SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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il voit, la langue avec laquelle il parle et les mains avec lesquelles il frappe. Que Dieu vous fasse jouir longtemps des avantages du noble art par lequel il vous a distingués! Puisse-t-il ne jamais vous priver des faveurs abondantes dont il vous a comblés! De toutes les personnes qui exercent des professions, vous surtout devez réunir en vous-mêmes les qualités les plus louables et tous les genres de mérite qui assurent à leur possesseur l'estime et la considération. Puissiez-vous répondre à la description que je vais faire d'un parfait secrétaire! Dans son propre intérêt et dans celui du chef qui lui a confié le soin de ses affaires les plus importantes, il doit se montrer doux quand la douceur est nécessaire, perspicace^ quand il s'agit de prendre une décision, hardi quand il le faut, prêt à reculer si les circonstances l'exigent, modéré dans ses désirs, aimant la justice et l'équité, sachant garder fidèlement le secret qu'on lui confie, dévoué (à ses amis) dans l'adversité, habile à prévoir les malheurs, capable d'assigner à chaque chose sa valeur réelle et à chaque événement sa véritable importance. Il doit avoir étudié toutes les branches des connaissances et s'être acquis une solide érudition. Si cela ne lui a pas été possible, il faut qu'il ait appris au moins assez pour les besoins de son service; au moyen de son intelligence naturelle^, de sa bonne éducation et de sa grande expérience, il prévoit ce qui va arriver et juge des suites que chaque chose peut avoir; aussi sait-il prendre, à l'égard de chaque affaire, toutes les précautions et toutes les dispositions nécessaires, et se tient-il prêt à donner aux événements la tournure et la direction qui leur conviennent. Secrétaires écrivains!

recherchez avec ardeur la connaissance de tous les genres de Httérature et tâchez de vous rendre savants dans les sciences religieuses, en commençant par le Livre de Dieu et par les prescriptions de la loi divine. Cultivez la langue arabe afin de pouvoir parler avec correction^; travaillez ensuite à vous faire une belle écriture; car c'est la parure qui doit orner vos écrits; apprenez par cœur les poèmes (des ' Pour Li-^J, lisez Mx^s. ' Liltéral. « car elle est le redresseur de ' Pour »jJs*J, lisez ^y.y^- vos langues. » Arabes); lamiliarisez-vous avec les idées recherchées et les expressions insolites qu'ils renferment; lisez l'histoire des Arabes et des Perses, retenez dans votre mémoire les récits de leurs hauts faits; tout cela vous sera d'un grand secours quand vous tâcherez de parvenir. Gardez-vous bien de négliger l'art de calculer; sans cet art le registre de l'impôt n'existerait pas. Détournez votre esprit de tout ce qui pourrait exciter chez vous l'ambition et la convoitise'; ne faites pas des bassesses ni des actes méprisables, car cela dégrade l'homme et déshonore l'écrivain. Dans l'exercice de votre profession, évitez tout ce qui est vil; qu'une fierté honorable vous empêche d'avoir jamais recours à la délation, à la calomnie et aux procédés malhonnêtes. Gardez-vous de l'orgueil, de la fierté et de la suffisance, pour ne pas vous attirer gratuitement la haine générale^. Aimez -vous les uns les autres à cause de votre art; pour fexercer, proposez-vous mutuellement pour modèle celui de vos prédécesseurs qui méritait le plus d'être regardé comme homme de talent et ami de la justice. Si la fortune trahit un de vos collègues, donnez-lui des témoignages de votre sympathie, prodiguez-lui des consolations et des encouragements, jusqu'à ce que le bonheur lui revienne et qu'il se remette de son malheur.

Si l'un de vous est obligé par la vieillesse à quitter son emploi et à ne plus sortir pour visiter ses confrères, allez lui offrir vos respects et demandez-lui ses conseils, fruits d'une longue expérience et d'une grande pratique. Que chacun de vous aime plus que son fils ou son P. 27. frère le patron qui fa protégé et qui fa aidé dans le besoin. Si votre travail obtient des éloges, rapportez-en tout l'honneur à votre chef; dans le cas contraire, acceptez pour vous-mêmes tout le blâme. Si un changement s'opère dans votre position, tenez-vous en garde contre les faux pas, les bévues et fennui; car un secrétaire est plus exposé qu'un chameau galeux^ à être déprécié, et les conséquences en seront bien plus graves pour lui. Si vous avez pour chef un homme qui vous ' Pour jJLktl, lisez **Lklf. dition de Boulac porte ofyiJl, et le manus- ' Le texte paraît altéré. crit C, j'IJuI. Ces deux dernières leçon.* ' Je lis »L«JI avec le manuscrit D. L'é- ne donnent aucun sens.

traite avec de justes égards, montrez-lui un parfait dévouement et une profonde reconnaissance; supportez ses boutades avec patience et avec douceur; servez-le avec la fidélité, la discrétion et l'habileté auxquelles il a droit de s'attendre. Prouvez-lui ' votre reconnaissance par vos actes, toutes les fois qu'il aura recours à vos services. Que Dieu vous soit en aide et vous fasse toujours ressentir dans votre cœur les mouvements de la gratitude! Que vous soyez dans faisance ou dans la gène, dans la joie ou dans la tristesse, frustrés dans vos espérances ou comblés de bienfaits (n'oubliez pas votre patron)!, « Telles sont les qualités les plus à admirer dans un professeur de votre noble art. Si J'un d'entre vous obtient un haut commandement, s'il se voit chargé de gouverner^ une partie de ceux que Dieu a créés et auxquels il assure la subsistance, qu'il ait toujours devant lui la crainte du Seigneur et qu'il sacrifie toute autre considération au devoir de le servir. Il doit se montrer bienveillant envers les pauvres, juste envers les opprimés. Les hommes sont les créatures de Dieu; il pourvoit à leur subsistance, et celui qu'il aime le plus est fhomme qui leur témoigne le plus de bienveillance. L'écrivain devenu administrateur gouvernera avec justice et traitera avec des égards les descendants du Prophète; il ramènera (ses troupes chargées d') un riche butin, il fera cultiver les terres, il traitera avec bonté les sujets (de l'empire) et s'abstiendra de leur faire du mal. Quand il donne des audiences, il se montrera doux et modeste; quand il dresse le rôle des impôts ou qu'il veut faire valoir ses droits contre les contribuables, ii usera d'indulgence; Il doit étudier le caractère de ses subordonnés, et, lorsqu'il aura reconnu leurs bonnes qualités et leurs défauts, il doit les porter vers ce qui est bien et convenable, et mettre P. 28. toute son habileté, toute son adresse à les détourner de leurs inclinations vicieuses. Voyez comment fait fécuyer qui sait bien son métier: il étudie le caractère de sa monture; et, si elle a fhabitude de ruer, il se garde de fexciter au moment de se mettre en selle; si elle est portée à se cabrer, il évite de se placer devant elle; s'il craint qu'elle ne s'emporte, il la tient bien en main'; si elle est rétive, il emploie la douceur pour dompter son entêtement, et, si elle y persiste, il la tourne un peu et lui lâcbe la bride. En indiquant les procédés qu'on emploie pour diriger un cheval, nous indiquons aussi ceux que l'homme doit employer pour gouverner ses semblables, avoir des rapports constants avec eux et les tenir dans la soumission.

L'écrivain, grâce à son éducation, à la noblesse de son art, à la finesse et à l'habileté de sa conduite envers ceux qui s'entretiennent avec lui, et ceux qui viennent lui parler et qui auraient h craindre sa sévérité s'ils n'écoutaient pas ses ordres, cet écrivain a plus de motifs pour employer la douceur et l'adresse envers ses subordonnés, afin de les corriger, que n'en a l'écuyer qui veut dompter un animal incapable de lui répondre, ne sachant pas distinguer le bien du mal et ne comprenant rien de ce qu'on lui dit, excepté les paroles dont son cavalier lui a fait sentir la signification. Administrez donc avec douceur, et que Dieu vous fasse miséricorde! Agissez avec toute la prévoyance et toute la délibération dont vous êtes capables; vous éviterez ainsi de mécontenter votre clief, de lui être à charge et de vous attirer sa colère; vous obtiendrez même sa faveur, et il vous traitera, s'il plaît à Dieu, avec douceur et avec bonté. Que personne d'entre vous ne dépasse ses iripyens en ce qui regarde son ameublement, son habillement, ses montures, les mets de sa table, les boissons qu'on lui sert, la maison qu'il se fait bâtir, le nombre de ses domestiques et autres choses de ce genre. Malgré la noblesse de l'art que Dieu, dans sa bonté, vous a permis d'exercer, vous n'en êtes pas moins les serviteurs du gouvernement et, si vous n'êtes pas tenus à vivre avec parcimonie, vous êtes obligés, en votre qualité de mandataires P. 29.

(du prince), d'éviter la prodigalité. Pour rester dans la modération, suivez les conseils que je vous ai donnés. Ne prenez pas les habitudes, toujours nuisibles, du luxe et de la dissipation; elles entraînent à ' Littéral « il.'c met en garde conire elle du côté de la tête. » Je ne sais si j'ai bien saisi le sens de cette expression.

leur suite la pauvreté, la honte et riiumiliation; cela arrive surtout quand les personnes qui contractent ces vices appartiennent à la classe des secrétaires et des gens de lettres. Toutes les affaires ont entre elles certaines analogies à l'aide desquelles un administrateur saura toujours se diriger; aussi, quand il vous en survient une, commencez par prendre les mesures que l'expérience vous aura enseignées; adoptez ensuite la marche la plus simple et la plus sûre, celle qui doit avoir le meilleur résultat. Sachez que la prodigalité a des suites bien nuisibles pour celui qui s'y abandonne; elle le préoccupe tant qu'il néglige de tirer parti de ses connaissances scientifiques et littéraires. Quand, il donne audience, qu'il se borne, dans ses paroles, à ce qui est essentiel; qu'il vise à la concision dans ses questions et dans ses réponses, et qu'il tâche de réunir^ en un seul faisceau tous les renseignements qui peuvent l'éclairer. De cette manière, il fera marcher les affaires et se garantira contre la fatigue d'esprit que leur multiplicité pourrait lui causer. Nous lui recommandons de s'humilier devant Dieu afin d'obtenir le don de sa grâce et le secours dont il a besoin afin de suivre le droit chemin. Qu'il fasse cela par crainte de tomber dans les fautes qui nuisent à la santé, à l'intelligence et aux fruits d'une bonne éducation. Si quelqu'un parmi vous croit ou dit que son succès dans l'exercice de son art et l'efficacité de ses mesures proviennent de sa grande habileté dans les affaires, il s'exposera à se voir abandonné de Dieu et laissé à ses propres ressources.

Or il est évident, pour quiconque veut réfléchir, qu'elles ne lui sulïiront pas. Que personne d'entre vous ne dise qu'il est plus habile dans la direction des affaires, plus capable de supporter le poids d'une administration qu'un tel de ses confrères dans le même art, P. 3o. de ses collègues dans le même service; aux yeux des sages, le plus intelligent des deux est celui qui répudie l'amour-prcpre et qui se croit inférieur à son collègue en adresse et en talents. Nous dirons à l'un et à l'autre: reconnaissez hautement les bontés de Dieu; puissent sa gloire et sa puissance être célébrées partout! Qu'ils ne montrent ni présomption, ni confiance en leur propre mérite; qu'ils ne cherchent à déprécier ni leurs confrères, ni leurs rivaux, ni leurs chefs de service, ni leurs camarades. Pour eux tous existe fobligation de louer Dieu en s'humiliant devant sa puissance et en célébrant sa bonté. J'ajoute à cette épître un proverbe justifié par l'expérience: Celui qui reçoit des conseils est tenu de les suivre. Voilà l'essence de la présente communication, la plus belle de ses phrases, à l'exception toutefois des louanges que j'ai données au Tout-Puissant; aussi, pour achever dignement ma lettre, j'ai placé cette maxime à la fin. Que Dieu m'accorde, ainsi qu'à vous, hommes d'étude et gens de plume, tout ce que, dans sa prévoyance, il juge nécessaire pour nous diriger vers le Iponheur éternel! Cela dépend de lui seul, et notre sort est entre ses mains. Salut sur vous, avec la miséricorde de Dieu et sa bénédiction, n La cliorta (police judiciaire). — Celui qui de nos jours exerce, en Ifrîkiya, les fonctions de saheb (ou chef) de la chorta, porte le titre de hakeni (magistral). Dans le royaume de l'Andalousie, on le nomme saheb el-medina (chef de la ville), et dans l'empire des Turcs (Mamlouks), on le désigne par le titre de ouali. Cette charge est inférieure en rang à celle du chef de l'armée ', mais fofficier qui l'exerce est placé quelquefois sous les ordres de ce chef.

Ce fut sous la dynastie abbacide que Ton institua l'otïice de saheb es-chorta. Celui qui le remplissait avait pour mission de punir les crimes: il mettait d'abord l'inculpé en demeure de se justifier; puis, s'il parvenait à constater le crime, il faisait appliquer la peine légale. On sait que la loi divine ne prend pas connaissance des crimes dont fexistence est seulement soupçonnée; elle ne punit que les crimes constatés. C'est l'administration civile qui s'occupe des crimes dont on soupçonne l'existence; le hakem doit procéder, dans l'intérêt du public, à leur constatation et, en l'absence de preuves muettes, il peut p. 3i. contraindre l'inculpé à faire des aveux. On désigne" par le titre de saheb es-chovla le fonctionnaire qui, dans le cas d'abfitention de la part du cadi, se charge d'instruire les procès et d'appliquer les peines. Quelquefois on a enlevé au cadi le droit de connaître des meurtres et d'appliquer les peines établies par la loi, pour l'attribuer exclusivement au saheb es-chorta Les gouvernements d'autrefois entouraient cette charge d'une haute considération, et ne la confiaient qu'à un des grands chefs militaires ou bien à un des principaux affranchis du sultan. L'autorité du saheb es-chorta ne s'étendait pas sur toutes les classes de la population; elle se bornait à infliger des châtiments aux gens du peuple, aux individus mal famés et aux mauvais sujets.

Dans l'empire des Oméiades espagnols, cette charge acquit une haute importance, et forma deux administrations distinctes: la grande chorta et la petite chorta. L'autorité de la première s'étendait également sur les grands et les petits; celui qui l'exerçait avait le pouvoir de châtier même les fonctionnaires publics qui opprimaient le peuple, ainsi que leurs parents et les personnages qui les protégeaient. La petite chorta n'avait d'autorité que sur la populace. Le chef de la grande chorta siégeait à la porte du palais impérial, ayant devant lui plusieurs satellites qui se tenaient assis et ne quittaient leurs places que pour exécuter ses ordres. Comme les fonctions de cet office devaient être exercées par un des grands de l'empire, elles passèrent ordinairement dans les attributions du vizir ou du hadjeb (grand chambellan).

Dans f empire almohade ' du Maghreb, le chef de la chorta ne jouissait que d'une autorité limitée: sa juridiction ne s'étendait pas sur toutes les classes de la société, et encore moins sur les fonctionnaires publics. Cette charge ne se confiait d'abord qu'à un Almohade de haut rang; mais, de nos jours, elle a perdu toute sa considération, ' L'auteur veut parler de l'empire haf- ([u'après s'êlre détachés de l'empire aimoside. On sait que les souverains de cette hade, dont ils avaient conservé les institudynastie et tous leurs grands officiers ap- lions religieuses et politiques, ils fondèpartenaient à des familles almohades, et renl un nouvel empire dans la Tunisie.

étant sortie des mains des Almohades pour lomljer dans celles des clients du souverain.

Aujourd'hui, chez les Mérinides du Maghreb, on choisit le chef de P. 32. la chorla dans une des familles dont les chefs avaient été des affranchis du souverain, ou bien des créatures de la famille royale.

En Orient, dans l'empire des Turcs (Mamlouks), cet office se confie à un des grands dignitaires turcs ou à un descendant d'une des familles kurdes qui avaient gouverné' (l'Egypte) avant eux. Pour l'exercer, on choisit indifféremment, dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories, un individu d'un caractère ferme et assez puissant pour faire exécuter tout ce qu'il décide. Il est chargé d'extirper le mal, d'étouffer toutes les semences du vice, de détruire les lieux de débauche et de disperser les rassemblements qui s'y forment. Il applique aussi les peines prescrites par la loi divine et celles qui ont été établies par l'administration civile'^, ainsi que cela doit se faire, dans toute cité, pour le maintien du bon ordre.

Le commandement de la floUe [asaid).

Le commandement de la flotte forme une des dignités de l'empire (musulman). Dans le royaume de Maghreb et (dans celui) de l'Ifrîkiya ', l'officier qui remplit cette charge est inférieur en rang au chef de l'armée, et, dans beaucoup de cas, il est tenu de lui obéir. Son litre, en langage des marins, est almilend, mot dont la lettre l se prononce d'une manière emphatique, et qui a été emprunté à la langue des Francs*, qui s'en servent avec la même.signification. Cette charge ' Pour..^1, lisez Jj^I. langue espagnole. Le mol ostoal [albXoi), ^ L'édition de Boulac perle *^Lv«Jt, que les hisloriens orientaux emploient avec leçon qui me parait êlre la bonne. la signification do flotte, est maintenant ' C'est-à-diri', chez les Mérinides et les inconnu en Afrique; on le remplace par le Hafsides. terme ^.iLo^ (rematZa), qui est le mot espa- • C'est le mot espagnol almirante. Les gnol amiada. Chez Ibn Khaldoun, osloiil marins des divers royaumes de l'Afrique signifie nariVe, et «sah'?, au pluriel, signilie septentrionale ont emprunté un grand jlolle. nombre de leurs termes techniques à la est spéciale au royaume de Maghreb et (à celui) de i'ifrîkiya. En voici la raison: les pays que^ nous venons de nommer sont situés sur le bord méridional de la mer Romaine. Du côté du sud, cette mer, depuis Ceuta jusqu'à Alexandrie et à la Syrie, confine à des contrées occupées par les Berbers; du côté du nord, elle a pour limites l'Espagne, le pays des Francs, celui des Esclavons, celui des Grecs et une partie de la Syrie. On la nomme la mer Romaine et la mer Syrienne, k cause des nations qui occupaient ses bords. De tous les peuples qui habitent les rivages de la mer, ceux qui se trouvent P. 33. sur les deux bords de la mer Romaine supportent avec le plus de courage les fatigues de la vie maritime.

Les Romains, les Francs et les Goths demeuraient autrefois sur le bord septentrional de cette mer, et comme leurs guerres, ainsi que.leurs expéditions commerciales, se faisaient principalement au moyen de. navires, ils étaient devenus très-habiles dans l'art de naviguer et de combattre avec des flottes. Quelques-unes de ces nations visèrent à la possession des côtes méridionales de cette mer: les Romains portèrent leurs vues sur I'ifrîkiya; les Goths convoitèrent le Maghreb, et les deux peuples se transportèrent dans ces contrées au moyen de leurs flottes et s'en rendirent maîtres, après avoir vaincu les Berbers et enlevé à ce peuple toute l'autorité, llsy possédèrent des villes trèspeuplées, telles que Carthage, Sbaïtla [Suffetala], Djeloula {Oppidum. Usalitanam), Mornac-, Cherchel [Cœsarea) et Tanger. Avant cela le souverain de Carthage avait fait la guerre à celui de Rome, et envoyé contre lui des flottes bien approvisionnées et remplies de troupes. On sait que, depuis les temps les plus anciens, telle a été l'habitude des peuples qui occupent les deux bords de la mer Romaine.

Lorsque les armées musulmanes se furent emparées de l'Egypte, Pour L^ji^ ^-j^, lisez U»^ L/ùJ. dès, village qui est à six kilomètres est de ' Le canton appelé Mornakiya e.st situé Tunis. (Voy. la Description de l'Afrique à quatorze kilomètres sud-ouest do Tunis. septentrionale, par Ei-Bekri, p. 92 du ti- II y a un Bahîra Mornac «jardin potager du rage à part, et la dernière carte de la Tu- Mornac » immédiatement au sud de Ra- nisie.)

(le khalife) Omar Ibn el-Kbatlab écrivit à (son général) Amr Ibn el-Aci pour savoir ce que c'était que la mer ^ Amr lui répondit par écrit et en ces termes: « C'est un être immense qui porte sur son dos des êtres bien faibles, des vers entassés sur des morceaux de bois. <• (Frappé de cette description) Omar défendit aux musulmans de se" hasarder sur cet élément, et ayant appris qu'Arfadja Ibn Herthema el-Azdi, chef de la tribu de Bedjîla, qu'il avait envoyé contre la province d'Oman, venait de faire une expédition sur mer malgré ses ordres, il le réprimanda de la manière la plus dure. Cette prohibition subsista jusqu'à l'avénement de Moaouïa. Ce khalife autorisa les musulmans à s'embarquer pour faire la guerre sainle sur mer.

Nous allons indiquer la cause de ce changement dans la politique P. a. des khalifes. Au commencement de l'islamisme, les Arabes étaient encore trop imbus des habitudes de la vie nomade pour devenir des marins aussi habiles et aussi entreprenants que les Grecs et les Francs, peuples qui, accoutumés à lutter contre la mer et à vivre dans des navires qui les transportaient de pays en pays, s'étaient faits à ce genre de vie et avaient l'habitude d'en affronter les dangers. Les Arabes, ayant acquis une vaste puissance par la fondation de leur empire, avaient réduit sous leur domination et asservi une foule de peuples étrangers. Voyant alors que chacun des vaincus qui savait un art cberchait à s'en faire un mérite auprès d'eux, ils prirent à leur service un grand nombre de matelots pour les besoins de la marine. Ayant alors affronté la mer à plusieurs reprises, et s'étant habitués à lutter contre elle, ils changèrent d'opinion à l'égard de cet élément. Souhaitant avec ardeur le bonheur d'y porter la guerre sainte, ils construisirent des navires et des galères, équipèrent des vaisseaux, les armèrent el les remplirent de troupes dans le but de combattre les peuples infidèles d'outre-mer. (Pour étabhr leurs chantiers), ils choisirent les provinces les plus voisines de la mer et les places fortes qui étaient situées sur ses bords. Ces provinces étaient la Syrie, Tifrî- ' Je crois que celle anecdote est fausse, car Omar avait sans doule vu la mer Rouge.

kiya, le Maghreb el l'Espagne. Le khalife Abd el-Melek (Ibn Meiouau), animé d'un zèle ardent pour le maintien de la guerre sainte, envoya à Hassan Ibn en-Noman, gouverneur de l'ifrîkiya, l'ordre de fonder à Tunis un arsenal maritime'. Ce fut de là que, sous le gouvernement de Zîadet Allah I", fils d'Ibrahîm l'Aghlebide, une flotte, commandée par Aced Ibn Forât, grand mufti de l'ifrîkiya, partit pour conquérir la Sicile. L'île de Cossura [Pantellaria] fut prise pendant l'administration du même gouverneur. Quelque temps auparavant, Moaouïa Ibn Hodeïdj^ avait conduit une expédition contre la Sicile; mais sa tentative n'eut pas de succès. Cela eut lieu sous le règne ^ de Moaouïa, 35. fils d'Abou Sofyan. Plus tard, pendant la guerre qui eut lieu entre les Fatemides d'Ifrîkiya et les Oméiades d'Espagne, les flottes de chacune de ces dynasties se dirigèrent, à plusieurs reprises, contre les territoires de l'aulre et dévastèrent les côtes des deux pays. Sous le règne" d'Abd er-Rahman en-Nacer l'Oméiade, la flotte espagnole se composait d'environ deux cents bâtiments, et celle de l'ifrîkiya était à peu près aussi nombreuse. Le commandant [caïd) de la flotte espagnole se nommait Ibn Romahès. Les ports où cette flotte avait ses mouillages et d'où elle mettait k la voile étaient Beddjana^ et Almeria. Elle se composait de navires qu'on faisait venir de tous les royaum,es où l'on construisait des bâtiments. Chaque navire était sous les ordres d'un marin, portant le titre de caïd, qui s'occupait uniquement de ce qui concernait l'armement, les combattants et la guerre; un autre officier, appelé le raïs, faisait marcher le vaisseau à l'aide des voiles ou des rarçes * et ordonnait la manœuvre du mouillage. Quand on rassemblait des navires pour une expédition contre l'ennemi ou pour quelque objet important que le sultan avait en vue, ils se réunissaient dans le port qui leur servait de rendez-vous ordinaire.

' Littéral. « pour la confection d'inslru- '' Pour Àji, lisez |oL) I.

inents maritimes. » " Le mot jl doit être supprimé.

^ Pour^tXjk, lisez ^J^-i.. (Voy. pour '' Pour fcjLs:, lisez ijL^:. Bedjana, l'orthographe de ce nom \e Nodjoum d'A- maintenant Pechina, est un village situé Le sultan y faisait embarquer des hommes, des troupes d'élite et plusieurs de ses affranchis, et les plaçait tous sous les ordres d'un seul émir appartenant à la classe la plus élevée des officiers du royaume. H les faisait partir alors pour leur destination, dans l'espoir qu'ils reviendraient victorieux et chargés de hutin.