume de prédictions [melhaina) attribué à Ibn el-Arebi el-Hatemi'. Cet ouvrage se compose d'un long discours qui est, pour ainsi dire, une suite d'énigmes dont p. 19G. Dieu seul peut reconnaître le sens. L'auteur y a intercalé des amulettes composés de nombres^, des allusions obscures, des figures d'animaux représentés en entier, de têtes coupées et d'animaux^ extraordinaires. A la fin se trouve un poëme dont la rime est formée par la lettre /. Je suis porté à croire que rien de tout cela n'est authentique, car aucune de ces indications n'est basée sur un principe qui soit scientifique ou astrologique, ni sur aucun autre principe.
En Egypte, j'ai entendu quelques hommes haut placés se communiquer, les uns aux autres, ime melhama très-singulière, composée par Ibn el-Arebi; mais ce recueil n'est probablement pas le même que celui dont je viens de parler. L'auteur, en donnant l'horoscope de la fondation du Caire, dit que cette ville continuerait à être habitée pendant quatre cent soixante ans, et il appliie son opinion sur des indications fournies par les aspects des corps célestes. Cela nous mènerait vers l'an- 83o, car, si nous réduisons ces années, qui sont solaires, en années lunaires, à raison de trois ans pour chaque groupe de cent ans, on ajoutera quatorze années, et nous obtiendrons quatre cent soixante et quatorze* années (lunaires); ajoutons cette somme à 358, qui est la date de l'année de l'hégire dans laquelle le Caire fut bâti, et nous obtiendrons (pour la date de la ruine du Caire) l'an 832 ^ si toutefois la déclaration d'Ibn el-Arebi est vraie et si les indications astrologiques dont il s'est servi sont exactes.
J'ai entendu dire qu'il y avait aussi en Orient plusieurs melhama * Je lis *j.>tX£.. Ces amulettes sont ce ' Insérez ">Jj[} après le mol <Jl,^^I.
que nous appelons des carrés magiques. ' On voit que notre auteur attachait attribuées à Avicennc,el une autre rédigée par Ibn Acb, mais aucune des indications fournies par ces ouvrages ne peut être exacte, car elles proviennent toutes de jugements tirés des conjonctions planétaires.
D'ailleurs, le traité d'ibn Abi '1-Acb est apocryphe. Ibn Khallikan a rapporté dans son article sur Ibn el-Kirriya ' un passage du Kilab P 197. el-Agliani, d'après lequel l'existence de Yahya Ibn Abd Allah, surnommé Ibn Abi Acb, serait une chose fort difficile à constater, puisque c'était un personnage tout aussi imaginaire que Medjnoun, l'amant de Leïla, et qu'Ibn el-Kirriya '\ J'ai vu aussi, en Orient, une melhama concernant la dynastie des (Mamlouks) Turcs et dont l'auteur, dit-on, était un 50 «^ nommé El-Badjerîki. Ce traité se compose en entier d'énigmes (fondées sur le sens caché) de certaines lettres de l'alphabet. Il commence ainsi^: Mon ami! si tu veux découvrir le secret du Djefr, de la connaissance de l'excellent mandataire, du père d'El-Hacen, Entends une lettre (mystérieuse) et retiens-la bien; fais (en) la description, en homme judicieux et intelligent.
Pour ce qui a précédé mon temps, je n'en parlerai pas, mais je parlerai des temps à venir.
Bîbars sera abreuvé du h, après cinq d'elles *, et le h m impétueux restera endormi dans le linceul^.
En voici encore quelques passages: Ch portera une impression au-dessous de son nombril; à lui (appartiendra) déjuger; il jugera* comme un (homme) d'une bonté admirable, quelque importance à celte prédiclion;_ ce chapitre Ibn Khaidoun donne un fragmais il ne vécut pas assez longtemps pour ment authentique de celte melhama, fragen reconnaître la fausseté. ment qui correspond aux passages cités ici.
. ' Pour *jyiJI, lisez «yvJuL La vie d'Ibn Le lecteur verra, en les comparant, jusel-Rirriya se trouve dans le Dictionnaire qu'à quel point on pouvait altérer le texte biographique d'Ibn Khallikan, texte arabe d'une prédiction, de mon édition, t. I, p. icf, et traduc- ' Voyez ci-après, p. 337, note 3.
' Ce paragraphe ne 9e trouve pas dans ° Le mètre et l'orthographe exigenll'inles manuscrits C et D, t>i dans l'édition de sertion du humza après LâJiJf el LàJ; les Boulac. — Pour i-!ysu\, lisez ïjyiJi. manuscrits C et D donnent la bonne le- ' Je dois faire observer qu'à la fin de çon.
El l'Egypte el la Syrie et le pays de l'Irac (seront) à lui, et son royaume (s'étendra) depuis l'Aderbeïdjan jusqu'au Yémen; En voici encore des passages: Et la famille de Nouwar, accablée de tristesse, quand son champion fut atteint par r(épée) assaillante et tranchante.
Destitue Saïd ' que l'âge a aflaibli; 5 est venu, la-la et c, et ii ont été attachés avec un lien. Hardi et brave; intelligent et prudent^ Après le (nombre) b d'années, tu l'as tué; le m éloquent du royaume s'approchera du difforme '.
Celui-ci est le boiteux, le hargneux; c'est lui qui affligera le (pays); de son temps il y aura des troubles, et quels troubles!
L'armée des Turcs viendra du côté de l'Orient, ayant pour chef un guerrier, un c à la place du c, et qui a été attiré par les troubles.
Mais auparavant malheur à toute la Syrie! Pousse des lamentations sur (le sort des habitants) et du pays.
Alors, alors, malheur à l'Egypte! un tremblement de terre l'a ébranlée; pendant une année, elle restera sans habitants.
Le th et le th et le gh ont été emprisonnés; ils sont morts, et il dépensera des richesses inestimables.
Lee enverra un c vers leur Ahmed"; avec lui méprise (tes ennemis); c'est là P. 198. une forteresse en solidité.
Et ils établiront leur frère qui est leur saint; / a est vil ^; ch, (joint) à cela, formera la paire.
' En l'an 1260 de J. C. la ville d'Alep avait pour gouverneur le nommé Saîd, officier du suUan d'Egypte. Il se fil battre par les Mongols, qui s'emparèrent ensuite d'Alep et en massacrèrent les habilanls. C'est peut-être de cet homme qu'il s'agit dans le vers cité par noire auteur.
* Je n'essaye pas de traduire le second hémistiche; il est évidemment aitéré et n'offre pas l'ombre d'un sens. Dans l'édition de Boulac il se lit ainsi r «Ls ^aj ^^ yi iXaj (Jj^j. Cette leçon n'est pas plus intelligible que l'autre. Prolégomènes. — 11, ' Peut-élre Houlagou, chef des Tarlars.
' L'émir Abou '1-Cacem Ahmed, fils du khalife abbacide Daher, arriva à Damas l'an 1261, avec une escorte d'Arabes, el se rendit de là au Caire; il fut reconnu dans cette ville pour khalife par le sultan Bîbars.
' Il manque trois pieds à cet hémistiche, à moins d'insérer le mot ^;;0 avant jjvyi. Cette correction est justifiée par la leçon des manuscrits C et D.
3o Leur administration s'achèvera par un h, et jamais aucun des enfants n'approchera de la royauté. • Son père viendra à lui après sa fuite et une longue absence, et la misère et l'indigence.
On dit que ce dernier vers se rapporte à El-Melek ed-Dhaher (Bibars) et à la visite qu'il reçut de son père. Cette pièce renferme un grand nombre de vers; elle est très-probablement l'ouvrage d'un faussaire et peut être assimilée aux pièces qui ont été fabriquées en si grande quantité autrefois, comme cela est notoire.
Les chroniqueurs qui ont rédigé des histoires de Baghdad racontent que, sous le règne d'El-Moctader, il y avait dans celle ville un libraire-copiste, homme plein d'astuce et nommé Daniali. Il donnait à des feuilles de papier l'apparence de la vétusté, et écrivait dessus, en caractères antiques, des lettres énigmaliques qui laissaient deviner les noms de certains personnages tenant une haute position à la cour. Dans ces écrits, qu'il donnait pour des prédictions, il faisait des allusions à i'incHnation bien connue de ces hommes pour les grandeurs et la puissance. Par ce moyen, il obtenait d'eux tout ce qu'il désirait en fait d'avantages mondains. Dans un de ces cahiers, il inséra la lettre m, trois fois répétée, puis il alla le montrer à un personnage haut placé nommé Mojlck, qui était un des affranchis [moula) d'El-Moctader. «Voici, lui dit-il, un écrit qui vous regarde; les mots Mojleh moula l-Moctader commencent tous par im m. « Il lui lisait ensuite des passages qu'il savait devoir lui faire plaisir et qui lui promettaient la royauté et l'autorité souveraine. Il lui fournissait en mèmeteiTips, sur cette matière, des indications louchant.certaines choses qui concernaient cet homme personnellement et qui étaient généralement connues. De celte façon il parvint à le duper el à tirer de lui assez d'argent pour s'enrichir. Le vizir El-Hacen Ibn el-199. Cacem Ibn Ouehb, qui à cette époque n'était plus en place, poussa Danîali à tromper encore l'affranchi. Ce faussaire se rendit, en conséquence, auprès de Mofleh et lui montra des feuilles dans lesquelles le nom du vizir se trouvait indiqué par des lettres et d'autres signes. On y lisait qu'il remplirait les fonctions de vizir auprès du dix-huitième khalife (abhacide), que sous son administration tout marcherait bien, qu'il dompterait les ennemis (de l'Etat) et ferait jouir l'empire d'une haute prospérité. Il y avait aussi des allusions à divers événements qui devaient avoir lieu, et encore d'autres prédictions semblables, le tout très-hasardé '. Cette production était mise sous le nom de Daniel (le prophète). Mofleh en fut émerveillé et.s'empressa de la commimiquer au khalife. Celui-ci ayant examiné les énigmes et les autres indices, dont la signification était assez transparente, devina qu'il s'agissait d'Ibn Ouehb et le choisit pour vizir. Voilà le résultat d'une trame ourdie avec une fausseté insigne et de l'ignorance du khalife à l'égard du vrai caractère de ces énigmes. Il me paraît évident que la prédiction attribuée à El-Badjerîki est un faux du même genre que celle-ci.
Je me suis adressé au cheikh Kemal ed-dîn, principal docteur du peuple étranger (les Mamlouks turcs) qui forme la communauté hanéfite en Egypte, pour savoir ce qu'il pensait de cette prédiction, et, comme il connaissait très-bien les divers systèmes du soufisme, je lui demandai quel était le soufi El-Badjerîki à qui on attribuait ce poëme. Il me répondit: « Cet homme fut un de ces gens que l'on désigne par le nom de calenders [carendetiya), novateurs qui ont introduit la pratique de se raser la barbe. Il avait l'habitude de parler de ce qui* devait arriver aux rois de son temps, en déclarant que ces renseignements lui étaient venus par la voie de la révélation extatique. Il faisait aussi des allusions à certains personnages qui avaient attiré particulièrement son attention, et désignait, dans sa pensée, par certaines lettres de l'alphabet, ceux d'entre eux qu'il jugeait en valoir la peine.. Il énonçait en un petit nombre de vers, qu'il retouchait à plusieurs reprises, les indications qui concernaient l'un ou l'autre de ces personnages, et permettait à ses auditeurs de les répandre partout en Littéral, «qui s'accomplirent ou qui * Pour,j.f, jeiis Lf, avec l'édition de ne s'accomplirent pas. • Boulac.
3o.
son nom. Les gens du peuple s'empressèrent pour entendre ces morceaux obscurs et énigmatiques, qu'on rassembla pour en former un recueil. Les menteurs de son espèce, comme il y en a eu beaucoup dans tous les temps, y firent des additions, et le vulgaire s'est occupé depuis à deviner ces indications mystérieuses. Mais cela est 1'. 200. une tâche impossible, à moins de connaître la règle qui a présidé à leur emploi, ou bien d'en inventer une qui soit juste. C'était uniquement la volonté du rimailleur qui décidait à quelle personne chaque lettre devait s'appliquer. » En entendant les paroles de cet excellent homme, je me sentis soulagé des doutes qui m'avaient obsédé au sujet de ce recueil; et nous n'aurions pas pu nous diriger si Dieu ne nous avait pas conduits. [Coran, sour. vu, vers, l^ i.)
Plus tard ', en l'an 802 (iSgg de J. C.),jeme rendis à Damas avec le cortège du sultan, étant alors grand cadi malékite de l'Egypte. Arrivé là, je trouvai dans l'histoire (universelle) d'Ibn Ketliîr^, sous l'année 72/i (iSa^ de J. C), la notice biographique que voici: « Chems ed-Dîn Mohammed cl-Badjerîki est l'individu de qui la secte égarée qu'on appelle les Badjerîkiya tire son nom. On sait que ces gens nient le Créateur^. Son père, Djemal ed-dîn Abd er-Rahîm Ibn Omar el-Maucili (natif de Mosul), était homme de bien* et un des uléma du rite chaféite. Il professa dans les mosquées de Damas, et son fils fut élevé au milieu des docteurs de la loi. Celui-ci fit trèspeu d'éludés et s'adonna ensuite aux exercices du soufisme. Un nombre considérable de ceux dont il avait adopté les pratiques religieuses^ s'attachèrent à lui, tant ils croyaient à sa piété. Quelque temps après, il s'enfuit de Damas vers l'Orient, parce que le cadi avait déclaré qu'on pouvait le tuer sans commettre un péché. Il entreprit alors de prouver ' Tout ce qui suit, jusqu'à la (indu cha- intitula El-Bedaïa wa 'n-niluiîa «le coni.
pitre, manque dans les manuscrits C, D niencement et la fin, » mourut l'an 7^4 de et l'édition de Boulac, mais se trouve dans l'hégire (i3i43-i34/i de J. C).
la traduction turque. ' C'est-à-dire, ils croient à l'élernilé du Eïmad ed-Dîn Abou '1-Fidâ Ismaïl, monde, surnommé Ibn Kethlr, auteur d'une liis- ' Pour Ji-L-, lisez LiL-=.
toire universelle en dix gros volumes, qu'il ' Pour «uiLi J?, je lis AXJLiyJ!>.
devant le (cadi) hanbelite que les témoins qui avaient déposé contre lui étaient ses ennemis personnels, et il obtint un jugement qui le déchargea de l'accusation. Il passa ensuite plusieurs années à Ei-Caboun^ Sa mort eut lieu la veille du mercredi, 16 du mois de rebiâ second, 724 (i3 avril i32ii de J. C). Voici, dit Ibn Kethîr, quelques vers que nous avons extraits de son Djefr: Entends et retiens bien une lettre, comprends-en la description en homme judicieux et intelligent.
(Comprends) ce que le Seigneur des cieuxva causer {en fait) de bien et d'afflictions pour ce qui regarde l'Egypte et la Syrie.
Bîbars sera abreuvé d'une coupe, après en avoir été privé pendant cinq jours^. P. 201. et A m impétueux restera endormi dans le lait'.
Malheur à Djiilik (Damas)! Qui est-ce qui est descendu dans ses alentours.^ Ils ont brûlé une mosquée; grand Dieu! comme elle était bâtie.
Malheur à elle! Combien de préceptes religieux a-t-on transgressés! combien de personnes ont ils tuées! combien de sang ont-ils répandu! tant (celui) des savants que du bas (peuple).
Combien de cris*! combien de captifs! combien de dévalisés! combien y ontils brûlé de jeunes (gens) et de vieillards!
L'univers et les régions sont obscurcis par leur présence; les colombes mêmes de cette (ville) en ont gémi sur les branches.
Hommes! n'y a-t-il personne pour défendre la religion? Levez-vous dans (chaque) plaine et sur (chaque) colline pour (aller défendre) la Syrie.
Arabes de l'Irac, de l'Egypte et du Saïd! accourez et tuez les infidèles avec l'énergie d'un (homme) résolu^.»
' Village situé à une courte distance de ' Le mol ^jJ signifie également lait et Damas. brique.
* Je regarde ju***- comme le nom d'u- * Littéral. « combien d'audition. » nilé de (j«-î^, mot dont la signification, ^ La plupart des vers cités dans ce chatelle que je la donne, se trouve dans les pilre ont été supprimés par le traducteur dictionnaires. turc.
QUATRIEME SECTION.
SUR LES VILLAGES, LES VILLES, LES CITES ET ADTRES LIEUX oi SE THOCVENT DES POPULA-TIONS SÉDENTAIRES. SUR LES CIRCONSTANCES QDI S'Y PRESENTENT. OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES ET SUPPLEMENTAIRES.
La fonclalion des empires précède celle des villes et des cités. — La royauté s'établit d'abord et la cité ensuite.
Fonder des villes et éonslrulre des lieux d'habitation est une des impulsions que l'on reçoit dans la vie sédentaire, état auquel on se laisse porter par l'amour du bien-être et du repos. Pour que cela ait lieu, la tribu doit avoir passé par la vie nomade et ressenti tous les désirs qui naissent dans cet état. D'ailleurs les cités et les villes doivent posséder des temples, de grands édifices, de vastes constructions, parce qu'il en faut, non pas dans l'intérêt de quelques individus, mais de la communauté. Donc (pour bâtir une ville) il faut réunir des ouvriers en grand nombre et des travailleurs qui puissent V. 202. s'entr'aider. Ce n'est pas là une de ces obligations forcées auxquelles tous les peuples sont soumis et qu'ils doivent remplir, soit de bon gré, soit par la nécessité des choses; c'est la volonté du souverain qui les y porte, soit par l'emploi de la contrainte, soit par l'appât d'une récompense. Mais ces encouragements doivent être si considérables que les ressources d'un empire peuvent seules y suffire. Donc, pour fonder ime capitale ou construire une grande ville, il faut absolument qu'il y ait un souverain et un empire pour s'en charger.
La ville, une fois construite et achevée selon les vues du fondateur et les exigences du climat et du sol, aura la même durée que l'empire. Si celui-ci ne se maintient que peu de temps, la ville cessera de prospérer du moment que l'empire succombera; elle verra décroître sa population et tombera en ruine. Si l'empire dure longtemps et pendant une période considérable, on continuera à bâtir, dans la ville, de grands édifices et des logements aussi vastes que nombreux; l'enceinte des murs s'élargira au point de rendre les quartiers si vastes et les distances si grandes qu'à peine pourra-t-on les mesurer. C'est ce qui est arrivé pour Baghdad et d'autres villes. l,e Khatîb' rapporte, dans son Histoire, qu'au temps d'El-Mamoun le nombre des maisons de bains y avait atteint le chiffre de soixante -cinq mille; que cette capitale se composait de plus de quarante villes et bourgs qui se touchaient ou qui étaient très-rapprochés les uns des autres, et qu'elle n'était pas entourée d'une enceinte continue, tant elle renfermait de monde. 11 en fut de même de Cairouan, de Cordoue et d'El-Mehdiya, sous la domination musulmane, et tel est, de nos jours, fétat de Misr (le Vieux-Caire) et du Caire, si je suis bien renseigné.