SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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Les (musulmans) espagnols ont pour système d'enseigner plusieurs choses à la fois: (pendant que les enfants apprennent le Coran,) on les oblige, dès leur première jeunesse, à réciter des pièces de vers et des épîtres, et à étudier la grammaire et la philologie ai:akbfi8, Ce genre d'enseignement les dispose à acquérir plus tard une connaissance approfondie de cette langue. Mais ils ne font jamais un grand progrès dans les autres sciences, parce qu'ils n'ont pas sulTisamment étudié le Coran et la loi traditionnelle, seules bases de toutes nos connaissances scientifiques. Aussi ne deviennent-ils que calligraphes et philologues plus ou moins habiles, selon le degré d'instruction auquel ils arrivent après avoir passé par l'enseignement primaire.

Le cadi Abou Bekr Ibn ol-Arebi propose, dans le récit de son voyage', un plan d'enseignement très-original, sur lequel il revient à plusieurs reprises, en y ajoutant de nouvelles observations. Selon lui, il faudrait suivre le système des Espagnols et enseigner l'arabe et la poésie^ avant les autres sciences. Voici ce qu'il dit: «Comme les poëmes étaient, pour les anciens Arabes, des registres (dans lesquels ils inséraient tout ce qui leur semblait important), il faudrait. commencer par l'étude de leur poésie et de leur langue; la corruption (graduelle) du langage (qui se parle)' l'exige impérieusement. L'élève passerait ensuite au calcul et s'y appliquerait jusqu'à ce qu'il en eût compris les règles. Ensuite il se mettrait à lire le Coran, dont il trouverait l'étude très-facile, grâce à ces travaux préliminaires. » Il dit plus loin: « O la conduite irréfléchie de nos compatriotes! ils obligent des enfants à commencer leurs études par le livre de Dieu, et à lire ce qu'ils ne* comprennent pas; ils dirigent leur attention vers ce but pendant qu'il s'en trouve un autre bien plus important. » Il ajoute: « L'élève, après avoir fait ses études préliminaires, peut alors s'occuper des principes fondamentaux de la reli- p. î6/i. gion, passer ensuite à ceux de la jurisprudence, puis s'appliquer à ' Le cadi Ibn el-Arebi (voyez la i*'par- par le chef de la tribu arabe des Kâb Ibn lie, p. li^i) composa un ouvrage intitulé Soleïm.

Canoun et- raoHf/, dans lequel il raconta sa ' Il faut insérer le mot otiJI. avant visite à la Mecque et son retour en Espa- (Jx.

gne. Dans ce voyage, il fil naufrage sur les ' Pour iill i.iLJ, lisez iiiut.iws.

cotes de la Tunisie, où il fut bien accueilli * Pour i, lisez ^.

la dialectique, et finir par les traditions et par les sciences qui s'y rattachent. » Au reste, il défend d'enseigner à la fois deux sciences différentes, à moins que l'intelligence de l'élève et l'activité de son esprit ne le rendent capable d'en profiter,.l'avoue que le système proposé par le cadi Abou Bekr ^ est très-bon, mais les usages s'opposent à son emploi, et les usages nous gouvernent despotiquement dans les affaires de cette vie.

Ce qui a établi d'une manière toute spéciale l'usage de commencer l'enseignement par le Coran fut le désir de mériter la bénédiction divine et la récompense (d'une si bonne action), et d'empêcher que l'élève, une fois lancé dans les égarements de la jeunesse, ne rencontrât des obstacles qui nuiraient à ses bonnes intentions ou qui arrêteraient ses études, de sorte qu'il laisserait échapper à tout jamais l'occasion d'apprendre ce livre. Tant que dure sa minorité, il reste.soumis à l'autorité d'autrui, mais, lorsqu'il est entré dans l'adolescence et qu'il se voit débarrassé du joug qui lui pesait, il peut se lai-sser entraîner par les passions orageuses de la jeunesse et faire naufrage sur les côtes de la folie. Aussi s'empresse-t-on de profiter de sa minorité et de l'état de soumission dans lequel il est tenu pour lui enseigner le Coran, de crainte que plus tard il n'ait aucune connaissance de ce livre. Si l'on avait la certitude de le voir continuer ses études et écouter volontiers les leçons qu'on lui donnerait, on pourrait l'instruire d'après le système du cadi, système qui, en ce cas, serait pour les habitants de l'Orient et pour ceux de l'Occident le meilleur à adoj)ter. Dieu décide ce qu'il veut et personne ne peut contrôler ses décisions.

Trop de sévérité dans renseignemenl des élèves leur est nuisible.

Employer trop de sévérité dans l'enseignement des enfants leur est très-nuisible, surtout quand ils sont encore en bas âge, parce que cela donne à leur esprit une mauvaise disposition. Kes enfants Les manuscrits C et D et l'édition de BouUc portent ^Xj y t (j^UJI, le on que j'ai qu'on a élevés avec sévérité, tant les écoliers que les mainlouks (esclaves blancs) ou khad.ms (esclaves noirs)', en sont tellement accablés que leur esprit se rétrécit et perd son élasticité. Cela les dispose à la P. a65. paresse, les porte au mensonge et au khabtli, terme qui signiBe: • manifester un autre sentiment que celui qu'on éprouve réellement, et cela dans le but d'éviter un châtiment^. • Ils apprennent ainsi la dissimulation et la fraude, vices qui leur deviennent habituels et comme une seconde nature. Les sentiments qui font honneur à l'homme et qui naissent dans la civilisation et dans la vie sociale, — sentiments qui portent à repousser les attaques d'un eimemi et à se défendre, soi et sa famille, — s'affaiblissent tellement chez des gens ainsi élevés, qu'ils deviennent incapables d'agir pour eux-mêmes et restent à la charge d'autrui. Bien plus, leur âme se détend au point qu'elle ne cherche pas à s'orner de belles qualités ou à se distinguer par un noble caractère; elle s'arrête dans cette voie avant d'être arrivée au terme de sa courï^e, au but que la nature humaine, dont elle participe, lui avait assigné; eiisuile elle recule pour descendre au dernier degré de la bassesse.

Voilà pourquoi les peuj)les soumis à un régime oppressif tombent dans la dégradation. Parcourez successivement toutes les nations qui subissent la domination de l'étranger; elles ne conservent plus cette noblesse de caractère qui assure l'indépendance, et vous trouverez de nombreux exemples de ce fait. Voyez la disposition abjecte des juifs; elle est tellement frappante que, toujours et partout, on a attribué à ce peuple la qualité qu'on désigne par le mot khanlj, ternie auquel imc convention généralement reconnue a rattaché la signification lïimprobité et defourbeiie^. Donc le précepteur ne doit pas user de trop de sévérité envers ses élèves, ni le père envers ses enfants.

' Le mot ^-^-^ signifie «scrvileur, « mais noire auteur lui donne le stns de puis I esilave noir, nègre.» En AIrique il « dissimulalioii. » (_^>.^.. hation b à la place de fj>'- La ponctuation ' Le mot khahtit signilic < dépravation; > du mot varie dans les manuscrits.

37.

Aboii Mohammed!bn Abi Zeïd ^ s'est exprime de la manière suivante dans le traité qu'il composa sur la discipline des maîtres et des élèves: 1 11 ne faut pas que le précepteur, voyant la nécessité de corri-P. 266. ger un enfant, lui donne plus de trois coups ^. » On connaît la parole d'Omar (le second khalife): « Cekii que la loi ne suffit pas pour corriger, Dieu ne le corrigera pas. » 11 prononça ces mots dans le but d'épargner à l'âme la dégradation qui résulte des corrections corporelles, et parce qu'il savait que le degré de correction fixé par la loi est bien plus efficace que tout autre.

La meilleure hgne de conduite à suivre dans l'enseignement des enfants est celle que (Haroun) er-Rechîd désigna au précepteur de son fils, Mohammed el-Amîn. Voici comment Khalef el-Ahmcr raconte la chose ^: « On vint me dire: Sachez, Ahmer, que l'émir des croyants vous confie le sang de son âme, le fruit de son cœur, afin que votre main s'étende sur lui et qu'il vous obéisse. Remplissez auprès de lui la position que l'émir des croyants vous assigne; faiteslui lire le Coran, apprenez- lui * l'histoire, faites-lui réciter des poëmes, enseignez-lui les traditions sacrées, rendez-le attentif aux paroles qu'il va énoncer et aux suites qu'elles peuvent avoir; empêchez-le de rire, excepté dans les moments convenables; obligez-le à recevoir avec de grands égards les vieillards de la famille de Hachem '" quand ils iront chez lui, et à donner des places d'honneur aux chefs mihlaires qui se présenteront à ses réceptions. Ne laissez pas passer une seule heure de la journée sans lui enseigner quelque connaissance utile; ne lui faites point de chagrin, car cela pourrait éteindie l'activité de son esprit; mais ne lui montrez pas trop d'indulgence, car il trouverait alors une grande douceur dans la paresse et s'habitue- ' Voyez la i" partie, p. 337. de Yaliya. Le peëte Khalef el-Ahmer mou- ' Après i>!j-,! insérez ILi. rut vers l'an 180 (796 de J G.). (Voyez le trompé ici: Ibn Klinllikan nous apprend. Greil'swald, iSSg.)

dans son dictionnaire biographique, vie de ' Pour *Jl£., lisez *3^..

\aiiya le Barniékide, que le précepteur ' Bisaïeul de.Mohammed et ancèlie d'EI-Aniin élail EI-FadI le Barniékide. lils des Abbacides rait à ne rien faire. Pour le corriger, agissez autant que possible avec uilabilité et mansuétude, puis, s'il repousse vos remontrances, employez la rigueur et la sévérité. » Les voyages entrepris dans le but d'augmenter ses connaissances et de travailler sous lus professeurs d'autre» pays servent à compléter l'éducation d'un étudiant.

Les hommes acquièrent leurs connaissances, les doctrines qu'ils professent, les qualités et les talents par lesquels ils se distinguent, P. 367 soit en étudiant, en enseignant et en dictant des leçons, soit en Iréquentant des professeurs cl en répétant devant eux les leçons qu'ils viennent d'entendre. Travailler sous la dictée de professeurs contribue bien plus que des éludes faites en particulier à fixer dans la mémoire les connaissances acquises et à les y établir d'une manière solide. Aussi, plus on a eu de professeurs, plus on a fortifié ses connais-' sances.

Les termes conventionnels dont on se sert dans l'enseignement troublent les idées, de sorte que beaucoup d'étudiants s'imaginent que ces mots font une partie essentielle de la science dans laquelle on les emploie. Us ne pourront jamais se délivrer de celte illusion qu'après avoir reconnu par une expérience directe, sous plusieurs professeurs, que les systèmes de terminologie diffèrent (d'une école à une autre). C'est en allant voir les savants, en travaillant (succe.ssivemenl) sous plusieurs professeurs et en observant la diversité qui existe entre leurs systèmes, qu'un étudiant peut parvenir à reconnaître la partie purement technique de chaque science et à savoir la mettre à l'écart. Il voit alors que femploi de ces termes dans l'enseignement est un procédé qui sert uniquement à faciliter l'acquisition de connaissances réelles. Arrivé à ce point, il sent que ses facultés intellectuelles ont pris assez de force pour ralFermir dans son esprit les connaissances actjuises, qu'elles lui pernietlent de reconnailre l'exactilude de ce (pi'il a appris et de distinguer le vrai du faux. Pendant ce temps, la faculté d'apprendre se fortifie chez lui. grâce à son habilurie d'assister aux leçons des professeurs, de proilter de leurs enseignenienls et de voir autant de savauls qu'il le peut, n'importe leur nombre et la diversité des sciences dont ils s'occupent.

Un tel cours d'études ne convient toutefois qu'à celui que Dieu veut diriger, et en faveur de qui il aplanit les voies de la science. Mais on ne saurait se dispenser d'entreprendre des voyages, si l'on veut acquérir des connaissances et s'y perfectionner; pour bien s'instruire, d (aul aller voir les grands professeurs et s'entietenir avec les hommes (les plus distingués dans chaque branche de science). Dieu dirige ceux qu'il veut vers le droit chemin. [Coran, sour. ii, vers, i 36.)

P. 268. De tous les linaiiiies, les savants sentendenl le moins à radniinislrnli<jn politique et à ses procédés.

La cause en est que les savants ont pour habitude d'appliquer leur esprit à de hautes spéculations, de plonger (dans l'abîme de la réflexion) à la recherche d'idées (abstraites), de recueillir les idées qui sont offertes par des objets sensibles, et de les dépouiller dans l'entendement, afin de les réduire à des universaux communs (à tous les individus du même genre) et d'avoir le moyen de porter sur ces (mdiviilus) un jugement qui soit applicable à eux tous. Ces idées ne doivent renfermer aucune nuance qui soit spéciale à une substance, ou à un mdividu, ou à une race, ou à un peuple, ou à une classe particulière du genre humain. Les savants appliquent ensuite aux choses externes les universaux qu'ils obtiennent par cette opération, et, comme ds ont l'habitude de la déduction scientifique, ils jugent des choses en les com|)arant avec celles qui leur sont semblables ou analogues. Leur entendement s'occupe toujours de jugements et de spéculations; mais les opinions ainsi formées ne peuvent s'appliquer (aux choses externes) avant que le travail d'investigation et d'examen soit complètement terminé, et même, quelquefois, elles ne s'y appliquent pas du tout. Les choses de l'externe (l'objectif) sont des ramifications de celles dont les idées se trouvent dans fentendement. Ainsi, les maximes de la loi révélée sont autant de rameaux qui procèdent de preuves conservées dans la mémoire cl tirées du Coran et de la Sonna. Donc, quand on clierche à constater l'accord qui peut exister entre les choses externes et les j»i»»ements de l'entendement, il faut avoir recours à un procédé qui est l'inverse de celui dont on se sert dans des spéculations qui ont pour objet les sciences rationnelles; c'est alors seulement qu'on peut appliquer ces jugements, dans toute leur vérité, aux choses externes. On voit par la que les savants, habitués, comme ils le sont, à s'occuper uniquement des choses de l'entendement et des spérulations intellectuelles, ignorent tout ce qui est en dehors de ces matières.

Celui, au contraire, qui dirige le gouvernement d'un état est obligé de donner son attention aux choses externes, d'observer avec soin les circonstances qui s'y rattachent et celles qui peuvent y survenir, car ces particularités échappent souvent à l'attention. Il se peut que ces choses ne présentent aucun trait qui permette de les assimiler à P- '69d'autres, et se montrent rebelles au principe général qu'on voudrait leur appliquer. Aucune des circonstances qui se raltadient à la civilisation ne se laisse apprécier dans le cas où on la compare avec une circonstance analogue; car, bien qu'il y ait un point de ressemblance entre les deux, elles diffèrent en plusieurs autres.

Les savants sont habitués à généraliser leurs jugements et à fonder leurs opinions sur les analogies qui existent entre les choses; aussi, quand ils s'occupent d'administration, ils versent leurs idées dans!e même moule qui sert à leurs spéculations, et les rangent dans la même classe à laquelle appartiennent leurs arguments. Il en résuhe qu'ils se trompent très-souvent el qu'ils n'inspirent aucune confiance. Nous pouvons en dire autant des hommes qui, dans les sociétés civilisées, se distinguent par la finesse et par l'intelligence; ils pénètrent si avant dans leurs spéculations que, à l'instar des savants, ils se laissent entraîner par la vivacité de leur esprit à baser leurs jugements sur des analogies et des ressemblances. Aussi se trompent-ils comme eux. Il n'en est pas ainsi chez les esprits du commun, quand le naturel est sain el la vivacité moyenne: leur faculté réfléchissante étant incapable d'aborder les abstractions, ils se bornent à envisager chaque matière sous son point de vue ordinaire et à apprécier chaque chose ou chaque individu d'après son caractère particulier. En formant des jugements, ils ne vont pas jusqu'à employer la déduction analogique et la généralisation. Dans l'examen des questions, ils ne s'écartent presque jamais de ce qui tombe sous les sens; ils ne vont pas plus loin, de même que le nageur ne s'écarte pas du rivage quand la mer est agitée'. Le poëte a dit: « Ne nagez pas trop au loin; le salut se trouve au rivage. » Cela fait que, dans les affaires administratives, ils ne sont pas exposés à se tromper, et qu'ils se conduisent avec beaucoup de juge-P- 3-0. ment dans leurs rapports avec les autres hommes. Cette droiture d'esprit leur assure les moyens de vivre dans l'aisance, éloigne tout ce qui pourrait nuire à leur prospérité; mais il y a un être qui en sait plus que tous les savants.

Ces observations feront reconnaître que l'art de la logique n'est pas infaillible; il s'occupe trop d'idées abstraites, et souvent il s'écarte de ce qui est du domaine des sens, La logique consiste en spéculations qui ont pour objet les seconds intelligibles^, et il se peut que les matières auxquelles on l'applique ne s'y prêtent pas et s'y refusent, quand on tient à établir entre elles et ces jugements abstraits un accord réel. 11 n'en serait pas ainsi si l'on avait recours aux premiers intelligibles, ceux que l'on obtient facilement par une première abstraction, parce qu'ils appartiennent à la faculté Imaginative, et que les formes perçues par les sens (et conservées dans cette faculté) maintiennent et annoncent la réalité de l'accord (qui peut exister entre les premiers intelligibles et les choses externes).

La plupart de» savantt chez les musulmans ont élé de naissance étrangère'.

C'est un fait très- remarquable que la plupart des savants qui Voyez ci-devant, p. aag. mais il s'emploie ordinairement pour dése sont distingués chez les musulmans par leur habileté dans les sciences, soit religieuses, soit intellectuelles', étaient des étrangers. Les exemples du contraire sont extrêmement rares; car ceux mêmes d'entre eux qui tirent leur origine des Arabes dififéraient de ce peuple par le langage qu'ils parlaient, par les pays où ils furent élevés et parles maîtres sous lesquels ils avaient fait leurs études. La nation à laquelle ils appartenaient était cependant arabe, ainsi que l'auteur de leur loi.

Voici la cause de ce phénomène. Les musulmans des premiers temps ignoraient totalement les sciences et les arts'^ parce que leur civilisation simple et grossière s'était formée dans le désert. On se contentait à cette époque d'apprendre par cœur les maximes de la loi divine, c'est à-dii-e les ordres et les prohibitions de Dieu luimême; on connaissait le Coran et la Sonna, sources d'où ces maximes dérivaient; et on recueillait de la bouche du législateur (inspiré) et de ses compagnons (les instructions dont on avait besoin).

Tous les musulmans étaient alors des Arabes, ne sachant pas ce que signifiait enseigner, composer des livres, compiler et enregistrer des connaissances; rien ne les obligeait à s'occuper de telles ma- P. 271. tières, rien ne les y portait. Cet état de choses continua pendant la période où vivaient les Compagnons et leurs disciples immédiats. On donnait alors le titre de lecteurs aux hommes qui travaillaient à se graver dans la mémoire les connaissances religieuses et à les comnuiniquer aux autres; voulant indiquer pas là qu'ils savaient lire le livre (sacré) et qu'ils n'étaient pas des ignorants. Le terme ignorant s'employait alors pour qualifier tous les individus de la classe des Compagnons, en tant qu'ils étaient des Arabes Bédouins^. En désignant par le titre de lecteurs ceux qui savaient le Coran par cœur, signer les Persans. Dans le cliapilre sui- la première parue des Prolég. p. 286, n. a. vant, il sert quelquefois à indiquer les ' Il faut lire Jx i^J ^JZ^ jl.

races turques qui avaient envahi la Perse. ' Molianimccllui-mêmes'intilulale pro- ' Voyez, pourla construction singulière pliète ignorant, c'esl-à-dire sans inslrucilont celle phrase offre encore un exemple, tion.

on faisait sentir qu (ils se distinguaient des autres Compagnons par une faculté toute particulière).

Les lecteurs étaient donc les personnes qui savaient lire dans le Coran et dans la Sonna, (recueils) qui nous ont été transmis comme venant de Dieu. Ils devaient leur connaissance des maximes de droit religieux au Coran et aux traditions (sacrées), lesquelles fournissaient presque toujours, quand on les consultait, des éclaircissements sur le sens du Coran. Notre saint Prophète a dit: « Je vous laisse deux choses qui vous empêcheront de vous égarer tant que vous y resterez attachés: ce sont le livre de Dieu et ma Sonna (ma pratique et mon exemple). » A partir du règne de (Haroun) er-Rechîd et dans les temps suivants, la tradition orale (de ces textes) avait duré si longtemps (qu'elle commençait à s'altérer et) qu'on se trouva obligé de composer des commentaires sur le Coran et de mettre par écrit les traditions, afin qu'elles ne se perdissent point. 11 fallut ensuite connaître les isnads^ et savoir apprécier le caractère des traditionnistes, afin de pouvoir distinguer les isnads sains de ceux qui ne l'étaient pas. Plus tard, on tira du Coran et de la Sonna une foule de décisions relatives aux cas* qui se présentaient (à chaque moment), et, comme la langue commençait à s'altérer, il fallut inventer un système de règles grammaticales (pour la fixer). Dès lors, la connaissance des sciences religieuses se trouvait placée sous la dépendance de certaines facultés acquises par l'esprit, celles qui évoquent (des principes el des axiomes), qui tirent des conclusions, qui établissent des comparaisons et qui jugent d'après des analogies. Cela rendit nécessaire l'acquisition d'autres connaissances qui devaient servir à établir ces facultés dans l'entendement; il fallut apprendre les règles de la grammaire', celles qui aident à tirer des conclusions, et celles qu'il faut observer quand on veut juger d'après des analogies. Il fallut encore savoir défendre les dogmes de la foi, en se servant de preuves ' Pour ^Uyi, lisez cjljJiyi.

DIBN RIIALDOUN. 299 (intellectuelles), car les doctrines des novateurs et des impies s'étaient grandement multipliées. Toutes ces matières devinrent autant de sujets pour de nouvelles sciences ' qu'il fallut enseigner et qui rentrèrent bientôt dans la classe de celles qui s'apprenaient comme P. 372. des arts.

Nous avons déjà montré que la pratique des arts n'existe que dans la vie sédentaire, état pour lequel les Arabes avaient le plus grand éloignement. Comme les sciences aussi se cultivaient dans les villes, les Arabes ressentaient pour elles et pour les lieux où elles florissaienl une extrême répugnance. Lors de la conquête musulmane, la population sédentaire (des pays subjugués) se composait de non-Arabes, d'alïranchis également non arabes, et de gens qui, élevés aux usages de" la vie sédentaire, suivaient l'exemple des non-Arabes dans tout ce qui se rattachait à ce genre de vie, la pratique des arts, par exemple, et l'exercice des métiers. Ces peuples étaient parfaitement formés à ce genre de civilisation, a^ant pu s'y façonner pendant la longue domination des Perses.

Les premiers maîtres dans l'art de la grammaire furent Sibaouaïli d'abord, puis El-Fareci et ensuite Ez-Zeddjailji ^. Bien que ceux-ci fussent d'origine persane, ils avaient passé leur jeunesse dans la pratique de la langue arabe, avantage qu'ils devaient à l'éducation qu'on leur avait donnée et à la fréquentation des Arabes du désert. Ils réduisirent en système les règles de cette langue et en firent une brancbe de science qui devait être utile à la postérité.

11 en fut encore ainsi des personnes qui savaient par cœur les traditions sacrées et qui les avaient conservées dans leur ménioii*e, au grand profit des musulmans. La plupart d'entre eux appartenaient à la race persane ou s'étaient assimilés aux Persans par le langage et par l'éducation. [Cela tenait au grand progrès que la culture de cette ' LiUéial. «des sciences à facultés;» ' Cet ordre chronologique esl faux: Sic'est-à-dire des sciences dont l'acquisition baouaïh mourut en ibo (796-797 de J. C), procure à l'esprit une nouvelle faculté', Abou Ali TFareci en 877 (987 de J. C). celle de s'en sei-vir. et Ez-Zecldjadji en 337 (9^9 ^^ •'• ^-l- 38.

38.

branche de connaissances avait fait dans Tlrac et dans les pays d'au delà^] Tous les grands savants qui ont traité des principes fondamentaux de la jurisprudence, tous ceux qui se sont distingués dans la théologie dogmatique"^, el la plupart de ceux qui ont cultivé l'exégèse coranique, étaient des Persans, comme nous le savons. II n'y eut alors que des hommes de cette race pour se dévouer à la conservation des connaissances el à la tâche de les mettre par écrit. Cela suffit pour démontrer la vérité de la parole attribuée au Prophète: « Si, dit-il, la science était suspendue au haut du ciel\ il y aurait des gens parmi les Persans pour s'en emparer. » Les Arabes, sortis à peine de la vie nomade et devenus spectateurs de la vie des villes dans toute son activité*, étaient trop occupés, sous les Abbacides, par l'exercice de hauts commandements dans l'armée et dans l'administration, pour recueillir des connaissances scientifiques, P. 373. et même pour y faire la moindre attention. Ils formaient la classe la plus élevée de l'état et composaient la force armée qui soutenait l'empire; ils étaient les seuls dépositaires de l'autorité administrative, et, de plus, ils méprisaient la culture^ des sciences, telle qu'on la pratiquait alors, vu qu'elle était descendue au niveau des simples arts. Or les grands chefs ont toujours dédaigné les arts, les travaux manuels el tout ce qui peut y entraîner les hommes. Aussi, à cette époque, laissèrent-ils ce soin à ceux d'entre les Persans et les sangmêlés'' qui voulurent bien s'en charger. Us ne manquèrent toutefois jamais de leur tenir un certain compte de leurs eiforts; car c'était de la religion musulmane el des connaissances qui s'y rattachent que s'occupaient ces travailleurs. Ils ne méprisèrent donc pas tout à fait les dépositaires de la science. Mais, lorsque l'autorité échappa aux ' Ce passage manque dans l'édition de ^ Pour jUiolj, lisez jLiJjl ^.

Boulac et dans les maniiscrils C et D. ° C'est-à-dire les personnes nées de * Pour *^c, lisez J.*f. pères arabes el de mères non arabes, ou Littéral, tau cou du ciel.» vice versa. Le terme mowalled, employé Littéral. • de la civilisation sédentaire p'ar noire auteur, a produit le mot espal't de son marché. " gnol mulato, et le mol français mulâtre.

Arabes pour passer entre les innins des non- Arabes, les membres fin nouveau gouvernement regardèrent les sciences religieuses comme des matières provenant de l'étranger, et n'eurent pour elles aucune considération, précisément à cause de leur origine exotique. Ils en persécutèrent les professeurs, parce qu'ils les regardaient comme des gens mal disposés qui s'occupaient de cbo.ses dont aucun avantage ne pourrait résulter, ni pour l'Etat, ni pour l'administration. Nous avons déjà signalé ce fait dans le chapitre qui traite des offices et charges religieuses'. Ce que nous venons d'exposer ici montre pourquoi les hommes les plus versés dans la connaissance de la loi étaient presque tous des Persans'^.

Passons aux sciences inlellectuelles. Elles ne parurent chez les musulmans qu'après l'époque où les savants et les auteurs de traités scientifiques eurent commencé à former une classe distincte (dans la société). L'enseignement de toutes les sciences devint alors un art spécial aux Persans, étant tout à fait négligé par les Arabes. Ceux-ci dédaignaient de l'exercer. Les seules personnes qui s'en chargèrent furent des Persans à qui (les grands seigneurs) montraient de la bienveillance', fait dont nous avons déjà parlé*. Ils poursuivirent leurs travaux dans les grandes villes musulmanes, tant que la civilisation de la vie sédentaire se maintint chez eux, dans l'Irac, dans le Khoraçan et dans la Transoxiane; mais, après la ruine de ces pays et la décadence de la civilisation qui les di>tinguait, ce qui est un des' moyens cachés dont Dieu se sert pour faire progresser les sciences et les arts, les Persans, s'étant laissés envahir par (la civilisation incom- P. ^-i. plète de) la vie nomade, perdirent tout le savoir qu'ils avaient acquis. Dès lors l'élude des sciences ne continua que dans certaines capitales où la civilisation sédentaire se maintenait encore.

Parmi les villes où celte civilisation s'est le mieux soutenue, il ' Voyez la i" parlie, p. 454- On n'y maire; l'auteur aurait dû écrire 'l*i ou trouve pas, cependant, la moindre men-..»»#• lion de persécutions. ' Je lis y»jJul ' Le mot UaE est une faule rie gram- * Voyez la i" partie, p. 374.

faut signalei" surtout le Caire, métropole de Tunivers, portique de l'islamisme, source des sciences et des arts. La Transoxiane en a conservé quelques restes, parce que les dynasties qui y ont régné n'en avaient jamais été dépourvues. Aussi les habitants de cette contrée possèdent-ils encore dans les sciences et dans les arts un degré d'habileté qui ne se laisse pas méconnaître. Cela nous a été démontré par le contenu de certains ouvrages composés par un de leurs érudils et que nous avons reçus dans ce pays (la Mauritanie). Cet auteur se nomme Saad ed-Dîn et-Teftazani'. A l'égard des autres Persans, nous ne connaissons que l'imam Ibn el-Khatîb^ et Nacîr ed-Dîn et-Touci' dont on puisse être assuré que les écrits aient atteint aux dernières limites du beau.

En étudiant ces faits et en y réfléchissant, on trouvera encore une de ces singularités qui se présentent dans les choses humaines. Dieu crée ce qu'il veut.

Si un individu a contracté dan» sa jeunesse l'iiabitude de parler une langue non arabe, ce défaut rend l'acquisition des sciences (arabes) moins facile pour lui qu'elle ne l'est pour ceux dont l'arabe est la langue malernelle*.

La cause de ce fait est cachée, mais je vais en donner l'explication. Dans les études scientifiques de tout genre, on travaille uniquement sur les idées de l'entendement ou sur celles de l'imagination^. Ces études ont pour objet, d'une part, les sciences religieuses, et consistent ordinairement, pour celles-ci, dans l'examen des termes qui s'y emploient et des matières dont elles traitent. Tout cela est du domaine de l'imagination, parce qu'il consiste en propositions fournies par le Coran et par la Sonna, et en termes employés pour énoncer ces propositions. D'une autre part, nos éludes ont pour objet les sciences ' Voyez ci-devant, p. lag. * Ce chapitre ne se trouve pas dans l'é- ' Voyez la i" partie, p 899. dition de Boulac. Ce célèbre philosophe et nialhéma- ' Les idées de l'entendement dérivent ticien mourut en l'an 67a (127.3-1374 de de la raison, et celles de l'imagination de J. C.). lafoi.

intellectuelles, lesquelles sont du domaine de l'entendement. Or ce sont les mois qui font connaître ce que l'esprit renferme d'idées appartenant, soit à l'entendement, soit à l'imagination; ils s'emploient P. 175. pour les transmettre oralement d'une personne à une autre dans les discussions, dans l'enseignement et dans les débats auxquels donnent lieu les questions scientifiques, débats que l'on prolonge dans le but d'acquérir une parfaite connaissance de la matière dont on s'occupe.

Les mots et les phrases sont les intermédiaires entre (nous et) les pensées (d'autrui); ce sont des liens et des cachets qui servent à fixer et à distinguer les idées. Il faut savoir reconnaître les idées aux mots qui les représentent; mais, pour le faire, l'étudiant' doit connaître la signification que chaque mot porte dans le langage et posséder un bon fonds d'instruction. S'il ignore le cens des mots, il ne pourra guère découvrir les idées qui y correspondent, et h cette difficulté vient encore se joindre celle de la spéculation dans laquelle l'esprit est alors engagé. Si la faculté de reconnaître la portée des mots est assez bien affermie chez l'étudiant pour que son esprit, aussitôt un mot prononcé, saisisse l'idée qui y correspond, ce qui, du reste, a lieu par intuition et par suite d'une disposition naturelle, le voile qui s'interposait entre cette idée et l'entendement disparait tout à fait, ou se laisse écarter très-facilement La seule tâche qui reste alors à remplir, c'est l'examen de ces idées.