Lors de la chute de la dynastie qui a fondé la ville, il arrivera une des deux choses que nous allons indiquer. S'il y a des peuples campagnards dans les montagnes et les plaines environnantes, la ville en tirera assez de monde pour entretenir sa population au complet et p. 2o3. pour prolonger son existence; elle survivra ainsi à l'empire qui favait fondée. Cela est arrivé, comme on le sait, pourFez^et pour Bougie, dans le Maghreb. En Orient (le même fait s'est reproduit en ce qui concerne les villes de) l'irac persan, pays qui renferme une forte population de montagnards. En effet, quand les gens de la campagne ont atteint le plus haut degré d'aisance et de richesses dont ils sont capables, ils aspirent après la tranquillité et le repos, ce qui, du reste, est dans la nature de l'homme, et ils vont se fixer dans les villes et les cités, où ils propagent leur race. Mais si la ville que l'empire a l'ondée n'a pas^ (dans son voisinage) des peuples campagnards qui puissent lui fournir les éléments pour suppléer à la décroi.ssance de sa population, ses murs d'enceinte se dégraderont aussitôt que fempire ' Abou Bekr Ahmed El-Khalîb, natif Sa vie se trouve dans le Biograpkical die de Baghdad, composa un dictionnaire bio- tionary d'Ibn Khallikan, vol. I, p. 75. graphique des hommes marquants de celle ' Lisez,jXJ L yl, avec les manuscrils aura succombé; elle restera sans troupes pour la défendre, et sa prospérité ira toujours en diminuant, jusqu'à ce que tous les habitants se soient réfugiés' ailleurs; alors elle tombera en ruine. Cela est arrivé, en Orient, pour Misr (le Vieux-Caire), pour Baghdad et pour Koufa, et en Occident pour Cairouan, El-Mehdiya, la Cala d'ibn Hammad^ et autres villes. Je prie le lecteur de faire attention à ces observations.
Il se peut aussi qu'après la destruction du peuple qui fonda la ville un autre peuple vienne y élabiir le siège de son gouvernement, afin d'éviter la nécessité de se construire une capitale. En ce cas, la nouvelle dynastie se charge de garder l'enceinte de la ville et, à mesure que sa puissance et sa prospérité augmenteront, elle ajoutera aux constructions déjà existantes et en élèvera de nouvelles. De cette manière, la ville recevra de cette dynastie une nouvelle vie. Cela a eu lieu de nos jours pour Fez et pour le Caire. Le lecteur qui aura bien compris ces faits y reconnaîtra une des règles d'après lesquelles Dieu se conduit à l'égard de ses créatures.
Le peuple qui acquiert un empire est porté à s'établir dans des villes.
P. 204. Le peuple ou tribu qui a conquis un empire est obligé, par deux motifs, d'occuper les grandes villes. D'abord, la possession du royaume porte à rechercher la tranquillité et le repos, à se ménager des endroits où l'on puisse déposer ses bagages, et à perfectionner ce qui était resté incomplet dans la civilisation qui résulte de la vie nomade. En second lieu, on doit garantir l'empire contre les tentatives de ceux qui essayeraient de l'attaquer ou de s'en emparer, et, comme telle grande ville du voisinage pourrait servir d'asile à ceux qui voudraient résister au vainqueur ou se mettre en révolte afin de lui arracher l'empire qu'il vient de conquérir, on est obligé de leur enlever cette ville de vive force, entreprise toujours fort dilTiclle. En effet, une ville peut tenir lieu d'une nombreuse armée, parce qu'elle offrira tou- ' Pour -f^ô^^., lisez ^^vo. — ' Voyez la première partie, p..320, note 5 D'IBN KHALDOUN.:>4l jours une vive résistance cl que, grâce à ses murailles, elle peut soutenir un assaut sans avoir besoin de beaucoup de combattants ni d'un corps de troupes régulièrement organisé. Un tel corps ' est nécessaire sur un champ de bataille, parce qu'il s'y tient ferme et sert de point de ralliement aux combattants qui reculent après avoir chargé, et se prêtent ensuite un soutien mutuel. Mais, derrière des murailles, on reste à son poste, et la ville n'a pas besoin d'un grand nombre de combattants ou d'un fort corps d'armée. Donc une ville qui sert de refuge aux ennemis du nouvel empire suffit pour tenir en échec le peuple qui vise à tout conquérir, et pour interrompre le progrès de sa domination.
Aussi, quand les tribus dont ce peuple se compose voient dans leur territoire une grande ville, elles s'empressent de l'ajouter à leurs autres conquêtes, afin de prévenir le mal qu'elle pourrait leur causer. S'il n'y a pas là une ville, elles se trouvent obligées, par la nécessité des choses, d'en fonder une, afin d'assurer d'abord la prospérité de l'empire et d'avoir un lieu où elles puissent déposer leurs bagages; puis de mettre un obstacle aux entreprises de leurs propres bandes et hordes, dans le cas où celles-ci voudraient montrer de farrogance ou de l'insoumission. Il résulte de ces observations que la conquête p. joô. d'un empire oblige le vainqueur à s'établir dans des grandes villes et même à s'en emparer; mais c'est Dieu qui est toujours vainqueur dans ce qu'il entreprend. [Coran, sour. xii, vers. 21.)
Les grandes villes' el les édifices très-élevés n'ont pu êlre construits que par des rois très-puissants '.
Nous avons déjà* dit^ cela en parlant des édifices et d'autres monuments laissés par les empires, et nous avons avancé que leiur gran- Après tS^.it, insérez tSyiiJ' ^j^. lion dans le même ouvrage, p. 5i8 et suiv.
Pour (jt>il (j, lisez (ji>J>\ y! fj. J'ai adopté cette traduction, en y faisant Ce chapitre et le suivant ont été pu- quelques modilicalions bliés par M. de Sacy, dans son Abdallatif, " Pour l<^t, lisez os y p. 562 el suiv. Il en a donné la traduc- ' Voyez la première partie, p. Sâg.
Prolégomènes. — ii. 3i deur est toujours en proportion de la puissance des dynasties qui les ont fondés. En effet, la construction des grandes villes ne peut s'exécuter que par la réunion d'une foule de travailleurs qui se prêtent un secours mutuel. Si l'empire est très-vaste et se compose de plusieurs provinces étendues, on peut rassembler des ouvriers de toutes ces contrées et réunir leurs bras pour l'accomplissement de l'entreprise. Le plus souvent aussi, pour le transport des grands fardeaux qu'exigent ces constructions et qui seraient au-dessus de la puissance de l'bomme, on a recours à des machines ' qui doublent les forces et les moyens (d'opérer): tels sont les treuils^ et autres engins de ce genre.
Bien des personnes qui voient les monuments et les grands édilices élevés par les anciens peuples, par exemple i'Eïoaan Kisra^, les pyramides d'Egypte, les voûtes de la Malga* et celles de Cherchel, dans le Maghreb, s'imaginent que ces constructions sont dues aux seules forces naturelles de certains hommes qui y avaient travaillé, soit isolément, soit réunis en bandes: en conséquence, elles supposent que la taille de ces hommes répondait à la grandeur de ces ouvrages, et qu'ils étaient bien supérieurs en hauteur, en largeur et en grosseur, à ceux d'aujourd'hui; et cela, pour qu'il y ait quelque proportion entre les corps de ces hommes et les forces qui avaient produit de tels édifices. Mais, dans ce (faux calcul), on ne tient aucun compte du secours de la mécanique, du treuil. et d'autres machines dont l'emploi, en pareil cas, est exigé par l'art de l'ingénieur. Cependant ' Nos dictionnaires assignent au mot ' Le texte imprimé porte JUî.*, mais »ljkÂ* la signilication de symétrie, mais il la vraie leçon me paraît être JUûyo (nuest employé par noire auteur pour dési- Ichal), une altération du aiol f^vx.'^^Vgner une machine quelconque. Dans son ' Pour la descriplion du portique de Hist. des Berbers. texte arabe, page Cvr, Chosroès (Eîouati Kisra], dont les ruines avant- dernière ligne, il se sert du terme se voient encore à Medaïn, on peut coniaijJt *I<>À* «machine à naplile» pour sulter le Voyage en Perse de Marier. désigner une pièce de canon. On sait que * La Muallaca « suspendue, » ou, selon les Arabes employèrent pendant quelque la prononciation actuelle, la Malga, est un temps le mot iiij pour désigner la poudre village bâti sur les voûtes qui recouvrent à canon. les anciennes citernes de Carihage.
la plupart de ceux qui parcourent les divers pays voient (tous les jours) mettre en usage pour la bâtisse et pour le transport de gros P- aoU. blocs de pierre, dans les divers royaumes et parmi les nations étrangères qui s'ayjpliquent à ces arts, des moyens' mécaniques qui prouvent la réalité de ce que nous avançons ici.
Le vulgaire donne le nom de monuments adites à la plupart des anciens édifices qui subsistent encore de nos jours, les attribuant au peuple d'Ad; car on s'imagine que leurs édifices et leurs constructions ont dû être d'une grandeur extraordinaire à raison de la taille gigantesque et des forces énormes qu'on suppose aux individus de cette race. Cela est néanmoins sans aucun fondement: nous voyons beaucoup de monuments élevés par des hommes qui ont appartenu à des nations dont la taille nous est parfaitement connue, et ces monuments cependant égalent et surpassent même en grandeur ceux (qu'on attribue aux Aditesj. Tels sont l'Eïouan Kisra et les monuments élevés par les chiites de la dynastie dbeïdite (fatémide) en Ifrîkiya^. Tels sont encore ceux des Sanhadja, dont nous avons un exemple subsistant dans le minaret de la Cala d'Ibn-Hammâd ', les additions faites par les Aghlebides à la grande mosquée de Cairouan, les constructions élevées par les Almohades à Ribat el-Fath* et celles que le sultan Abu 'l-Hacen érigea, il y a environ quarante ans, dans la Mansou^a^ vis-à-vis de Tlemcen. De ce nombre sont aussi les arches sou- ' Telles étaient les fortifications d'El- Mehdiyaetles grands bassins dont le géographe Et-Bekri fait mention, et qui se voient encore dans le voisinage de Cairouan.
' Ce minaret est encore debout. Il est situé à environ sept lieues au N. E. d'El- Mecîla.
* Cette ville est située.sur la rive gauche du Bou Regreb, vis-à-vis de Salé. Ses anciennes fortifications sont encore debout.
' L'enceinte de la Mansoura est située à environ deux kilomètres 0. de Tlemcen. Elle servait à renfermer la ville que le sultan mérinide Yoaçof Ibn Yacoub y avait fait con.struire l'an 1 299, cl où il se tenait pendant que son armée bloquait la ville de Tlemcen. (Voyez l'Histoire des Berhers, t. III, p. Syô, 378.) Le sultan mérinide Abou 'l-Hacen prit Tlemcen d'assaut l'an 1837. D'après l'indication fournie par notre auteur, nous devons croire que ce prince bâtit le grand minaret qui forme encore un des monuments les plus remar quables de, la Mansoura.
3i.
3i.
tenant un conduit par lequel les habitants de Carlhage faisaient venir l'eau à leur ville, arches qui subsistent encore de nos jours; sans citer d'autres édifices et temples dus à des peuples plus ou moins éloignés de nous, dont l'histoire nous est parvenue et dont nous savons positivement que les corps n'étaient pas d'une grandeur extraordinaire. Le préjugé dont nous parlons est fondé uniquement sur les récits que les conteurs se sont plu à débiter au sujet des peuples d'Ad, de Thémoud et des Amalécites. (Ce qui en démontre la fausseté,) c'est qu'on voit encore de nos jours les demeures que les Thémoud s'étaient taillées dans le roc; une (parole de Mohammed, rapportée dans une) tradition authentique, nous assure que c'étaient là leurs maisons. La caravane du Hijdaz y passe presque tous les ans, et les pèlerins voient ces ha])ilalions, qui n'offrent, soit en profondeur, soit en p. 207. surface, soit en hauteur, que les dimensions ordinaires. Cependant • on a poussé le (préjugé que nous combattons) à un tel excès que l'on raconte d'Og, fils d'Enak, de la 'race des Amalécites, qu'il tirait de la mer le poisson frais et le tenait tout près du soleil pour le faire rôtir. On suppose donc que la chaleur du soleil est très-forte dans la région qui l'avoisine. On ignore que la chaleur dont nous sommes affectés est produite par la lumière et a pour cause»la réflexion qu'éprouvent les rayons solaires en frappant la surface de la terre et l'atmosphère. Le soleil, par lui-même, n'est ni chaud ni froid; c'est un astre lumineux, qui n'a pas de tempérament particulier. Nous avons déjà touché une partie dé ces matières dans la seconde section ', où nous avons établi que les monuments laissés^ par une dynastie quel- • conque sont en proportion de la puissance dont elle avait joui dans son origine.
' Voy. 1" partie, page SSg. leçon. (Voyez le texte arabe de la pre- L'édition de Boulac porte;Ljl j! mière partie, page t"lv, au titre du cha-Jjtwl, ce qui est effectivement la bonne pitre.)
Les édifices d'une grandeur colossale ne peuvent pas devoir leur enlière construction à un seul souverain '.
Pour bâtir, il faut que les hommes se prêtent un secours mutuel et emploient des moyens pour doubler leurs forces naturelles, ainsi que nous venons de le dire. Mais quelquefois les édifices (dont on commence la construction) sont si grands que leur exécution est audessus des forces humaines employées, soit simplement, soit doublées par le secours de la mécanique. 11 faut que des forces pareilles aux premières se succèdent pendant une suite de temps assez longue pour que la construction de semblables ouvrages soit complètement terminée. Un premier souverain commence l'entreprise, un second lui succède et ensuite un troisième: chacun d'eux use de toutes ses ressources pour rassembler des ouvriers, et réunir le plus grand nombre de bras possible, jusqu'à ce qu'enfin le projet conçu primitivement se réalise et. que l'édifice se dresse devant les yeux de tous. Ceux qui, ensuite, dans des temps éloignés, voient ce monument, s'imaginent que c'est l'ouvrage d'un seul règne. P. 208 Considérez, par exemple, ce que les historiens racontent relativement à la construction de la digue de Mareb^. On nous dit que celui qui la bâtit fut Saba, fils de Yachdjob; qu'il y conduisit soixante et dix rivières, et que la mort l'empêcha de terminer ce grand réservoir, qui fut achevé par les rois himyérites, ses successeurs. On nous fait de pareils récils au sujet de la construction de Carthage, de son aqueduc et des arches qui le soutiennent, et que l'on attribue à Ad; et il en est de même de la plupart des grands monuments (qui subsistent encore de nos jours). Nous avons d'ailleurs la démonstration de cette vérité dans les grands édifices qui s'élèvent sous nos yeux: un roi en trace le plan et en jette les premiers fondements; mais si, après lui, d'autres rois n'en continuent pas l'exécution, ces constructions restent inachevées et le projet formé ne s'accompfit pas.
' Littéral. « à un seul empire. » on peut consulter le premier volume de Pour l'bistoire de la digue de Mareb, l'Essai, etc. de M. Coussin de Perceval.
•2/iC^ PROLÉGOMÈNES Une autre preuve de celle vérité, ce sont les anciens édifices que des souverains ont vainement essayé de détruire, et cependant détruire est bien ])ius fiacile qu'édifier: détruire, c'est ramener les choses à leur état primitif, qui est le néant, tandis qu'édifier, c'est agir directement contre ce principe. Donc, si les forces de l'homme sont insuffisantes pour renverser certains édifices, bien que détruire ne soit pas une chose difficile, nous devons en conclure que les forces employées pour les fonder étaient énormes et que, par conséquent, ces monuments ne sont pas l'ouvrage d'un seul prince.
C'est ce qui est arrivé aux Arabes, relativement à l'Eïouan Kisra. Haroun er-Rechîd, ayant formé le projet de le détruire, envoya consulter à ce sujet Yahya Ibn Khaled (le Barmekide), qu'il retenait alors en prison. « Prince des croyants, lui fit dire Yahya, gardez-vous d'une pareille entreprise; laissez subsister ce monument; il sera un témoignage de la puissance de vos aïeux, qui ont enlevé l'empire à une dynastie capable de construire un pareil édifice! » Er-Rechîd soupçonna que Yahya ne lui donnait pas cet avis sincèrement: « Il est jaloux de ménager la gloire des Perses, s'écria-t-il; par Allah! je renverserai ce p. 209. monument. » Ayant donc rassemblé un grand nombre d'ouvriers, il commença l'ouvrage de destruction: on l'attaqua à coups de pioche, on y appliqua le feu et l'on versa dessus du vinaigre. Voyant que tous ces moyens ne produisaient aucun résultat, et craignant la honte que cette tentative malheureuse pourrait lui attirer, il envoya de nouveau consulter Yahya et lui demander s'il fallait abandonner l'entreprise. «Ne vous en avisez pas, répondit Yahya, autrement on dira que le prince des croyants et le souverain des Arabes n'a pas pu renverser un édifice construit par les Perses. » Er-Rechîd reconnut sa méprise et renonça à détruire ce monument.
La même chose arriva à El-Mamoun, lorsqu'il entreprit de démolir les pyramides d'Egypte et qu'il rassembla des ouvriers pour cet objet: il ne put y réussir. On commença par faire une ouverture dans une des pyramides et l'on parvint jusqu'à un espace vide entre le mur extérieur et d'autres murs intérieurs. Voilà à quoi se borna la démolition. Le passage qu'on y pratiqua s'y voit encore, à ce qu'on dit. Quelques personnes prétendent qu'El-Mamoun troviva un trésor entre ces murs. Dieu seul sait ce qui en est.
Une chose de même genre se voit aussi relativement aux voûtes de la Malga, à Carthage. Lorsque les habitants de Tunis ont besoin de bonnes pierres pour leurs constructions, les ouvriers, trouvant celles dont ces voûtes sont formées préférables à toutes autres, emploient beaucoup dejours à démolir une partie de ce monument; mais à peine, après avoir sué sang et eau, en font-ils tomber un petit fragment; et cependant on rassemble beaucoup de monde pour ce travail, comme je l'ai vu plus d'une fois dans ma jeunesse. A Dieu appartient la tontepuissance.
Sur les choses dont il faut tenir compte lorsqu'on fonde une ville, et sur les suites V. -i lo. que le défaut de prévoyance en celte matière peut avoir.
Les grandes villes sont des emplacements dans lesquels les peuples s'installent pour vivre à demeure fixe; ce qui a lieu lorsqu'ils ont atteint le but qu'ils avaient en vue, celui de jouir du bien-être et de satisfaire aux exigences du luxe. Ce désir de la tranquillité et du repos les porte à construire des habitations avec l'intention d'y rester. Or, puisque les villes doivent servir de lieux de résidence et de refuge, on doit faire attention (en les fondant) à ce que leur position puisse garantir la communauté contre les attaques de l'ennemi et faciliter l'arrivée des objets et commodités dont le peuple a besoin. Pour qu'une ville se trouve à l'abri de surprises, elle doit avoir une ceinture de murailles qui entoure tout le massif d'habitations, et occuper l'emplacement le plus facile à défendre qu'on puisse trouver. On doit la construire, soit sur la cime d'une montagne abrupte, soit sur une péninsule entourée de la mer ou d'un fleuve qu'on ne.satirait franchir qu'au moyen d'un pont de bateaux ou de pierre. De cette façon, elle sera très-forte et présentera de grandes difficultés aux tentatives d'un ennemi.
Pour qu'une ville soit garantie contre les influences délétères de l'atmosphère, il faut la construire dans un endroit où l'air est pur et qui ne soit pas sujet à des maladies. Si l'air y est dormant et de mauvaise qualité, ou si la ville est située dans le voisinage d'eaux corrompues, d'exhalaisons fétides ou de marais insalubres, l'infection des environs s'y introduira promptement et donnera des maladies à tous les êtres vivants que cette ville renferme. Cela est un fait que l'on peut remarquer tous les jours. Les villes que l'on a construites sans avoir eu égard à la qualité de l'air sont exposées à des maladies trèsfréquentes. La ville de Cabès, située dans le Djerîd de l'Ifrikiya, province maghrébine, est très-remarquable sous ce rapport. Les habitants et les étrangers qui s'y rendent n'échappent guère à des fièvres p. 211. pestilentielles, malgré toutes leurs précautions. On dit que l'insalubrité de cette ville a commencé dans les temps modernes et qu'auparavant elle n'était pas malsaine. El-Bekri rapporte que ce changement ■ eut lieu parce qu'en creusant la terre on avait trouvé un vase de cuivre scellé avec du plomb; on brisa le sceau, et le vase laissa échapper une fumée qui monta dans les airs et se dissipa: dès lors commencèrent les fièvres qui ont depuis affligé la ville. Cet auteur veut donner à entendre que le vase renfermait un tahsman fabriqué pour écarter les épidémies, que l'influence de ce talisman disparut avec lui et que l'infection et l'épidémie reprirent leur cours. C'est là une histoire dans le genre de celles ([ui ont cours parmi les gens du peuple et qui sont conformes à leurs opinions mal fondées. El-Bekri n'avait pas une instruction assez solide, une intelligence assez éclairée pour rejeter ce conte ou pour en remarquer l'absurdité; aussi l'a-t-il donné tel qu'il l'avait entendu'.
' Voici le passage d'El-Bekri:« Les ha- chez nous pour la première fois.» (Débitants racontent que leur territoire s'était cription de l'Afrique septentrionale, page 46 distingué par la salubrité de son air, jus- du tirage à part.) On voit qu'Ibn Khalqu'à ce qu'on y eût découvert un talisman donna cité ce passage de mémoire, en sous lequel on croyait trouver un trésor. y ajoutant un trait tiré des Mille et une On fit des fouilles à cet endroit, et l'on re- Nuits, et qu'il a censuré El-Bekri injustira de l'excavation une terre poudreuse. tement. En effet, celui-ci ne rapporte l'his-Ce fut alors, disent-ils, que la peste éclata toire que comme un on dit.
D'IBN KHÂLDOUN. 249 D'IBN KHÂLDOUN. 249 Pour mellre le lecteur' à même de reconnaître la véritable cause de (ces maladies), nous lui ferons observer que c'est ordinairement la stagnation des vapeurs méphitiques qui les rend nuisibles aux corps animés et aptes à causer des fièvres. Si, au contraire, des courants d'air viennent traverser ces vapeurs et les disperser à droite et à jijauche, cela affaiblira leur qualité infecte ainsi que leur influence délétère sur les êtres animés. Dans une ville qui renferme un grand nombre d'habitants et dont la population est toujours en mouvement, l'atmosphère subit nécessairement des ondulations qui produisent des courants d'air assez forts pour traverser les amas de vapeurs dormantes, les remuer et les tenir dans un état d'agitation. Mais, si la ville ne possède que peu d'habitants, ces vapeurs, n'ayant rien qui les agite, restent immobiles, se corrompent au dernier point et deviennent extrêmement dangereuses.
A l'époque où toute la province d'Ifrîkiya était en pleine culture, la foule d'habitants dont elle regorgeait tenait l'atmosphère dans un mouvement continuel, ce qui contribuait à faire onduler ces vapeurs, P. ai à les agiter et à rendre très-léger le mal qu'elles pouvaient causer. Dans ce temps-là, l'air se corrompait rarement en Ifrîkiya et les épidémies n'étaient pas fréquentes; mais lorsqu'elle eut perdu une grande partie de sa population, l'air resta stationnaire et s'altéra par le contact des eaux stagnantes. Dès lors la corruption de l'air fit de grands progrès, et les maladies devinrent très-fréquentes. Voilà la cause (qui rend les pays malsains^).
Nous avons vu le fait contraire se produire dans certaines villes qu'on avait fondées sans qu'on se fût préoccupé de la qualité de l'air. Les habitants y étaient d'abord peu nombreux et les maladies trèscommunes; mais, avec l'accroissement de la population, tout cela a changé. Il en est ainsi de la Ville -Neuve, quartier de Fez, qui est maintenant siège de l'empire^. On trouve plusieurs autres villes esl bâtie sur la rivière de Fez, à la distance d'environ quinze cents mètres del'ancienne ville, du côté du sud-ouest. Elle fut fondée, 3a qui sont dans le même cas. Que le lecteur prenne nos observations en considération, et il en reconnaîtra la justesse. [L'air de Cahès a perdu ses mauvaises qualités^ depuis que le sultan de Tunis mit le siège devant cette ville et fit abattre la forêt de dattiers qui fentourait. Cela dégagea un côté de la ville, et permit aux vents de traverser fair des environs et de le mettre en mouvement. Dès lors finfection a disparu 2. Dieu tourne les choses à son gré.]
Afin de faciliter aux citadins la jouissance des commodités de la vie, il faut faire attention à plusieurs choses, eL, en premier lieu, à l'eau. Donc' la ville doit être placée auprès d'une rivière ou se trouver dans le voisinage de plusieurs sources pures et abondantes. L'eau est une chose de première nécessité, et sa proximité épargne beaucoup de peine aux habitants quand ils en ont besoin, C'est un grand avantage pour le public que d'avoir de feau à sa portée. Les environs de la ville doivent offrir de bons pâturages: chaque maître de maison élèvera certainement chez lui des animaux domestiques, pour la propagation, ou pour avoir du lait, ou pour s'en servir comme montures. Ces animaux ne sauraient se passer de pâturages, et, s'il s'en trouve de bons dans le voisinage de la ville, cela est très-commode pour les habitants et leur épargne la peine de conduire leurs I'. 2i3. troupeaux à de grandes distances. On doit aussi faire attention à ce l'an 1276 de notre ère, par le sultan mérinide Abou Youçof Yacoub. (Voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 84.)
' Ce passage ne se trouve pas dans l'édition de Boulac ni dan» les manuscrits CetD.
' Ce fut en l'an 781 (1379 de J. C.) que le sultan hafside, Abou '1-Abbas II, fils de l'émir Abon Abd Allah, d petil-fds du sultan Abou Yahya Abou Bekr, assiégea la ville de Cabès. • Il commença ses opérations, dit Ibn Kbaldoun dans son Histoire des Berbers, t. III, p. ii3, par dévaster les environs de la ville et occuper les positions qui devaient en faciliter laltaque. Les forêts de dattiers furent abattues par son ordre, de sorte qu'un vaste territoire, que recouvrait un bois épais, fut mis entièrement à nu. 11 en résulta que l'air y circula librement, et qu'une localité rendue malsaine par l'ombrage épais des arbres et par la décomposition des matières végétales fut parfaitement assainie. Ainsi urt acte de sévérité devint une bénédiction de Dieu, de même que certaines maladies rétablissent la santé du corps.
L'édition de Boulac porte (jLj.
qu'il y ail des terres susceptibles de culture (auprès de la ville): les céréales forment la nourriture fondamentale (des hommes et des animaux), et, s'il y a des champs labourables aux environs de la ville, cela facilite beaucoup les travaux agricoles et le transport des grains. I.a ville doit se trouver à la portée d'une forêt où l'on puisse se procurer du bois à brûler et des poutres pour les bâtiments. Le bois est une denrée dont tout le monde a besoin; il en faut pour le chauffage, et l'on ne saurait se passer de planches pour former les toits des maisons; d'ailleurs beaucoup d'ustensiles de première nécessité se font avec du bois. La proximité de la mer est encore à rechercher si l'on veut tirer des pays lointains les denrées de luxe dont on a besoin; mais ceci n'est pas une condition aussi importante que la première. Au reste, toutes ces conditions se modifient selon la nécessité des choses et les besoins des habitants.
Les fondateurs des villes ont négligé quelquefois les emplacements que la nature <les lieux leur désignait; ne pensant qu'à certains avantages de position, qui paraissaient à eux ou à leur peuple de la première importance, ils ne se préoccupèrent nullement des besoins de la postérité. C'est ainsi que firent les Arabes dans les premiers temps de l'islamisme, lorsqu'ils fondèrent des villes dans l'Irac, dans le Hidjaz ' et en Ifrîkiya. Dans le choix des emplacements, ils ne cherchaient que ce qui leur paraissait le plus essentiel, c'est-à-dire des pâturages où leurs chameaux trouveraient les arbustes et les eaux, saumâtres qui leur convenaient; ils ne songeaient pas à la nécessité d'avoir auprès de leur ville de l'eau douce, des champs labourables, des bois et des pâturages qui conviendraient aux animaux ongulés et autres. Ce fut ainsi qu'on fonda Cairouan, Koufa, Basra, Sidjilmessa et d'autres villes du môme caractère; et, comme on n'y avait tenu aucun compte des avantages naturels (que l'emplacement d'une ville doit offrir), elles dépérirent très-rapidement.
Dans les contrées maritimes, toute ville que l'on construit près ' Les Arabes ne fondèrent aucune ville dans le Hidjaz après la promulgation de l'islamisme.
32.
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du bord de la mer doit être située sur une haute colline ou avoir dans le voisinage plusieurs peuplades qui puissent lui porter secours dans le cas où elle serait attaquée à l'improvisle. Une ville maritime P. 211. qui n'a pas dans les environs une nombreuse population composée de tribus animées toutes d'un fort esprit de corps et qui n'est pas située sur une colline d'accès difticile, est très-exposée à être surprise dans une attaque de nuit. L'ennemi peut y aborder facilement au moyen de sa flotte, et y faire de grands dégâts, sachant bien que la ville ne sera pas secourue, et que les habitants, accoutumés à vivre dans l'aisance, sont devenus incapables de se protéger eux-mêmes et ne peuvent plus être comptés pour des hommes de guerre. Telles sont les villes d'Alexandrie en Orient, et de Tripoli, de Bône et de Salé en Occident. Mais si la ville a dans les environs des tribus ou peuplades qu'elle puisse rassembler promptement et faire venir à son secours, ou si les chemins par lesquels on y arrive offrent des obstacles à la marche d'un ennemi, ce qui a lieu quand elle est bâtie sur le flanc ou la cime d'une montagne, elle est à l'abri d'attaques: l'ennemi renoncerait même à l'espoir de la surprendre, sachant les difllcultés que le terrain opposerait à sa marche, et assuré que la ville recevrait de prompts secours. Tel est le cas de Ceuta, de Bougie et de la ville de Collo, toute petite qu'elle est.
Le lecteur, ayant bien considéré nos observations, comprendra, pourquoi, depuis le temps des Abbacides, on a spécialement désigné la ville d'Alexandrie par le titre de la Frontière, bien que l'autorité de ces princes s'étendît sur des contrées situées plus loin, du côté de Barca et de Tlfrîkiya. On l'a fait parce qu'on savait que cette ville, étant bâtie dans un pays plat, serait très-exposée' à des attaques du côté de la mer. Ce fut probablement à cause de la situation d'Alexandrie et de Tripoli qxie ces villes ont été surprises plusieurs fois par fennemi dans les temps islamiques.
Quels sonl les mosquées et les temples les plus illustres de l'univers. P. 21 5.
Dieu, que son nom soit exailé! fit choix de certains endroits de ia terre afin de les ennoblir d'une manière spéciale et d'en faire des lieux de dévotion, où ses adorateurs recevraient une double récompense, une large rétribution. 11 nous l'a appris lui-même par la bouche de ses envoyés et de ses prophètes; (il a favorisé ces lieux) afin de donner à ses serviteurs une marque de sa bonté et de leur' facihter la voie du salut. Les trois mosquées de la Mecque, de Médine et de Beït el-Macdis (la demeure de la sainteté, Jérusalem), sont'les lieux les plus nobles de la terre, ainsi que cela est constaté par les deux Sahîhs. (Le temple de) la Mecque fut la maison d'Abraham: Dieu lui ordonna de la bâtir et de sommer les hommes de s'y rendre en pèlerinage. Abraham construisit ia maison (sainte) avec l'aide de son fils Ismaël, ainsi que cela est raconté dans le Coran^. Il exécuta à cet égard l'ordre de Dieu. Ismaël et Agar demeurèrent à la Mecque jusqu'à leur mort, et plusieurs Djoihémides s'y établirent avec eux. On les enterra tous les deux dans le Hidjr^, endroit qui faisait partie de cette maison. Jérusalem fut la demeure de David et de Salomon, auxquels Dieu donna l'ordre d'y construire une mosquée (ou lieu de prière) et d'y ériger les bâtiments du temple. Aux alentours sont enterrés un grand nombre de prophètes, descendants d'Isaac. Médine est la ville qui servit de retraite à notre prophète. Dieu lui ordonna de s'y retirer, d'y établir la religion musulmane et de la répandre