SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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L'astrologie est donc un art dont il faudrait défendre l'exercice chez tous les peuples, comme étant nuisible également à la rehgion et à l'Etat. Qu'on ne nous objecte pas que c'est un art qui prend naturellement son existence chez les hommes, par suite de leurs perceptions et de leurs connaissances acquises: le bien et le mal ont aussi une existence réelle et naturelle dans le monde, et ne s'en laissent pas expulser; mais l'homme est obligé de donner une grande attention aux causes de l'un et de l'autre, puisqu'il est tenu de travailler pour amener ce qui peut causer le bien et pour repousser les causes du mal. C'est là une obligation imposée à tout homme qui connaît les dangers de cet art et le mal qu'il peut produire.

Ce que nous avons dit suffira pour montrer que personne au monde ne saurait apprendre à fond l'astrologie ni acquérir la faculté de l'exercer, même en admettant que cet art ait une existence réelle. Celui qui s'est occupé à l'étudier et qui croit le posséder à fond est encore V. a2(i. très-loin d'en avoir acquis la connaissance; car, cette étude étant défendue par la loi, il en résulte que les hommes ne s'assemblent pas pour étudier les livres et écrits qui traitent de l'astrologie, et ne se donnent pas la peine ' de l'apprendre. Aussi les individus, en très-petit nombre ou, pour mieux dire, en nombre presque infime, qui s'en occupent sérieusement, ne peuvent- lire les ouvrages astrologiques que dans le recoin le plus secret de leurs maisons; car ils sont obligés de se dérober aux regards du public et d'échapper à la surveillance de toute la communauté.

Ajoutons que l'astrologie se partage en un grand nombre de branches et ramifications qui sont toutes très-difficiles à comprendre. A quoi aboutirait donc une étude (entravée par tant d'obstacles)? La jurispnidence est utile pour nos besoins spirituels et pour nos intérêts mondains; les sources où Ton puise la connaissance de cette science sont d'un accès facile; le Coran et les recueils de traditions se trouvent entre les mains de tout le monde. Eb bien, nous voyons une foule de personnes s'appliquer à l'étudier et à l'enseigner, et cependant, malgré tant d'efforts', tant d'empressement montré parles élèves à suivre les cours de droit, on ne voit, dans chaque siècle et chez chaque peuple, que de rares individus arriver à la connaissance parfaite de cette science; et encore ne paraissent-ils que l'un après l'autre. Qu'en sera-t-il donc d'une science dont la pratique est défendue par la loi, dont les abords sont fermés par les prohibitions de la reli- ' Je lis ^vr^l «s'élever, aspirer à,» ' La bonne leçon me paraît être (j-vl-iJl, avec le manuscrit D, l'édition tie Botilac (|ui est celle de l'édition de Boulac et du et la traduction turque. manuscrit D.

' Pour Laj, lisez ^L-oj.

gion, dont la connaissance est cachée au public, dont les sources sont presque inabordables, et de laquelle résulte, pour l'étudiant qui en aura déjà appris les principes et les ramidcations, une nouvelle obligation, celle d'avoir recours à des conjectures et des présomptions'? Comment apprendre cet art et y devenir habile, quand son étude offre tant de difficultés? Celui qui prétend y avoir réussi mérite qu'on le renvoie avec mépris; car, d'abord, il ne pourra fournir aucune preuve en faveur de son assertion, et, ensuite, cet art existe à peine chez nos coreligionnaires et n'est connu que de peu de personnes. Le lecteur qui aura pris ces remarques en considération admettra que notre opinion au sujet de l'astrologie est bien fondée. Dieu sait tout ce qui est caché et ne fait connaître à personne les secrets qu'il veut garder. {Coran, sour. lxxii, vers. 26.)

Un de nos contemporains, Abou'l-Cacem er-Rahoui, poêle tunisien de mes amis, a exprimé ces mêmes idées dans une pièce de vers qu'il composa à l'époque où les Arabes (nomades) défirent les troupes d'Abou'I-Hacen et asssiégèrent ce sultan dans la ville de Cairouan-'. Comme une foule de rumeurs (et de prédictions) s'étaient répandues tant parmi les amis du prince que dans les rangs de ses ennemis, Fr- v. 7t-Rahoui publia le morceau suivant ': A tout moment j'invoque la miséricorde de Dieu; car Je bien-êlre, le bonheur de la vie, nous onl été ravis.

Je reste à Tunis malin et soir, et le matin ainsi que le soir est entre les mains de Dieu.

La révolte et la pestilence entraînent sur nous la terreur, la famine et la mort.

Les hommes sont dans la consternation et dans les horreurs de la guerre: à quoi les conseils peuvent-ils servir?

' Le texte arabe ajoute ici: «qui ser- p. xxviii, et l'Histoire des Berbers, t. iV, vent, toutes les deux, à le cacher aux yeux p. a64 et suiv.

de robservaleur. «Ces mots n'offrent aucun ' Ces vers sont du mètre nommé bacît, sens raisonnable; le traducteur turc n'en mais d'une espèce rarement employée, a tenu aucun compte. Les pieds dont chaque hémistiche se com- ' Voyez la i" partie, Introduction, pose sont ^Vj*^ i^y**^,ji>B.fc«>«.

Le partisan d'Ahmed voit le partisan d'Ali' exposé à la rinne et à la mort, Et voilà un individu qui vient nous dire: Un zéphyr rafraîchissant vous amènera Ali.

Mais Dieu est bien au-dessus de ces vaines paroles-; il règle le sort de ses serviteurs selon sa volonté.

O vous qui observez' les planètes, dites-nous ce que ces cieux ont produit.

Vous nous avez dit d'attendre, et vous prétendiez être des hommes probes et vertueux.

Jeudi est passé et encore jeudi; le dimanche est venu et puis le mercredi.

La moitié du mois s'est écoulée et même la seconde dizaine; la troisième renferme le dénoùment.

Et nous n'entendons (devons) que des paroles trompeuses. Est-ce ignorance (de votre part) ou bien mépris (pournous).''

Nous appartenons à Dieu; nous savons que rien ne saurait empêcher ce qu'il a décidé.

Celui que je veux adorer, c'est Dieu; que la lune et le soleil vous suffisent pour divinités!

Ces étoiles errantes ne sont qu'une troupe vagabonde, ou bien des servantes (obéissant au Seigneur).

Il règle leur sort et elles ne règlent rien; le sort des mortels est hors de leur juridiction.

Les philosophes, en regardant comme éternel ce qui était destiné à cesser d'exister* et à s'anéantir, se sont trompés; P. Î38. Ils ont dit que tout ce qui existe dans la nature est im produit de l'eau et du feu, Et ils n'ont pas remarqué que le doux et son opposé, l'amer, tirent tous les deux leur subsistance de la terre et de l'eau.

Dieu est mon seigneur; je ne comprends ni les atomes, ni le vide, ni la heioala {vXt}, la matière première), qui s'écrie: «Pourquoi suis-je privée de forme?"

Je ne comprends ni l'entité, ni la non-entité, ni l'allirmation, ni la négation.

' Le prince hafside dont les Arabes no- ' Littéral. « de ci et de ça. » mades avaient embrassé le parti se nom- ' Je lis (jtS^I^, avec le manuscrit D et mait Ahmed Ibn Othman (voyez Histoire la traduction turque, qui reproduit le texte des Berhen, t. 1, p. 1A9); le sidtan dé- arabe de ce morceau. sip;né par le surnom d'Abou'I-Hacen por- ' Je lis fy^, avec l'édition de Boulac.

tait le nom d'Ali.

J'ignore ce que c'est que le gain ', à moins qu'il ne provienne de ventes et d'achats.

Mes croyances et ma religion sont celles du temps où les hommes vivaient dans la sainteté; (A l'époque) où il n'y avait ni chapitres, ni (premiers) principes, ni controverse, ni examen.

(La doctrine) des premiers musulmans est celle que je suis*; et quelle excellente doctrine à suivre!

Vous les connaissez par leurs actes. Dans ce temps-là, la folie ' (philosophique) n'existait pas.

Toi, le grand docteur acharile * de l'époque I sache que les docteurs qui m'instruisent sont l'été et l'hiver (c'est-à-dire l'expérience des années).

A ceux qui me font du mal, je le leur rends; la rétribution du bien, c'est le bien.

Si j'obéis (au Seigneur), j'obtiendrai le bonheur; si je lui désobéis, j'aurai de l'espoir (dans la miséricorde divine).

Je me soumets à l'aulorilé de ce créateur à qui obéissent le ciel et la terre.

Ce ne sont pas vos pages écrites (qui décident les événements), mais la décision de Dieu et sa prédestination.

Si Ei-Achari apprenait ce que disent ceux qui prétendent suivre sa doctrine, 11 répondrait: • Allez dire à ces gens-là que je repousse les opinions qu'ils énoncent. » La permulnlion des métaux est impossible. — La pierre philosophale' ne saurait p. ug. exister. — L'élude de l'alchimie est pernicieuse.

Parmi les hommes qui sont trop paresseux pour se livrer au travail dans le but de gagner leur vie, il y en a beaucoup qui se laissent ' Dans la tliéologiescolaslique,leterine keib {gain, acquisition) s'emploie pour désigner l'acte qui a pour ré.sultat d'allircr à l'homme un avantage on d'éloigner de lui un mal. Selon les scola^tiques, on ne peut pas dire d'im a<lc de Dieu que c'est un kesb, puisque Dieu esl bien au-dessus de la nécessité de s'attirer un avantage ou d'éloigner de lui-même un mal.

' Je lis U-^i^I •, avec l'édition de Bou- Prolégomènes. — iii.

lac et la traduction turque, qui reproduit le texte arabe de ce morceau.

' Pour -IwJI, lisez *î j-jJI, avec l'édition de Boulac et la traduction turque.

* Les acharites étaient les scolastiques de l'islamisme orlhocioxe.

'Dans ce ciiapilre, l'auteur emploie le terme alkîmia pour désigner tantôt le grand œuvre, la pierre philosophale, et tantôt l'art de l'alchimie.

3] entraîner par la cupidité vers l'étude de l'alchimie. Se figurant que c'est là un moyen comme un autrepour se procurer la subsistance, et que la pratique de cet art est non-seulement facile, mais lucrative, ils ne craignent pas d'encourir des fatigues et des peines sans nombre, d'affronter de grandes difficultés, de s'exposer à la sévérité des magistrats, de dépenser de l'argent en pure perte, et, bien plus encore, de perdre l'honneur' et la vie, si l'on vient à découvrir le secret de leurs occupations*; malgré cela, ils comptent sur la réussite de leurs opérations.

Ce qui les y engage, c'est de voir que, par des procédés artificiels, on peut changer (la nature) des substances minérales et les transformer les unes dans les autres, quand elles ont en communia même matière. Ils s'empressent donc d'employer des opérations chimiques^ dans le but de convertir l'argent en or, et le cuivre et l'étain en argent. La transmutation des métaux est, à leur avis, une des possibilités qui s'offrent dans le monde naturel. Quand ils opèrent, ils emploient divers procédés, selon les théories et les doctrines différentes qui ont cours chez eux au sujet de la matière qui, selon eux, doit former l'objet de leurs opérations, et à laquelle ils donnent le nom de pierre Irès-noble.

(Dans leurs dissertations au sujet de cette pierre, ils examinent) si c'est de l'excrément, ou du sang, ou des cheveux, ou bien un œuf, etc. Selon eux, toute l'opération se réduit à ceci: Quand on a bien reconnu la matière (de cette pierre), on l'écrase avec un pilon sur une pierre dure et lisse, et, pendant qu'on la broie, on l'arrose avec P. îSo. de l'eau, après y avoir ajouté les drogues et les simples qui conviennent an but qu'on se propose, et dont l'influence contribue à transmuer la pierre en tel métal qu'on désire. Après avoir arrosé (ce mélange), on le fait sécher au soleil, ou bien on le cuit au feu, ou bien ' Il faut lire *--tfwJi, oii mieux encore dû écrire /!tA*^, en mettant au pluriel A^yK. pronom possesdif.

■ Pour fcA^, Hseï «Là, avec le nianus- " Le teiaie arabe signilie traitement critCet l'édition rie Boulac. L'auteur aurait préjiaration.

e on le soumet à la sublimation ou à la calcinalion, afin d'en expulser l'eau ou la terre qu'il peut renfermer. Quand toute l'opération s'est passée d'une manière satisfaisante et qu'on a achevé la manipulation selon les principes de l'art, on obtient une (substance) terreuse ou aqueuse à laquelle on donne le nom d'élixir [el-ikcir). Ils prétendent qu'une portion de cet élixir, projetée sur de l'argent chaulfé au feu, le convertit en or, et, projetée sur du cuivre chauffé de même manière, le convertit en argent; ce qui, selon eux, dépend du but spécial qu'on avait en vue lorsqu'on s'était mis au travail.

Ceux d'entre les alchimistes qui se piquent d'exactitude disent que l'élixir est une matière composée des quatre éléments et qui, à la suite de la préparation et du traitement particulier dont il a été fait mention, se trouve douée d'un tempérament et de vertus naturelles qui lui permettent de convertir en sa propre forme toute (substance) dans laquelle elle entre, et de lui communiquer son propre tempérament. Cet élixir incorpore dans cette (substance) les qualités et les vertus qu'il possède lui-même, ainsi que le levain communique ses qualités à la pâte dont on fait le pain. Le levain convertit la pâte en sa propre substance et lui donne cette faculté de se gonller et de s'amollir qui existe en lui-même, la rendant ainsi d'une digestion facile et la convertissant promptcment en un bon aliment. Il en est de niême de l'élixir d'or et d'argent: il change en sa propre substance tout métal dans lequel il entre et lui donne sa propre forme. Voilà, en somme, toute leur prétendue science.

Nous les voyons s'appliquer avec ardeur à ces opérations, dans l'espoir d'y trouver de quoi se nourrir et s'enrichir. Ils se transmettent les uns aux autres les maximes et principes de l'art, doctrines qu'ils ont puisées dans les livres composés par les grands maîtres, leurs prédécesseurs; ils se communiquent mutuellement ces écrits, dont ils discutent les passages énigmatiques dans fespoir d'en découvrir la signification. Car il faut savoir que la plupart ' de ces ouvrages ressemblent 3i.

3i.

à des recueils de logogryphes. Tels sont, par exemple, les soixante V. î3:. et dix traités de Djaber Ihn Haïyan, le Retba tel-Hakim de Maslema el-Madjrîti, les écrits de Toghraï et les poëmes si bien versifiés d'(lbn) el-Mogheïrebi. Après (s'être donné beaucoup de peine dans ces études), ils n'en retirent pas le moindre avantage. Je m'entretenais un jour, à ce sujet, avec mon professeur, le cheïkli Abou'I-Bcrekat el-Belfîki, un des docteurs les plus éminents de l'Espagne, et je lui plaçai sous les yeux un de ces traités alchimiques. 11 le parcourut assez longtemps, puis il me le rendit en disant: « Une chose dont je vous réponds, c'est que le (lecteur d'un tel ouvrage) rentrera chez lui bien désappointé. » Parmi les alchimistes il s'en trouve qui s'occupent uniquement à frauder le public, soit ouvertement, soit secrètement. Dans le premier cas, ils appliquent sur (des bijoux) d'argent une mince couche d'or, ou bien ils prennent des objets en culvie et les recouvrent d'une couche (l'argent, ou bien encore ils forment un alliage des deux métaux, en la proportion d'une partie (d'argent à une partie d'or), ou de deux parties ou même de trois. Dans le second cas, ils altèrent l'aspect de certains métaux par un procédé artificiel; ainsi, par exemple, ils blanchissent le cuivre et l'amollissent au moyen du mercure sublimé, de sorte qu'il prend l'apparence d'un corps métallique semblable à l'argent. C'est là une fraude que personne n'est capable de reconnaître, excepte les essayeurs les plus habiles. Les gens qui se livrent à ce genre de tromperie trouvent dans leur art le moyen de fabriquer de la fausse monnaie pour la mettre en circulation. Ils la frappent au coin du sultan, afin de mieux tromper le public et de lui faire accroire que ces pièces sont de bon aloi. C'est là le plus vil de tous les métiers et celui qui a les suites les plus fatales pour les personnes qui s'y engagent. En efl'et, c'est voler l'argent du public, car celui qui le pratique donne du cuivre pour de fargent et de fargent pour de l'or dans le but d'en faire son profit. Un tel homme est un voleur ou pire qu'un voleur. Chez nous, dans le Maghreb, les gens de cette espèce sont presque tou? des talcbs (étudiants en théologie et en droit) appartenant à la race berbère. Ils rôdent sur les frontières v. ai-j. de nos provinces, se logent dans les villages babités par des populations ignorantes, se retirent dans les petites mosquées des peuplades nomades, et font croire aux niais qu'ils connaissent l'art de faire de l'or et de l'argent. Comme ces deux métaux ont de grands attraits pour la plupart des esprits et qu'on alfronte volontiers la mort pour se les procurer, les fripons dont nous parlons y trouvent le moyen de gagner leur vie. Ils cbercbent ensuite à tirer de leurs dupes encore davantage, tout en craignant (d'être découverts) et en se voyant étroitement surveillés; puis, quand leur incapacité est devenue notoire et que l'ignominie de leur conduite s'est manifestée, ils prennent la fuite et passent dans un autre pays, où ils reprennent leurs fourberies et vantent leur prétendu talent, afin d'exciter la cupidité des gens mondains. Voilà les moyens par lesquels ils cherchent à vivre. H est inutile de parler raison à des gens de cette espèce, leur impudence et leur perversité étant portées à un tel extrême qu'ils ont adopté le vol par métier.

Rien ne pourra déraciner ces abus excepté la sévérité du magistrat: il faudrait saisir les malfaiteurs partout où ils se trouvent et leur couper les mains, après avoir acquis la preuve de leur culpabilité. L'alchimie conduit à la falsification de la monnaie, dont l'emploi est ])artout indispensable ', qui constitue les richesses des peuples, et dont la conservation et l'intégrité sont à la charge du souverain lui-même, ainsi que le châtiment des faux monnayeurs.

Quant à ceux qui ne pratiquent pas l'alchimie dans un but frauduleux, et qui, trop honnêtes pour altérer les monnaies des vrais croyants, cherchent uniquement à convertir l'argent en or, et le plomb, le cuivre et l'étain en argent, par l'emploi du procédé déjà mentionne et par l'application de l'élixir qui produit cet effet, je dirai qu'avec eux on peut parler, en discutant les moyens par lesquels ils prétendent arriver à leur but. Je dois faire observer qu'on ne connaît personne ' Chez Ibn Khaldoun, le mol tJj^ est l'équivalent de *3»Ia.

p. 233. qui ait réussi dans celte tentative ou qui soit arrivé au résultat qui devait combler ses souhaits. Ces hommes passent leur vie à opérer, à manier la molette et le pilon, à sublimer, à calciner, à s'exposer volontairement aux dangers en cheichant et en cueillant des simples. Ils se communiquent des anecdotes au sujet d'autres alchimistes qui seraient arrivés au but ou qui auraient été sur le point d'y réussir. Il leur suffit d'avoir entendu une de ces histoires pour qu'ils y ajoutent foi et en fassent le sujet de leurs entretiens; ils n'ont pas même l'idée d'en soupçonner l'authenticité, et font comme les hommes qui, étant préoccupes d'une affaire, se laissent volontiers égarer par les récits les moins exacts qui s'y rapportent. Qu'on leur demande s'ils ont vériOé le fait de leurs propres yeux, ils répondent que non: « Nous l'avons entendu raconter, disent-ils, mais nous n'en avons pas été témoins. » Voilà les alchimistes de tous les siècles et de toutes les nations.

Sachez maintenant que la pratique de cet art date des temps les plus reculés, et que les anciens en ont traité ainsi que les modernes. Nous allons exposer leurs doctrines, et nous donnerons ensuite notre opinion touchant la réalité du grand œuvre. Dieu, par sa grâce, dirige vers la vérité. Donc nous dirons que les doctrines émises par les philosophes à ce sujet dérivent de l'une ou de l'autre des deux théories qu'ils se sont faites au sujet de la nature des sept métaux les plus communs, savoir: l'or, l'argent, le plomb, l'étain, le cuivre, le fer et le zinc. Y a-l-il entre ces métaux des différences spécifiques, de sorte que chacun d'eux forme une espèce à part.^ ou bien diffèrent-ils par leurs qualités particulières de manière à n'être que des variétés d'une même espèce? [Les différences des métaux quant à leurs qualités' proviendraient (alors) de leur humidité, de leur sécheresse, de leur mollesse, de leur dureté et de leurs couleurs, telles que le jaune, le blanc et le noir, et les métaux seraient de simples variétés d'une P. 234. nuème espèce.*] Selon IbnSîna(Avicenne) et les philosophes de l'Orient ' Littéral, ipar leurs quiddités. >' — * Ce paragraplie manque dans l'édilion de Bou-Uc et dans les manuscrits C el D.

DIBN KlIALDOUN.. 255 ses disciples, les métaux se distinguent par des différences spéciliques, et chacun d'eux forme une espèce séparée et indépendante des autres, espèce qui se laisse constater par des caractères réels. Cette espèce, comme toutes les autres, a sa différence et son genre particuliers. Abou Nasr el-Farabi, ayant admis comme principe que les métaux appartiennent tous à une même espèce, inféra de là la possibilité de convertir un métal dans un autre, puisqu'il est possible d'en changer les accidents et de le traiter par des opérations (chimiques). A son point de vue, l'alchimie serait un art réel et facile è exercer. Ibn Sîna, ayant adopté pour.système que les métaux diffèrent en espèce, déclara que l'existence de l'alchimie comme un art réel et véritable était impossible. « Car, disait-il, il n'y a pas moyen de soumettre les différences spécifiques aux opérations (de la chimie); les différences ont été créées par Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses; leiu' véritable nature nous est inconnue et nous ne pouvons pas nous en former même une idée. Comment alors peut-on chercher à changer ces différences par des manipulations.-' » Toghraï, un des grands maîtres de cet art', traite la doctrine d'Ibn Sîna comme erronée, et la réfute par la considération que l'emploi des opérations chimiques n'a pas pour but de créer ime différence spécifique ou d'en former une, mais seulement de disposer la matière à recevoir cette différence. Quand la matière a été disposée convenablement, la différence lui survient de la part de son créateur et formateur; c'est ainsi qu'il communique de l'éclat aux corps ([uand on les frotte et les polit. Aussi, dans nos opérations, nous n'avons besoin ni de nous former une idée de la différence ni de la connaître. » Il dit aussi: « Nous avons plusieurs fois vu comment on peut créer des animaux sans en connaître les différences spécifiques; avec de la terre et de la paille on peut faire naître des scorpions, et avec des crins on peut former des serpents. Citons encore l'exemple (de production artificielle) mentionné par les auteurs qui ont traité de l'agriculture: quand les ' Il faut insérer le mol J*' aprèsyl$*t.

abeilles viennent à manquer, on peut en extraire un essaim du cadavre d'un veau. Mentionnons aussi la manière de produire des roseaux (en plantant) des cornes d'animaux ongulés, et comment on obtient des cannes à sucre en remplissant ces cornes avec du miel avant de les planter. Qu'est-ce qui empècberait alors des transformations analogues dans la classe des métaux, puisque nous venons d'indiquer diverses formations effectuées par des moyens artificiels? L'art (de l'alchimie) a pour objet la matière; en manipulant et en traitant la matière, on la dispose uniquement à recevoir (une de) ces différences spécifiques, et voilà ce que nous faisons, nous autres alchimistes, dans le but de produire de l'or etde l'argent. Nous prenons une (certaine) matière et nous lui faisons subir une manipulation après avoir reconnu qu'elle a une disposition primitive pour recevoir ' la forme de l'or ou celle de l'argent. Nous la soumettons ensuite à un traitement afin de perfectionner celte disposition et de la rendre capable de recevoir la différence spécificjue qui lui convient. » Voilà, en somme, le sens du discours de Togiiràr.

Ce qu'il dit pour réfuter Ibn Sîna est parfaitement juste, mais moi, j'adopterai une autre thèse; je réfuterai les prétentions de tous les alchimistes, et je démontrerai que la transmutation des métaux par l'emploi de l'art est impossible, et que les opinions non-seulement de Toghraï et d'Ibn Sîna, mais de tous leurs confrères, n'ont pas le moindre fondement. Leurs procédésse réduisent, en somme, à prendre une matière possédant une certaine disposition primitive; on fait de cette matière l'objet (de son travail), on la traite et on la manipule en imitant l'opération que la nature exerce sur les corps (métalliques) qui sont encore dans la mine, opération qui continue jusqu'à ce que ces corps soient convertis en or ou en argent. Dans ce dessein, les alchimistes augmentent la quantité des forces actives et passives qu'ils mettent en œuvre, et cela dans le but de hâter l'achèvement de la permutation. On a fait observer ailleurs qu'en augmentant la force ' Pour Jyiil, lisez J^aJLI.

de l'agent on raccourcit le temps dont cet agent a besoin pour produire son effet. On a mentionné aussi que l'or, en se formant dans la mine, n'arrive à son état parfait qu'après l'expiration de mille et quatre-vingts ans, espace de temps égal à la durée d'une grande révolution solaire'. Si les forces et les influences'^ qui agis.sent ainsi sur l'or venaient à se doubler, le temps exigé pour compléter la for- p. i36. mation de ce métal serait nécessairement plus court qu'auparavant, ainsi que nous venons de le dire. (Voilà ce que font les alchimistes), ou bien ils s'appliquent à obtenir, au moyen de leurs manipulations, un tempérament qui pourra servir de forme à une certaine matière ' et en faire une espèce de levain, et cela alin que la (matière ainsi modifiée) produise, sur le corps qu'ils veulent traiter, les elTets requis pour la transmutation de ce corps. A cette matière les alchimistes. donnent le nom (ïclixir.

Sachez maintenant que, dans tous les êtres produits par la combinaison des quatre éléments, ces éléments doivent se trouver réunis en quantités inégales; car* s'ils s'y trouvaient en quantités égales, ils ne formeraient pas un tempérament. (Pour qu'un tempérament existe,) il faut qu'un des quatre éléments prédomine sur tous les autres. Chaque chose née de la combinaison des (éléments) doit, de toute nécessité, posséder une chaleur naturelle qui soit une (force) active au moyen de laquelle cette chose puisse se trouver en étal de conserver sa propre forme. Chaque chose exige un certain temps pour sa création; pendant ce temps, elle parcourt diverses phases, jusqu'à ce qu'elle ait atteint son point d'achèvement. Voyez comment se développe l'organisation de l'homme: dans sa première phase il était une goutte de sperme, dans la seconde un grumeau de.sang, dans la troisième un lambeau de chair, dans la suivante il reçoit sa forme, ensuite il C'est probablement de la grande con- entre deux grandes conjonction.s consépujonclion que ces alchimistes voulaient lives. (Voyez la a' partie, p. 317.) parler. Ils paraissent lui avoir assigné une ' Littéral. « les quiddités. • période de mille quatre-vingts ans, bien ' Littéral, «une forme tempéramentale que les astrologues aient placé un inler- pour celle matière, b valle de neuf cent soixante ans seulement devient un fœtus; puis survient la naissance, puis l'allaitement, et ainsi de suite jusqu'au dernier terme de la série. Dans chaque phase, les parties (élémentaires) dont il se composait difféi'aient en quantité et en qualité', car autrement la première phase serait aussi la dernière. Il en est de même de la chaleur naturelle; elle varie dans chaque phase. Considérez encore l'or dans la mine; combien a-t-il dû traverser de phases, par combien de changements a-t-il dû passer dans l'espace de mille et quatre-vingts ans!

Voyez maintenant l'alchimiste: il doit imiter dans ses procédés l'action de la nature sur le minéral; il doit avoir soin de la suivre pas à pas, depuis le moment où il commence ses manipulations jusqu'à ce qu'il les ait achevées. Or une des conditions nécessaires pour P. 237. l'exercice d'un art quelconque, c'est d'avoir une idée nette de la chose qu'on veut produire au moyen de cet art. Parmi les dictons qui ont cours à ce sujet chez les philosophes, il y en a un dont la teneur est celle-ci: Le commencement de l'acle est la fin de la réflexion, et la fin de la réjlexion est le commencement de l'acte^. L'alchimiste est donc obligé de se faire une idée nette de tous les nombreux états par lesquels l'or doit passer (pendant sa formation); il doit connaître la diversité des proportions (offertes par les éléments) dans chacun de ces états, les différences qui se présentent dans la chaleur naturelle à chaque changement de phase, et l'espace de temps que chaque phase doit durer. Il doit savoir, de plus, jusqu'à quel degré il doit multiplier les forces qu'il emploie pour suppléer à l'action du temps; sans cela il ne saurait imiter la marche suivie par la nature dans la formation des minéraux. (S'il travaille d'après l'autre théorie), il doit préparer une forme tempéramentale pour la portion de matière (qu'il va préparer), forme analogue à celle que le levain communique au pain et qui doit agir sur la matière (soumise au traitement alchimique) en raison de.ses forces et de sa masse.

' Littéral. • en quiddité. » Voyez ia a' partie, page ^72, où il ex- L'auteur aurait dû écrire: et le com- plif|iie, d'une manière très-claire, la simencement de lu réf.ejcion est la fin de l'acte. gnification de celle maxime.

xMais, pour embrasser toutes ces connaissances, il faudrait posséder la faculté par laquelle Dieu sait tout, car l'entendement de l'homme est trop imparfait pour y parvenir. Celui qui prétend faire de l'or au moyen de l'alchimie ressemble à l'homme qui se dirait capable de créer un être humain avec de la liqueur séminale. Quand même nous reconnaîtrions à celui-ci la connaissance des éléments dont le corps se compose, celle de leurs proportions relatives, celle des phases par lesquelles passe la formation du corps, celle de la manière dont le fœtus est créé dans le sein de la mère, — admettons qu'il sache tout cela jusqu'aux moindres détails, sans en laisser passer un seul, et sommons-le de créer un être humain: il ne saurait comment s'y prendre.

Pour faire mieux saisir notre raisonnement, nous allons le reproduire encore sous une forme plus sommaire. L'art des alchimistes, et ce qu'ils ont la prétention de faire an moyen de leurs opérations, consiste à imiter, par des procédés artificiels, l'action de la nature sur les minéraux, et de suivre la nature pas à pas, jusqu'à ce que le corps minéral (sur lequel on opère) soit parvenu à sa perfection; ou bien (d'après l'autre théorie, cet art) consiste en la création d'une matière possédant certaines vertus, produisant certains effets et douée d'uneybrme lempéramenlalc, laquelle matière exercerait sur un corps une action naturelle et s'assimilerait ce corps en lui donnant sa propre P. î38. forme. Or, avant de commencer le procédé artificiel, il faut se faire une idée nette de toutes les circonstances qui sont particulières au mode d'opération par lequel la nature exerce son action sur les minéraux, opération qu'il s'agit de suivre pas à pas; ou bien (dans l'autre cas) il faut savoir d'une manière précise et détaillée toute la série d'effets que la matière douée des vertus (transformantes) doit produire (sur le minéral qu'on veut traiter). Mais ce sont là des circonstances à l'infini, et la science humaine serait incapable de les embrasser toutes. L'alchimiste ressemble donc à l'homme qui entreprend de créer un être humain, ou un animal, ou une plante.

L'argument dont je donne ici le résumé est le meilleur que je con- 33.