naisse. On voit que, pour démontrer l'impossibilité (de la transmutation), nous n'employons pas des raisonnements fondés sur les différences spécifiques (des métaux) et sur leur nature; notre preuve se fonde uniquement sur la difficulté de la chose et sur l'impuissance de l'esprit humain de tout comprendre. La doctrine émise par Ibn Sîna est à l'abri de nos objections; il a même démontré l'impossibilité (de la transmutation) d'une autre manière, en indiquant ce qui en serait le résultat. « La sagesse divine, disait-il, a voulu que les deux pierres (l'or et l'argent) fussent très-rares, parce qu'elles devaient s'employer pour représenter la valeur de ce que l'homme gagne par son travail et de tout ce qui fait ses ricl'.esses. Or, si on pouvait fabriquer ces deux métaux par un procédé artificiel, ils deviendraient si abondants que personne n'aurait de l'intérêt à les rechercher, et le dessein de la Providence serait frustré. » Une autre de ses preuves est celle-ci: «La nature, dans ses opérations, n'abandonne jamais la voie la plus courte pour prendre la plus longue et la plus difficile. Or, si le procédé artificiel était satisfaisant, comme les alchimistes le prétendent, s'il était plus facile et plus prompt que celui dont la nature fait usage en opérant sur les minéraux, elle n'y aurait pas renoncé pour adopter celui dont elle se sert pom- créer et former l'or et l'argent. » Passons à l'assimilation faite par Toghraï. Selon lui, les rares résultats obtenus par les opérations de l'alchimie trouvent des analogues dans le monde naturel, analogues dont la manière de créer des scorpions, des abeilles et des serpents offre un exemple. Quant P. 239. à ce mode de création, que le hasard seul a fait connaître, ce qu'il en dit est vrai; mais il en est autrement quant à la découverte du grand œuvre et de sa préparation; jamais on n'a entendu dire que quelqu'un y ait réussi. Les hommes qui so sont appliqués à cetle recherche ont toujours continué leurs tentatives et n'ont cessé de broncher à tout instant jusqu'à ce jour. Ils n'ont rien appris, excepté des anecdotes mensongères; et certes, si quelqu'un d'entre eux fût parvenu à un bon résultat, il aurait communiqué sa recette à ses parents ou à ses élèves: cette recette aurait circulé parmi les adeptes, et, comme l'expérience en aurait démontré l'exactitude, le procédé se serait répandu dans le monde, de sorte qu'il serait parvenu jusqu'à nous ou à d'autres.
Ils disent que l'élixir peut être assimilé au levain, parce que c'est une matière composée (des quatre éléments) et ayant la faculté de convertir en sa propre substance les substances dans lesquelles ou l'introduit. A cela je réponds que le levain ' ne sert qu'à convertir la pâte en un aliment facile à digérer; son effet est donc de la corruption'^. Or la corruption d'une matière s'effectue tiès-facilement, puisque le moindre acte, le moindre élément (étranger) y suffît; tandis que l'élixir est recherché dans le but de convertir un minéral en un autre appartenant à une classe plus noble et à un rang plus élevé. Donc son opération consiste en la formation (d'un être) et en son amélioration (ce qui est le contraire de la corruption). Mais, comme il est plus difficile de former que de corrompre, on ne saurait assimiler l'élixir au levain.
La vérité est que, si le grand œuvre existe réellement, ainsi que le prétendent les philosophes qui en ont traité, tels que Djaber Ibn Haiyan, Maslema Ibn Ahmed' el-Madjrîti et autres, on ne doit pas le regarder comme le produit d'uu art naturel, ni supposer qu'on peut en accomplir la formation au moyen d'un procédé artificiel. Au reste, leurs traités à ce sujet ne sont pas dans le genre des écrits consacrés à la physique; ils ont tout à fait la marche et la tournure des discours que ces deux auteurs tiennent au sujet de la magie et des manifestations surnaturelles comme celles dont El-Halladj * et d'autres avaient eu communication. Maslema a fait une déclaration ' Pour y^^ji, lisez iiyvôil. ' li faut insérer ici, dans le texte arabe, ' L'aulcur s'appuie ici sur la doctrine les mots o-P'f j^, elles supprimer, ainsi énoncée par Aristole, dans son Ifailé de que le mot (jovJifJi, dans l'avant-dernière la génération et de la corruption. Selon ligne de la page.
lui, tout ce qui est produit doit se délé- * Voyez ci-devant, p. 1 13.
riorer et subir la corruption.
semblable danS son Kitab cl-Ghaïa, et ce qu'il en dll dans son Retba P. sio. tel-Hakîm, ainsi que Djaber dans ses épîtres\ a tout à fait le caractère que nous venons de signaler. Le style des écrits que ces deux auteurs ont laissés sur cette matière est si bien connu, que nous n'avons pas besoin d'en parler davantage.
En somme, les alcbimistes regardent le grand œuvre comme appartenant à une des catégories universelles qui renferment les êtres dont la création est en debors du domaine de l'art. Autant il est impossible d'opérer sur le germe d'un arbre ou d'un animal, en s'écartant de la voie ordinaire dont se forment les cboses, et de le traiter dans le but d'en obtenir un arbre ou un animal dans l'espace d'un jour ou d'un mois, autant est vaine l'opération par laquelle on voudrait convertir en or, dans l'espace d'un jour ou d'un mois, la matière dont ce métal se forme. Pour changer la marche ordinaire de la nature en ce cas, il faudrait avoir un secours provenant du monde surnaturel, et ce secours, l'art ne saurait le fournir. Celui qui essaye de produire le grand œuvre en employant des moyens artificiels perd également sa peine et son argent.
On a désigné le procédé des alchimistes par le nom d'infruciaeux, pour la raison que, njème dans le cas où il donnerait un bon résultat, ce résultat n'en proviendrait pas moins d'un monde tout à fait en dehors du domaine de la nature et de l'art. Réussir à se procurer ainsi le grand œuvre serait un fait tout aussi extraordinaire que de marcher sur l'eau, de se faire porter par l'air et de passer à travers des corps solides^, prodiges en dehors des voies ordinaires de la nature et se manifestant en faveur de quelques saints. On peut encore l'assimiler à la création d'un oiseau ou à tout autre miracle opéré par un prophète: Souviens-toi, dit Dieu (à Jésus), quand ta formas d'ar-(file la figure d'un oiseau, avec ma permission, et quand tu soujjlas sur elle, de sorte qu'elle devint un oiseau par la permission de Dieu. [Coran, sour. v, vers. I lo.) La faculté d'exécuter des choses si extraordinaires varie selon le caractère des individus à qui cette faveur est accordée: c'est tantôt un homme saint qui l'obtient cl tantôt un pécheur (c'est-à-dire un magicien)-, mais celui-ci voit cette faveur tourner à sa honte. Un homme pervers peut recevoir cette faculté, mais il ne peut pas se la donner ni la communiquer à autrui. La fabrication du grand œuvre, envisagée sous ce point de vue, est donc un procédé magique, et nous avons déjà dit que les effets de la magie se produisaient sous l'influence de l'âme (humaine), l^es manifestations qui viennent interrompre le cours ordinaire de la nature sont, ou des miracles, ou des prodiges opérés par de saints personnages, ou bien des effets de la magie. Voilà pourquoi les philosophes qui traitent du grand œuvre V. aii parlent par énigmes que personne ne saurait comprendre, excepté les hommes qui se sont plongés dans l'abîme des sciences magiques et qui ont remarqué les diverses actions que l'âme (humaine) exerce sur le monde naturel. Les effets provenant de causes surnaturelles sont si nombreux que personne ne saurait les connaître tous, et Dieu embrasse par sa science tout ce qu'ils font. [Coran, sour. m, vers. 116.)
Le motif le plus ordinaire de l'empressement que l'on met à prendre connaissance de cet art et à le cultiver est celui (|ue nous avons déjà indiqué, savoir, le peu d'inclination qu'on éprouve à chercher sa vie en suivant la voie la plus simple que la nature nous offre, et le désir d'arriver à la fortune de quelque autre manière. Les moyens naturels de gagner sa vie sont l'agriculture, le commerce et la pratique des arts; mais les gens paresseux, trouvant qu'il serait trop fatigant de s'engager dans des occupations de ce genre afin de se procurer la subsistance, désirent s'enrichir tout d'un coup par l'alchimie ou par fout autre moyen surnaturel. Ce sont ordinairement des hommes pauvres qui s'en occupent; mais les philosophes aussi ont discuté sur la réalité du grand œuvre et sur sa non-exislence. Ibn Sina, qui tenait im haut rang comme vizir, et qui niait la réalité (de cette matière merveilleuse), possédait de grandes richesses; mais El-Farabi, qui y croyait, était un de ces malheureux qui n'avaient pas toujours de quoi manger. Les spéculations des gens qui ont cultivé cet art avec passion et qui en ont étudié les procédés font justement soupçonner (qu'ils étaient dans la pauvreté). Dieu seul est le dispensateur de la nourriture; sa puissance est inébranlable. [Coran, sour. Li, vers. 58.)
Indication des sujets qu'il convient de traiter dans des ouvrages, et de ceux qu'il faut laisser de côté '.
L'âme de l'homme sert de dépôt aux connaissances humaines, en p. îiJ. même temps qu'elle renferme un don précieux, celui de la faculté perceptive. C'est la réflexion qui lui procure les connaissances; elle les obtient d'abord en se formant des idées exactes des choses, puis en constatant, soit directement, soit indirectement, la réalité ou la non-existence des accidents qui affectent les essences de ces choses. Par cette opération, la réflexion donne naissance à des questions^ qu'elle s'occupe (ensuite) de résoudre aflirniativement ou négativement. Quand la forme (ou idée) de la connaissance ainsi acquise s'est établie dans l'entendement, il faut, de toute nécessité, la manifester à d'autres (personnes), soit par la voie de l'enseignement, soit par celle de la conversation; et cela dans le but d'aiguiser^ la réflexion (et de l'aider) à constater la vérité. On manifeste (ses pensées) par l'exposition.
Le terme exposition sert à désigner un discours composé de paroles articulées et créées par Dieu dans l'organe de la langue. Ces paroles se composent de lettres; les lettres sont des sons isolés produits de diverses manières par le muscle de la luette et par la langue, dans le but de permettre aux hommes de se communiquer réciproquement leurs pensées. Voilà V exposition du premier degré, qui fait connaître ' Ce chapitre manque dans l'édition de remplacer les mots t^^Uj i^Ul iJLL» par lioulac et dan» les manuscrits C et D. Il sj.^-^ oULL». Le traducteur turc a suivi se trouve dans la traduction turque. un manuscrit offrant la leçon que je viens ' Le texte de ce passage est évidem- d'adopter, menl corrompu; pour le rétablir, il faut ' Je lis Jiu»J.
ce qui est dans l'esprit, et surtout ce qui s'y trouve de plus abondant et de plus noble, savoir, les connaissances. L'exposition du premier degré s'applique, d'une manière générale, à tout ce qu'on roule dans l'esprit, c'est-à-dire à ce qui est khaber et à ce qui est inchâ '.
Par l'exposition du second degré, nous communiquons ce que nous avons dans l'esprit à un individu qui se cache, ou qui est absent, ou qui est loin de nous, et à des personnes que nous n'avons jamais rencontrées, ou qui ne sont pas encore nées. Ce genre d'exposition consiste uniquement dans (l'emploi de) l'écriture. L'écriture se compose de signes tracés avec la main, et dont les formes et les figures représentent, par convention, des paroles articulées, les reproduisant lettre par lettre, mot par mot. Lnoncer, au moyen de l'écriture, ce qui est dans l'esprit, est un procédé indirect, puisqu'il ne repro- l'. »43. duit que la parole^; et, pour cette raison, il est mis au second rang.
C'est au moyen de M exposition que l'homme découvre' aux autres ce que son esprit renferme de plus noble, savoir, les connaissances scientifiques et les renseignements utiles. Parmi les personnes qui s'occupaient des sciences, il y en avait qui se plaisaient à confier au papier, par l'emploi de l'écriture, les notions qu'elles possédaient au sujet de ce qui faisait l'objet de leurs éludes, afin que ces renseignements fussent utiles aux absents et à la postérité. Ce furent là les ' Tout ce qu'on énonce par la parole est, soit la déclaration d'un fait, soil l'expression d'un commandement ou d'un souhait. On désigne l'énoncé d'un fai( par le terme Ishaljer (renseignement); l'expression d'une volonté ou d'un désir s'appelle inchà (production).
' Littéral > refait par l'inlermédiniredu discours parlé. • ' Je ne rends pas les mois ^>-»s ixa»!}. qui sont évidemment altérés, et le traduc- Proiégomènes. — m.
teur turc n'en a pas tenu compte. J'avai.s d'abord cru qu'il fallait lire: ^^^ tV^I. J'>T» o*^' lo>*, c'est-à-dire «et l'une de» deux parties de l'exposition découvre, etc. • mais cela aurait l'ait dire à l'auteur une contre-vérité. Au reste, le texte de ce chapitre renferme beaucoup de fautes de copiste, et, comme il ne se trouve que dan» un seul rie nos manuscrits, nous n'avons pas le moyen d'en faire disparaître les erreur*.
auteurs. Leurs ouvrages se trouvent, en grand nombre, chez divers peuples et nations, et se transmettent d'une génération à une autre pendant des siècles. Us diffèrent les uns des autres, par suite de la diversité des religions, des lois et des notions historiques touchant les nations et les empires. Cette différence n'existe pas pour les sciences philosophiques, parce que celles-ci se développent toujours de la même manière; ce qui, du reste, est exigé par la nature même de la faculté réfléchissante. En effet, c'est par la réflexion que l'on obtient des idées exactes au sujet des êtres tant corporels que spirituels, tant de ceux qui appartiennent à la sphère céleste (le monde spirituel) que de ceux qui sont composés des quatre éléments, tant des êtres abstraits que de la matière des êtres. Les connaissances de ce genre n'offrent jamais la moindre discordance. Il en est autrement des sciences religieuses, ce qui tient à la diversité (des religions et) des sectes. Les connaissances historiques aussi se contredisent, vu que, si l'on s'arrête à la superficie des renseignements, on les trouve rarement d'accord.
Il y a aussi une grande diversité entre les écritures, chaque peuple s'étant accordé à donner aux lettres (de son alphabet) des formes parlicidières. On désigne les divers genres d'écriture par les termes calam (roseau à écrire) et khatt (hgne, caractère). Le caractère himyérite, appelé aussi mnsnad\ est celui qui fut employé par les Himyériles et les anciens habitants du Yémen. Il diffère de celui dont se servent les Arabes, descendus de Moder, et vivant dans les temps postérieurs; les langues de ces deux peuples diffèrent aussi entre elles. Ce sont cependant, toutes les deux, des dialectes arabes; mais les Modériles s'étaient acquis une faculté de parler el de s'exprimer en arabe qui ne ressemblait pas à celle des Himyéritcs. Chacun de ces dialectes a ses règles générales, fondées sur la manière dont ceux qui le parlaient exprimaient leurs idées, et les règles de P. 24i. l'un ne sont pas les mêmes que celles de l'autre. On s'est quelquefois trompé à cet égard, parce qu'on ne sait pas apprécier toutes les ' Le mot mosiiad signidc appuyé, mais qu'on l'a employé en pnrlanl du caraclère ce ii'esl cerlainertienl pas clans ce sens In'mvérile, qui est parfaitement droit.
ressources de la facullc au moyen de laquelle on exprime ses pensées.
L'écriture syrienne fut celle des Nabatéens et des Chaldéens. Des gens ignorants prétendent quelquefois que c'est l'écriture la plus conforme à la nature, puisqu'elle est la plus ancienne, et que le peuple qui s'en servait était le plus ancien de tous. Cette opinion erronée est digne tout au plus du vulgaire, car les actes volontaires de l'homme ne sont pas de ces choses que la nature exige. Comme la haute antiquité et le long emploi de l'écriture syrienne avaient enraciné chez les hommes l'habitude de s'en servir, des esprits superliciels se figurent qu'elle a pris son origine dans la nature même. Beaucoup de gens à l'esprit obtus soutiennent une opinion semblable à l'égard de la langue arabe: « Les Arabes, disent-ils, ont toujours arabisé par un effet de la nature, et ont toujours énoncé par un effet de la nature. » C'est encore là une erreur.
L'écriture hébraïque fut en)ployée par les enfants d'Israël, descendants de Héber, fils de Salé, et par d'autres peuples. L'écriture latine fut en usage chez les Latins, fraction de la race qu'on nomme les Houm, et possédant un langage qui lui fut propre. Tous les autres peuples, les Turcs, par exemple, et les Francs et les Indiens, ont chacun une écriture particulière qu'il est convenu d'employer, et (jui porte son nom.
Les trois premières de ces écritures ont joui d'une grande considération: on a cultivé celle des Syriens, à cause de son ancienneté; celle des Arabes, parce que le Coran leur fut donné en langue arabe, et celle des Hébreux, parce que le Pentateuque leur fut révélé en hébreu. Comme ces deux dernières étaient faciles à lire ', on attacha tout d'abord une haute importance aux textes écrits'^ en ces caractères; ensuite se développèrent les règles qui constataient d'une manière absolue les modes d'expression qui étaient particuliers au génie de chaque langue^; car il s'agissait de recon- ' Littéral. 9 représentait clairement ce ' Je lis o^Lodl à la place de ii^loJI. La qu'il fallait lire. > phrase entière, à commencer par (jk^ 3A.
268 PROLEGOxMENES naître, dans ces écrits sacrés, les devoirs que la religion imposait aux fidèles.
Les Roam, peuple qui parlait latin, ayant adopté la religion 245. chrétienne, laquelle est tirée en entier du Pentateuque, ainsi que nous l'avons mentionné dans la première partie de notre ouvrage', les Rouin traduisirent en leur langue le Pentateuque et les livres des Prophètes israélites, afin d'y trouver plus facilement les décisions (de Dieu). Aussi surpassèrent-ils tous les autres peuples* par le soin qu'ils donnèrent à (la culture de) leur langue et de leur écriture. Les autres genres d'écriture, et chaque peuple en avait une de son invention, restèrent négligés.
Plus tard on fixa au nombre de sept les divers buts auxquels il était permis de viser en composant des ouvrages, et on déclara qu'il ne fallait pas en adopter d'autres. Voici findication des buts légitimes: 1° Etablir une nouvelle science, en indiquer fobjet, les divisions, les subdivisions et l'enchaînement des problèmes qu'elle sert à résoudre; ou bien indiquer les questions et les problèmes que l'on rencontre en faisant des recherches consciencieuses, et faire jouir les autres des fruits de ses travaux. On met ces notions par écrit et on les réunit dans un volinne, avec l'espoir que la postérité en reconnaîtra futilité. C'est là ce qui est arrivé pour les traités fondamentaux de la jurisprudence. Chafeï fut le premier qui traita des preuves qu'on pouvait tirer des paroles de la loi divine et qui en fit un résumé; après lui vinrent les Hanefites, qui, en faisant connaître, d'une manière détaillée, toutes les questions qui se laissent résoudre par analogie, rendirent un grand service aux générations qui se sont suivies jusqu'à nos jours.
2° Quand la langue et les écrits d'un ancien auteur ne sont pas inteUigibles (pour tout le monde), et qu'on parvient, avec faide de Dieu, à les comprendre, on désire conununiquer aux antres l'expli- C'e«l-à-dire dans l'histoire anlé-i»la- ' Je lis t^^^ à la place de Uly..
mite, partie encore inédite.
cation des difTicultés qui pourraient les arrêter, et rendre un service à ceux qui en sont dignes. En expliquant les ouvrages consacrés aux sciences intellectuelles et aux sciences traditionnelles (fondées sur la foi), ons'est proposé ce but, qui, en réalité, est très-noble.
3° ' Des erreurs et des fautes se trouvent dans les écrits d'un ancien dont le haut mérite est généralement reconnu, et dont la réputation, comme auteur instructif, est très-répandue. On constate ces fautes P. j46. par des preuves claires et incontestables, et on désire faire parvenir ces rectifications à la postérité; car on sait combien il est difficile d'extirper les fausses opinions qu'un ouvrage important aura répandues dans le monde depuis plusieurs.siècles, et qui proviennent d'un auteur renommé dont l'érudition est regardée comme infaillible. On compose sur cette matière un livre qui fournit aux lecteurs l'indication de ces erreurs.
4° Une science est incomplète parce qu'on y a négligé certains problèmes ou omis une des sections dont le nombre se trouve déterminé par l'objet même de cette science. Un lecteur, s'apercevant de la lacune, entreprend de la faire disparaître en y insérant ce qui manquait. Il complète ainsi cette science dans toutes ses parties, en expose tous les problèmes et n'y laisse rien d'imparfait.
5' Si les questions dont une science s'occupe sont présentées sans ordre et sans être classées par chapitres, un lecteur pourra entreprendre de les ranger convenablement et de mettre chaque problème à la place qu'il doit occuper. Le texte du Modaouena ^, tel qu'Ibn ^ el-Cacem l'avait transmis à Sahnoun, et celui de YOtbiya, tel qu'El-Otbi l'avait enseigné après l'avoir appris des disciples de Malek, présentent ce genre de défaut*. Comme on avait remarqué dans ces livres que beaucoup de questions de droit se trouvaient sous des titres qui ne leur convenaient pas, Ibn Abi Zeïd entreprit de mettre en ordre le texte du Modaouena. Celui de YOtbiya est resté dans son désordre primitif, et ofl're sous chaque titre des questions qui devaient se trouver sous un autre. Aussi les jurisconsultes s'acconimodent-ils du Modaouena tel qu'il se présente dans la rédaction d'Ibn Abi Zeïd et dans celle d'El-Béradaï, docteur qui vint plus tard.
6° Une foule de problèmes peuvent se trouver déplacés, étant insérés dans des chapitres consacrés à d'autres sciences. Un homme de talent, connaissant bien son sujet et tous les problèmes qui s'y rattachent, veut remédier à ce désordre, et produit une nouvelle P. 247. science qui mérite de prendre rang parmi celles qui intéressent l'esprit humain. Abd el-Caher el-Djordjani ' et Abou Yacoub es-Sekkaki ^ trouvèrent, éparpillées^ dans des traités de grammaire, beaucoup de questions appartenant à la science de l'exposition^. El-Djahed'' en avait déjà réuni plusieurs dans son Kitab el-Beïyan oua- l-Tebyan (exposition et explication). On s'est alors aperçu'' que ces questions formaient l'objet d'une science suigeneris, celle de ^exposition, et cette découverte donna lieu à la composition de plusieurs ouvrages trèscélèbres. La science de l'exposition, à laquelle ces questions servent de base, occupa l'attention des savants postérieurs, et ceux-ci ont traité le sujet de manière à surpasser tous leurs devanciers.
7° Dans chaque branche de science il y a des livres fondamentaux, et, comme ces traités peuvent offrir des longueurs et des redondances, il est permis de rédiger un nouvel ouvrage dans lequel on abrège le texte original, le resserrant de manière à en former un ré.sumé. Par celte opération, on fait disparaître les redites, tout en ' Il fanl lire(_>JiAj jjI à la place de »jI 4_>-»jj. — Abou Yacoub Youçof es-Sekkaki, l'auteur du célèbre ouvrage encyclopédique intitulé Miflalieloloum [laclefdes connaissances), mourut l'an 636 (1228laay de.1. C).
Pour «jJu^«/», lisez iJjUjt, avec le traducteur turc.
*.l'emploie le mot exposition pour rendre le lerme (jLo {beïyan) qui, chez les docteurs musulmans, signifie exposer ou énoncer ses pensées d'une manière claire et précise. Il désigne, à peu près, l'art que nous nommons la rhétorique.
' Amr Ibn Bahr el-Djahed, célèbre |)hilologue, mourut à Basra l'an 255 (868-86c) de J. C). Il avait dépassé sa qualrevingt-dixième année.
'.le lis <jJ.is»- évitant de supprimer l'essentiel, car, autrement, on s'écarterait du but que l'auteur s'était proposé.
Voilà les objets auxquels il est permis de viser et qu'on ne doit pas perdre de vue ([uand on a l'intention de composer un ouvrage. L'écrivain qui en adopte un autre fait là une chose à laquelle rien ne l'oblige, et s'écarte de la voie que, selon l'opinion de tous les hommes intelligents, on est tenu de suivre. Ainsi, par exemple, un individu veut s'attribuer à lui-même la composition d'un ouvrage dont il n'est pas l'auteur; il déguise le texte original en substituant certaines expressions à d'autres, en changeant l'ordre des matières, en supprimant des passages essentiels, en insérant des choses inutiles et en remplaçant le vrai par le faux. Pour commettre un tel acte, il faut être très -ignorant et très-présompfeux. Aussi voyons-nous qu'Aristote termine par les paroles suivantes l'énumération des objets qu'on doit se proposer dans la composition d'un ouvrage: « Ce qui est en dehors de cela n'est que du superflu et de la convoitise, » c'est-à-dire de l'ignorance et de la présomption. Que Dieu nous préserve d'agir p. ji8 autrement qu'il ne convient à un homme raisonnable! Dieu dirige vers {la voie) la plus droite. [Coran, sour. xvii, vers. <).)
Trop d'ouvrages sur un môme sujet nuisent à l'acquisition de la science dont ils traitent.
Parmi les causes qui nuisent à l'acquisition des connaissances scientihques et qui empêchent de les approfondir, il faut ranger le trop grand nombre d'ouvrages composés (sur le même sujet) et les divers systèmes de termes techniques qui s'emploient dans l'enseignemertt. Le professeur, étant tenu de se rappeler (tous les détails de la science qu'il enseigne) et sachant que ses élèves ne sauraient atteindre au degré d'instruction (qui leur est imposé) à moins de connaître (ces détails), est obligé de savoir par cœur la totalité ou la majeure partie de ces termes et de bien faire attention à leur emploi. Or les ouvrages qui traitent d'une même science sont tellement nombi'eux, que le professeur le plus zélé ne saurait en prendre une connaissance parfaite, quand même il y consacrerait toute sa vie; aussi se voit-il forcément obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint le degré d'érudition auquel il visait.
La science du droit malékite, telle qu'on la trouve exposée dans le Modaouena et dans les commentaires qui développent la jurisprudence de cet ouvrage, le livre d'ibn Younos, par exemple, celui d'El-Lakhmi, celui dlbn Becbîr \ les traités qui servent d'introduction à cette étude, et les recueils d'indications qui lui sont nécessaires, offre un exemple (du fait dont nous nous plaignons). Il en est de même (de la jurisprudence malékite telle qu'on la trouve dans) le traité d'Ibn el-Hadjeb^ et dans les (nombreux) écrits auxquels il a donné lieu. (Celui qui a bien étudié le droit malékite) doit être en mesure de reconnaître les doctrines de l'école de Cairouan et ne pas les confondre avec celles de Cordoue, de Baghdad, du Caire et des autres écoles postérieures. Il doit savoir tout cela, s'il veut obtenir l'autorisation de prononcer sur des questions de droit. Toutes ces doctrines n'offrent cependant que la répétition des mêmes idées, mais celui qui a étudié le droit est tenu d'avoir ces notions présentes à l'esprit et de bien distinguer entre les opinions des diverses écoles. Or, pour étudier à fond la doctrine d'une seule école, il faudrait y passer sa vie.
P. lig. Il en serait bien autrement si les professeurs se bornaient à expliquer aux élèves les problèmes (ou doctrines) de l'école; leur tàcbe serait beaucoup plus facile et les étudiants apprendraient avec moins de difficulté. Mais le mal est tellement enraciné, par suite de riiabilude prise, qu'il est devenu comme une cbosc naturelle qu'on ne saurait changer ni faire disparaître.
Citons encore comme exemple la science de la grammaire arabe, telle qu'elle est exposée dans le Kilab de Sibaouaïb', dans les nombreux ouvrages auxquels ce livre a donné naissance, dans les systèmes déjà mentionné les noms de ces docteurs. ' Amr Ibii Olliman, surnommé 6ïia- (Voycz ci-devant, p. 17.) Je ne trouve ouai'/t et auteur d'un célèbre traité de gramaucun renseignement à leur sujet. maire appelle ordinairement le Kitab (ou inventés par les grammairiens de Basra, de Coufa ', de Baghdad et d'Espagne, dans les autres systèmes imaginés par leurs successeurs, dans ceux des anciens auteurs et ceux des modernes, tels qu'Ibn ei-Hadjob et Ibn Malek, à quoi il faut ajouter tous les autres livres composés sur ce sujet. Comment peut-on exiger d'un protesseur qu'il les comprenne tous, quand même il aurait passé toute sa vie à les étudier? Personne ne peut espérer d'arriver à ce degré (d'érudition), car on n'y réussit que dans des cas extrêmement rares. Un de ces cas exceptionnels est venu cependant à ma connaissance dans ces deiniers temps: j'étais encore dans le Maghreb, quand je reçus un ouvrage composé par un grammairien natif de l'Egypte et nommé Ibn Hicham^. On reconnaît, à la manière dont l'auteur s'y exprime, que, chez lui, la connaissance de la grammaire est portée au plus haut degré et à un point que personne avant lui, si nous exceptons Sibaouaïh, Ibn Djinni ^ et leurs disciples, n'avait jamais atteint. (Il doit cet avantage) à son érudition, à.sa connaissance exacte des principes fondanienlaiix et des ramilicalions de cette science, et à l'extrême habileté qu'il déploie (dans la solution des questions grammaticales).
Ce fait démontre que le mérite n'appartient pas uniquement aux anciens. Et cependant ibn Hicham avait à franchir tous les obstacles que je viens de signaler, toutes les diiîicultés provenant du grand nombre de systèmes* et de méthodes, (diflicultés) augmentées encore par la quantité énorme d'ouvrages qu'on a composés sur la matière. Mais cela est une faveur que Dieu accorde à c/ai il veut.
Des cas de cette nature sont singulièrement rares dans le monde, et nous répéterons encore qu'un professeur, quand même il passerait sa vie à étudier une masse de livres scientifiques, ne parviendrait livre par excellence), mourut dans la der- intitulé Mogtini'l-Lehib. Il mourut en 761 nicre moitié du deuxième siècle de l'hégire (i36o-i36i de J. C).
' 11 faut lire ^jyj»Xjf. ^jyos-o-JI. mairien célèbre et auteur de plusieurs ou- ' Djemal ed-DinAbou Mohammed Abd vrages, naquit à Mosul el mourut l'an Sga Allah Ibn Youçof, surnommé Ibn Hicliam, (1001-iooa de J. C).
est l'auteur du (.élèbre traité de grammaire ' Pour i_>*tMÎ, lisez *_>*I(>ll.
Prolégomènes, — ni. 36 jamais à posséder coniplélement la science dont ils traitent. Il ne P. 25o. saurait même approfondir la grammaire arabe, bien qu'elle soit l'instrument et le moyen (pour arriver à la connaissance des autres sciences). Qu'en sera-t-il donc à l'égard des fruits auxquels on ne peut atteindre que par ce moyen.>^ Mais Dieu dirige qui il veut.
Le trop grand nombre d'abrégés scientifiques nuit au progrès de l'instruction.
Plusieurs savants des derniers siècles, ayant entrepris d'abréger les méthodes et les procédés qui s'emploient dans l'enseignement des sciences, s'appliquèrent avec ardeur à la tâche de classifier les notions scientifiques, afin de les résumer dans des traités qui puissent servir dorénavant de modèles uniques. Dans ces ouvrages ils exposèrent en peu de paroles, et avec le moins de remplissage possible, les questions dont on traite dans chaque science et les preuves qu'on y emploie, fournissant ainsi (à l'étudiant) la plupart des notions dont chaque branche de connaissances se compose. Ce procédé fut très-nuisible à la juste expression de la pensée et rendit très-difficile l'intelligence des textes qui en résultaient. Quelquefois aussi ils prenaient les traités détaillés qui servaient de bases à l'étude de chaque science, l'exégèse coranique, par exemple, et la rhétorique, et en faisaient des abrégés qu'on piît facilement apprendre par cœur. C'est ce que firent Ibn ' el-Hadjeb pour la jurisprudence et pour les principes fondamentaux de cette science, Ibn Malek pour la grammaire arabe et el-Khoundji pour la logique.