Lorsque l'islamisme se fut constitué en empire, les musulmans subjuguèrent toutes les contrées qui bordent cette mer, et, par la puissance de leurs flottes, ils mirent les chrétiens de ces pays dans l'impossibilité de leur résister. Pendant un long espace de temps, chacune de leurs expéditions se terminait par une victoire. On sait quels étaient leurs hauts faits, leurs conquêtes et les richesses qu'ils enlevèrent à l'ennemi. Ils s'emparèrent de toutes les îles de cette mer. Maïorque, Minorque, Iviça, la Sardaigne, la Sicile, Cossura, Malte, Crète et Chypre, tombèrent en leur pouvoir, ainsi que d'au- P. 36.
très contrées appartenant au royaume des Romains et à celui des Francs. Abou '1-Cacem le Chîïte ' et ses fils expédiaient d'El-Mehdiya des flottes qui allaient insulter l'île de Gênes ^ et qui revenaient victorieuses et chargées de butin. En l'an l\o6 (ioiii-ioi5 de J. C), Modjahed el-Ameri, souverain de Dénia, et l'un des Molouk et-tawaif^, s'empara de la Sardaigne au moyen de sa flotte; mais les chrétiens reprirent cette île bientôt après. Pendant toute celte période, les armes des musulmans triomphaient dans presque tous les parages de la mer Romaine; leurs navires la parcouraient dans tous les sens, et leurs troupes, parties de la Sicile, allaient débarquer sur la terre ferme située en face du côté septentrional de cette île. Elles y attaquaient les princes des Francs et dévastaient leurs Etats. C'est ce qui eut lieu sous les Béni Abi '1-Hoceïn*, rois de Sicile, qui reconnaissaient la souveraineté des Fatemides. Les chrétiens se virent obligés ' Le second souverain fatemide. pelait aussi les Kelbides. Ibn Rhaldoun ' L'auteur emploie ici le terme djezîra lui-même, dans une autre partie de son Il île. » ouvrage, donne le nom d'Aboa 'l-Uoceîn ■' Voy. ci-devant, p. ii. à l'aïeul des Kelbides, famille dont il s'a- ' On lit ailleurs Béni Abi 'l-Hacen. La git ici. (Voyez \' Histoire de l'Afrique et de petite dynastie qui portait ce nom s'ap- la Sicile, de M. Noël des Vergers.) Prolégomènes. — n. 6 de passer, avec leurs navires, dans la partie nord-est de cette mer, afin de se rapprocher des contrées maritimes appartenant aux PVancs et aux Esclavons, et des îles romaines \ qu'ils n'osèrent plus dépasser. En effet, les flottes des musulmans s'acharnaient sur celles des chrétiens, ainsi que le lion s'acharne sur sa proie; leurs navires, aussi nombreux que bien équipés, couvraient la surface de la mer, la parcourant en tous les sens, soit dans un but pacifique, soit pour faire la guerre. Les chrétiens ne pouvaient pas même y faire flotter une planche; mais, plus tard, l'affaiblissement et la débilité des empires fatemide et oméiade leur permirent de s'emparer de la Sicile, de Crète, de Malte et d'autres îles orientales. Profitant ensuite de la faiblesse de l'empire musulman, ils se précipitèrent sur les côtes de la Syrie et s'emparèrent de Tripoli, d'Ascalon, de Tyr et d'Akka P. 37. (Saint-Jean-d'Acre). S'étant rendus maîtres de toutes les places fortes du littoral de la Syrie, ils prirent la ville de Jérusalem et y bâtirent une église pour y pratiquer les cérémonies de leur culte. (Les troupes de Roger P"", roi de Sicile,) enlevèrent Tripoli (d'Afrique) aux Béni Rhazroun ^, s'emparèrent ensuite de Cabes et de Sfax, et soumirent les musulmans.de ces villes à la capitation. Ensuite ils obtinrent possession d'El-Mehdiya, autrefois siège de l'empire fatemide, ayant enlevé cette ville aux descendants de Bologguîn Ibn Zîri^.
Ainsi, depuis le v*^ siècle, la fortune s'était tournée du côté des chrétiens dans la mer Romaine. Dès lors la puissance maritime de l'Egypte et de la Syrie commença à tomber dans l'anéantissement. Personne, jusqu'à nos joiu-s, n'a essayé de la relever, bien qu'autrefois, dans ces mêmes pays, le gouvernement fatemide eût déployé des efforts extraordinaires pour le maintien de la marine. C'est un fait que l'histoire de cette dynastie ne permet pas de mé- ' Probablement les îles de l'archipel plusieurs détails sur la conquête des villes grec. raaritimes de la Tunisie el de la province ' Dans {'Histoire des Berbers, t. III, de Tripoli par les chrétiens de la Sicile. p. 258, se trouve un chapitre sur l'histoire ' Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 26 de cette famille. Le même ouvrage fournit et suiv.
D'IBN KHAr.DOUN. 43 connaître. On n'y trouve plus de traces de la charge de commandant de la flotte; c'est un office spécial aux royaumes d'Ifrîkiya et de Maghreb, où il s'est toujours conservé.
A l'époque que nous avons indiquée, les pays qui forment la limite occidentale de cette mer possédaient un grand nombre de navires et déployaient une puissance maritime que l'ennemi (chrétien) était incapable d'entamer, et qui cependant n'avait pas encore pris sa revanche. Sous la dynastie lemtounienne (almoravide), le commandement de la flotte était l'apanage des Béni Meïmoun*, seigneurs de Cadix; mais cette famille, ayant reconnu plus tard la souveraineté d'Abd el-Moumen (l'Almohade), lui céda ses droits. Cette flotte se composait d'une centaine de navires appartenant aux ports de l'Espagne et de l'Afrique. Dans le vi^ siècle^, lorsque la dynastie almohade eut conquis ces deux pays, la charge de commandant de la flotte devint plus importante que jamais. Ahmed de Sicile, l'officier qui l'exerçait alors, appartenait à la famille des Sadghîan^, fraction (de la grande tribu) des Sedouîkich*, qui s'était établie dans l'île de Djerba. Enlevé de son pays natal par les chrétiens, qui y avaient opéré une descente, il fut P. 38.
élevé chez eux et entra au service de (Roger II), souverain de la Sicile. Il se fit hautement apprécier par ce prince; mais, ayant encouru, pour un motif quelconque, la disgrâce du fils et successeur de celui-ci, et craignant pour sa vie, il s'enfuit à Tunis et descendit chez le prince [cîd] de la famille d'Abd el-Moumen qui commandait dans cette ville. De là il se rendit à Maroc, où le khalife Youçof el-Acheri^, fils d'Abd el-Moumen (et souverain des Almohades), le reçut très-honorablement. Comblé de dons par ce prince, et revêtu du commandement de la flotte, il déploya une grande bravoure en combattant les chrétiens. Ses hauts faits tiennent une place hono- ' Voy. la traduction de Maccari par ' Pour <js^»jJI, lisez (j^-ijJI« le décem- M. de Gayangos, t. II, p. 617. viral.» Ce titre appartenait exclusivement ' Pour cy-w.>LJ[, lisez iù«.>Lj|. aux enfants des dix principaux disciples ' Voy. Histoire des Berhen, t. III, p. 63. du fondateur de la secte almohade.
6.
/i4 rable dans l'histoire de l'empire almohade. Sous sa direction, la flotte musulmane acquit, en nombre et en organisation, une supériorité que, autant que nous le sachions, elle n'avait jamais eue auparavant, et qu'elle n'a jamais reprise depuis.
Lorsque Salah ed-Dîn (Saladin) Youçof Ibn Aiyouh, roi d'Egypte et de Syrie, entreprit de reconquérir les places fortes que les chrétiens occupaient dans ce dernier pays, et de faire disparaître de Jérusalem les souillures et les édifices de l'infidélité, les flottes chrétiennes ne cessèrent d'apporter des renforts et des approvisionnements à toutes les forteresses maritimes qui avoisinaient cette ville, La flotte d'Alexandrie était hors d'état de s'y opposer, ayant éprouvé une série de revers dans la partie orientale de la mer Romaine. Au reste, les navires des chrétiens étaient très-nombreux, et, depuis longtemps, les musulmans, ainsi que nous l'avons fait observer, étaient trop faibles pour repousser l'ennemi. Salah ed-Dîn prit donc le parti d'expédier P. 39. une ambassade à Yacoub el-Mansour ', sultan des Almohades du Maghreb, dans le but d'obtenir l'envoi de la flotte maghrébine (du côté de la Syi'ie), afin d'empêcher les chrétiens d'approvisionner leurs forteresses. La personne qu'il chargea de cette mission fut (Abou '1-Hareth) Abd el-Kerîm Ibn Monked, de la famjile des Béni Monked, seigneurs de Cheïzer^. Il venait de leur ôter cette forteresse et de leur assurer, en retour, une position respectable dans l'empire. La dépêche dont l'ambassadeur fut chargé, et qui avait été rédigée par El-Fadel el-Beïçani^, se trouve reproduite parEïmad ed-Dîn el-Isbahani*, ' L' Histoire des Berbers, t. II, p. 2i5, renferme un court chapitre qui traite de cette ambassade.
^ Le château de Cheïzer, ou Chîzer, était situé surl'Oronte, à environ une journée de marche au nord de Hamal.
' Ce personnage, qui est mieux connu sous les noms d'El-Cadi 'hFadl et de fie/m ed-Dîn Ibn Cheddad, composa une Vie de Saladin, qui a été publiée par Albert Schultens sous le titre de: Saladini Vita et res qestm, auctore Bohadinf. Sjeddadi. Il avait rempli les fonctions de cadi à Beïçan, ville située sur la rive droite du Jourdain, à environ douze kilomètres du lac de Tibériade.
' Auteur d'une Anthologie poétique et d'une Histoire de la reprise de Jérusalem par Saladin. Il était attaché au service de ce sultan en qualité de secrétaire.
dans son El-Feth el-Codci^. Elle commençait ainsi: « Puisse Dieu ouvrir à votre seigneurie les portes du salut et du bonheur! » El-Mansour s'en trouva offensé, parce qu'on ne lui avait pas donné le titre d'émir el-moamenin (celui qu'il portait); mais il dissimula son mécontentement. Ayant comblé de dons et d'honneurs les membres de l'ambassade, il les renvoya à leur souverain sans avoir répondu à ce qu'ils étaient venus lui demander.
D'après ce (que nous venons d'exposer, on voit que) le royaume de Maghreb se distinguait des autres par la possession d'une flotte; que les chrétiens avaient une grande supériorité dans la partie orientale de cette mer; que le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie avait négligé, alors et plus tard, le soin de sa marine, et que les empires doivent avoir toujours des flottes en état de servir.
Après la mort de Yacoub el-Mansour, la puissance des Almohades commença à décliner; les peuples de la Galice^ s'emparèrent d'une grande partie de l'Espagne, refoulèrent les musulmans dans les pays du littoral, occupèrent les îles situées dans la partie occidentale de la mer Romaine, et s'y rendirent très-redoutables. Mais, malgré le grand nombre de leurs vaisseaux, les musulmans purent enfin les combattre avec des forces égales. C'est ce qui eut lieu sous le règne d'Abou l-Hacen, roi zenatien^ du Maghreb. A l'époque où ce sultan conçut l'intention d'attaquer les infidèles, sa flotte était aussi nombreuse et aussi bien équipée que celle des chrétiens; mais ensuite la marine musulmane perdit son importance par suite de la faiblesse P. 40. toujours croissante des empires maghrébins. Dans ce pays, l'influence de la vie nomade, étant encore très- forte, fit oublier les usages de la civilisation plus avancée que l'on avait apprise en Espagne, et enleva aux populations l'habitude des affaires maritimes. Les chré- * ' La Conquête de Jérusalem. ScliuUens ' Abou 'l-Hacen était le dixième souvea publié un extrait de cet ouvrage dans le vain de la dynastie mérinide. Il régna dixvolume intitulé Saladini Vila et res gestee. huit ans et fut détrôné, par son fils Abou * C'est-à-dire, les peuples de Léon, Cas- Eïnaii, en 749 (iSASiSAg de J.C.). (Pour tille, etc. sa vie, voyez V Histoire des Berbers, t. IV.)
/i(i PROLÉGOMÈNES tiens revinrent alors à leur ancienne coutume: s'étanl formés à la vie de mer en y mettant une grande persistance et en étudiant tout ce qui touchait à la navigation, ils vainquirent les flottes musulmanes dans chaque rencontre. Les musulmans étaient devenus étrangers à la vie de mer, à l'exception d'un petit nombre de ceux qui habitaient les côtes et continuaient à naviguer. 11 serait bien à désirer que ces marins trouvassent des gens pour les aider et les soutenir; le gouvernement devrait leur fournir les moyens de solder.des combattants, et les mettre ainsi dans une voie qui conduirait à un excellent résultat.
De nos jours, la charge de commandant de la flotte existe encore dans le royaume de Maghreb; on y observe toujours les règlements au sujet de la construction et de l'équipement de navires, afin qu'on soit prêt à seconder les vues du sultan, dans le cas où il dirigerait son attention vers les pays du littoral. Les musulmans cherchent encore à faire tourner le vent (de la victoire) contre les infidèles. Les livres des prédictions renferment ime prophétie qui a cours chez les peuples du Maghreb, et que nous donnons ici: « Certes, les musulmans prendront leur revanche sur des chrétiens et feront la conquête des pays des Francs d'outre-mer; cela doit s'effectuer au moyen d'une flotte. » Dieu est l'ami des vrais croyants.
Différence remarquable qui existe entre les charges d'épée et celles de plume.
L'épée et la plume sont deux instruments dont' le souverain se sert dans la conduite de ses affaires. Tous les empires, pendant la première période de leur existence, et aussi longtemps qu'on s'occupe de leur établissement définitif, ont plus besoin de l'épée que de la plume. A cette époque, l'épée est le coadjuteur du sultan, tandis que la plume n'est que la servante chargée de transmettre ses ordres. Il en est de même quand l'empire tire vers sa fin: l'esprit de patriotisme s'est alors très-affaibli, ainsi que nous l'avons expliqué ail- ' Pour Laj, lisez Uftj.
leurs ', et la décrépitude dont l'empire ressent les atteintes a diminué la population.
Alors, de même que dans les premiers temps, le gouvernement doit se faire appuyer^ par les gens d'épée; leur concours lui est indispensable, s'il veut se faire respecter et se défendre. Pour obtenir ce double résultat, il trouvera l'épée plus utile que la plume. Aux deux époques que nous venons d'indiquer, les gens d'épée jouissent d'une haute considération, d'une grande aisance et de riches apanages; mais, quand l'empire est au milieu de sa carrière, le sultan n'a plus autant besoin de leurs services: il a déjà établi son autorité et n'a plus d'autre souci que de recueillir les fruits de la souveraineté. (Pour lui l'essentiel est maintenant) de faire rentrer les impôts, d'enregistrer (les receltes et les dépenses), de rivaliser en magnificence avec les autres dynasties et de transmettre partout ses ordres. Pour cela, son meilleur auxiliaire est la plume, dont il a maintenant le plus grand besoin. Pendant ce temps, les épées restent désœuvrées et reposent dans leurs fourreaux, à moins qu'un grave événement ne survienne et qu'il ne faille réparer les brèches (qui peuvent compromettre le salut de l'empire).
Les gens de plume jouissent alors de plus de considération, de plus de bien-être et de richesses que les militaires. Aux audiences publiques ils occupent des places très-rapprochées de celle du souverain; ils se rendent chez lui fréquemment, et sont môme admis dans son intimité. Cela leur arrive parce que la plume est l'instrument au moyen duquel le prince recueille les fruits de la royauté, dirige la marche de fadminislration, maintient l'ordre dans ses Etats et rivalise (en dignité) avec les autres souverains. A cette époque, les vizirs et les chefs militaires sont des gens dont le gouvernement peut fort bien se passer; aussi se voient-ils exclus de fintimité ' du souverain et exposés à être victimes de la colère du prince au moment où ils s'y P. in. attendent le moins. C'est ce qu'yVbou Moslem exprima dans sa lettre à El-Mansour*, quand il reçut l'ordre de se rendre à la cour.
' Voyez la première partie, page 345. Pour J?Lj, lisez ^^■ Pour i^jAJj, lisez iS^y On sait. qu'Abou Moslem, après avoir Dans cet écrit il disait, après les compliments d'usage: ■< Une maxime que les Persans nous ont apprise et que nous n'avons pas oubliée est celle-ci: les vizirs ont le plus à craindre quand les troubles de l'empire ont pris fin. « Sur iés emblèmes de la royauté el les marques distinctives de la souveraineté.
L'amour du faste et de l'ostentation exige que le souverain se distingue par plusieurs marques et emblèmes à lui spécialement réservés, afin qu'on ne le confonde pas avec les hommes du peuple, les courtisans et les grands de l'empire ^ Nous allons indiquer les plus remarquables, autant que nous avons pu les connaître.
Parmi les privilèges de la souveraineté on compte le droit de déployer des drapeaux et des étendards, de faii'e battre des tambours et de faire sonner des trompettes el des cors. Aristote a dit^, dans le Traité de politique qui porte son nom, que ces usages ont pour but d'effrayer l'ennemi en temps de guerre, vu que les sons très-bruyants laissent sur l'âme une impression d'effroi. J'avoue que, sur le champ de bataille, ils produisent cet effet, ainsi que chacun (de nos lecteurs) a pu en faire l'expérience.
Envisagée sous certains points de vue, la raison donnée par Aristote peut être admise, c'est-à-dire, si c'est lui qui l'a donnée^; mais la véritable explication est celle-ci: il est certain que l'esprit de l'homme éprouve un sentiment de joie et de plaisir quand il entend le son de voix douces et mélodieuses; le tempérament de l'âme subit alors une telle excitation, que les difficultés paraissent faciles à cet homme, et qu'il ose affronter la mort dans l'exécution de ce qui le P. 43. préoccupe- Les sons influent même sur les animaux: tout le monde rendu, comme général, les plus grands par les témoignages d'smitié que ce prince services aux Abbacides, fut assassiné, en lui prodiguait, il eut l'imprudence de se l'an X 37 (755 de J.C.), par l'ordre et sous présenter au palais, où les assassins l'allés yeux d'El-Mansour. Pendant longtemps tendaient, il s'était méfié des intentions du khalife à ' Pour iJ^i, lisez M^i. son égard et avait évité de se rendre à la ^ Pour >y ^, lisez y^i. cour; mais, s'étant enfin laissé tromper ' Voyez la première partie, p. 81, note.
sait que le chameau obéit à la voix de son conducteur, et que le cheval se laisse impressionner par le sifflement et les cris de son cavalier. L'effet produit par les sons est encore plus fort quand ils ont des rapports (d'harmonie) les uns avec les autres, ainsi que cela se trouve dans les chants. Le lecteur sait à quel point la musique affecte ceux qui l'entendent. C'est pour cette raison que les peuples étrangers font jouer des instruments de musique sur le champ de bataille, et n'emploient ni tambours ni trompettes. Les musiciens entourent le roi, comme faisant partie de son cortège, et jouent avec un tel effet, qu'ils animent les guerriers à courir au-devant de la mort. Chez les Arabes (nomades de l'Afrique), nous avons vu que, dans leurs guerres, le récitateur marche en tête du cortège (qui entoure le chef), en chantant des vers, afin d'exciter le courage des guerriers; et il en résulte qu'ils se précipitent à l'envl sur le champ ' de combat, pour s'élancer chacun contre son adversaire. Le même usage se retrouve chez les Zenata, peuple (berber) du Maghreb: leur poëte marche en avant de la colonne et chante à faire tressaillir les montagnes; il oblige ainsi à courir au-devant de la mort ceux qui n'y pensaient même pas. Us appellent ce chant tazouagaïP. Ces effets sont le résultat d'un sentiment de joie que l'on éprouve dans l'âme et qui réveille le courage avec autant de force que le vin, liqueur qui inspire aussi un sentiment de joie.
Si l'on augmente le nombre des drapeaux, si on les prend de diverses couleurs et d'une grande longueur, c'est uniquement pour ins- Variante: jL^. a suivi l'autorité, portent c>J»[j-^^. qui ' Tazouagaït dans le langage des Ber- est la bonne leçon; l'édition de Paris donne, bers signifie cri, chant du coq. Il est fa- o-il^fj-ojl-J, conformément à la leçon du cile de voir que ce mot est dérivé de l'a- manuscrit A. Mais le copiste de ce marabe; en supprimant le ta initial et le t nuscrit s'est évidemment laissé tromper final, lettres au moyen desquelles ils her- par la lettre sad, dans laquelle un zas'ébérisent le» noms étrangers, nous avons tait trouvé inscrit pour une raison que zouagaï, en arabe <j 'ij, qui est le pluriel notre auleur a expliquée, i" partie, p. 69.
de *aJi3, mot appartenant à la racine Jf; N'ayanlpas compris ce que ce groupe voujiij, /)Oimer(fe« cm. Tous nos manuscrits, lait dire, il l'a décomposé en deux lettres à l'exception de celui dont M. Quatremère et a formé un mot qui n'offre aucun sens. Prolégomènes. — ii. -j pirer une crainte (salutaire à ses propres troupes); car il arrive souvent que la crainte contribue à rendre l'âme plus hardie (en face du danger); l'âme subit des changements et des modifications vraiment extraordinaires. Dieu est le créateur; il sait tout.
Les dynasties et les souverains suivent tous des usages différents dans l'emploi de ces marques d'autorité. Les uns en ont beaucoup, les autres peu, ce qui dépend de l'étendue et de la puissance de leurs P. 44. empires. Depuis le commencement du khalifat, les drapeaux, emblèmes essentiellement guerriers, ont été toujours employés; on continue à les monter^ quand on va entreprendre une guerre ou faire une expédition. Cela se pratiquait du temps du Prophète et sous les khalifes ses successeurs., Quant aux tambours et aux trompettes, les premiers musulmans ne voulaient pas s'en servir, tant ils avaient de répugnance à suivre les usages orgueilleux des autres nations; ils méprisaient ces marques de faste dont ils connaissaient toute la vanité. Mais lorsque le khalifat se fut changé en royauté, les khalifes recherchèrent les pompes du monde et ses plaisirs. S' étant entourés d'affranchis persans et grecs, natifs d'empires qui existaient déjà avant l'islamisme, ils se firent raconter par eux les divers usages que le faste et le luxe avaient introduits dans ces pays. Parmi ces usages, celui qui leur plaisait le plus fut l'emploi d'enseignes (de commandement), et, l'ayant adopté, ils permirent à leurs lieutenants d'en faire autant, afin de rehausser par là la dignité du royaume et de ses grands fonctionnaires. Ainsi, sous les Abbacides et les Fatemides, chaque gouverneur de forteresse ^ et chaque général commandant un corps d'armée recevait, au moment de quitter le palais ou sa maison pour se rendre à sa destination, un drapeau que le khalife lui avait noué de ses propres mains. 11 partait alors entouré d'un nombreux cortège, composé d'individus portant des drapeaux et d'autres emblèmes de commandement. Rien ne distinguait le cortège d'un gouverneur de province de celui du khalife, ' Littéral, «à les nouer.» Le drapeau ' Ou de frontière. Le mol yij a les s'attachait à la hampe par un nœud. deux significations.
I D'IBN KHALDOUN. i&l excepté le nombre cjes drapeaux. Les khalifes abbacides se réservaient l'usage de drapeaux noirs, couleur qu'ils avaient adoptée pour marquer la douleur que le martyre de leurs parents, les descendants de Ilachem, leur causait encore, et pour menacer les Oméiades, dont ces malheureux avaient été les victimes. De là on désigna les Abbacides par le titre de Mosweddn (les noirs). Après la scission qui eut lieu entre les membres de la famille de Hachem, les descendants d'Aii, se soulevant de tous les côtés contre ceux d'El-Abbas, affectèrent de se distinguer de leurs adversaires par un signe tout contraire, et prirent, pour cette raison, des drapeaux blancs; aussi, p. 45. pendant toute la durée de l'empire fatemide, on désignait les Alides par le nom de Mohyedda (les blancs). Les drapeaux blancs étaient employés à cette époque par tous les descendants d'Abou-Taleb qui se révoltaient en Orient, tels que le daï (ou missionnaire) du Taberistan ' et celui de Sàda^. Les Karmates et autres peuples qui n'étaient pas de cette famille, mais qui professaient les doctrines hérétiques de la secte rafedite, en firent de même. Quand El-Mamoun voulut supprimer dans son empire les vêtements de couleur noire et les autres emblèmes de la souveraineté particuliers à sa maison, il adopta la couleur verte' et prit des drapeaux verts.
Aucune règle ne détermina le nombre de ces drapeaux. Quand El-Azîz Nizar (le cinquième khalife fatemide) partit pour conquérir la Syrie, il marcha avec un cortège de cinq cents drapeaux et autant de tambours. Dans le Maghreb, les rois des Sanhadja* et des autres peuples berbères n'avaient pas de couleur particulière; ils se servaient d'étoffes de soie sans mélange et de diverses couleurs sur lesquelles ils avaient tracé des dessins en or. Ils permirent à leurs lieutenants de faire comme eux, et cet usage persista jusqu'à l'ar- Ibn-Zeïd, un descendant d'Ali, excita un klialifat à un des descendants d'Ali, soulèvement dans le Taberislan et finit ' Les Zirides. Ils remplacèrent les Fapar s'y établir en souverain indépendant. lemides en Ifrîkiya. (Voy. Histoire des Berrivée des Almohades. Sous cette dynastie et sous les dynasties zenatiennes qui s'élevèrent plus tard, on restreignit l'usage des tambours et des drapeaux au souverain, et on les interdit à tous ses lieutenants. Chez ces peuples, les porte-drapeaux et les tambours formaient une compagnie particulière qui suivait immédiatement le sultan dans ses expéditions et qu'on nommait la saca^. Le nombre des drapeaux fut plus ou moins grand, suivant les usages particuliers adoptés par chaque dynastie: les unes, telles que les Almohades et les Béni '1-Ahmer, en Espagne, se bornaient à sept, comme à un nombre qui porte bonheur; d'autres, telles que les Zenata, en avaient jusqu'à dix ou même vingt. Sous le règne du sultan Abou '1-Hacen, la saca, ainsi que nous l'avons vue nous- même, se composait de cent tambours et de cent drapeaux, tant grands que petits, en soie de différentes couleurs, tissés avec de l'or. Ces princes accordaient à leurs P. 46. gouverneurs, lieutenants et généraux un petit drapeau de lin blanc et un petit tambour lorsqu'ils allaient à la guerre, et ne leur permettaient pas d'en avoir davantage.
Dans l'empire turc qui de nos jours existe en Orient (Egypte), on avait commencé par un seul drapeau de grande dimension dont la tête était surmontée d'une grosse touffe de crins. On le désigne par les noms de djaUch"^ et de djitr^. Pour eux, ce drapeau est la marque dislinctive de la souveraineté. Plus tard ils augmentèrent le nombre des drapeaux et ils les appelaient senadjic, mot dont le singulier est sandjac, et qui, dans leur langue, signifie drapeau. Quant aux tambours, qu'ils nomment kousat, ils en ont augmenté le nombre d'une manière extraordinaire. Chaque émir et chaque général d'armée peut ' Ce mot signifie V arrière-garde. être une interpolation et qui est certai- ' Voy. l'Hisloire des sultans mamlouks, nement tronqué au commencement. En d'EI-Macrizi, traduite par M. Quatremèrc, voici la traduction; «et avec l'armée en t. I, p. 227. Les manuscrits C, D et l'édi- général. Ensuite, au-dessus de la tête du tien de Boulac portent chalich, jji-JLi. sultan (flotte) un autre drapeau que l'on ' Le djitr est probablement le parasol. désigne par le» noms d'eiçaba (banderole) Ici, dans l'édition de Paris et dans le ma- et de chatfa. » nuscril A se trouve un passage qui paraît ' En turc i^jf [kious).
en avoir autant qu'il en veut; mais le djitr ' est exclusivement réservé au sultan.
De nos jours, les Galiciens"^, peuple franc qui habite l'Espagne, se servent ordinairement de petits drapeaux attachés à de longues hampes', et, avec cela, ils font pincer les cordes de guitares et jouer des hautbois, comme dans un concert. Cela se pratique même sur le champ de bataille. Cet usage, nous a-t-on dit, n'existe pas seulement chez les Galiciens; il est suivi par les rois des peuples étrangers qui habitent au delà de leur territoire; et dans la création des deux et de la terre, et dans la diversité de vos langues et de vos couleurs, se trouvent des signes pour tout le monde. [Coran, sour. xxx, vers. 2 1.)
Du trône. — Le trône [serir), la chaire (minber), la chaise [takht) et le fauteuil [korsi], sont des morceaux de bois joints ensemble ou des sièges à plusieurs marches. Ils servent au sultan, afin qu'il soit assis plus haut que le reste de l'assemblée et qu'il ne se trouve pas au niveau des assistants. L'usage du trône a toujours existé tant dans les royaumes antérieurs à l'islamisme que parmi les dynasties étrangères. Quelquefois même on s'asseyait sur des trônes d'or. Celui de P. 47. Salomon, fils de David*, était en ivoire revêtu d'or. Les souverains ne se servent pas de trônes jusqu'à ce que leur empire soit devenu puissant et que le luxe y ait fait de grands progrès. Du reste, cela est une affaire d'ostentation, ainsi que nous l'avons déjà dit; dans les dynasties naissantes, les habitudes de la vie nomade empêchent le souverain d'y penser.
Le premier qui, dans l'empire musulman, fît usage d'un trône fut Moaouïa, fils d'Abou Sofyan. Il obtint du peuple l'autorisation de s'en servir sous le prétexte qu'il avait pris beaucoup d'embonpoint. Les autres souverains musulmans eurent des trônes à son exemple, et, dès Les manuscrits C, D et l'édition de habitaient le nord de la pénin6ule espa- Boulac porlentyji! i le parasol, » à la place gnole. d'i^iUijJl « la banderole. » ^ Littéral, i allant vers le ciel en nion- ' Les hi-^toriens musulmans désignaient tant.» par ce nom tous les peuples chrétiens qui " Pour i-Ac, lisez l-Aylc.
lors, ce meuble fui un des objets dans lesquels se déploya la magnificence du prince.
> Amr Ibn el-Aci, étant en Egypte, s'asseyait par terre, dans son palais, au milieu de ses Arabes; mais El-Macaucas ', quand il allait le visiter, faisait porter avec lui un trône en or, afin d'être assis comme il convenait à un roi. En effet, il s'asseyait sur le trône en présence des Arabes, sans exciter leur jalousie; ils tenaient à justifier la bonne opinion qu'il avait de leur fidélité aux traités et à montrer qu'ils n'attachaient aucune importance à la pompe qui entoure un souverain.
Plus tard, les Abbacides, les Fatemides et les autres rois musulmans, tant en Orient qu'en Occident, eurent des trônes, des chaires et des sièges, dont la magnificence aurait eCFacé tout l'éclat des Chosroès et des Césars.
La sicca ^. — Ce mot signifie marquer les pièces d'or et d'argent qui servent au commerce avec un coin de fer, sur lequel sont gravés à rebours des figures ou des mots. Quand on frappe avec ces coins les pièces d'or ou d'argent, les empreintes des coins se reproduisent sur ces pièces dans leur sens naturel. On a dû préalablement s'assurer du titre de ces métaux en les afl&nant par la fonte à diverses reprises, et donner aux flans le poids déterminé dont on est con-P. 48. venu. Alors les pièces dont il s'agit se prennent dans le commerce au compte; si elles n'ont pas' un poids déterminé, on ne les prend qu'au poids. Le mot sicca servait d'abord à désigner le coin'^, c'est-à-dire, le morceau de fer avec lequel on frappait les pièces; ensuite on l'employa pour désigner l'empreinte laissée par le coin, je veux dire les marques imprimées en relief sur les pièces d'or et d'argent. Plus tard ' Voy.r£«aideM.CaussindePerceval, ' M. de Sacy a public une traduction t. III, p. 192. Il paraît, d'après l'anecdote de cel article, avec le lexle arabe, dans le qu'Ibn Rhaldoun va raconter, que, parle second volume de sa Chrestomathie. J'ai traité de capitulation fait avec les musul- adopté sa traduction, mais en la modifiant