' Ce passage, le! qu'il est rapporlé dans le texte arabe, ne se trouve pas dans le Coran.
L'emploi de Yannulation leur répiignail\ mais il s'agissait ici d'annuler la signification d'un mot, ce qui n'est pas défendu; c'est l'annulation (des attributs) de la divinité qui est défendue. Il leur répugnait aussi d'admettre que certaines obligations fussent inexécutables (dans le cas où l'on s'écarterait de la signification littérale des mots)*; mais cela est une illusion de leur part, car aucune obscurité ne se présente dans les versets qui prescrivent des devoirs. Ils prétendaient que leur système était celui des premiers musulmans; mais à Dieu ne plaise (que nous admettions leur opinion)! Le système des anciens fut celui que nous avons indiqué, savoir, de s'en rapporter à Dieu pour le sens de ces versets et de ne pas essayer de les comprendre. Pour justifier leur opinion que Dieu se pose réellement sur le trône, ils citent cette parole de l'imam Malek: « L'acte de se poser est connu, mais la manière en est inconnue. » Malek ne voulait cependant pas dire que l'acte de se poser attribué à Dieu était une chose connue; à Dieu ne plaise I il connaissait trop ])ien la signification du verbe se poser pour énonver une telle opinion; il voulait seulement dire que la signification étymologique de ce verbe était connue et qu'il ne se dit que des êtres ayant un corps; mais la manière de se poser (en parlant de Dieu), c'est-à-dire, la réalité de la prise de position, était inconnue'. En effet, tous les attributs sont des manières d'être réelles, et l'on ignore com- P. Si.
ment les manières d'être sont établies en Dieu. Pour démontrer que Dieu occupe un lieu* ils citaient la tradition de Saouda*: Le Prophète lui demanda où était Dieu, et elle répondit: « Dans le ciel. « « Rends-lui la liberté, s'écria-t-il, car elle est vraie croyante. » Mais il ne la reconnaissait pas pour telle parce qu'elle avait dit que Dieu existait dans un lieu, mais parce qu'elle avait cru au sens apparent des ' On avait donné aux Molazeiites le so- ' Lilléral. « pour prouver l'affirmation briquet d'annulaleurs, parce qu'ils niaient du lieu. » l'existence des nltribuls divins. ' Moaouïa Ibn el-Hakem possédait une ' Je ne sais de quels passages du Coran esclave appelée Saouda et voulait l'affranil s'agit. chir. 11 consulta à ce sujet le Prophète, qui ' Le sens exige l'insertion du mol interrogea la femme afm de savoir si elle «J»^ après AiiJLk. était croyante et digne de la liberté- 10.
versets qui donnaient à entendre que Dieu était dans le ciel. Ce fut ainsi qu'elle se trouva comprise dans la classe des musulmans sincères qui croyaient aux versets obscurs sans avoir essayé d'en trouver le véritable sens. Un argument décisif conlrc la proposition que Dieu est dans un lieu est fournie par ia raison même: elle nie que Dieu ait besoin (de l'extrinsèque pour exister). D'autres preuves nous sont offertes par les versets privatifs qui impliquent ïexemption; tels, par exemple, que: // n'y a rien qui lai ressemble; Il est Dieu dans les deux et sur la terre, etc. Or aucun être ne peut occuper deux lieux à la fois; aussi (ce dernier verset) ne signifie pas que Dieu occupe un lieu quelconque, mais désigne autre chose.
Plus tard, (les Hanbelites) généralisèrent leur manière d'entendre les passages (du Coran) qui donnaient à Dieu un visage, deux yeux et deux mains, ou qui lui attribuaient l'acte de descendre et de parler en énonçant des mots composés de lettres et de sons. (Dans leur nouveau système) ils donnaient à ces versets des significations plus compréhensibles que celle de la corporéité, et exemptaient Dieu de la qualité corporelle que ces versets paraissaient indiquer. Bien qu'un tel procédé ne soit pas autorisé par la langue (arabe) ils ont continué, depuis les premiers jusqu'aux derniers, à le mettre en pratique. Ils eurent pour adversaires les scolastiques, les Acharites et les Hanefites; en un mot, tous les partisans de la doctrine sonnite se réunirent pour les réfuter. On sait que les scolastiques hanefites de la ville de Bokhara eurent des controverses à ce sujet avec Mohammed Ibn Ismaël el-Bokhari.
Les corporalistcs (ceux qui donnent un corps à Dieu, les anthropomorphistes) procédèrent de ia même manière quand ils affirmèrent la corporéité. Ils disaient que le corps de Dieu n'était pas comme les P. 53. (autres) corps. Bien que le mot corps ne soit pas employé^ dans les traditions sacrées quand ii y est question de Dieu, ces liommesosè- ' Pour oaÂj, lisez o>*âj i. La Ira- «Dans les traditions sacrées, le mol corps duction (iirque perle: o.> **r!r* ca^^yi^^ ne se trouve pas. » «*»y4jf c>V^) f*lj fw^ *-«j I, c"esl-à-dire, D'IBN KHAf.DOUN. 77 rent attribuer à Dieu un corps, en prenant à la lettre (quelques textes d'une signification obscure). Ils allèrent même plus loin et affirmèrent la corporéilé (de l'Etre suprême), mais en y mettant les mêmes réserves qu'eux (les Hanbelites). Voulant aussi sauver la doctrine de l'exemption, ils se servirent d'une expression renfermant une contradiction et une absurdité: « Dieu, disaient-ils, est un corps, mais non pas comme les (autres) corps. » (Cette distinction ne vaut rien, car) le mot corps (djism), en langue arabe, désigne ce qui a de l'épaisseur et des limites. On en donne (il est vrai) d'autres définitions: tantôt c'est ce qui subsiste par soi-même et tantôt c'est ce qui est composé d'atomes, etc. Mais ces formules appartiennent aux théologiens scolastiques, qui les avaient adoptées en laissant de côté le sens attribué au mot corps dans la langue arabe. Aussi les corporalisles se jetèrent-ils non-seulement dans l'innovation, mais dans l'infidélité-, ils assignè-. rent à Dieu un attribut imaginaire qui ferait croire à son imperfection et dont aucune mention ne se trouve ni dans le Coran ni dans les paroles du Prophète.
Le lecteur voit maintenant les différences qui existent entre le système des premiers musulmans et des scolastiques orthodoxes, et celui des sectaires plus modernes et des innovateurs, tant motazelites que corporalistes.
Parmi les théologiens des temps postérieurs', se trouvèrent des extravagants qu'on nommait assimilateurs et qui affirmaient la réalité de la ressemblance (entre Dieu et ses créatures). Cette doctrine fut portée si loin qu'un de leurs adeptes disait, à ce qu'on rapporte: « Ne me demandez de vous parler ni de la barbe de Dieu, ni de ses parties génitales; quant au reste, je saurai répondre à toutes les questions qu'il vous plaira de m'adresser. » Aucune interprétation donnée à cette doctrine ne peut la pallier, à moins qu'on ne dise en leur faveur qu'ils avaient seulement l'intention de renfermer (dans les limites d'ime seide proposition'-^) toutes les idées (absurdes) que certains versets du Coran, pris à la lettre, pourraient inspirer, et que ' Lisez j^tXj^l, sans techdid. — ' Littéral, «de circonscrire.»
% PROLÉGOMÈNES (du reste,) ils entendaient ces versets de Ja même manière que les grands docteurs (du peuple musulman). Sans cela, ce serait de la franche infidélité. Que Dieu nous en préserve!
Les livres composés par les partisans de la Sonna renferment beaucoup d'arguments destinés à réfuter ces nouveautés et fournissent en abondance les meilleurs arguments qui puissent s'y employer. Les indications que nous venons de donner font connaître en gros ces diverses doctrines, ainsi que leurs ramifications. Louange à Dieu qui P. 5/1. nous a dirigés vers ce but! nous nous serions égarés si Dieu ne nous avait pas dirigés. [Coran, sour. vu, vers, lii.)
Quant aux versets qui, pris à la lettre, offrent un sens dont la signification et la portée réelle nous sont cachées, ceux, par exemple, qui regardent la révélation, les anges, l'âme, les génies, le berzekh\ les circonstances de la résurrection, l'Antéchrist, les troubles (qui auront lieu dans le monde avant le dernier jour) et les conditions (ou» signes pi'écurseurs de celte catastrophe), — tous ceux enfin qui sont difficiles à comprendre ou qui énoncent des choses insolites, — on doit les regarder comme non obscurs si on les entend de la manière que les Acharites, partisans de la Sonna, les ont expliqués dans tous leurs détails. Aussi, si nous déclarons qu'ils sont obscurs, nous sommes obligés d'exposer nos preuves et de rendre évidente la vérité de notre assertion. Nous disons donc que le monde (ou catégorie) de l'humanité est le plus noble et le plus élevé de tous les mondes d'êtres créés. Bien qu'en lui la nature humaine soit toujours identiquement la mènoe, elle passe par des phases qui diffèrent les unes des autres par leurs caractères particuliers, et il en résulte que les vérités observées dans chacun de ces états ne sont pas comme celles qui s'aperçoivent dans les autres.
La première phase est celle du monde corporel, avec ses sens externes, avec cette préoccupation d'esprit qui a pour cause la nécessité de se procurer la subsistance et avec toutes les démarches auxquelles D'IBN KIIALDOUN. 7» les besoins de chaque jour donnent naissance. La seconde phase est ceile du monde de la vision, La vision c'est le travail de l'imagination qui forme des images en tirant parti de* celles qui parcourent* son intérieur, et fait en sorte que lliomme les aperçoive par le moyen de ses sens externes. Elles lui arrivent alors dégagées de temps, de lieu et de toutes les autres circonstances qui sont particulières au monde corporel. Le lieu^ d'où riiomme les voit n'est pas alors' celui où il se trouve. Les saints obtiennent par la voie des visions l'annonce du bonheur temporel ou spirituel auquel ils s'attendent, ainsi que cela leur fut promis par notre Prophète véridique. Ces deux phases sont communes à tous les individus de l'espèce humaine, mais elles dilfèrent, comme on le voit, en ce qui regarde les perceptions de l'esprit. La troisième phase, celle du monde du prophétisme, est d'un caractère tout spécial: elle n'existe que pour les êtres les plus nobles de l'espèce humaine, pour ceux que Dieu a particulièrement favorisés en se faisant connaître à eux, en leur enseignant son unité, en leur envoyant du ciel des révélations par l'entremise de ses anges et en les chargeant de veiller au bonheur des autres hommes, bonheur tout différent de celui dont on jouit dans la vie extérieure de ce monde. La qua- p. 55.
trième phase est celle de la mort. Dans cette phase, les individus quittent la vie extérieure pour entrer dans un état d'existence (|ui précède le jour de la résurrection. Cet état est ce qu'on appelle le bcrzekh. Les hommes y jouissent du bonheur ou subissent des peines, selon la nature de leurs actes passés, et ils y attendent le jour de la résurrection générale, l'époque* de la grande rétribution, quand ils iront goûter le bonheur dans le paradis ou souffrir des tourments dans l'enfer. La réalité des deux premières phases est prouvée par le témoignage de nos sens, et celle de la troisième par les miracles et ' Littéral, ten rendant efiBcace, ou en lions faites par l'imagination. ^ — Il — t ' Je lis JcLUi, à la place de iuLl^. <_>jJ.I Le traducteur lurc s'est borné à dire: ' Pour ylX»!, lisez (jlX>>.
« Le monde de la vision consiste en opéra- * Littéral. « la demeure. » autres signes particuliers aux. prophètes. La quatrième a pour preuves les révélations que Dieu envoya à ses prophètes touchant l'autre vie, le berzekh et le jour de la résurrection. La simple raison nous montre que cet état existe, ainsi que Dieu lui-même nous l'a dit, dans plusieurs versets qui se rapportent à ce jour. Une des preuves les plus claires eu faveur de la réalité de cette phase c'est que, s'il n'y avait pour ^ les hommes, 'après la mort, un état d'existence tout autre que celui d'ici-bas et dans lequel ils' trouveraient ce qu'ils ont mérité, leur première création aurait été une dérision. En effet, si la mort était la privation absolue de l'existence, l'homme finirait par aboutir à la non-existence, et sa première création n'aurait pas eu sa raison d'être. Or il est absurde de supposer que le hakîm (l'être sage par excellence) soit capable d'un acte dérisoire.
Ayant établi la réalité de ces quatre phases, nous allons indiquer les divers genres de perceptions que l'homme ressent dans chacune d'elles et montrer combien ils diffèrent les uns des autres. Cela mettra le lecteur à même d'approfondir le problème des versets obscurs.
Dans la première phase, les perceptions sont claires et évidentes: Dieu lui-même a dit: Dieu vous a tirés du sein de vos mères, alors que vous étiez privés de toute connaissance, et il vous a donné l'ouïe, la vue et l'intelligence. [Coran, sour. xvi, vers. 80.) Les perceptions obtenues ainsi produisent la faculté d'acquérir des connaissances; elles p. 56. complètent aussi la nature humaine de l'homme et le mettent en état de remplir le devoir de la dévotion qui doit le conduire au salut éternel.
Dans la seconde phase, celle de la vision (ou songes), les perceptions sont identiques avec celles qui entrent par les sens extérieurs mais elles ne s'obtiennent pas au moyen des organes du corps ^, comme cela arrive dans l'état de veille. Le voyant^ accepte comme ' Je lis ^ à la place de <». el, dans la ' Pour ^yy¥ < lisez ^ y^Jl.
ligne suivante, je substitue /'•i^ÇJ à ' Pour (jlJf lisez 3yl.
DIBN KHALDOLN. 81 certain tout ce qu'il aperçoit en songe; il n'a aucun doute sur la réalité de ce qu'il voit, aucune incertitude à ce sujet, bien que l'emploi ordinaire des organes du corps pour procurer des perceptions ait discontinué. 11 y a deux opinions touchant la nature réelle de cet élat. Selon les philosophes (musulmans), les images qui se trouvent dans l'imagination sont renvoyées par elle, au moyen du mouvement de la réflexion, jusqu'au sens commun, lequel est le point où le sens extérieur se rattache au sens intérieur; et alors l'image que celui-ci vient d'apercevoir se reproduit extérieurement dans les autres sens. Pour cette classe (de métaphysiciens) il y a une question embarrassante: la perception des choses présentées à l'imagination par Dieu ou par un ange est- elle plus sûre et plus certaine que celle des choses montrées à l'imagination par le démon? car cette faculté, comme ils le déclarent eux-mêmes, est unique (et admet également ces deux genres de perceptions'). La seconde théorie est celle des scolastiques, qui s'expriment, à ce sujet, dans des termes généraux. " (La vision,) disent-ils, est une perception que Dieu crée dans les organes des sens et qui s'y présente de la même manière que (les perceptions obtenues) dans l'état de veille. » Cette théorie est plus satisfaisante que l'autre, bien que nous ne sachions pas comment l'opération se fait. Les perceptions qu'on ressent pendant les songes forment un des témoignages les plus clairs en faveur de la réalité des perceptions obtenues par les sens dans les phases suivantes.
Les perceptions sensibles qui arrivent pendant la troisième phase, celle du prophélisme, viennent on ne sait de quelle manière, mais leur réalité est (pour les prophètes) encore plus certaine que la certitude même. Ils voient Dieu et les anges; ils entendent la parole de Dieu, soit qu'elle leur vienne de lui directement ou par l'entremise de ses anges, ils voient le paradis, le feu, le trône et le siège (c'est- ' Je ne sais si j'ai bien compris le sens cours de la traduction turque me fait ici des derniers mots de cttle phrase; le se- défaut, puisqu'elle ne les a pas rendus. Prolégomènes. — m. ii 8f PROLÉGOMÈNES l'- 07. à-dire le ciel qui soutient le trône); montés sur le Borac\ ils traversent les sept cieux et rencontrent les prophètes qui s'y trouvent, ils font la prière avec eux et ressentent divers genres de perceptions tout aussi sensibles que celles dont l'arrivée a lieu pendant les phases de la corporéité et de la vision. (Ils les perçoivent) par une science nécessaire que Dieu crée en eux et non pas au moyen de cette faculté perceptive et usuelle qui opère, chez les (autres) hommes, au moyen des organes du corps.
Il ne faut attacher aucune importance aux paroles d'Ibn Sîna (Avicène), quand il abaisse la phase du prophétisme au même niveau que celle de la vision, et qu'il dit: « C'est l'acte de l'imagination qui renvoie une image au sens commun. » (Cette définition est inexacte) car la perception de la parole (de Dieu), dans la phase du prophétisme, est bien plus pénible pour les prophètes que dans celle delà phase de la vision, ainsi que nous l'avons indiqué'^; d'ailleurs, s'il en étaitainsi, il en résulterait que la révélation (orale) et la vision seraient positivement et réellement identiques. Cela n'est pas vrai, car nous savons que le Prophète avait eu des visions six mois avant d'obtenir des révélations (orales). Ces visions étaient le commencement et les préliminaires de la révélation. On voit par là que la vision est réellement inférieure en degré ^ à la révélation (orale). Le caractère particulier de la révélation elle-même sert à confirmer ce que nous venons de dire. On sait par le Sahih (d'El-Bokhari), combien étaient grandes les souffrances du Prophète quand il recevait des révélations i orales]. Ce fut au point qu'il fallait d'abord lui communiquer le Coran par versets isolés. La sourate du désaveu * fut la première qui •lui arriva toute à la fois; mais il la reçut à une époque postérieure, ' Ce fut sur le Borac, animal ayant la «tV^lj, parce que l'idée qu'ils servent à forme d'un mulet ailé et la léle d'une exprimer est énoncée beaucoup plus claifemme, que Mohammed fit son célèbre. remenl à la fin de la phrase, voyage à travers les sept cieux. ' Je lis <)^i avec le manuscrit B et le tra- • Voyez la i" partie, p. i8d. — Je ne ducleurtnrc.
rends pas les mois ***»-» JjJùJI tjjfc jj^ï * Voyez la ("partie, p. /ioi, note 2.
pendant qu'il accompagnait, à dos de cliameau, l'expédition de Tebouk. Si la révélation se faisait par la descente de la réflexion à rimagination et de celle-ci au sens comnoiin', il n'y aurait point de différence entre ces deux états*, La quatrième phase, celle des morts dans le herzekh, commence par le tombeau quand les hommes restent dépouillés de leurs corps, et finira par' la résurrection, quand les corps leur seront rendus. Dans cet état, les perceptions des sens sont réelles: le mort, dans son tom- P, 58. beau, voit de ses propres yeux les deux anges qui l'interrogent, la place qu'il doit occuper dans le paradis ou dans l'enfer et les per-.sonnes qui assistent à son enterrement; il entend leurs discours, le bruit de leurs pas* pendant qu'ils s'éloignent, le témoignage qu'ils portent en sa faveur comme croyant à l'unité de Dieu, et leur déclaration, faite en son nom, qu'il n'y a qu'un seul dieu et que Mohammed est l'apôtre de Dieu, etc. Nous lisons dans le Sahih que le Prophète s'arrêta au bord du puits de Bedr, dans lequel on avait jeté les corps des Coreichites infidèles qui venaient d'être tués, et les appela par leurs noms '•'. Omar lui dit: « Prophète de Dieu! pourquoi parlez-vous à des cadavres? » Le Prophète répondit: « Par celui qui tient mon âme entre ses mains I ils entendent ce que je dis aussi bien que vous. » Ensuite, au jour de la résurrection, quand ils seront ressuscites, ils entendront et ils verront aussi clairement que s'ils vivaient; ils verront les divers étages de bonheur qui existent dans le paradis et de tourments qui se trouvent dans l'enfer. Ils verront les anges et celui qui en est le seigneur, ainsi que nous fapprend ce texte du Sahih: « Au jour de la résurrection, vous verrez votre Seigneur comme vous voyez la lune dans son plein et vous ne serez pas privés de cette ' L'auteur ne reproduit pas ici d'une par: «tvii^ JL^ ^j »j j entre ces deux manière exacte l'opinion qu'il veut ré- éials. » futer. ' Je lis "v^tj « la place de jl.
' C'est-à-dire celles de la vision et" * LiUéral. ■ le clapolemeat de leurssande la i-évélation. 11 aurait dû écrire ^^ dales. » (j!ï-*J«'. ce que le traducteur turc a ' Voyez YEisai sur l'bxitoire des Arabes bien senti; il rend les paroles de l'auleur de M. Cau$sin de Perceval, t. III, p. 67.
U PROLEGOMENES vue. Rien de semblable à ces perceptions ne leur était jamais arrivé pendant la vie de ce monde; elles leur viendront alors à la manière des perceptions mondaines, par les organes du sens, et se présenteront dans ces organes par Teffet d'une connaissance nécessaire que Dieu aura créée (pour cet objet), ainsi que nous l'avons dit.
Tout cela, au fond, revient à ceci que l'âme' de l'homme croît avec le corps et avec les perceptions du corps, et qu'en quittant le corps par l'effet d'une vision, on de la mort, ou d'une extase amenée par une révélation, — ce qui arrive aux prophètes, — elle sort du domaine des perceptions humaines pour entrer dans celui des perceptions accordées aux anges, et emporte avec elle les facultés perceptives de l'état d'humanité, facultés qui sont alors tout à fait indépendantes des organes (du corps). L'homme, étant entré dans cette phase, reçoit, au moyen de ces facultés, une quantité de perceptions d'une p. 09. nature bien plus élevée que celles dont l'âme avait pris connaissance pendant qu'elle était dans le corps. Telles sont les paroles d'El-Ghazzali, — que la miséricorde de Pieu soit sur lui 1 — 11 ajoute que l'âme humaine est une forme qui, après avoir ([uitté le corps, conserve les deux yeux, les deux oreilles et tous les autres organes servant à recevoir des perceptions; ces organes, dit-il, sont semblables à ceux du corps et ont la même forme. Je ferai observer que ce docteur veut indiquer par les termes [forme et semblables) les facidtés qui ont été acquises par l'opération de ces organes dans le corps et qui sont venues s'ajouter à celles qui dérivent des perceptions (ordinaires) '■'.
Le lecteur qui aura compris toutes ces observations saura parfaitement que les perceptions dont nous parlons comme ayant lieu dans ces quatre phases sont réelles, bien qu'elles n'existent pas de la même manière que dans la vie de ce monde: elles vadent aussi d'intensité ' Ici et plus loin, l'auteur parait em- acquiert sa peri'ection, de même que l'âiue piojer le mot ijJo [esprit] dans le sens ' se forme et se perfeclionne en recueillant de ^J^ (âme). les formes des choses exlérieures au moyen ' Selon Ibn Khaldoun, c'est en recueil- des sens, lant des perceptions que la perceplivité selon les circonstances. Les ihéologiens scolasliques ont indiqué ce fait d'une manière générale en disant que Dieu crée dans elle (l'âme) une connaissance nécessaire qui lui permet de recevoir ces' perceptions, de quelque genre qu'elles soient. Par cette définition, ils veulent désigner précisément ce que nous venons d'exposer.
Ceci n'est qu'un résumé des indications que nous avons signalées comme pouvant servir à éclaircir la question des passages obscurs (du Coran); si nous avions traité le sujet avec plus d'étendue, le lecteur ne l'aurait pas mieux compris. Nous prions Dieu de nous diriger et de nous faire bien comprendre ce que ses prophètes et son Livre ont dit, afin que nous puissions obtenir une connaissance réelle de l'unité divine et arriver à la félicité éternelle. Dieu dirige qui il veut.
Du soufisme*.
Du soufisme*.
Le soufisme est une des sciences qqi sont nées dans l'islamisme. Voici à quoi elle doit son origine. I.e système de vie adopté par ces }i;ens (les mystiques ou Soufis) a toujours été en vigueur depuis le *emps des premiers musulmans. Les plus éminents parmi les Compagnons et (leurs disciples) les Tabê, et parmi les successeurs de ceux-«i, le considéraient comme la route de la vérité et de la bonne direction. H avait pour base l'obligation de s'adonner constamment aux p. 60. ■exercices de piété, de vivre uniquement pour Dien, de renoncer aux pompes et aux vanités du monde, de ne faire aucun cas de ce que recherche le commun des hommes, les plaisirs, les richesses et les honneurs; enfin de fuir la société pour se livrer dans la retraite aux pratiques de la dévotion. Rien n'était plus commun parmi les Compagnons et les autres fidèles des premiers temps. Lorsque, dans le second siècle de l'islamisme et dans les siècles suivants, le goût pour ' Il faut lire tiULo à la place de tîUjo. (Voy. Notices et Extraits, t. XII, p. 298. ) Le commencement de ce chapitre a Je reproduis ici celte traduction avec quelété traduit par M. de Sacy et inséré dans que» modifications, la notice des Vies des soujis, par Djamé. >' les biens du monde se fut. répandu et que la plupart des hommes se furent laissé entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, on désigna les personnes qui se consacrèrent à la piété par le nom de Soufis- ou de Motesouéfis (c'est-à-dire aspirants au soufisme) \ El-Cocheïri ^ a dit qu'on ne saurait assigner à ce nom une étymologie qui soit tirée de la langue arabe et conforme à l'analogie; que c'est évidemment un sobriquet et que l'opinion de ceux qui le font dériver de safa (pureté), ou de soffa (banquette)^, ou de sojj' (rang, ordre) est trop difficile à concilier avec les formes étymologiques de la langue pour être admissible. 11 ajoute qu'on ne peut pas non plus le faire dériver de ioa/" (laine), vu que ces gens-là n'avaient pas l'habitude de se distinguer des autres en portant des vêtements de laine. Je dis, moi, que, puisqu'il s'agit d'étymologie, soufi vient trèsprobablement de soaf (laine), car la plupart de ces dévots portaient des vêtements de cette étoffe pour se distinguer du commun des hommes, qui aimaient à se montrer dans de beaux habits.
LesSoufis ayant adopté pour règle de renoncer aux biens du monde, de se tenir séparés de la société et de s'adonner à la dévotion, se distinguèrent aussi des autres hommes par des extases * qui leur survenaient. Expliquons cela. L'homme, en tant qu'il est homme, se distingue des autres animaux par la perception ^, et cette perception est de deux sortes: la première a pour objet les sciences et les connaissances, non-seulement tout ce qui est certain, mais tout ce qui est supposition, ou dijute ou opinion; l'autre a pour objet les états qu'il ' Les deux termes s'emploient ïndiiTé- et protégé de Mohammed, qui nous a remment pour désigner le» mystiques. transmis tant de traditions dont plusieurs M. de Sacy en a déjà fait la remarque. sont évidemment mensongères, était un ' J'ai déjà parlé de ce célèbre hagio- des gens de la banquetle ou sofa (en arabe graphe; voyez la i" partie, p. 456. 'ojf")- ' Certains pauvres musulmans, contem- ' Selon M. de Sacy, le mot i>.^l^ est porains de Mohammed, dormaient dans le pluriel de tVa-j.
la mosquée de Médinc pendant la nuit, et " L'auleur aurait dû écrire y. x à JLj se tenaient assis sur une banquette, à l'ex- »>_.Ci. «par la rcllexion, et cette rétéricur de la mosquée, pendant le jour. flexion, »elc. (Voy. ce qu'il a dit à ce sujet Abou Horeira l'aveugle, ce Compagnon dans la a' partie, p. iiab.)
DIBN RIIALDOUN. 89 éprouve en lui-même, tels que la joie, la tristesse, le resserrement (de cœur), l'épanouissement, la satisfaction, la colère, la patience, la gratitude et autres dispositions semblables. L'être réel et intelligent (l'àme) qui agit librement dans le corps se compose de perceptions (venues de l'extérieur), de volontés (intérieures) et d'états (ou modifications quelle éprouve); et c'est là, comme nous l'avons dit', ce qui distingue l'homme. Ces états proviennent les uns des autres; ainsi P. tii. la science vient du raisonnement, la joie et la tristesse proviennent de ce qui fait éprouver du plaisir ou de la douleur; l'activité est le produit du repos, et la paresse de la lassitude.
Il en est de même de l'aspirant (ou disciple de la vie spirituelle) dans le combat.qu'il se livre à lui-même et dans ses exercices de piété: cbaque combat qu'il livre à ses penchants produit en lui un état qui est la conséquence de ce combat. Cet état est nécessairement, ou un actc^ de dévotion qui, s'enracinanl (par la répétition), devient pour lui une station, ou, si ce n'est point' un acte de dévotion, ce doit être nécessairement une qualité que son âme acquiert*, comme joie, gaieté, activité, paresse, etc. Maintenant, quant aux stations, l'aspirant ne cesse de s'élever d'une station à une autre jusqu'à ce qu'il parvienne à la confession (ou la conviction) de l'unité divine* et à la connaissance (parfaite de Dieu), terme nécessaire pour obtenir la félicité, conformément à cette parole du Prophète: Quiconque mourra en confessant qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu entrera dans le paradis.
I^'aspirant ne peut se dispenser de s'élever successivement dans ces divers degrés. Ils ont tous pour fondement l'obéissance et la sincérité (d'intention); la foi les précède et les accompagne, et d'eux * Littéral. « une espèce. » éprouve. Il faut insérer ^ entre (j[ et ^j^'. ' Le terme employé ici est lauhîd. Plus LesmanuscrilsC elD et l'édition de Boulac loin on le verra prendre une autre signioffrent la bonne leçon. Le traducteur turc fication, celle de Vunification ou idenlilé de l'a adoptée. l'homme avec Dieu.
8S PROLÉGOMÈNES