Les anciens musulmans" et les premiers docteurs scolastiques désapprouvèrent hautement l'étude de la logique et la condamnèrent avec une sévérité extrême; ils la prohibèrent comme dangereuse et défendirent à qui que ce fût d'apprendre cet art ou de l'enseigner. Mais leurs successeuis, à partir d'El-Ghazzali et de l'imam Ibn el-Khatîb, se relâchèrent un peu de cette rigueur, et dès lors on s'y appliqua avec ardeur. Un petit nombre de docteurs continue toutefois à pencher vers l'opinion des anciens, à montrer de la répugnance pour la logique et à la repousser de la manière la plus formelle. Nous allons exposer les motifs qui portaient les uns à favoriser cette étude, et les autres à la désapprouver, et nous ferons ainsi connaître les résultais auxquels ont abouti les doctrines professées par les savants (des deux classes). P. ii4. Les théologiens qui inventèrent la scolastique, ayant eu pour but de défendre les dogmes de la foi par l'emploi de preuves intellectuelles, adoptèrent pour bases de leur méthode un certain nombre d'arguments d'un caractère tout particulier, et les consignèrent dans ' Je suis porté à croire qu'il faut lire dans le teite arabe e^^v^ à la place de yo^ el traduire; « Son abrégé, le Djomel. » (Voy. le Dictionnaire bibliograpbique de Haddji Khalifa, tome II, p. 6 j3 et tome VI, P- 399.)
' Ce paragrapbe el les paragraphes suivants portent en tête le mot Jl-aJ section, tant dans le manuscrit A que dans la traduction turque, et sont précédés parle mot is'tjoLs renseignement utile, dans le manuscrit C. Ils ne sont pas dans l'édition de Boulac.
D'IBN RIIALDOUN.
leurs livres. Ainsi, pour démontrer la nouveauté (ou non-éternité, aparté ante) du monde, ils affirmèrent l'existence des accidents et leur nouveauté; ils déclarèrent qu'aucun corps n'en était dépourvu, et en tirèrent cette conséquence, savoir, que ce qui n'est pas dépourvu de nouveautés (ou d'accidents non-éternels) est lui-même nouveau (nonéternel). Us mirent en avant l'argument de \ empêchement mutuel pour démontrer l'unité de Dieu'; ils se servirent des quatre liens qui attachent Y absent au présent "^ pour démontrer l'éternité des attributs.
Leurs livres renferment plusieurs autres arguments de cette nature. Voulant ensuite appuyer leurs raisonnements sur une base solide, ils dressèrent un système de principes qui devait leur servir de fondement et d'introduction. Ils affirmèrent, par exemple, la réalité de la substance simple (des atomes), l'instantanéité du temps (c'està-dire que les temps se composent d'une série d'instants), et l'existence du vide'. Ils rejetèrent (l'opinion que) la nature (formait une loi immuable) et (celle de) la liaison intelligible des guiddités entre elles (niant ainsi la causalité). Ils déclarèrent que l'accident ne dure pas deux instants de temps (mais qu'il est créé de nouveau à chaque instant par la puissance toujours active de Dieu), et enseignaient que l'état, envisagé comme une qualité propre à tout ce qui existe, n'est ni existant ' Voyez ci-devant, page Sa.
' Les Acliarites enseignaient que Dieu était savant au moyen d'un savoir, puissant au moyen d'une puissance et voulant au moyen d'une volonté qui lui étaient propres. Les anciens docteurs de celte école employaient, pour démontrer ce principe, plusieurs arguments dont l'un était de juger de ce qui était absent ou invisible, par ce qui était présent, ou visible. Ils disaient, selon l'auteur du Mewakef, édition de Leipsick, p. l"i, que la cause, la définition et la condition du présent s'appliquent sans différence aucune à Val)sent; car il est certain que la cause qui rend savant un êlre présent, c'est le savoir, et qu'il en est de même pour l'être absent; que la définition qui constate qu'un être est savant s'applique également à l'être présent et à l'être absent, et que la condition qui assure la certitude de l'origine d'un homme présent, c'est la certitude de la racine d'où il sort, et cela est également vrai pour l'homme qui est absent. — Nous avons ici, il me semble, trois des liens dont parle Ibn Khaldoun; quant au quatrième, je ne l'ai pas trouvé.
' Voyez le Guide des Egarés de Maimonide, édition de M. Munk, vol. I, p. 376 et suiv.
ni non existant^. C'était sur ces principes et sur quelques autres qu'ils fondaient les arguments spéciaux dont ils se servaient.
Cette doctrine était déjà établie quand le cheïkh Abou '1-Hacen (el-Achari) et le cadi Abou Bekr (ei-Bakillani) et l'ostad (ou maître) Abou Ishac (el-Isferaïni) enseignèrent que les arguments servant à prouver les dogmes étaient inverses (rétroactifs), c'est-à-dire que, si on les déclarait nuls, on admettait la nullité de ce qu'ils devaient démontrer. Aussi le cadi Abou Bekr regarda-t-il ces arguments comme tout aussi sacrés que les dogmes mêmes, et déclara-t-il qu'en les attaquant on attaquait les dogmes dont ils formaient la base.
Si nous examinons, toutefois, la logique, nous voyons que cet art roule entièrement sur le principe de la liaison intelligible (c'està-dire que l'intelligence aperçoit d'une manière évidente qu'il y a liaison réelle entre la cause et l'effet) et sur celui de la réalité de l'universel naturel du dehors (lesuniversaux objectifs), auquel doit correspondre l'universel (subjectif) qui est dans l'entendement et qui se partage en cinq parties bien connues, savoir: le genre, l'espèce, la différence, la propriété et l'accident général. Mais les théologiens scolastiques regardaient cela comme faux et enseignaient que l'vmi- ' Le lertne états s'employait par certains Motazeliles et par quelques docteurs de l'école acliarile pour désigner Irs univer- .saux. «Ces docteurs admettaient, sinon comme êtres réels, du moins comme êtres possibles ou en puissance, certains types universels des choses créées. Ces types offrent quelque analogie avec les idées de Platon; mai-t les docteurs musulmans, ne pouvant admettre l'existence d'êtres réels entre le Créateur et les individus créés, leur attribuent une condilicn intermédiaire entre la réalité et la non-réalité. Cet état possible, mais qu'il faut bien se garder de confondre avec la Itylé d'Aristole, est désigné par le mot hal, qui signifie condition, étui ou circonstance. Ils appliquaient aussi leur théorie aux attributs divins en général, en disant que ces attributs ne sont ni l'essence de Dieu, ni quelque chose en dehors de son essence: ce sont des conditions ou des états qu'on ne reconnaît qu'avec l'essence qu'ils servent n qualifier, mais qui, considérés en eux-mêmes, ne sont ni existants ni non existants et dont on ne peut dire qu'on les connaît ni qu'on les ignore. « — {Mélanqcs de ptiitosophie juive et arabe par M. Munk, p.,^27. Voy. aussi le Guide des Etjuvés, vol. I, p. 375 et suiv. ) La définition qu'ils donnent des universaux et qu'lbii Khaldoun reproduit ici est longuement expliquée dans le Dictionary of technicul terms, p. 4et".
vcrsel et l'essentiel étaient de simples concepts', n'ayant rien qui leur correspondît en dehors de l'entendement; ou bien, disaient-ils, ce sont des états-. La dernière opinion était celle des scolasliques qui admettaient la doctrine des états. De cette manière se trouvaient anéantis les cinq universaux, les définitions dont ils sont les bases, les dix catégories et l'accident essentiel. Cela entraînait la nullité des propositions nécessaires et essentielles (les axiomes ou premiers principes), celles dont les caractères sont spécifiés, selon les logiciens, dans le Livre de la Démonstration (les derniers analytiques). La cause intelligible^ disparaissait aussi, ce qui ôtait toute valeur au Livre de la Démonstration et amenait la disparition des lieux qui forment le sujet principal du Livre de la Controverse (les topiques), et dans lesquels on cherche le moyen qui sert à réunir les deux extrêmes du syllogisme. Ainsi rien ne restait (de la logique), excepté le syllogisme formel (l'enthymèrae). D'entre les définitions (disparut) celle qui est également vraie pour tous les individus de la (catégorie) définie; définition qui, n'étant ni trop générale ni trop restreinte, n'admet pas des individus étrangers à cette catégorie et n'en exclut aucune qui y appartienne. C'est la définition que les grammairiens appellent réunion et empêchement, et que les scolastiques désignent par le terme généralisation et conversion'^. De cette façon on renversait toutes les colonnes de la logique.
Littéral. • des considérations de l'en- sion signifie que ce qui est vrai de la chose tendement. » définie doit être également vrai de la défi- * Voy. la note de la page précédente. nition de cette chose. Dans le premier cas, ' La cause intelligible est celle dont c'est l'accord de la déhnition avec la chose une chose a besoin pour exister. définie, et dans le second, c'est l'accord * Notre auteur n'a pas rapporté exacte- de la chose définie avec sa définition. — ment ces termes techniques qui, du reste. En attribuant au verbe X» le sens de gésont employés également par les logiciens néraliser, je suis l'autorité du commentaet par les grammairiens. Le terme jént'ni/i- teur des Séances de Harîri, p. tfY' I. 8 et sation et empêchement indique que ce qui lo de l'édition de M. de Sacy. Ibn Kha|-est affirmé par la définition doit être iden- doun l'emploie aussi dans ce sens; voy. tique avec ce que la chose définie donne Prolégomènes, texte arabe, t. I, p. 35ii, à entendre, et le terme réunion et conter- I. 3.
Si (au contraire) nous admettons ces principes avec ies logiciens, nous anéantissons une grande partie des principes que les scolastiques adoptèrent pour servir d'introduction à leurs doctrines, et cela amènerait nécessairement la ruine des preuves^ au moyen desquelles ils cherchèrent à démontrer la vérité des dogmes, ainsi que nous l'avons déjà dit. Aussi, les anciens scolastiques condamnèrentils absolument l'étude de la logique et déclarèrent que l'emploi de cet art était, soit une hérésie, soit un acte d'infidélilé, selon le genre de preuve que l'on détruisait par son moyen.
Les scolastiques plus modernes, à partir d'El-Ghazzali, (changèrent d'opinion); ayant consenti à reconnaître que les preuves des dogmes n'étaient pas inverses, et que la nullité de la preuve n'entraînait pas celle de la chose prouvée, s'étant aussi convaincus que P. 116. les logiciens avaient raison en ce qui regarde la liaison intelligible, l'existence des catégories ^ naturelles et l'existence des universaux en dehors de l'entendement, ils déclarèrent que la logique n'était pas contraire aux dogmes de l'islamisme, bien qu'elle n'admît pas certaines preuves qui avaient servi à démontrer ces dogmes. Ils allèrent même plus loin et trouvèrent des arguments pour détruire un grand nombre des principes qui formaient la base de la scolastique (ancienne). Aussi finirent-ils par nier l'existence de la substance simple (les atomes) et du vide, et par admettre la durée de l'accident, etc. Pour remplacer les principes qu'on avait employés (jusqu'alors) dans le but de prouver la vérité des dogmes, ils en adoptèrent d'autres dont ils avaient reconnu l'exactitude par la spéculation et par le raisonnement. Ils déclarèrent même qu'en faisant ainsi ils ne portaient aucune atteinte aux dogmes orthodoxes. El-Ghazzali professait la nouvelle doctrine, et ses disciples, jusqu'à nos jours, ne l'ont pas abandonnée.
Quand le lecteur aura considéré ce que nous venons d'exposer, il pourra distinguer à quelles sources les hommes savants (dans cette partie) ont puisé leurs doctrines et de quels lieux ils les ont tirées. Dieu est le guide dont le concours mène à la vérité.
La physique.
La physique est une science qui a pour objet le corps en tant qu'il éprouve du mouvement et du repos. Elle examine les corps célestes, les corps élémentaires et leurs produits, tels que l'homme, l'animal (irrationnel), le végétal, le minéral, ce qui se produit dans le sol en fa^t de sources et de tremblements de terre, ce qui a lieu dans le ciel en fait de nuages, de vapeurs, de tonnerre, d'éclairs et d'ouragans, etc. Elle s'emploie aussi pour faire reconnaître l'agent qui donne le mouvement aux corps, agent identique avec l'àme dans ses diverses espèces, savoir: l'âme humaine, l'ùme animale et l'âme végétale.
Les livres composés sur cette matière par Aristote se trouvent entre les mains du public, ayant été traduits (en arabe) sous le règne d'El-Mamoun et à la même époque que les autres traités sur les sciences philosophiques (des Grecs). (Les musulmans) composèrent ensuite des livres sur le même plan, [à l'aide d'éclaircissements et P. 117. d'explications (qu'ils avaient recueillis)]', et celui d'entre eux qui traita ce sujet de la manière la plus complète futibn Sîna (Avicenne). Nous avons dit qu'il avait réuni, dans son Kitab es-Chefa, les sept sciences philosophiques. H dressa ensuite (deux) sommaires du même ouvrage, l'un intitulé Kitab cn-Nedja, et l'autre Kitab el-Icharat (livre des indications). Il paraît y avoir eu pour but de combattre la plupart des doctrines émises par Aristote et de faire valoir ses propres opinions. Ibn Rochd (Averroès, suivit une autre marche; il) abrégea les traités d'Aristote et les commenta sans se mettre en opposition avec lui. On composa ensuite beaucoup d'ouvrages sur ce sujet; mais ceux dont nous venons de parler sont jusqu'à présent ' Ce passage manque dans les manuscrits C et D et dans l'éditicHi de Boulac. Prolégomènes. — m. 31 les mieux connus et les plus estimés. En Orient, on étudie surtout le Kitab el-Icharat d'Ibn Sîna, traité sur lequel Yimam Ibn el-Khatîb a composé un bon commentaire. Nous avons d'autres commentaires sur le même ouvrage, dont l'un a pour auteur El-Amedi, et l'autre Nasîr ed-Dln el-Tousi surnommé El-Khodja et natif d'Irac. Cet auteur eut des discussions avec Vimam sur plusieurs questions qui se présentaient (dans Ylcharat) et l'emporta sur son adversaire par l'ampleur de ses vues et la profondeur de ses investigations.
La médecine. • La médecine. • Celte science a pour objet le corps humain, sous le point de vue de la maladie et de la santé. Ceux qui la cultivent ont pour but de préserver la santé et de guérir les maladies au moyen de remèdes et d'aliments; mais ils doivent connaître auparavant les maladies particulières à chaque membre du corps, les causes de ces maladies et les remèdes qu'il convient d'employer pour chacune d'elles. Pour juger d'un remède, il faut en connaître le tempérament et les vertus; pour connaître une maladie, il faut en juger d'après les indices offerts par la couleur de la peau, par la surabondance des humeurs et par le battement du pouls, symptômes qui font reconnaître que la maladie est arrivée à sa maturité et qu'elle est susceptible ou non susceptible d'un traitement thérapeutique. Dans le traitement qu'on emploie P. ii8. alors', on lâche de seconder les forces de la nature; car la nature préside aux deux états, celui de la santé et celui de la maladie; aussi le médecin doit-il l'imiter et la seconder autant qu'il le faut^, en ayant égard à la nature do la maladie qu'il doit traiter, à la saison (de l'année) et à l'âge (du malade).
La science qui embra.sse tout cela s'appelle la médecine. On a cependant composé des traités concernant les (maladies spéciales à certains) organes du corps, et fait ainsi, pour chaque organe, une ' Pour tilijo, liseï tiUjJ avec les manuscrits G et D et l'édition de Boulac. — " Littéral. « à un certain degré. » science à part. Cela est arrivé pour l'œil, pour ses maladies et pour les collyres. On a ajouté à' celte science la connaissance des fondions des membres, c'est-à-dire du but pour lequel chaque membre du corps a été formé '. Bien que ces connaissances soient en dehors de l'objet de la médecine, on les a regardées comme formant un complément et une suite de cette science.
[Galien a composé sur cette matière un ouvrage très- important et très-instructifs]; ce grand maître de l'art laissa des livres sur la médecine qui ont été traduits (en arabe). II fut contemporain, diton, de Jésus, sur lequel soit le salul'! et mourut en Sicile, pendant qu'il parcourait le monde, après avoir quitte volontairement son pays natal. Ses écrits sur la médecine ont servi de manuel à tous les médecins venus après lui. Il y eut, parmi les musulmans, des médecins d'un talent hors ligne, tels qu'Er-Razi*, El-Madjouci*, Ibn Sîna (Avicenne) et autres. L'Espagne a produit un grand nombre de médecins, dont le plus illustre fut Ibn Zcbr**. De nos jours, la médecine a beaucoup décliné dans les villes musulmanes, ce qui paraît avoir eu pour cause le déclin de la civilisation; car c'est un art produit par les exigences du luxe et de la vie sédentaire.
Section. Les peuples nomades pratiquent une espèce de médecine fondée ordinairement sur une expérience très-limitée et sur (l'ol)- p. servation d') un petit nombre de cas particuliers. Ces connaissances, qui leur sont venues comme un héritage de la part des anciens de la tribu et des vieilles femmes, peuvent être vraies jusqu'à un certain point, mais elles ne forment pas un système (régulier et) naturel, puisqu'elles ne dérivent pas de principes conformes au tempérament ' Les manuscrits C et D et l'édition de * Fakhr ed-Dîn er-Razi est le Basis ou Boulac portent |iJ..ik *Jo.^ »^'>JI; cette flfcoies des anciens traducteurs européens, leçon me paraît plus correcte, mais elle ' Ce nom m'est inconnu, ne change rien au sens de la phrase. ° Abou Merouan Abd el-.Melek Ibn ' Ce passage est omis dans l'édition de Zohr (Aven-Zohar mourut à Séville) en On sait que Galien naquit vers l'an autres médecins de la même famille et i3i de l'ère chrétienne. portant tous le surnom dtibn Zohr.
de l'homme. Les anciens Arabes possédaient beaucoup de ces notions médicales et avaient parmi eux plusieurs médecins célèbres, tels qu'El-Hareth Ibn Kileda ' et autres.
Les prescriptions médicales qui se rencontrent dans les recueils de traditions relatives au Prophète rentrent dans cette catégorie (incomplète) et ne font nullement partie de la révélation divine; elles appartiennent à cette classe de connaissances ordinaires qui ont toujours eu cours chez les Arabes. On trouve dans les traditions plusieurs traits concernant le Prophète et qui correspondent à ses habitudes et à sa constitution naturelle; mais on ne nous les offre pas comme des règles auxquelles nous soyons tenus de nous conformer. Le Prophète eut pour mission de nous faire connaître les prescriptions de la loi divine et non pas de nous enseigner la médecine et les pratiques de la vie usuelle. On sait ce qui lui arriva quand il s'agissait de féconder des dattiers^ et qu'il dit (à cette occasion): « Vous savez mieux que moi ce qui se rattache à vos intérêts mondains. » On n'est donc pas obligé de croire que les prescriptions médicales rapportées dans les traditions authentiques nous aient été transmises comme des règles qu'il fallait observer; rien dans ces traditions n'indique que cela soit ainsi. Il est vrai que si l'on veut employer ces remèdes dans le but de mériter la bénédiction divine, et qu'on les prenne avec une foi sincère ', on pourra en retirer un grand bénéfice; mais ils ne font pas partie de la médecine proprement dite*; ils sont tout au plus des indications qui attestent la vérité de la parole (du Prophète). Considérez, par exemple, l'emploi du miel pour guérir le mal de ventre ^ Dieu dirige vers la vérité.
' Ibn Kileda, de la tribu de Tliakîf, produisirent point de fruits, et Mohaméludia la médecine eu Perse et mourut fi med révoqua »on ordre. Médine, A. H. i3 (634 de J. C). ' Je lis Jo-^) avec le manuscrit D.
' Mohammed, ayant VII des Arabes poser * Littéral. « lempéramentale, » c'est-àdes fleurs du dattier mâle sur les fleurs du dire fondée sur les tempéraments du corps. dattier femelle alin de les féconder, dé- ' Un Arabe vint dire à Mohammed que fendit cette pratique et ordonna de laisser son frèro souffrait d'un violent mal de venfaire à Dieu. Cette année-là les arbres ne tre. «Qu'il avale du miel,» lui répondit L'agriculture, branche de la physique, est un art qui a pour objet les plantes, en tant qu'on peut employer dos moyens pour les faire pousser et croître; moyens qui consistent en arrosages, en soins assidus, en améliorations des terrains, [dans le choix des saisons convenables'] et dans l'application régulière des moyens qui les fassent prospérer et arriver à la perfection.
Les anciens s'appliquaient beaucoup à l'agriculture et étudiaient les plantes sous le point de vue le plus général; ils s'occupaient de leur mise en terre, de leur multiplication, de leurs vertus, de leurs esprits (c'est-à-dire des esprits qui présidaient à leur croissance) et de la correspondance de ces (esprits) avec ceux des astres et de certains temples; connaissances qui s'employaient dans l'art de la magie. Ce fut pour ce motif que les anciens attachaient une si grande importance à l'agriculture.
Le livre dont on attribue la composition aux savants du peuple nabatéen, celui qui a poiu- titre Y Agriculture nabatéenne et qui fut un des ouvrages des Grecs que l'on traduisit (en arabe), renferme une foule de renseignements (touchant ces matières); mais les musulmans en ayant pris connaissance, et sachant que la porte de la magie était fermée pour eux et que l'étude de cet art leur était défendue, se bornèrent à en accepter la partie qui traitait des plantes sous le point de vue de leur mise en terre, des soins qu'on doit leur donner et de ce qui se présente dans de pareils cas; aussi rejetèrent-ils les pasle Prophète. Quelques jours après le Moliammed, Dieu lui-même a dit (Coron, même Arabe vint lui annoncer que son sour. xvi, vers. 71): Il y a dans lai (le frère allait plus mal. «Qu'il avale du miel) un remède pour les hommes. * Le miel miel, » fut encore la réponse. L'Arabe re- fut encore administré, et le malade finil vint le trouver une troisième fois, en dé- par guérir.
clarant que le ventre du malade était tou- ' Littéral. • dans la bonté de la saijours dérangé et que le miel n'y faisait son. » Ces mots sont omis dans les manusrien. «Son ventre en a menti, répliqua crits C et D et dans l'édition de Boulac.
]66 PROLEGOMENES sages qui traitaient de l'autre art (la magie). Ibn el-Aouwam ' fit un abrégé de ce livre, en se conformant au plan (que les musulmans avaient adopté), et dès lors fautre branche de cet art^ (c'est-à-dire la magie) tomba dans l'oubli. Maslema^ en a cependant reproduit, dans ses écrits, les principaux problèmes, ainsi que nous l'indiquerons dans le chapili'e où nous parlerons de la magie.
Les modernes ont composé beaucoup d'ouvrages sur l'agriculture, mais ils se sont bornés à parler de la mise en terre, du traitement P. 12 1. des plantes, des moyens qu'il faut employer pour les garantir contre les maladies et les accidents qui nuisent à leur croissance, etc.
On trouve de ces livres partout.
La métaphysique (El-ilaliiya).
Les personnes qui cultivent cette science disent qu'elle a pour objet l'existence (ou fêtre) absolue. Elle traite d'abord de ce qui est commun aux êtres tant corporels que spirituels, c'est-à-dire des qaiddités, de l'unité, de la pluralité, de la nécessité, de la possibilité, etc. puis elle examine les principes d'où dérivent les êtres, principes qui sont spirituels; ensuite elle cherche comment les êtres émanent de ces principes et dans quel ordre ils se présentent. Après cela, elle s'occupe des circonstances dans lesquelles l'âme se trouve lorsqu'elle a quitté le corps et est retournée à son origine. A les entendre, c'est une noble science qui procure la connaissance de l'être tel qu'il est, ce qui, selon leur opinion, est la source de la félicité suprême. Plus loin, nous réfuterons ces opinions.
La métaphysique tient, dans l'ordre que ces personnes ont assigné aux sciences, une place qui suit immédiatement celle de la physique, ' Ibn el-Aouwam vivait dans le vi' quieri. M. Clément Muilel vient de publier siècle de l'hégire. Son traité d'agriculture le premier volume d'une traduction fran- ( texte arabe e( traduction espagnole], for- çaise de cet ouvrage. manl deux volumes in-folio, parut à Ma- ' Le mot j est de trop, et c'est pour celte raison qu'elles l'ont nonamée (la science) qui vient après la physique. Les traités composés sur ce sujet par le premier instituteur (Aristote) se trouvent entre les mains du public. Ibn Sîua (Avicenne) en a donné un précis dans son ouvrage intitulé Kilab es-Chefa oua'n-Nedja^ et Ibn Rochd (Averroès), un des grands philosophes espagnols, en a fait aussi un résumé^.
Quelques auteurs plus modernes avaient composé des traités sur les sciences enseignées par ces (philosophes) quand El-Ghazzali réfuta leurs opinions, en même temps qu'il attaqua d'autres doctrines philosophiques.
Les scolastiques des derniers siècles mêlèrent les problèmes de la théologie scolastique avec ceux de la philosophie, parce que les mêmes questions se présentaient dans les deux sciences, que l'objet de la scolasliquc leur paraissait identique avec celui de la philosophie et que les problèmes de l'une ressemblaient à ceux de l'autre*. De P. n». cette manière, les deux sciences en formèrent pour ainsi dire une seule. Après avoir changé l'ordre adopté par les philosophes pour la disposition des problèmes de la physique et de la métaphysique, ils les mêlèrent ensemble de manière à en former un système unique. Ils y ajoutèrent une introduction traitant, en premier lieu, des choses générales (des universaux), puis des êtres corporeb et des choses qui en dérivent; puis, des êtres spirituels et de ce qui s'y rattache, et continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent épuisé la matière. C'est ainsi que firent l'imam Ibn el-Khatîb dans ses Mcbaheth el-Mochrikija (investigations illuminatives*), et tous les grands docteurs de la sco- ' J'ai déjà fait remarquer que notre auteur regarde le Chefa d'Avicenne et le Nedjd comme un seul ouvrage. Je soupçonne qu'il ne les avait jamais vus ni l'un ni l'autre.
^ Bien plus, il a développé et commenté ï'Organon d'Aristole.
' Pour aLL..^, lisez *JjLi»»., avec le manuscrit C et l'édition de Boulac.
* Le mot rendu ici par illuminative est fV^V,'-- Je le regarde comme le participe actif du verbe (jv^l (illuminer), dont le nom d'action (3lv«' {iciirac) a donné naissance au terme ichrukiyourt, lequel s'emploie pour désigner une certaine classe de philo.'îophes. Le traducteur turc de ces Prolégomènes a une note sur ce sujet, dans laquelle il dit qu'il y a deux voies pour arlastique venus après lui. Il en est résulté que les problèmes de la scolastique se trouvent confondus avec ceux de la philosophie et que les livres scolastiques sont tellement remplis de questions philosophiques qu'on serait porté à regarder les deux sciences comme identiques dans leurs objets et dans leurs problèmes.
Cette ressemblance n'est toutefois qu'apparente; mais elle suffit pour tromper le public. En effet, les questions agitées par la scolastique consistent en dogmçs puisés dans la loi révélée et (parvenus jusqu'à nous) tels que les anciens musulmans les avaient transmis. Les premiers croyants ne s'adressèrent pas à la raison pour acquérir la certitude de ces dogmes; ils ne pensèrent pas que l'emploi du raisonnement fût nécessaire pour en prouver la vérité et qu'ils devaient s'y fier comme à un appui indispensable. A leur avis, la raison n'avait rien à faire des dogmes ni des prévisions de la loi.
L'établissement des preuves (fondées sur la raison) fut adopté par les (premiers) scolastiques pour le sujet de leurs traités, mais il ne river à la connaissance du monde spirituel et de Dieu; dans la première, on se sert de la spéculation et du raisonnement, et, dans la seconde, on a recours aux exercices spirituels et à la contemplation. < Il y a, dit-il, deux sectes qui suivent la seconde voie, celle des personnes qui tiennent compte de la loi révélée, c'est-à-dire, les SouGs, et celle des personnes qui ne s'attachent à aucune loi révélée, se bornant à suivre leurs propres inspirations dans le but d'obtenir les révélations et l'illumination, qui sont les fruits des exercices spirituels. On appelle ceux-ci philosophes illuminés et Platon en faisait partie. > Haddji Khalifa (t. III, p. 87 de son Dictionnaire bibliographique) parle aussi des deux voies qui mènent à la connaissance de la vérité et dit: « Ceux qui suivent la première voie sont sectateurs d'une loi révélée ou ne le sont pas; les premiers sont les scolastiques, et les seconds, les philosophes péripatéticiens. Ceux qui suivent la seconde voie se livrent à des exercice.s spirituels, fondés, soit sur les prescriptions de la loi divine, soit sur aucune loi. Les preiiiiers sont lesSoufis et les seconds les illuminés. » Nous lisons dans le Diclionary ofiechnical ternu, à l'article t-^^, que les illuminés { ichrakiyoun) reçurent ce nom parce que la pureté de leur intérieur fut illuminée par l'effet de leurs exercices spirituels. Feu le docteur Cureton a examiné celte question dans les.notes et corrections du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque Bodieyenne (t. Il, p. 53a), et il conclut que l'expression i^JiyiXl iUSZsi signifie la philo- " Sophie des illuminés et ne doit pas se rendre par philosophie orientale.
fut pas, comme chez les philosophes, une tentative pour arriver à la découverte de la vérité et pour obtenir, au moyen de la démonstration, la connaissance de ce qui était ignoré jusqu'alors. Les scoiastiques recherchaient des preuves intellectuelles dans le but de confirmer la vérité des dogmes, de justifier les opinions des premiers musulmans et de repousser les doctrines trompeuses que les novaleurs avaient émises. Ceux-ci prétendaient' que, pour constater la vérité des dogmes, on n'avait besoin que de preuves fournies par la raison, et cela après avoir reconnu que la vérité de ces dogmes était déjà établie par des preuves tirées de la foi, preuves qui avaient porté les anciens musulmans à les accueillir et à y croire.
Il y a donc une grande différence entre les deux systèmes. En effet, les perceptions recueillies par le législateur inspiré appartiennent à une sphère si vaste qu'elles l'emportent de beaucoup sur celles que les spéculations de la raison peuvent nous fournir; elles leur sont bien supérieures et les embrassent toutes, parce qu'elles se puisent dans les lumières de la divinité. Donc elles ne se laissent pas soumettre P. 1 33 à une règle aussi étroite que celle de la spéculation, ni classer parmi les perceptions que tous les hommes peuvent obtenir. Aussi, quand le législateur nous a dirigés vers une perception (ou croyance), nous devons la préférer aux perceptions que nous avons recueillies nousmêmes, et nous y fier à leur exclusion; nous ne devons pas chercher à en démontrer la vérité au moyen de la raison ni (à la concilier avec la raison) quand celle-ci la repousse. Au contraire, nous devons croire avec une foi sincère à ce que le législateur nous a prescrit, admettre ses doctrines comme des connaissances certaines, nous abstenir de parler au sujet de dogmes que nous ne comprenons pas, nous en rapporter (pour leur vérité) au sentiment du législateur et mettre la raison de côté.
Ce qui porta les scolastiques à faire autrement, ce furent les nouveautés spéculatives, émises par des gens impies dans les discours ' Pour (j^^xyj, lisez 'j**) avec les manuscrits C et D et l'édition de Boulac. Prolégomènes. — m.. jj