vent, les nuées et les pluyes fussent instru ments de Dieu, avec lesquels il nourrit et entretient plusieurs créatures, et en perd aussy et deffaict plusieurs austres, et qu'il ne se servist nullement des animaux à faire pas une de ses œuvres. Ains est beaucoup plus vray-semblable, attendu qu'ils dépendent totalement de la puissance de Dieu, qu'ils servent à tous les mouvements et secondent toutes les volontés de Dieu, plus-tost que les arcs ne s"1 accommodent aux Scythes, les lyres aux Grecs ne les haubois (1).
On ne saurait mieux dire; et je ne crois pas que ces belles réflexions trouvent nulle part d'application plus juste que dans la formation des constitutions politiques, où Ton peut dire, avec une égale. vérité, que l'homme fait tout et ne fait rien.
XI. S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Cicéron au sujet du système d'Epicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres jetées en Vair (l) Plutarque, Banquet des sept Sages, traduction d'&myot.
ISOUTELa. 15 pourraient s'arranger, &l tombant, de manière à former un poème. Des milliers de bouches ont répété et célébré cette pensée; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque. Supposons que des caractères d'imprimerie jetés à pleines mains du haut d'une tour viennent former à terre VAthalie de Racine, qu'en résuitera-t-il? Qu'une intelligence a présidé à la chute et à r arrangement des caractères. Le bon sens ne conclura jamais autrement.
XII. Considérons maintenant une constitution politique quelconque, celle de l'Angleterre, par exemple. Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'état ne se sont assemblés et n'ont dit: Créons trois pouvoirs; balançons-les de telle manière, etc.; personne n'y a pensé. La con-\ stitution est l'ouvrage des circonstances, et K le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales; les coutumes saxonnes, normandes et danoises; le: privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque des combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde (1).
XIII. Or, puisque ces élémens, ainsi projetés dans l'espace, se sont arrangés en si bel ordre, sans que, parmi cette foule innombrable d'hommes qui ont agi dans ce vaste champ, un seul ait jamais su ce qu'il faisait par rapport au tout, ni prévu ce qui devait arriver, il s'ensuit que ces éléments étaient guidés dans leur chute par une main infaillible, supérieure à l'homme. La plus (1) Tacite croyait que cette forme de gouvernement ne serait jamais qu'une théorie idéale ou une expérience passagère. « Le meilleur de tous les gouvernements, » dit-il (d'après Cicéron, comme on sait), « serait celui « qui résulterait du mélange des trois pouvoirs balancés « l'un par l'autre; mais ce gouvernement ri 'existera « jamais; ou, s'il se montre, il ne durera pas. » (Annal, iv, 33.) Le bon sens anglais peut cependant le faire durer bien plus longtemps qu'on ne pourrait l'imaginer, en subordonnant sans cesse, mais plus ou moins, la théorie, ou ce qu'on appelle les principes, aux leçons de l'expérience et de la modération: ce qui serait impossible, si les principes étaient écrits.
grande folie, peut-être, du siècle Jes folies, fut de croire qae les lois fondamentales pouvaient être écrites à priori; tandis qu'elles sont évidemment l'ouvrage d'une force supérieure à l'homme; et que récriture même, très postérieure, est pour elle le plus grand signe de nullité.
XIV. Il est bien remarquable que Dieu, ayant daigné parler aux hommes, a manifesté lui-même ces vérités dans les deux révélations que nous tenons de sa bonté. Un très habile homme qui a fait, à mon avis, une sorte d époque dans notre siècle, à raison du combat à outrance qu'il nous montre dans ses écrits entre les préjugés les plus terribles de siècle, de secte, d'habitudes, etc., et les intentions les plus pures, les mouvements du cœur le plus droit, les connaissances les plus précieuses; cet habile homme, dis-je, a décidé « quune instruction venant immédiatement de Dieu, ou donnée seulement par ses ordres, devait premièrement certifier aux hommes l "existence de cet ÊTRE. » C'est précisément le contraire; car le premier caractère de cette instruction est de ne révéler directement ni l'existence de Dieu, ni ses attributs; mais de supposer le tout antérieurement connu, sans qu'on sache ni pourquoi, ni comment. Ainsi elle ne dit point: Il îiy a, ou vous ne croirez qu'un seul Dieu éternel, tout-puissant, etc., elle dit (et c'est son premier mot), sous une forme purement narrative: Au commencement Dieu créa, etc.; par où elle suppose que le dogme est connu avant l'Ecriture.
XV. Passons au christianisme, qui est la plus grande de toutes les institutions imaginables, puisqu'elle est toute divine, et qu'elle est faite pour tous les hommes et pour tous les siècles. Nous la trouverons soumise à la loi générale. Certes, son divin auteur était bien le maître d'écrire lui-même ou de faire écrire; cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre, du moins en forme législative. Le Nouveau-Testament, postérieur à la mort du législateur, et même à l'établissement de sa religion, présente une narration, des avertissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme impérative. Les évangélisles, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima JUSQU'A LA FIN, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance; ils GÉ?ÎÉRATEtJH. 1 9 GÉ?ÎÉRATEtJH. 1 9 se gardent cependant de déclarer ni d'ordonner rien. On lit bien dans leur admirable histoire: Allez, enseignez; mais point du tout: Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l'historien sacré, il Ténonce simplement comme une chose antérieurement connue (1). Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit: lYous croyons; jamais vous croirez. Nous les récitons en particulier: nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l "orgue (2), comme de véritables prières, parce quils sont des formules de soumission, de confiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je vou- (1) Il est très remarquable que les évangélistes mêmes ne prirent la plume que tard, et principalement pour contredire des histoires fausses publiées de leur temps. Les épitres canoniques naquirent aussi de causes accidentelles: jamais l'Ecriture n'entra dans le plan primitif des fondateurs. Mill, quoique protestant, l'a reconnu expressément. {Pro leg. in ISov. Test, grœc.p. l, n° C5. Et Hobbes avait déjà fait la même observation en Angleterre (Hobbes's Tripos in threc discourses. Lis.
(2) in chordis et organo. Ps. cl. 4.
£9 PRINCIPE drais bien voir la Confession cCAusbourg ou les trente-neuf articles mis en musique; cela serait plaisant (1)!
Bien loin que les premiers symboles contiennent Ténoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient au contraire regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même des saintes Ecritures: jamais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens: il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi.
XVI. H y a plus: si un peuple possède un de ces codes de croyance, on peut être sûr de trois choses: 1. Que la religion de ce peuple est fausse; (l) La raison ne peut que parler, c'est l'amour qui chante; et voilà pourquoi nous chantons nos symboles; car la foi n'est qu'une croyance par amour; elle ne réside point seulement dans l'entendement: elle pénètre encore et s'enracine dans la volonté. Un théologien philosophe a dit avec beaucoup de vérité et de finesse t « Il « y a bien de la différence entre croire et juger qu'il faut « croire. » Aliud est credere, aliud judicare esse credendmn. (Léon. Lessii Opuscula. Ludg. 1651, in-fol. pag. 556, col. 2. De Prœdestinalione.)
2. Qu'il a écrit son code religieux dans un accès de fièvre; 3. Qu'on s'en moquera en peu de temps chez cette nation même, et qu'il ne peut avoir ni force ni durée. Tels sont par exemple, ces fameux articles, qu'on signe plus qiion ne les Ut, et qiion lit plus qu'on ne les croit (1). Non-seulement ce catalogue de dogmes est compté pour rien, ou à peu près, dans le pays qui Ta vu naître; mais de plus il est évident, même pour l'œil étranger, que les illustres possesseurs de cette feuille de papier en sont fort embarrassés. Ils voudraient bien la faire disparaître, parce qu'elle impatiente le bon sens national éclairé par le temps, et parce qu'elle leur rappelle une origine malheureuse; mais la constitution est écrite.
XVII. Jamais, sans doute, ces mêmes xinglais n'auraient demandé la grande charte, si les privilèges de la nation n'avaient pas été violés; mais jamais aussi ils ne l'auraient demandée, si les privilèges n'avaient pas existé avant la charte. Il en est de l'Eglise comme de l'Etat: si jamais le christianisme n'avait (4) Gibbon, dans ses Mémoires, tom. I, <hap. C, de la traduction française.
été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit, que parce qu'il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de parole.
Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du XVI. siècle (1). Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont proposé depuis d'effacer cette loi fondamentale, parce qu'elle contient quelques mots difficiles pour eux; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices au lieu de nous rendre amis; mais cette demande n'est ni théologique ni philosophique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent, désirons qu'ils apprennent aujourd'hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique: elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes (1) On peut faire la même observation en remontant jusqu'à Arius: jamais l'Eglise n'a cherché à écrire ces (Jogmes; toujours on l'y a forcée.
le doute ou l'attaque, et quelles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces rem parts vénérables autour de la vérité: ils la défendent sans doute, mais ils la cachent; ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.
XVIII. J'ai parlé du christianisme comme système de croyance; je vais maintenant l'envisager comme souveraineté, dans son association la plus nombreuse. Là, elle est monarchique, comme tout le monde le sait, et cela devait être, puisque la monarchie devient, par la nature même des choses, plus nécessaire à mesure que l'association devient plus nombreuse. On n'a point oublié qu'une bouche impure se fit cependant approuver de nos jours, lorsqu'elle dit que la France était géométriquement monarchique. Il serait difficile, en effet, d'exprimer plus heureusement une vérité plus incontestable. Mais si l'étendue de la France repousse seule l'idée de toute autre espèce de gouvernement, à plus forte raison cette souveraineté qui, par l'essence même de sa constitution, aura tou?
jours des sujets sur tous les points du globe, ne pouvait être que monarchique; et l'expérience sur ce point se trouve d'accord avec la théorie. Cela posé, qui ne croirait qu'une telle monarchie se trouve plus rigoureusement déterminée et circonscrite que toutes les autres, dans la prérogative de son chef? C'est cependant le contraire qui a eu lieu. Lisez les innombrables volumes enfantés par la guerre étrangère, et même par une espèce de guerre civile qui a ses avantages et ses inconvénients, vous verrez que de tout côté on ne cite que des faits; et c'est une chose surtout bien remarquable que le tribunal suprême ait constamment laissé disputer sur la question qui se présente à tous les esprits comme la plus fondamentale de la constitution, sans avoir voulu jamais la décider par une loi formelle; ce qui devait être ainsi; si je ne me trompe infiniment, à raison précisément de l'importance fondamentale de la question (1), Quelques hommes sans mis- (1) Je ne sais si les Anglais ont remarqué que le plus docte et le plus fervent défenseur de la souveraineté dont il s'agit ici, intitule ainsi un de ses chapitres: Que la monarchie mixte tempérée d'aristocratie et de dé' mosratie, vaut mieux que la monarchie pure. (Bel- «ion, et téméraires par faiblesse, tentèrent de la décider en 1682, en dépit d'un grar.d homme; et ce fut une des plus solennelles imprudences qui aient jamais été commises dans le monde. Le monument qui nous en est resté est condamnable sans doute sous tous les rapports; mais il Test surtout par un côté qui n'a pas été remarqué, quoiqu'il prêt*» le flanc plus que tout autre à une critique éclairée. La fameuse déclaration osa décider par écrit et sans nécessité, même apparente (ce qui porte la faute à l'excès), une question qui devait être constamment abandonnée à une certaine sagesse pratique, éclairée par la conscience universelle.
Ce point de vue est le seul qui se rapporte au dessein de cet ouvrage; mais il est bien digne des méditations de tout esprit juste et de tout cœur droit.
XIX. Ces idées ne sont point étrangères ("frises dans leur généralité) aux philosophes de l'antiquité: ils ont bien senti la faibles e, j'ai presque dit le néant de l'écriture dans le* grandes institutions; mais personne n'a mieux vu, ni mieux exprimé cette vérité que Platon, iarminus, de summo Pontif., cap. III.) Pas mal pour un fanatique 1 $ G PRINCIPE qu'on trouve toujours le premier sur la route de toutes les grandes vérités. Suivant lui, d'abord, « l'homme qui doit toute son ins> « truction à l'écriture, n'aura jamais que « l apparence de la sagesse (1). La parole, ce ajoute-t-il, est à l'écriture ce qu'un homme « est à son portrait. Les productions de l'écc criture se présentent à nos yeux comme vice vantes; mais si on les interroge, elles ce gardent le silence avec dignité (2). Il en ce est de même de récriture, qui ne sait ce ce qu'il faut dire à un homme, ni ce quil a faut cacher à un autre. Si Ton vient à ce l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ce ne peut se défendre; car son père n'est ce jamais là pour la soutenir (3). De manière ce que celui qui s'imagine pouvoir établir par ce l'écriture seule une doctrine claire et duce rable, EST UN GRAND SOT (4). S'il ce possédait réellement les véritables germes (1) AoS^opot ytyovéTî; kvrï uoywv. ( Plat, in Fhœd. Opp. tom., edit. Bipont.,p. 381. ) (3) Toû itxTfôi Ssïrat porjOoû. ( Ibid. p. 382.)
(4) nolivjs â» tûiiQiixf yépu. (Ibid. p. 382.) Mot à mot: Il regorge de bêtise.
Prenons garde, chacun dans noire pays, que cetta espèce de pléthore ne devienne endémique.
« de la vérité, il se garderait bien de croire c< quWec un peu de liqueur noire et une « plume (1) il pourra les faire germer dans et l'univers, les défendre contre l'inclémence « des saisons et leur communiquer l'efficace cité nécessaire. Quant à celui qui entrera prend d'écrire des lois ou des constitutions ce civiles (2), et qui se figure que parce qu'ils ce les a écrites il a pu leur donner l'évidence ce et la stabilité convenables, quel que puisse ce être cet homme, particulier ou législace teur (3), et soit qu'on le dise ou qu'on ne ce le dise pas (4), il s'est déshonoré; car il ce a prouvé par là qu'il ignore également ce ce que c'est que l'inspiration et le délire, le ce juste et l'injuste, le bien et le mal: or, ce cette ignorance est une ignominie, quand ce même la masse entière du vulgaire apce plaudirait (5). » XX. Après avoir entendu la sagesse des nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne. « Il eût été sans doute bien à désirer, v a dit le plus éloquent des Pères grecs, « que « nous n'eussions jamais eu besoin de l'écri-« ture, et que les préceptes divins ne fus-« sent écrits que dans nos cœurs, par la ce grâce, comme ils le sont par l'encre, dans ce nos livres: mais, puisque nous avons perdu ce cette grâce par notre faute, saisissons ce donc, puisqu'il le faut, une planche au ce lieu du vaisseau, et sans oublier cependant ce la supériorité du premier état. Dieu ne ce révéla jamais rien aux élus de l'Ancience Testament; toujours il leur parla directece ment, parce qu'il voyait la pureté de leurs ce cœurs; mais le peuple hébreu s'étant préce cipité dans l'abîme des vices, il fallut des ce livres et des lois. La même marche s'est rece nouvelée sous l'empire de la nouvelle révécc lation; car le Christ n'a pas laissé un seul ce écrit à ses Apôtres. Au lieu de livre il leur ce promit le Saint-Esprit. C'est lui, leur ditce il, qui vous inspirera ce que vous aurez ce à dire (1). Mais parce que, dans la suite ,(*.) Chrysost. Hom. in Matth. I. i.
GOÉRATEUR. 29 « des temps, des hommes coupables se rét< voltèrent contre les dogmes et contre la « morale, il fallut en venir aux livres. « XXI. Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais), la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hommes (1), que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de Vencre. Elles montrent au contraire que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'ignorance ou de danger; qu'à mesure qu'une institution est parfaite, elle écrit moins; de manière que celle qui est certainement divine, n'a rien écrit du tout en s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire, produit par l'infirmité ou par la malice humaine; et qu'elle n'est rien du tout, si elle n'a reçu une sanction antérieure et non écrite.
(l) Parmi une foule de traits admirables dont les Psaumes de David étincellent, je distingue le suivant: Constitue, Domine, legislatorem super eos, ut sciant quoniam homincê sunt; c'est-à-dire: « Place, Sei-« gneur, un législateur sur leurs télés, afin qu'ils sachent i qu'ils sont des hommes. » — C'est un beau mot!
XXII. C'est ici qu'il faut gémir sur le paralogisme fondamental d'un système qui a si malheureusement divisé l'Europe. Les partisans de ce système ont dit: Nous ne croyons çiià la parole de Dieu Quel abus des mots! quelle étrange et funeste ignorance des choses divines! Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à récriture: comme si Dieu avait pu ou voulu changer la nature des choses dont il est l'auteur, et communiquer à l'écriture la vie et l'efficacité qu'elle n'a pas! L'Ecriture sainte n'est-elle donc pas une écriture? n'a-t-elle pas été tracée avec une plume et un peu de liqueur noire? Sait-elle ce quil Jaut dire à un homme et ce qiCil faut cacher a un autre (1)? Leibnitz et sa servante n'y lisaient-ils pas les mêmes mots? Peut- elle être, cette écriture, autre chose que le portrait du Verbe? Et, quoique infiniment respectable sous ce rapport, si l'on vient à l'interroger, ne faut-il pas qu'elle garde un silence divin (2)? Si on l'attaque enfin, ou si on l'insulte, peut-elle se défendre en T absence de son père? Gloire à la vérité! Si la parole (i) Revoyez la page 26 et suit.
GÉNÉRATEUR. 3f éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il vous plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce faux-dieu; attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.
XXIII. Tout bon esprit achèvera de se ;onvaincre sur ce point, pour peu qu'il veuille réfléchir sur un axiome également frappant par son importance et par son universalité, c'est que rien de grand n'a de grands commencements. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi. Cresçit occulto velut arbor œvo; c'est la devise éternelle de toute grande institution; et de là vient que toute institution fausse écrit beaucoup, parce qu elle sent sa faiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer. De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence, que nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite, puisque les hommes mêmes, instruments successifs de rétablissement, ignorent ce qu'il doit devenir, et que l'accroissement insensible est le véritable signe 32 pumciPE 32 pumciPE de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puissance dos souverains pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogmatique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le XYI siècle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évêques de Rome n'écaient point, dans les premiers siècles, ce quils furent depuis; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs, est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne, ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'enfance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quelconque adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradic tion logique. Si les ennemis éclairés et gênéreux de celte puissance (et certes, elle en a beaucoup de ce genre), examinent la question sous ce point de vue, comme je les en prie avec amour, je ne doute pas que toutes ces objections tirées de l'antiquité ne disparaissent à leurs yeux comme un léger brouillard.
Quant aux abus, je ne dois point m'en occuper ici. Je dirai seulement, puisque ce sujet se rencontre sous ma plume, qu'il y a bien à rabattre des déclamations que le dernier siècle nous a fait lire sur ce grand sujet. Un temps viendra où les papes, contre lesquels on s'est le plus récrié, tels que Grégoire VII, par exemple, seront regardés, dans tous les pays, comme les amis, les tuteurs, les sauveurs du genre humain, comme les véritables génies constituants de l'Europe.
Personne n'en doutera dès que les savants français seront chrétiens, et dès que les savants anglais seront catholiques, ce qui doit bien cependant arriver une fois.
XXIV. Mais par quelle parole pénétrante pourrions-nous dans ce moment nous faire entendre d'un siècle infatué de l'écriture et brouillé avec la parole, au point de croire que les hommes peuvent créer des conslitutions, des langues et même des souverainetés; d'un siècle pour qui toutes les réalités sont des mensonges, et tous les mensonges des réalités; qui ne voit pas même ce qui se passe sous ses yeux; qui se repaît de livres, et va demander d'équivoques leçons à Thucydide ou à Tite-Live, tout en fermant les yeux à la vérité qui rayonne dans les gazettes du temps?
Si les vœux d'un simple mortel étaient dignes d'obtenir de la Providence un de ces décrets mémorables qui forment les grandes époques de l'histoire, je lui demanderais d'inspirer à quelque nation puissante qui l'aurait grièvement offensé, l'orgueilleuse pensée de se constituer elle-même politiquement, en commençant par les bases» Que si, malgré mon indignité, l'antique familiarité d'un patriarche m'était permise, je dirais: « Accordecc lui tout! Donne-lui l'esprit, le savoir, la e< richesse, la valeur, surtout une confiance « démesurée en elle-même, et ce génie à la ec fois souple et entreprenant, que rien n'em- « barrasse et que rien n'intimide. Eteins son « gouvernement antique; ôte-lui la mémoire; « tue ses affections; répands de plus la ter-«* reur autour d'elle; aveugle ou glace ses ce ennemis; ordonne à la victoire de veiller « à la fois sur toutes ses frontières, en sorte ce que nul de ses voisins ne puisse se mêler « de ses affaires, ni la troubler dans ses ce opérations. Que cette nation soit illustre ce dans les sciences, riche en philosophie, ce ivre de pouvoir humain, libre de tout ce préjugé, de tout lien, de toute influence ce supérieure: donne-lui tout ce qu'elle déce sirera, de peur qu'elle ne puisse dire un ce jour: Ceci m'a manqué ou cela m" a gênée; ce qu'elle agisse enfin librement avec cette ce immensité de moyens, afin qu'elle dece vienne, sous ton inexorable protection, ce une leçon éternelle pour le genre humain. » XXV. On ne peut, sans doute, attendre une réunion de circonstances qui serait un miracle au pied de la lettre; mais des événements du même ordre, quoique moins remarquables, se montrent ça et là dans l'histoire, même dans l'histoire de nos jours; et bien qu'ils n'aient point, pour l'exemple, cette force idéale que je désirais tout-àl'heure, ils ne renferment pas moins de grandes instructions.
Nous avons été témoins, il y a moins de vingt-cinq ans, d'un effort solennel fait pour à 6 PRINCIPE régénérer une grande nation mortellement malade. C'était le premier essai du grand œuvre, et la pré/ace, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de l'épouvantable livre qu'on nous a fait lire depuis. Toutes les précautions furent prises. Les sages du pays crurent même devoir consulter la divinité moderne dans son sanctuaire étranger. On écrivit à Delphes, et deux pontifes fameux répondirent solennellement (1). Les oracles qu'ils prononcèrent dans cette occasion ne furent point, comme autrefois des feuilles légères, jouets des vents; ils sont reliés:...Quidque hœc Sapientia \possit, gunc patuit C'est une justice, au reste, de l'avouer % dans ce que la nation ne devait qu'à son propre bon sens, il y avait des choses qu'on peut encore admirer aujourd'hui. Toutes les convenances se réunissaient, sans doute, sur la tête sage et auguste appelée à saisir les rênes du gouvernement: les principaux intéressés dans le maintien des anciennes lois, faisaient volontairement un superbe sacrifice au public; et, pour fortifier l'autorité suprême, ils (i) Rousseau et Mably, GÉSÉEATEUR. 37 se prêtaient à changer une épithète de la souveraineté. — Hélas! toute la sagesse humaine fut en défaut, et tout finit par la mort.
XXVI. On dira: Mais nous connaissons les causes qui firent manquer l 'entreprise. Comment donc? veut-on que Dieu envoie des anges sous formes humaines, chargés de déchirer une constitution? Il faudra bien toujours que les choses secondes soient employées: celle-ci ou celle-là, qu'importe? Tous les instruments sont bons dans les mains du grand ouvrier; mais tel est l'aveuglement des hommes, que, si demain quelques entrepreneurs de constitutions viennent encore organiser un peuple, et le constituer avec un peu de liqueur noire, la foule se hâtera encore de croire au miracle annoncé. On dira de nouveau: Rien n'y magique; tout est prévu, tout est écrit; tandis que, précisément parce que tout serait prévu, ^/ discuté et écrit, il serait démontré que la constitution est nulle, et ne présente à Tœil qu'une apparence éphémère.
XXVII. Je crois avoir lu quelque part qu'il y a bien peu de souverainetés en état de justifier la légitimité de leur origine. Admet- V 58 TRlNCirE tons la justesse de l'assertion, iî n'en résultera pas la moindre tache st l^s successeurs d'un chef dont les actes pourraient souffrir quelques objections: le nuage qui envelopperait plus ou moins l'origine de son autorité ne serait qu'un inconvénient, suite nécessaire d'une loi du monde moral. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que le souverain ne pourrait régner légitimement qu'en vertu d'une délibération de tout le peuple, c'està-dire par la grâce du peuple; ce qui n'arrivera jamais, car il n'y a rien de si vrai que ce qui a été dit par l'auteur des Considérations sur la France (1): Que le peuple acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais. 11 faut toujours que l'origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain, de manière que les hommes mêmes qui paraissent s'en mêler directement ne soient néanmoins que des circonstances. Quant à la légitimité, si dans son principe elle a pu sembler ambiguë, Dieu s'explique par son premier ministre au département de ce monde, le temps, 11 est bien vrai néanmoins que certains présages contemporains trompent peu lorsqu'on est à même de les observer; mais les détails, sur ce point, appartiendraient à un autre ouvrage.
XXVIII. Tout nous ramène donc à la règle générale: L'homme ne peut faire une constitution, et nulle constitution légitime^ ne saurait être écrite. Jamais on n'a écrit, jamais on n'écrira à priori le recueil des lois fondamentales qui doivent constituer une société civile ou religieuse. Seulement, lorsque la société se trouve déjà constituée, sans qu'on puisse dire comment, il est possible de faire déclarer ou expliquer par écrit certains articles particuliers; mais presque toujours ces déclarations sont reflet ou la cause de très grands maux, et toujours elles coûtent aux peuples plus qu'elles ne valent.
XXIX. A cette règle générale que nulle constitution ne peut être écrite, ni faite à priori, on ne connaît qu'une seule exception; c'est la législation de Moïse. Elle seule fut, pour ainsi dire, jetée comme une statue, et écrite jusque dans les moindres détails par un homme prodigieux qui dit FIAT! sans que jamais son œuvre ait eu besoin depuis d'être, ni par lui ni par d'au très, corrigée f suppléée ou modifiée. Elle seule a pu braver Le temps, parce qu'elle ne lui devait rien et n'en attendait rien; elle seule a vécu quinze cents ans; et même après que dix-huit siècles nouveaux ont passé sur elle, depuis le grand ana thème qui la frappa au jour marqué, nous la voyons, vivante, pour ainsi dire, dune seconde vie, resserrer encore, par je ne sais quel lien mystérieux qui n'a point de nom humain, les différentes familles d'un peuple qui demeure dispersé sans être désuni: de manière que, semblable à l'attraction et par le même pouvoir, elle agit à distance, et fait un tout d'une foule de parties qui ne se touchent point. Aussi cette législation sort évidemment, pour toute conscience intelligente, du cercle tracé autour du pouvoir humain; et cette magnifique exception à une loi générale qui n'a cédé qu'une fois et n'a cédé qu'à son auteur, démontre seule la mission divine du grand législateur des Hébreux, bien mieux que le livre entier de ce prélat anglais qui, avec la plus forte tête et une érudition immense, a néanmoins eu le malheur d'appuyer une grande vérité sur le plus triste paralogisme.
XXX. Mais puisque toute constitution est divine dans son principe, il s'ensuit que l'homme ne peut rie*: dans ce genre à moins qu'il ne s'appuie sur Dieu, dont il devient alors l'instrument (1). Or, c'est une vérité à laquelle le genre humain en corps n*a cessé de rendre le plus éclatant témoignage. Ouvrons l'histoire) qui est la politique expérimentale, nous y verrons constamment le berceau des nations environné de prêtres r et la Divinité toujours appelée au secours de la faiblesse humaine (2). La fable, bien (i) On peut même généraliser l'assertion et prononcer sans exception: Que nulle institution quelconque ne peut durer, si elle n'est fondée sur la religion.
(2) Platon, dans un morceau admirable et tout-à-fait mosaïque, parle d'un temps primitif où Dieu avait c&n fié rétablissement et le régime des empires, non à des hommes, mais à des génies; puis il ajoute, en parlant de la difficulté de créer des constitutions durables: C est la vérité même que si Dieu n'a pas présidé à rétablissement d'une cité, et qu'elle?ïait eu qu'un commencement humain, elle ne peut échapper aux plus grandsmaux.il faut donc tâcher, par tous les moyens imaginables, d'imiter le régime primitif j et nous confiant en ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, nous devons fonder les maùons, ainsi que les états, en consacrant comme les lois les volon les de r intelligence (suprême). Que si un état (quelle que soit sa forme) est fondé sur le vice, et gouverne par des gens qui foulent aux pieds la justice, il ne lui reste aucun moyen de salut. (Plat, de Leg., t. VIII, • • plus vraie que l'histoire ancienne, pour des yeux préparés, vient encore renfoncer la démonstration. C'est toujours un oracle qui fonde les cités; c'est toujours un oracle qui annonce la protection divine et les succès du héros fondateur. Les Rois surtout, chefs des empires naissants, sont constamment désignés et presque marqués par le ciel de quelque manière extraordinaire (1). Combien d'hommes légers ont ri de la sainte ampoule, sans songer que la sainte ampoule est un hiéroglyphe, et qu'il ne s'agit que de savoir (1) On a fait grand usage dans la controverse de la fameuse règle de Richard de Saint- Victor: Quod sempert quod ubique, quod omnibus. Mais cette règle est générale et peut, je crois, être exprimée ainsi: Toute croyance constamment universelle est vraie: et toutes les fois qu'en séparant d'une croyance quelconque certains articles particuliers aux différentes nations, il reste quelque chose de commun à toutes, ce reste est une vérité.
* (2) Toute religion, par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. Celle de la religion chrétienne est, par cette raison, toujours chaste, toujours utile, et souvent sublime, sans que (par un privilège particulier) il soit jamais possible de la confondre avec la religion même. De manière que nul mythe chrétien ne peut nuire, et que souvent il mérite toute l'attention de l'observateur.