SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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les conditions exigées pour la transmission de ces renseignenients. Les Hidjaziens ne recevaient des traditions que de la bouche d'hommes probes et vertueux, doués d'une bonne mémoire; ils évitaient surtout d'écouter des rapports provenant de gens obscurs dont on ignorait les antécédents.] L'école, du Hidjaz, établie après le temps des premiers musulmans, eut pour chef l'imam Malek\ le grand savant de Médine. Après lui vinrent ses élèves, l'imam Abou Abd Allah Mohammed Ibn Idrîs es-Chafêi ^, les docteurs Ibn Ouehb^, Ibn Bokeïr*, El-Canabi"", et Mohammed Ibn el-Hacen''. L'imam Ahmed Ibn HanbeP parut ensuite, ainsi que d'autres docteurs très-distingués.

Dans les premiers temps de l'islamisme, la connaissance de la loi était purement traditionnelle. [On n'avait recours (pour former ses jugements) ni à la spéculation, ni à son opinion privée, ni à des raisonnements fondés sur des analogies.] Les musulmans de celle époque s'appliquaient à l'étude de la loi et travaillaient avec tant de zèle à en reconnaître les véritables doctrines, qu'ils y réussirent. L'imam Malek rédigea son Mowatta [d'après le système des légistes du Hidjaz] et y consigna les principes fondamentaux de jurisprudence qui se trouvent dans les traditions dont l'authenticité est universellement admise. II adopta pour son livre le même ordre de chapitres et les mêmes titres qui s'emploient dans les traités de droit.

Les docteurs en traditions s'occupèrent ensuite de la science qui a pour objet les diverses voies (ou filières) par lesquelles certaines traditions (identiques) leur étaient parvenues; [ces voies étaient celles dés écoles du Hidjaz, de l'Irac, etc.] car il arrivait quelquefois que la même tradition leur était transmise par plusieurs voies [et par différentes séries de rapporteurs]; Quelques traditions leur venaient, les ' Voy. i'° partie, p. Sa. " Abd Allah Ibn Maslema el-Canabi ' Abd Allah Ibn Ouehb, disciple de l'i- J. C). mam Malek, mourut au Caire l'an 197 ° Mohammed Ibn el-Hacen mourut à ' Yaliya Ibn Abd Allah Ibn Bokeïrmou- ' Voy. 1" partie, p. 36.

p. 399. unes par une seule voie, et d'autres par plusieurs, [ce qui leur perjnit de répéter celles-ci dans leurs ouvrages, sous les divers titres employés dans les traités de droit, en se guidant] d'après les indications qu'elles contenaient.

Mohammed Ibn Ismaïl el-Bokhari, le chef des traditionnistes de son époque [agrandit beaucoup le domaine de la transmission des traditions et] publia celles de la Sonna par ordre de matières, dans son Mosned (ou corps de traditions authentiques) intitulé le Sahih. Il y réunit aussi les différentes voies (ou filières) suivies par les traditionnistes du Hidjaz, de llrac et de la Syrie, mais en ayant soin d'omettre celles sur l'exactitude desquelles on n'était pas d'accord et de ne conserver que les autres. 11 reproduisit souvent les mômes traditions plusieurs fois, en les distribuant sous les divers titres des chapitres auxquels leur contenu avait quelque rapport. Des traditions identiques se trouvent donc répétées [dans plusieurs chapitres, selon les diverses indications qu'elles renferment, ainsi que nous venons de le faire observer. En effet, son livre renferme] ^ sept mille deux cents traditions, dont trois mille sont reproduites avec des voies et des isnads différents dans divers chapitres.

L'imam Moslem, fils d'El-Haddjadj el-Cocheïri, parut ensuite et composa un Sahih sur le plan adopté par El-Bokhari et qui consistait à ne donner que les traditions dont l'authenticité était universellement admise. Il supprima, toutefois, les doubles emplois et réunit à chaque tradition les diverses voies et isnads qui lui appartenaient. (A l'exemple d'El-Bokhari), il distribua son ouvrage en chapitres^ dont les titres et le contenu correspondaient à ceux que l'on trouve dans les traités •de droit. Mais, malgré toute son application, il ne put rassembler dans son livre toutes les traditions saines; aussi a-t-on rédigé des traités pour remédier aux défauts^ de ce livre et de celui d'EI- ' Les mss. C, D et l'édition de Boulac of- traditions s'y trouvent donc répétées, de freiit la rédaction primilive de ce passage et sorle qu'il renferme, dil-on, elc. portent: ^Ji-::^ *.A_)3L:kl (A^ôJ casJCci * Pour «j«^, lisez *j»Jj.

DFBN KHALDOUN.

471.

Bokhari [en signalant les cas dans lesqnels les auteurs ont passé trop légèrement sur les conditions requises pour l'authenticité des traditions^].

Quelque temps après, on vit paraître des ouvrages traitant de la Sonna et encore plus étendus que celui d'El-Bokhari. Us eurent pour auteurs AbouDawoud es-Sidjistani^ Abou Eïça et-Termldi ^ et Abou Abd er-Rahman en-Neçaï*', qui visèrent à rassembler toutes les traditions offrant les conditions nécessaires pour devenir des règles de conduite. Ils les choisirent parmi celles qui devaient le premier rang à l'excellence de leurs isnads et que l'on désigne par le terme saines, comme on le sait, et parmi celles des classes inférieures, c'est-à-dire les passables et les autres. Ils avaient l'intention de fournir ainsi des indications aux personnes qui cherchaient à bien régler leurs actions en se conformant aux usages et à la pratique du Prophète. Voilà les mos- p. ioo. neds'' (ou recueils authentiques) qui ont le plus d'autorité dans l'islamisme et qui ont donné naissance à tous les autres recueils de traditions touchant la Sonna (les gestes, actes et paroles de Mohammed).

[Les cinq ouvrages dont nous venons de parler® furent suivis de ' Je lis L^_-tw5 à la place de L6.^Ja^y^.

' Si nous ne savions pas par le Canmis que le mot tVoL..^ est un des pluriels de Q. À I.,.* [mosned], nous serions porté à croire qu'il eut pour forme, au singulier, le participe J,X--«, ou bien le nom iU.«^.

" Voici la traduction du passage de la rédaction primitive, celle des manuscrits C et D et de l'édition de Boulac.

"En efl'et, ceux-ci, malgré leur grand nombre, {consistent en malièresqui) peuvent ordinairement se ramener à celles qui se trouvent dans les recueils dont nous venons de parler. La connaissance des conditions dont nous avons fait mention el de tous ces termes techniques forme la science des traditions. On a quelquefois traité à part Vahrogeant elïabrogé, dont on a fait ainsi une branche de connaissances sui (jeneris. 11 eu a été de même de la catégorie des traditions désignées par le terme gharib (extraordinaire): on a composé là-dessus des ouvrages qui ont une grande réputation. Cela est arrivé aussi pom- les catégories intitulées homonymes (mokhtelef) et synonymes (moutelef). On a écrit un grand nombie de traités sur les sciences qui se rapportent aux traditions. Parmi les grands docteurs el maîtres dans cette partie, on dislingue surtout le Hakem Abou Abd Allah, dont les ouvrages sont plusieurs autres, tels que: le Mosned d'Abou Dawoud et-Teïalici ', d'El-Bezzar^, d'Abd Ibn Hamîd^ d'Ed-Daremi*, d'AbouYala '1-Mauceii " et de l'imam Ahmed (Ibn Hanbel). «Dans ces compilations, les auteurs s'occupèrent uniquement des traditions provenant des Compagnons du Prophète et soutenues par de bonnes autorités; mais ils ne s'en servirent pas comme preuves pour établir des articles de loi. » Telles sont les paroles dTbn es-Salâh, mais nous savons par la voie de la tradition que l'imam Ahmed en a dit le contraire à son fils Abd Allah, en parlant de son Mosned, ouvrage qui renferme trente et un mille traditions, et plusieurs de ses élèves ont fait la même déclaralion. Voici ce qu'ils racontent: «lia dit en nous lisant son Mosned: J'ai choisi les matériaux de ce livre dans une masse de sept cent cinquante mille traditions, et vous n'y trouverez "^ aucune de ces traditions relatives au Prophète sur l'authenticité desquelles les (anciens) musulmans furent en désaccord; celles-ci ne peuvent pas servir d'arguments. » Cela fait voir que toutes les traditions contenues dans les Mosneds peuvent très-bien s'employer comme bases d'arguments, malgré ce qu'en a dit Ibn es-Salâh. J'ai pris ce renseignement dans le Menakeb el-Imam Alimed (mérites de l'imam Ahmed), ouvrage composé par Ibn el-Djauzi''].

bien connus. Ce fut lui qui, réduisit en système toutes ces connaissances éparsps et montra aux hommes la grande utilité de la science des traditions. On remarque, parmi les livres composés par les docteurs des lemp.« rapprochés de nous, celui d'Amr Ibn esSalàli, auteur qui florissait dnns la première moitié du vu' siècle. Moliii ed-Dîn en Newaouïvint après lui e( suivit la même voie. C'est une science vraiement noble par son but, car elle enseigne les moyens qu'il faut employer afm de conserver les traditions provenant de l'auteur de notre loi. 11 — Ces anciennes rédactions sontbien inférieures aux autres et ne méritaient pas d'être reproduites.

' Abd Ibn tiamid mourut en 2^9 (863-86/lde J. C).

' Abou Yala Ahmed el-Mauciii mourut en 3o7 (919-920 de J. C).

°.le lis «jJ^-f: à la place de "!ji>-=ç..

On a renoncé aujourd'hui à la pratique d'exhumer et de publier P. 4oi des traditions, ainsi qu'à celle de corriger les (erreurs et oublis des) anciens (compilateurs). L'habitude de lire les œuvres de ces grands maîtres nous a bien démontré qu'ils étaient assez nombreux, assez rapprochés les uns des autres par les époques où ils vivaient, et assez consciencieux pour ne rien négliger des traditions de la Sonna et pour ne rien laisser à ramasser par les docteurs venus après eux. Supposer le contraire ne nous est guère permis. Le travail auquel on s'occupe de nos jours consiste à corriger le texte écrit des grands recueils fondamentaux et à en déterminer les vraies leçons, en se faisant réciter ces textes par des personnes qui les savent par cœur et en prouvant que cette récitation traditionnelle remonte jusqu'au temps des premiers rapporteurs. (On vise) à établir la fdiation (de ces textes écrits) par des isnads qui soient solides depuis leur point de départ jusqu'à leur dernier terme. Ce travail critique ne s'est fait que pour le texte des cinq recueils fondamentaux et pour un trèspetit nombre d'autres ouvrages.

Le Sahili d'El-Bokhari tient le premier rang parmi ces recueils, mais il est difficile à entendre, et ceux qui tâchent de découvrir les tendances de sa rédaction se trouvent (pour ainsi dire) devant une porte fermée. Pour bien le comprendre, il faut connaître les diverses voies de chaque tradition, les noms des individus qui se les sont successivement transmises, savoir s'ils étaient du Hidjaz, ou de la Syrie, ou de rirac, connaître les circonstances de leur vie et les différences d'opinion qui ont eu lieu à l'égard de leur caractère. Il faut aussi avoir étudié la science du droit, afin de s'apercevoir du sens réel de chaque titre de chapitre. L'auteur inscrivait le titre d'abord, puis il y insérait une tradition avec un isnad ou voie; ensuite il écrivait un autre titre sous lequel il plaçait cette même tradition, pour la raison que son contenu avait un certain rapport avec ce titre. Il procéda ainsi de chapitre en chapitre, et alla jusqu'à reproduire plusieurs fois une même tradition dans divers chapitres, en se guidant d'après les indications différentes qu'elle pouvait fournir.

Prolégomènes. — ii. 60 4fê PROLÉGOMÈNES p. 4o2. [On voit', à l'inspection de ces titres, qu'un certain rapport doit exister entre eux et les traditions qui les accompagnent; mais, dans^ un assez grand nombre de cas, ce rapport est difficile à saisir, et cela a donné lieu à de longues disquisitions. Aussi, pour citer un exemple de ces difficultés, nous indiquerons le chapitre intitulé Kitab el-ften (chapitre sur les calamités), où se trouve un sous-chapitre portant le titre de L Abyssin aax petites jambes (Dhou '1-Soueïcateïn) détraira ^ la Caaba, et olFrant ensuite ce passage: « Dieu très-haut a dit: Et lorsque nous éfablimes la maison sainte pour être la retraite et l'asile des hommes.» (Sour. ii, vers. 119.) L'auteur n'y ajoute plus rien, de sorte qu'on n'aperçoit pas le rapport qui peut exister entre le titre et le contenu du chapitre. Quelques docteurs ont tâché de lever la difficulté en disant qu'El-Bokhari avait écrit d'abord les titres de chapitre dans son brouillon et distribué ensuite les traditions dans les chapitres au fur et à mesure qu'il se les rappelait. « Mais il mourut, disent-ils, avant d'avoir rempli tous les chapitres, et l'œuvre fut ensuite lue et enseignée dans cet état. » J'ai entendu expliquer la difficulté d'une autre manière par les anciens élèves d'Ibn Bekkar, cadi de Grenade, qui trouva le martyre sur le champ de bataille, l'an 7/ii ( i3/io de J. C), en combattant les chrétiens à Tarifa *, et qui possédait une connaissance parfaite du Sahih d'EI-Bokhari. Selon lui, l'auteur avait adopté ce titre de chapitre dans le but de faire comprendre le sens du verset du Coran, en indiquant que l'immunité de la maison sainte n'était pas prédestinée (pour toujours), mais /) rescn/e (par une loi révocable), et de montrer que la difficulté provenait de ce qu'on avait expliqué le mot établîmes par ' Ce paragraphe ne se trouve que dans l'an i34o, par les armées d'Abou '1-Hadle ms. A et la traduction turque. djadj, sultan de l'Andalousie, et d'Abou ' Je lis <J à la place de «•'. 'IHacen, roi des Mérinides. Alphonse XI, ' Pour i_xJyC, li'icz CJ^ avec le tra- roi de Léon et de Caslille, secondé par Alducteur turc et les manuscrits du Sahîh. phonselV, roi de Portugal, se porta au se- * La forteresse de Tarifa, enlevée aux cours de la place et mit les musulmans en Mérinides, l'an 1273, par S:<nclie IV, pleine déroute. Algeciras tomba bientôt roi de Léon et de Caslille, fut assiégée, après au pouvoir des chrétiens.

prédestinâmes. En supposant que ce mot ait le sens de prescrivîmes, on ne sera pas embarrassé d'admettre que la maison sainte sera détruite par l'homme aux petites jambes. J'ai entendu cette explication de la bouche de notre professeur Abou '1-Berekal el-Belfîki ', qui la tenait directement du cadi dont il fut un des principaux disciples.]

Celui qui entreprend d'expliquer le livre (d'El-Bokhari) et qui n'en* aplanit pas toutes les difficultés de cette nature ne remplit pas les devoirs d'un commentateur et peut être mis sur le même rang qu'lbn BattaP, Ibn el-Mohelleb, Ibn et -Tin', et leurs pareils. J'ai entendu dire à plusieurs de mes professeurs que la lâche d'expliquer l'ouvrage P. io3. d'El-Bokhari est une obligation que la religion impose à la communauté musulmane. Par ces paroles ils donnaient à entendre qu'aucun savant [uléma) de la communauté n'avait rempli ce devoir d'une manière satisfaisante *.

Passons au Sahîli de Moslem. Les savants de l'Occident l'ont étudié avec une application extrême et s'accordent à lui donner la préférence sur celui d'El-Bokhari. " On lui a accordé cette préférence, dit Ibn es-Salàh, par la raison que l'auteur en a écarté toutes les traditions non saines quEl-Bokhari avait admises dans le sien, malgré les conditions de critique qu'il s'était imposées, ainsi que la plupart des indications inexactes qu'il avait mises en tête de ses chapitres. » L'imam El-Mazeri^, jurisconsulte de l'école de Malek, composa, sur le Sahili de Moslem, un commentaire qu'il intitula El-Molem bi-fewaïd Moslem (l'indicateur des renseignements utiles de Moslem), et qui renferme ' Abou '1-Berekat Mohammed Ibn Mo- bii doit aussi un commenlaire très-étendu bammed el-Befîki, grand cadi de Grenade sur le Sahih d'El-Bokbari. Selon Haddji et un des professeurs du célèbre vizir es- Kbabfa, il mourut l'an l^l^g de l'bégirc pagnol Lisan ed-Dîn, se distingua comme (io57-io58dc.1. C). littérateur et comme poète. 11 mourut ' Dans l'index de l'édition de Maccari ' Le hafedh Ahou '1-Hacen Ali Ibn Kba- teur est écrit Ibn el-Beïn Abou Abd Allah lef Ibn Baltal, natif de Badajoz et doc- Mohammed. Il était originaire de Badateur du rite chafeïte, est l'auteur d'un joz.

traité sur les traditions, auquel il donna ' Pour o-a.^, lisez <->-=?,.

le titre d'El-Eîlmam (le préservatif). On ' Voyez la i" partie, p. 3().

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des sources abondantes de connaissances relatives aux traditions, ainsi que de solides renseignements sur des questions de droit. Le cadi Eïyad\ qui vécut plus tard, compléta ce livre et lui donna le titre d'Ikmal el-Molem (le complément de l'indicateur), et Mohii ed-Dîn en-Newaouï^, qui vint après eux, suppléa à ce qui manquait aux •deux ouvrages en y ajoutant un ample commentaire.

Les [trois] autres recueils de traditions sont ceux que les légistes consultent le plus souvent et aux textes desquels les livres de droit Iburnissent le plus d'éclaircissements. Mais, comme ces renseignements ne s'appliquaient pas aux questions qui se rattachent à la science des traditions proprement dite, on a composé des traités pour réparer cette omission, et l'on y a inséré tout ce qui était nécessaire en fait de notions se rapportant à la science des traditions. Ils renferment aussi le sens des traditions et les isnads qui accompagnent celles dont les indications servent de règles de conduite et qui forment la Sonna.

De nos jours, les traditions se trouvent rangées en plusieurs classes, dont une renferme les saines, et les auiresles passables, ies faibles, les P. àoi. défectueuses, etc. Ce furent les docteurs en traditions et les critiques les plus exacts qui établirent cette classification et la firent connaître, et (puisqu'ils ont épuisé la matière,) la voie n'est plus ouverte pour procéder à la vérification des traditions dont l'authenticité n'a pas été déjà déterminée.

Les grands maîtres dans cette partie savaient si bien les traditions, ainsi que les voies et les isnads auxquels elles sont jointes, que, s'ils en entendaient réciter une à laquelle on aurait accolé une autre voie ou un autre isnad que le sien, ils se seraient tout de suite aperçus ' Abou 'l-Fadl Eïyad Ibn Mouça Ibn d'un grand mérite; son traité dans lequel Kïyad, natif de Ceuta et premier tradition- il parle du caractère d.e Mohammed et de niste de son époque, fui nommé cadi de ses faits el dits, jouit encore d'une haute Grenade en l'an 532 (i iSy-i i38de J. C.) réputation. Cet ouvrage est intitulé: Esct mourut dans la ville de Maroc l'an bhà Chcfa hi-tarîj hocouc el-Mosla/ci. (i 1^9 de J. C). 11 laissa plusieurs ouvrages ' Voyez la i" partie, 4>. 3o 2.

D'IBN KHALDOUN. kll du changement. C'est ce qui arriva à l'imam El-Bokhari lorsqu'il vint à Baghdad: les traditionnistes qu'il allait voir essayèrent de l'éprouver en lui demandant son opinion au sujet de certaines traditions dont ils avaient changé les isnads, et il leur répondit: « Je ne connais pas celles-là, mais un tel m'a communiqué des traditions ainsi conçues, » et il les répétait toutes dans leur forme véritable, en réunissant chaque texte à Xisnad qui lui appartenait. Ces docteurs convinrent alors qu'El-Bokhari était un des grands maîtres dans cette science.

Entre les grands imams qui travaillèrent consciencieusement à résoudre des questions légales et à former des jugements sur des points de droit, il existait une différence remarquable en ce qui regarde le nombre des traditions qu'ils ont fournies: les uns en possédaient ime provision très-grande, et les autres n'en avaient qu'une petite. On dit que le nombre des traditions enseignées par Abou-Hanîfa montait à environ dix-sept [ou à cinquante selon un autre rapport]. Le nombre de traditions saines possédées par Malek, et qu'il consigna dans le Mowatta, est d'environ trois cents. Ahmed Ibn Hanbel inséra trente ' mille des siennes dans son mosned. Chacun d'eux en a donné autant qu'il en avait pu recueillir par un travail zélé et consciencieux.

Quelques hommes pervers et animés par l'esprit de parti sont allés jusqu'à^ dire que plusieurs de ces docteurs n'avaient appris qu'un petit nombre de traditions et que ce fut pour cette raison qu'ils en rapportèrent si peu. Il n'est pas permis d'entretenir une telle croyance à l'égard de personnages aussi illustres; car, puisque la loi dérive du Coran et de la Sonna, celui qui ne sait qu'un petit nombre de traditions est soumis au devoir d'en recueillir davantage et de les enseigner avec tout le zèle et toute l'apphcation possibles, f. io5. (Il doit les apprendre) s'il veut connaître les véritables bases de la loi religieuse et faire remonter les maximes de la jiuisprudence niu- ' Variantes: quarante, cinquante. adoptons cette leçon, il faut remplacer ' Les mss. C et D et l'édition de Bou- JjJLi par J^j. lac portent yl ijl à la place de ji. Si nous sulmane jusqu'à celui qui a promulgué l'islamisme et qui nous l'a communiqué de la part de Dieu. S'ils ont rapporté peu de traditions, c'est parce qu'ils redoutaient les attaques que l'on pourrait diriger contre ces renseignements et les défauts qui poun-aient se rencontrer' dans leurs voies, et surtout parce que la généralité des hommes est plutôt portée à blâmer qu'à approuver. Chacun de ces imams se vit donc obligé, en conscience, de laisser de côté toutes les traditions, voies et isnads dans lesquels des imperfections se présentaient et, comme ils possédaient beaucoup de traditions dont les voies étaient quelquefois faibles, ils n'en rapportèrent qu'un petit nombre. Les docteurs du Hidjaz en ont donné au public plus que ceux de l'Irac, parce que Médine (la ville qu'ils habitaient) était devenue le siège de l'émigration (depuis que Mohammed s'était enfui de la Mecque), et qu'elle formait l'asile où ses compagnons s'étaient réfugies. Ceux d'entre les Compagnons qui (dans la suite) passèrent en Irac étaient trop occupés à combattre les infidèles pour enseigner les traditions.

Celles qu'Abou Hanîfa a rapportées sont peu nombreuses, parce qu'avant d'en avoir reconnu l'exactitude et d'avoir constaté la probité des personnes qui les avaient rapportées, il exigeait rigoureusement que toutes les conditions d'authenticité fussent parfaitement remplies. Il se montra très- difficile, et, [comme toute tradition paraît faible si on la soumet à une critique trop sévère, il] n'en rapporta que très-peu^. Bien que les traditions provenant de lui soient peu nombreuses, il est loin d'être vrai que ce docteur ait renoncé, de propos délibéré, à en rapporter. Loin de lui une pareille imputation! Ce qui prouve qu'il était un des plus grands docteurs en traditions et des plus consciencieux, c'est la grande autorité dont son système de droit jouit chez les musulmans, et la confiance qu'ils mettent en l'auteur et dans ses opinions, soit qu'il approuve, soit qu'il rejette. Les autres traditionnistes, c'e.st-à-dire la grande majorité (des indi- Pour wijij', je lis,f»)*J avec l'édi- "^-'5; t-^' l)""* i^^^-^' Igçoh offerte par tioii de Boulac. les manuscrits C et D.

' Je remplace le second (_jjt.aj;^li par vidus qui s'occupaient de celte hranche de science) se montraient beaucoup moins exigeants sur ces conditions et rapportaient un grand nombre de traditions, tout en y allant de la meilleure foi. Après la mortd'Abou Hanîfa, ses disciples se relâchèrent beaucoup de la rigueur de ces conditions et publièrent des traditions en quantité. C'est ce que fit Et-Tahaoui ', dont le mosned forme un gros ouvrage, qui est cependant loin d'égaler en mérite les deux Sahîhs (celui d'El-Bokhari et celui de Moslem). El-Bokhari et Moslem observèrent, dans la composition de leurs recueils, les conditions universellement acceptées par les grands docteurs, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, tandis P. 4oti. qu'Et-Tahaoul en admettait qui n'étaient pas généralement reconnues.

Ainsi, par exemple, il appuyait ses traditions sur l'autorité d'individus dont on ignorait le caractère et les antécédents. Cela suffit^ pour assurer la préférence au Sahîh d'El-Bokhari et à celui de Moslem, et même aux autres recueils de Sonna généralement reçus; car les conditions qu'Et-Tahaoui exigeait pour l'authenticité de ses traditions étaient beaucoup moins rigoureuses que celles dont les compilateurs de ces ouvrages avaient regardé l'observation comme nécessaire. Aussi dit-on, au sujet des deux Sahîhs, qu'on doit les accepter hardiment, parce que tout le monde avoue que leur contenu est authentique et remplit toutes les conditions universellement admises. Cela étant ainsi, on ne doit rien penser de mal à l'égard des docteurs (qui n'ont rapporté qu'un petit nombre de traditions); il faut toujours avoir d'eux l'opinion la plus favorable et chercher de bonnes raisons pour les justifier.

[On compte', au nombre des sciences qui se rattachent aux traditions, l'application des règles do critique dont nous avons parlé aux principaux recueils, afin de montrer pourquoi on a rangé plusieurs traditions sous certains titres et dans certains chapitres, plutôt '.\bou Djafer Ahmed et-Tahaoui, doc- * Pour IjJi. lisez Ij^-a-U.

leur du rile chaféite, remplit à Baglidad ' Ce paragraphe manque dans i'édiles fonctions de professeur et mourut lion de Boulac cl dans les manuscrits C 480 PROLÉGOMÈNES D'IBN KHALDOUN.

que de les placer ailleurs. C'est ce que firent le hafedh^ Abou Omar Ibn Abd er-Berr^, Abou Mohammed Ibn Hazm^, le cadi Eïyad, Mohii ed-Dîn en-Newaouï, Ibn el-Altar*, qui vint après ces deux derniers, et plusieurs autres docteurs tant de l'Occident que de l'Orient. Bien que leurs traités renferment d'autres matières, comme des questions qui se rapportent à la signification des textes rapportés par eux, aux termes qui s'y emploient et à leur construction grammaticale, on doit convenir que leurs observations sur les isnads offrent uue foule de bons renseignements au sujet des traditions, et que leurs ouvrages renferment plus de matières et sont plus abondants que les autres traités. De toutes les sciences qui se rattachent aux traditions, il n'y a que celles dont nous avons parlé qui se cultivent encore parmi les docteurs étabhs dans les grandes villes.] Dieu nous dirige vers la vérité; c'est par son aide seulement que nous pouvons y parvenir.

' Voyez la i" partie, p. Sy. * Cheref ed-Dîn Abou'l-Abbas Ahmed ' Voyez la i" partie, Introduction, Ibn Mohammed, surnommé Ibn el-Atlar p. VIII. (le iils du parfumeur), mourut l'an 79^ NOTE SUR QUELQUES TERMES TECHNIQUES EMPLOYÉS DANS LA SCIENCE DES TRADITIONS.

Une tradition [hadith ou hadîts ev^^*»-) est un récit renfermant une sentence ou une déclaration [coul J^) énoncée par l'auteur de la loi musulmane, ou bien l'indication d'un acte (fiai Jo«j) par lequel il avait attiré l'attention de ses disciples, les Compagnons. Quelques traditions constatent aussi le silence gardé par le législateur [tacrirjjjXi] au sujet de certains cas qui s'étaient présentés; ce silence équivalait à une approbation formelle. Les Compagnons transmirent ces renseignements à leurs disciples, les Tabès; ceux-ci les communiquèrent à une nouvelle génération, qui les transmit à une autre, et ainsi de suite, tant que dura l'enseignement de vive voix. Celui qui avait appris une tradition était tenu à l'enseigner sans rien y changer ni ajouter, et il devait de plus indiquer les noms des personnes par la filière desquelles cette tradition lui était parvenue. Aussi toute tradition doit-elle commencer par cette formule: J'entendis dire à Ze'id (par exemple), d'après Omar, d'après Ahmed etc. que le Prophète de Dieu avait dit. Cela s'appelle ïisnad (àU.wl), ou appui, servant à soutenir le metn (^jjc_«), ou texte de la tradition. Un texte dépourvu d'un appui de cette nature n'est d'aucune valeur, puisqu'on ne saurait en reconnaître l'authenticilé qu'à l'examen de son isnad. Pour qu'un isnad soit regardé comme bon, il faut que les personnes dont les noms s'y trouvent mentionnés se soient distinguées par leur probité (a]!j^* adala], leur piété [is^ tacoua) et leur bonne mémoire (ia+« dhabt). Il faut aussi que la série des rapporteurs re- Prolëgomènes. — ii. 6i monte sans interruption jusqu'à Mohammed, et qu'elle n'offre aucun anachronisme. L'authenticité de quelques milliers de traditions est bien constatée, selon les docteurs musulmans; mais, de l'avis des mêmes critiques, toutes les autres traditions, au nombre de plusieurs centaines de mille, offrent des défauts qui nuisent à leur authenticité, ou bien elles ne remplissent pas entièrement les conditions requises pour les rendre acceptables. Les docteurs qui s'occupèrent à distinguer les bonnes traditions des mauvaises eurent besoin de termes techniques pour marquer la valeur précise de chaque tradition, désigner les divers caractères des isnads et indiquer les nombreux genres d'imperfection que ces séries de noms propres pourraient offrir. Dans l'impossibiHté d'inventer de nouveaux mots, ce que la langue arabe ne permet pas, ils empruntèrent au langage usuel un assez grand nombre de termes dont ils modifièrent la signification. Ibn Khaldoun ayant employé plusieurs de ces mots dans cette seconde partie, je les ai rendus par des équivalents, en me réservant la faculté de les expliquer tous dans une note. Voici la liste de ces noms, traduits en français et disposés en ordre alphabétique: Abrogé (^»w^ mensoukh). Un lexle annulé par un autre texte énoncé postérieurement. Abrogeant (pLi nasikk). Un texte dont le contenu est en contradiction avec celui d'un