De pareils abrégés nuisent au progrès de l'instruction et à l'acquisition des connaissances. En effet, ils jettent le commençant dans ungrand embarras, en lui offrant les notions les plus élevées de la science avant qu'il se trouve en état de les comprendre. C'est là une mauvaise méthode d'enseignement, ainsi que nous le iTiontrerons plus tard. Ajoutez à cela la grande préoccupation d'esprit que ces ouvrages ini- Pour ^jj, lisez ^^1.
posent à l'étudiant lorsqu'il cherche à con)prendre les passages obscurs dont ils sont remplis. Cette obscurité provient de l'entassement des idées et de la difiicullé ' d'y découvrir la solution des questions dont on s'occupe. Nous savons tous quelle peine il faut se donner quand il s'agit de tirer des renseignements de ces abrégés, tant ils sont remplis d'expressions obscures et embarrassantes, et combien on perd de temps en cherchant à les comprendre. A cela je dois ajouter que les connaissances acquises au moyen de sommaires, P. »5>-quand même elles seraient parfailenient exactes et nullement exposées à subir des altérations, sont bien inférieures à celles qui ' s'obtiennent par l'étude de grands ouvrages bien détaillés, dont la prolixité même et les redites contribuent à donner au lecteur une connaissance parfaite du sujet. Moins l'auteur se répète, moins le lecteur apprend, et il en est ainsi de tous les abrégés. Pour aider à la mémoire do l'étudiant, on le lance dans une foule de difficultés, et on Tempèche ainsi d'acquérir des connaissances vraiment utiles et de les garder. Personne ne peut égarer celui qui esl dirigé'^ par Dieu; celui que Dieu a égaré ne trouvera personne pour le diriger.
De la direction qu'il faut imprimer à l'enseigncnienl aOn de le rendre vraiment utile.
On ne peut enseigner une science d'une manière profitable pour l'élève, k moins de passer graduellemenl et pas à pas (des notions élémentaires à celles qui sont plus élevées). 11 faut commencer par lui soumettre quelques problèmes appartenant à chaque division de la science qu'on va traiter et lui servant de base. Pour faciliter la compréhension de ces questions, on les expose d'une manière sommaire, en se réglant d'après l'intelligence de l'élève et sa capacité, plus ou moins grande, à recevoir les notions qu'on veut lui communiquer. L'élève, ayant parcouru ainsi toute la science, en possède une connaissance approximative, bien qu'elle soit encore faible; 35.
mais son travaii a eu pour résultat de le disposer à bien comprendre le sujet et à connaître les questions qui s'y rattachent. On lui fait aborder ensuite le même sujet pour la seconde fois, en le conduisant, par la voie de l'enseignement oral, à un degré de connaissance plus élevé que celui auquel il était parvenu. On lui donne alors toutes les explications nécessaires et tous les éclaircissements; car il s'agit de le P. 25 j. faire sortir des notions générales, alin de le mettre au courant des questions controversées auxquelles cette science avait donné lieu et de le lancer dans la voie qui le mènera à la connaître en entier. On fortifie ainsi, chez l'étudiant, la faculté d'apprendre.
Le professeur, voyant que l'élève a lait maintenant de grands progrès, recommence avec lui l'examen de la science et lui explique tout ce qui s'y trouve de difficile, d'obscur et d'abstrait, sans rien omettre. L'élève a de cette façon acquis une idée nette de cette science et possède le moyen de s'en rendre complètement maître. Ce mode d'enseignement, qui est le vrai, oblige, comme on le voit, à repasser le sujet trois fois. Quelques étudiants apprennent une science sans l'avoir revue si souvent, mais cela tient à leur talent inné et à une disposition qui leur rend cette tâche facile.
Dans le siècle où nous vivons, on rencontre beaucoup de professeurs à qui cette méthode d'enseignement est inconnue et qui en ignorent les avantages. Ils présentent à l'étudiant, dès la première leçon, les problèmes les plus abstraits de la science, et lui imposent la tâche de les résoudre par la force de son intelligence, s'imaginant que cela est le meilleur mode d'enseignement et la meilleure manière de former l'élève. Ils l'obligent à apprendre par cœur toutes ces notions, et, pour ajouter encore à la confusion de son esprit, ils lui exposent les doctrines les plus élevées de la science en même temps que les premiers éléments. Cela se fait avant que l'étudiant soit préparé à comprendre de pareilles choses.
Acquérir la connaissance d'une science et se rendre apte à la comprendre est une faculté qui se développe graduellement. Ceux qui commencent l'étude d'une branche de connaissances sont presque 'Il I tous incapables de la comprendre en entier; il n'y a (ju'un très-petit nombre d'individus qui, en s'aidant de représentations sensibles, parviennent à s'en faire une idée générale et approximative. L'aptitude à apprendre ne peut augmenter que peu à peu; pour l'accroître, il faut repasser la science plusieurs fois et monter graduellement du facile au difficile. Après la faculté de l'aptitude vient celle de l'acquisition, et, dès lors, l'élève parvient à embrasser tous les problèmes dont se compose la science.
Celui à qui on expose les doctrines les plus élevées d'une science dès la première leçon, et pendant qu'il est encore incapable de les P. »d3. comprendre, est loin d'y acquérir l'aptitude nécessaire et a bientôt l'esprit fatigué. Croyant que cela tient à l'extrême difficulté du sujet, il s'y applique avec moins d'ardeur, perd l'envie de l'apprendre et finit par y renoncer tout à fait; mais cela est la faute', non pas de la science, mais de la manière dont on l'enseigne.
Le professeur ne doit pas exiger des élèves, soit qu'ils commencent, soit qu'ils achèvent l'étude d'une science, qu'ils sachent plus que le contenu du livre sur lequel ils travaillent. Il doit toujours tenir compte de leurs forces'^ et de leur aptitude à apprendre. En expliquant un ouvrage, il ne doit pas leur citer des doctrines extraites d'im autre ouvrage, mais attendre qu'ils sachent par cœur' le premier, depuis le commencement jusqu'à la fin, qu'ils en comprennent toute la portée et qu'ils en aient tiré assez de connaissances pour qu'ils puissent aborder un.second traité.
L'étudiant qui s'est rendu maître d'une science quelconque a bien disposé son esprit pour en acquérir d'autres; il sent naître chez lui ime ardeur qui le pousse à apprendre davantage, à s'élever jusqu'aux sciences les plus hautes et à posséder enfin toutes les connaissances humaines. Mais, s'il a l'esprit confus (par suite d'un enseignement mal entendu), il n'a plus la force de comprendre; il cède à la las- ' 11 faut lire l5U.> 3! à la place des Bouiac portent "UsLb (_>.«u^, leçon (juc je mots ciUi J 3I. préfère.
' Les manuscrit!) C et D el l'édiiion de ' tft? w' l'aoriste du verbe ^f..
situde, perd la faculté de réfléchir, et, ne conservant plus le moindre espoir d'apprendre \ il renonce à la science et abandonne le professeur qui l'enseigne. Dieu dirige qui il veut.
Quand on explique un livre ou une branche de science, on ne doit pas y mettre trop de temps, ce qui arriverait si on multipliait les séances et si on les tenait à des intervalles trop grands; cela suflirait à faire oublier (aux élèves ce qu'ils auraient déjà appris) et à briser la liaison mutuelle des problèmes qui se rattachent au sujet. En interrompant la suite naturelle des problèmes, on rend très-difficile l'acquisition de la science.
Quand les doctrines les plus élevées d'une science se présentent à l'esprit aussi promptement que les premiers principes, et si elles sont restées à l'abri de l'oubli, la faculté de recueillir des connaissances se développe très-promptement, s'établit dans l'esprit d'une manière très-solide, et reçoit la teinture (qu'on veut lui communiquer'-). En effet, chaque faculté acquise naît de la fréquente répé-P. 254. tition d'un même acte, et, si l'on suspend l'acte, on su.spend l'acquisition de la faculté qui en dérive. Et Dieu vous enseigna ce que vous ignoriez. [Coran, sour. ii, vers. 2^0.)
C'est encore ime bonne règle à suivre, une voie dont on ne devrait jamais s'écarter, que de ne pas enseigner simultanément deux sciences à un élève; car, dans ce cas, il ne pourrait guère en apprendre même une seule, puisque son attention se partagerait entre elles et se détournerait des problèmes de l'une pour s'occuper de ceux de l'autre; trouvant alors toutes les deux également difliciles et inabordables, et trompé dans ses espérances, il renoncerait à l'étude. Si on laissait l'esprit de l'élève assez libre pour qu'il pût s'occuper de ce qui est à sa portée et s'y borner uniquement, on lui fournirait, en général, une excellente occasion de s'instruire. C'est Dieu qui, par sa grâce, nous conduit à la vérité.
Section. — Je vais maintenant donner à celui qui veut s'instruire ' Pour (jJL), lisez m-*Jj. nuscrils C et D et rédilion de Boiilac ne ' Le mol i:^\X\JJ esl de trop; les ma- l'offrenl pas.
des conseils qui lui seront vraiment utiles, s'il veut les accepter et les garder précieusement; mais, avant de commencer, je lui soumettrai quelques observations qui l'aideront à bien comprendre ' ce dont il s'agit. La faculté réflécbissante arrive naturellement à l'homme et à lui seul; de même que toutes les autres choses, elle a été créée par Dieu. C'est un acte et un mouvement opérés dans l'âme au moyen d'une force qui réside dans le ventricule central du cerveau. Elle sert tantôt à manifester les actions de l'homme en les dirigeant avec ordre et avec méthode; tantôt elle procure (à l'esprit) la connaissance d'une chose qu'il ignorait. En ce dernier cas, elle se tourne vers la notion qu'on recherche, établit les deux ternies* afin de pouvoir en porter un jugement, soit négatif, soit affirmalif; le (terme) moyen, celui qui réunit les deux autres, se manifeste à elle en moins d'un clin d'oeil, dans le cas où il est unique; s'il y en a plus d'un, la réflexion se.sert du premier afin de découvrir le second, et de parvenir ensuite à la connaissance de ce qu'elle cherchait'. Telle est l'occupation de cette P. t55. faculté réfléchissante, qui est naturelle ù l'homme et qui le distingue de tous les autres animaux.
Faisons maintenant observer que l'art de la logique sert à représenter la manière d'agir de cette faculté réfléchissante et spéculative*; il la décrit exactement, afin qu'on puisse reconnaître si cet acte est bien ou mal dirigé. Car il faut savoir que la faculté réfléchissante, bien que (de sa nature) elle soit essentiellement exacte, se trompe quelquefois, soit en concevant les deux termes sous des formes qui ne leur conviennent pas, soit en se laissant tromper par la res.semblance des figures fsyllogistiqucs) sous lesquelles on range les jugements (ou propositions), afin d'en tirer des conclusions. La logique, qui a pour but d'empêcher la réflexion de tomber dans celte erreur, est une production artificielle représentant la marche de celte faculté, et ren- * Il s'agit du grand terme el de la con- iytiques d'Aristote. clusion du syllogisme. * Pour LtJàyj], lisez *j Ji*j|.
' Voyez, sur la recherche du moyen, fermant en elle-même l'image du mode de procéder que la même faculté doit observer. Or, puisque la logique est une chose arlilicielle, on peut ordinairement s'en passer; aussi voyons-nous que la plupart des hommes les plus éminents dans les sciences spéculatives parviennent à découvrir les vérités qu'ils cherchent sans avoir recours à l'art de la logique ^ (Ils y réussissent) surtout quand ils travaillent avec des intentions droites et qu'ils se remettent à la grâce de Dieu, laquelle est toujours le secours le plus efficace: laissant leur faculté réfléchissante marcher directement en avant, ils se trouvent amenés tout naturellement à la découverte du terme moyen et de la vérité qu'ils cherchent. Ce fut, en effet, pour cet objet que Dieu créa la réflexion.
Après avoir parlé de cette chose artificielle qui s'appelle la logique, il nous reste à signaler encore une matière à étudier^ comme préliminaire à l'acquisition de la science. Je veux parler de la connaissance des mots et des idées qu'ils servent à exprimer. Les mots s'expriment par des signes tracés au moyen do l'écriture, et par l'organe de la langue^, quand on adresse la parole à quelqu'un. L'étudiant doit, de toute nécessité, franchir ces obstacles avant de pouvoir réfléchir sur la question dont il cherche la solution. Il doit d'abord reconnaître, P. ï56. à la vue des indications fournies par l'écriture, les mots articulés par la langue, et certes l'écriture les indique de la manière la plus durable; il doit ensuite comprendre les idées qu'on représente au moyen des mots articulés, et puis connaître les règles qui s'observent quand il s'agit de démontrer un principe, en coordonnant ses idées selon les formules consacrées par l'art de la logique. Enfin il doit bien comprendre les idées abstraites que fournit l'entendement et qu'il combine ensemble, tout en se résignant à la miséricorde et à la bonté ' It faut supprimer le mot ix., qui pré- Comme le mot lisan, de même que te mot cède immédiatement le mol j \i'd\. langue en français, signifie également l'or- ' Il faut lire i*J! à la place de |£j4*Jl. gane de la parole et le langage, l'auteur L'édition de Boulac et les manuscrits C ajoute ici l'adjectif natic, t parlant,» afin el D offrent la bonne leçon. d'éviter l'équivoquo. Littéral, • par la langue parlante. » de Dieu, dans le but d'obtenir, au moyen de la faculté réflécliissante, la solution du problèmn dont il s'occupe.
Il n'est pas donné à tout le monde de franchir rapidement tous ces degrés, ni de traverser facilement les obstacles qui s'opposent à l'acquisition des connaissances scientifiques ^ C'est tantôt l'intelligence qui s'arrête devant un voile épais, pendant qu'elle s'eflbrcc de scruter le sens des mots; tantôt elle se heurte contre des arguments remplis de termes ambigus et d'expressions empruntées à la dialectique, et alors elle renonce à l'espoir d'y trouver ce qu'elle cherche, il n'y a qu'un très-petit nombre d'hommes qui parviennent, sous la direction de Dieu, à éviter cet abîme. Donc, lorsque vous subissez une pareille épreuve, que vous commencez à douter de la force de votre intelligence ou que vous sentez votre esprit se troubler au milieu d'incertitudes^, laissez de côté tout ce (travail) ne pensez plus ni à l'obscurité des termes ni aux doutes qui viennent arrêter votre progrès; rejetez tout à fait-* l'emploi de cette chose artificielle (qui sappelle la logique); lancez-vous dans la vaste plaine de la réllexioii, faculté qui vous est innée; promenez-y vos regards; débarrassez votre esprit de ses préoccupations, afin qu'il plonge à la recherche de ce que vous désirez; (marchez) en posant les pieds sur les mêmes endroits où les profonds investigateurs d'autrefois avaient posé les leurs, et partez avec l'espoir de recevoir de Dieu une inspiration pareille à celle que sa bonté avait accordée à vos devanciers; car il leur enseigna ce qu'ils ne savaient pas. Si vous le faites, les lumières d'une révélation divine brilleront devant vous: vous obtiendrez ce que vous cherchiez; vous découvrirez par inspiration ce terme moyen* que P. 267.
Dieu avait désigné et créé ^, ainsi que nous l'avons dit, comme une des choses qui doivent émaner de la réflexion. Prenez alors les ma- ^ Le mot J.C est de trop et ne se trouve ' Pour '-^;^, lisez <^^, avec les inani dans les manuscrits C et D ni dans l'é- nuscrits C et D et l'édilion de Boulnc. dition de Boulac.
trices et moules dans lesquels on façonne les arguments, introduisez-y ce (terme moyen), laissez-lui tous les droits que le règlement artificiel (la logique) lui accorde; l'ayant ensuite revêtu d'une forme composée de paroles, produisez-le dans le monde de l'allocution et du discours: (il s'y présentera) bien constitué^ et solidement conformé.
Il se peut que dans votre examen des termes et des expressions obscures qu'offre un raisonnement constitué selon les formules de l'art, et dans vos efforts de dégager le vrai du faux, vous rencontriez des difficultés qui vous arrêtent*; car de pareils raisonnements sont artificiels et conventionnels, et offrent de nombreux côtés qui se ressemblent et sont tellement obscurs, à cause des termes techniques qu'ils renferment, qu'on ne distingue pas le bon côté du mauvais. Le bon ne se reconnaît que par une disposition naturelle de l'esprit. Les doutes et les incertitudes qu'on éprouve alors se prolongent, parce qu'un voile épais dérobe aux regards de l'investigateur le sens qu'il cherche et l'oblige à y renoncer. C'est ce qui est arrivé à la plupart des hommes spéculatifs qui vivaient dans ces derniers temps, et surtout aux savants d'origine étrangère, chez qui la connaissance imparfaite de la langue arabe entravait l'activité de l'esprit.
Il en est encore ainsi des hommes qui, se laissant éprendre d'une vive passion pour le système des règles qui forment la logique, s'en déclarent les partisans dévoués, puisqu'ils s'imaginent que par l'emploi de cet art on arrive tout naturellement à la vérité. Ceux-là tombent aussi dans une grande perplexité quand ils ont devant eux des raisonnements obscurs et louches; il est même bien rare qu'ils parviennent à s'en tirer. Le meilleur instrument pour atteindre la vérité nous est fourni par la nature; c'est la faculté réiléchissante, ainsi que nous l'avons déjà déclaré; mais elle doit être dégagée de toutes les opinions erronées. Celui qui veut l'employer dans les hautes spéculations doit d'abord se remettre à la miséricorde de Dieu. L'art de ' Littéral. • avec le« ganses solidement ne fournit pas la réponse de celle propoattacliées. » sition condilionnelle. J'ai dû adopter une Le leitte dit, Si vous êtes arrêté, mais aulre tournure dans la traduction.
ia logique ne fait que décrire l'action de cette faculté réfléchissante, et, pour celte raison, il suit ordinairement la même marche quelle. Fiez-vous à mes paroles, et, quand des questions diilicilcs mettent votre intelligence en défaut, priez Dieu de répandre sur vous sa rai- P. aâ». séricorde: il fera hriller ses lumières devant vous et vous mènera par son inspiration vers la vérité. Dieu nous dirige par sa miséricorde. fouie science vient de lui.
En traitant des sciences qui servent uniquement à l'acquiitition d'autres, il ne faut pa^ pousser Irop ioin ses spéculations, ni suivre les questions de ces sciences auxiliaires' jusque dans leurs dernières ramification».
Les sciences reconnues pour telles dans le monde civilisé se partagent en deux classes. Dans la première on range les sciences qu'on étudie pour elles-mêmes; savoir, celles qui se rattachent à la loi divine, l'exégèse coranique, la science des traditions, la jurisprudence et la scoiastique, et celles qui, comme la physique et la métaphysique, font partie de la philosophie. La seconde classe renferme les sciences qui servent d'instruments et d'intermédiaires à l'acquisition des premières. Telles sont la grammaire et la philologie arabes, ainsi que le calcul, qui aident à l'acquisition des sciences qui se rattachent à la loi; telle est aussi la logique, qui sert d'introduction à la philosophie, et qui, dans le système adopté par les savants des derniers siècles, s'emploie comme un moyen d'aborder la scoiastique et les principes fondamentaux de la jurisprudence.
Quant aux sciences qu'on cultive pour elles-mêmes, rien n'empêche de les développer longuement, d'en poursuivre les problèmes dans toutes leurs ramifications, et de rendre bien intelligibles les preuves qui s'y emploient et les spéculations auxquelles elles donnent lieu. Cela sert à raffermir davantage les connaissances que l'étudiant a déjà acquises, et à jeter plus de lumière sur les idées qui forment l'objet de la science.
36.
Il en est autrement à l'égard de la grammaire et de la philologie arabes et de la logique, sciences qui s'emploient pour l'acquisition d'autres. Il faut les envisager uniquement comme des instruments dont on doit se servir quand on veut arriver à comprendre les autres sciences. En les traitant, il ne faut pas s'étendre trop longuement, ni les suivre dans toutes leurs ramifications, car cela les détournerait de leur destination, celle de servir d'instruments. Si elles outrepassent ces conditions, elles ne remplissent plus leur objet, et deviennent inutiles' à l'étudiant. Une science de cette espèce, traitée avec étendue et exposée dans toutes ses ramifications, serait d'une P. 359. acquisition très-difficile. Il est même arrivé que la trop grande étendue de ces sciences auxiliaires a empècbé les étudiants d'arriver à la connaissance de celles qu'on cultive pour elles-mêmes, et qui sont, d'ailleurs, les plus importantes. Pour apprendre la totalité d'une science exposée de cette manière, la vie de l'homme ne suffirait pas. S'occuper des.sciences auxiliaires (quand on les a traitées avec prolixité), c'est perdre son temps et se livrer à un travail inutile-.
Voilà cependant ce que les savants des derniers siècles ont fait pour l'arl de la grammaire et pour celui de la logfque [et bien plus encore pour les principes fondamentaux de la jurisprudence]^. Ils sf.sont étendus outre mesure sur les opinions que la tradition attribue aux anciens docteurs; ils ont multiplié les preuves, les digressions et les problèmes. Aussi les sciences qui devaient servir uniquement d'instruments sont devenues, entre leurs mains, comme les sciences que l'on cultive pour elles-mêmes. Souvent aussi les ouvrages qui traitent des sciences auxiliaires renferment.des spéculations et des problèmes tout à fait inutiles pour celui qui veut étudier les sciences de la première classe.
Tout cela rend ces traités inutiles et même absolument nuisibles à facquisition de la science. On se.soucie bien plus d'apprendre les Avant lj*J insérez Ljj. thèses, parce qu'il me semble êlre une in- Je lis \.3^*J. lerpolalion mal enfeiuliie. Le traducleiir .1 ai mis ce passage entre des paren- turc ne l'a pas rendu.
sciences qui ont une imporlance intrinsèque que les sciences auxiliaires et intermédiaires. Or, si l'étudiant passe sa vie à prendre connaissance de celles-ci, comment parviondra-l-il à son but (celui d'apprendre les sciences supérieures)?
C'est donc le devoir d'un professeur qui enseigne une de ce» sciences auxiliaires de ne pas la traiter à fond; il ue doit pas en citer un trop grand nombre de problèmes; il doit même prévenir ses élèves, les avertir di\ but réel de cette science, et ne pas leur permettre de le dépasser. Si ensuite quelque étudiant a le désir de l'approfondir, et se croit assez fort, assez habile pour accomplir cette tâche, laissez-le suivre sa fantaisie; celui qui a été créé pour une tâche l'accomplit facilement.
Sur i'inslruclion primaire et sur lus différences qui rxistenl entre les!iyslème> I' -^tio.
d'enseig-iiemenl suivis dans les di-ers pays mosulmans.
Une des marques dislinctives de la civilisation musulmane' est l'habitude d'enseigner le Coran aux enfants. Les vrais croyants l'ont adoptée et s'y sont conformés dans toutes leurs grandes villes, parce que certains versets de ce livre et le texte de certaines traditions, étant appris de bonne heure, établissent solidement dans le cœur de l'enfant la croyance aux dogmes de la foi. Donc le Coran forme la base de l'enseignement et sert de fondation à toutes les connaissances qui s'acquièrent plus tard. Cela doit être ainsi; car ce qu'on enseigne aux enfants s'enracine solidement dans leur esprit et sert de base à toutes les doctrines qu'on lom- enseignera dans la suite. Kn effet, les premières choses qu'on apprend par cœur servent de fondations, pour ainsi dire, aux connaissances acquises subséquemment, et c'est d'après les fondations et leur disposition que se règle la construction de l'édilice. Les différences qui existent entre les modes dont on enseigne le Coran aux enfants proviennent des vues ' Littéral. ■ de ia religion. > particulières de chaque peuple au sujet des fruits qui doivent résulter de cet enseignement.
Les habitants du Maghreb ont pour système de tenir leurs enfants à l'étude du Coran seulement, et de leur indiquer, pendant qu'ils y travaillent, l'orthographe du texte, les questions (auxquelles certaines variantes ont donné lieu), et les opinions diverses que les anciens docteurs, sachant ce livre par cœur, avaient émises sur cette matière. Dans aucun de leurs cours d'enseignement (primaire) ils ne mêlent d'autres notions à celles que nous venons de mentionner; ils n'y parlent ni des traditions, ni de la jurisprudence, ni de la poésie, ni de la langue des (anciens) Arabes, et ils continuent à observer cette règle jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à la |)arfaite connaissance du (texte coranique), ou qu'il s'arrête avant d'y être parvenu. S'il renonce ainsi à cette branche d'études, il renonce ordinairement à toutes les autres. Voilà le système suivi par les habitants, des grandes villes maghrébines et emprunté d'eux par les lecteurs appartenant à la race ber-P. 2()i. bère qui habite le Maghreb. Dans ce pays, on continue à enseigner le Coran aux jeunes gens jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à l'âge de la puberté, et on l'enseigne de même aux adultes' qui, après avoir laissé s'écouler une partie de leur vie, veulent reprendre leurs études. Cela lait que dans le Maghreb on orthographie le Coran plus correctement et on le sait mieux par cœur que dans aucun autre pays.
Dans le système suivi en Espagne, la lecture et l'écriture sont les premières choses qu'on enseigne. On n'y perd jamais ce principe de vue; mais, comme le Coran est le livre fondamental de toute instruction, la source d'où dérivent la religion et les sciences, on le prend pour base de l'enseignement, mais on ne s'y restreint pas uniquement. Aussi les précepteurs espagnols introduis«nt-ils ordinairement dans leurs leçons des morceaux de poésie et des. spécimens de composition épistolaire; ils obligent les écoliers à apprendre par cœur les règles de la grammaire arabe, à soigner leur écriture et à bien tracer les lettres. C'est principalement à l'enseignement de l'écriture qu'ils consacrent leurs soins. L'élève, entré dans l'adolescence, a déjà acquis une certaine connaissance de la grammaire et de la poésie; il commence, à y voir clair; mais il se distingue surtout par la beauté de son écriture. Il serait même capable d'embrasser toutes les branches de la science '. si l'on avait conservé dans son pays les bonnes traditions d'enseignement; mais l'Espagne est privée de cet avantage, parce que le fil de cette tradition a été brisé. Aussi l'Espagnol ne possède d'autres connaissances que celles que l'enseignement primaire lui avait fournies. Mais cela suffit pour rhoihme que Dieu veut bien diriger; c'est pour lui une bonne préparation dans le cas où un précepteur habile viendrait à se présenter.
Les habitants de l'ifrîkiya (la Tunisie) enseignent le Coran aux enfants; mais presque partout ils leur font apprendre en même temps les traditions, les principes et quelques problèmes des autres sciences. Mais ils tiennent surtout à familiariser les élèves avec le texte du (iOran et avec les diverses variantes et leçons de ce livre. Cette partie de l'enseignement est plus soignée en Ifrîkiya que partout ailleurs. P. a«ia. Après la connaissance du Coran, ce qui leur parait le plus important, c'est une bonne écriture. En somme, leur système se rapproche beaucoup de celui qu'on suit en E.spagne, et la cause en est que chez eux les bonnes traditions d'enseignement remontent jusqu'aux docteurs espagnols, qui, lors des victoires des chrétiens, avaient abandonné l'Andalousie orientale, pour aller se fixer à Tunis, où ils transmirent leurs connaissances à leurs enfants.
En Orient, l'enseignement est, comme le précédent, d'un caractère mêlé; on me l'a dit au moins, mais je ne sais à quelle branche d'études on donne la préférence. D'après les renseignements que nous avons reçus (depuis), les jeunes gens étudient le Coran, les règles de quelques sciences et les ouvrages qui s'y rapportent. On ne joint pas à cet enseignement celui de l'écriture, parce que, dans ce pays, ' Le texte dit: « de s'accrocher aux pans de robe de la science. » 288 PROLÉGOMÈNES.
récriture a ses règles particulières qu'on est obligé (rapprendre sous un maître spécial, ainsi que cela se pratique pour les autres arts. On ne l'enseigne pas régulièrement dans les écoles primaires: aussi les modèles d'écriture qu'on trace sur les tablettes des ei)fants sont loin d'èlre parfaits. Si l'élève veut ensuite apprendre à bien écrire, il doit s'adresser à un maître de l'art, et son progrès dépendra de son application.
Dans l'ifrîkiya et dans le Maghreb, l'importance qu'on attache à l'enseignement du Coran a pour résultat que les habitants de ce pays sont loin de posséder complètement la langue arabe. En effet, l'étude du texte coranique ne procure que rarement la faculté de bien parler; car les hommes, sachant l'impossibihté de rien produire de comparable au Coran, s'abstiennent non-seulement d'en faire l'essai, mais de prendre pour modèles les phrases el les tournures de ce livre. Aussi, chez ces deux peuples, on n'acquiert à l'école que la simple connaissance de celte phraséologie. 11 en résulte que les élèves n'obtiennent jamais une parfaite connaissance de la langvie arabe. Tout ce qu'ils retirent (de ce genre d'instruction) est la difficulté d'exprimer nettement leurs idées, et une grande incapacité pour le maniement de la parole. Les habitants de l'ifrîkiya sont peut-être plus p. jrt.'i. avancés sous le rapport de l'instruction que ceux du Maghreb, parce qu'ils joignent à l'étude du Coran celui des termes techniques employés dans les sciences. Aussi possèdent-ils un certain degré d'habileté dans le maniement de la langue arabe et dans l'imitation des modèles (dont ils ont fait l'étude). Mais, chez eux, cette faculté acquise est loin d'être parfaite, car, bien qu'ils aient appris un grand nombre de termes scientifiques, ces termes ne suffisent pas à l'exacte expression de la pensée. Nous reviendrons là-dessus dans un autre chapitre.