1. On voit, par exemple, que Grégoire VII ne se Hélermina contre Henri IV que lorsque le danger et les maux de l'Eglise lui parurent intolérables. On voit, de plus, qu'au lieu de le déclarer déchu, il se contenta de le soumettre au jugement des électeurs allemands, et. de leur mander de nommer un autre empereur s'ils le jugeaient à propos. En quoi, certes, il montrait de la moilération, en partant des idées de ce siècle. Que si les électeurs venaient à se diviser et à produire une guerre, ce n'était point du tout ce que voulait le Pape, On dira; Qui veut la cause veut l'effet. Point du tout, si le premier moleur n'a pas le choix, et si l'effet dépend d'un agent libre qui (ait mal en pouvant faire bien. Je consens, au surplus, que tout ceci ne soit considéré que comme moyeu d'atténuation. Je n'aime pas mieux les raisonnements que les |jrétentions exagérées.
aucune suite politique; ceux où le schisme de l'Empire n'ayant pris son origine que dans la volonté des électeurs, sans aucune participation de la puissance spirituelle, les guerres lui demeuraient parfaitement étrangères; ceux enfin où, n'ayant pu se dispenser de résister, les Papes ne répondaient plus de rien, nulle puissance ne devant répondre des suites coupables d'un acte légitime, et l'on verra à quoi se réduisent ces quatre siècles de sang et de lanatisme imperturbablement cités à la charo'e des Souverains Pontifes.
CHAPITRE XIII Continuation du même sujet. Réflexions sur ces guerre?.
On déplairait certainement aux Papes si l'on soutenait que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite, l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposaient les empereurs. Il est aisé de répondre: Du droit sur lequel repose toute autorité légitime. Possession d'un côté, assentiment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il serait permis au moins de rétorquer et de demander de quel droit les empereurs se permettaient d'emprisonner, d'exiler, d'outrager, de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontiles.
Je ferai observer de plus que les Papes qui ont régné dans ces temps difficiles, les Grégoire, les Adrien, LIVRE II, CHAPITRE XIII. 241 les Innocent, les Célestin, elc, ayant tous été des hommes éminents en doctrine et en vertu, au point d'arracher à leurs ennemis mêmes le témoignage dti à leur caractère moral, il paraît bien juste que si, dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la religion et l'ordre social contre tous les vices couronnés, il se trouve quelques obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement éclaircies, on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étaient là pour se défendre, ils seraient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite.
Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route tout opposée. Pour lui, les empereurs sont tout, et les Papes rien (1). Comment aurait-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les croyants fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome: Que l'Eglise et le Pape c'est tout un (2)! Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés, et n'ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment favorisés en France, c'est-à-dire en Europe, par les parlements et par les jansénistes, deux partis qui ne différaient guère que de nom; et à force d'attaques, de sophismes et de calomnies, tous les conjurés étaient parvenus à créer un préjugé fatal qui avait déplacé le Pape dans l'opinion, du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés, et qui avaient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables. Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur l'Histoire: « Louis le Débonnaire, détrôné par ses enfants, est « jugé, condamné, absous par une assemblée d'évê- 1. Je veux dire les empereurs des temps passés, les empereurs païens, les empereurs persécuteurs, les empereurs ennemis de l'Eglise, qui voulaient la dominer, l'asservir et l'écraser, etc. Cela s'entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens, anciens et modernes, on sait comment la philosophie les protège. Charlemagne même a très peu l'honneur de lui plaire.
2. Saint François de Sales, sup., p. 59, ques. (( De la ce pouvoir impolitique que les évêques (( s'arrogent sur les souverains; de la ces excommlm-« CATIONS SACRILÈGES OU sécUtieuses; DE LA ces cri-« MES DE LÈSE-MAJESTÉ fulmiiiés à Saint-Pierre de « Rome, où le successeur de saint Pierre déliait les « peuples du serment de fidélité, où le successeur de « celui qui a dit que son royaume nest pas de ce (( monde distribuait les sceptres et les couronnes, où (( les ministres d'un Dieu de paix provoquaient au « MEURTRE des uatious entières (1). » Pour trouver, même dans les ouvrages protestants, un morceau écrit avec autant de colère, il faudrait peut-être remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi, possible; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi, qu'importe au lecteur imprudent ou inattentir qui avale le poison? Le terme de lèse-majesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape serait par hasard au-dessous d'un autre souverain? Comme prince temporel, il est l'égal de tous les autres en dignité; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Chef suprême du chrislianisme (2), il n'a plus d'égal, et l'intérêt de l'Europe, je ne dis rien de trop, exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain, sans raison, il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut lorsque, contre les lois de la justice, de la décence et de la religion, il fît insulter le Pape Innocent XIII (3) au milieu de Rome. On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra, excepté celui de lèse-maiesté, qui aurait pu i. Lettres sur V Histoire, t. II, lett. XXXV, p. 330.
2. C'est le titre remarquable que l'illustre Burke donna au Pape dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il voulait dire, sans doute, que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C'est une grande vérité confessée par un grand personuage.
3. Bonus et pacificus Pontifpx. (Bossuet, Gall. orthod., § 6.)
LIVRE II, CHAPITRE XlII. 243 convenir seiilemenl au marquis de Lavardin, s'il avait agi sans mandat (1).
Les excommunications sacrilèges ne sont pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble, après tout ce qui a été dit, aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment, et qu'il ne pourra, j'espère, récuser tout à fait.
(( Dans le temps des croisades, la puissance des « Papes était grande; leurs anathèmes, leurs interdits (( étaient respectés, étaient redoutés. Celui qui aurait (( été peut-être par inclination disposé à troubler les « Etals cVun souverain occupé dans une croisade « savait qu'il s'exposait à une excommunication qui « pouvait lui [aire perdre les siens. Cette idée, « d'ailleurs, était généralement répandue et adop- On pourrait, comme on voit, et je m'en chargerais volontiers, composer sur ce texte seul un livre très sensé, intitulé: de l'Utilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades? Une puissance réprimante n'est jamais jugée, si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle empêche. C'est là le triomphe de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés, et qu'est-ce que ne lui doit pas le monde? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l'histoire, combien de pensées fatales, combien de désirs terribles étouffés dans les coeurs des princes! Combien de souverains auront dit dans le secret de leur conscience: Non, il ne faut pas s'exposer! L'autorité des Papes fut pendant plusieurs \. 11 entra à Rome à la tète de huit cents hommes, en coïKjm'^rant plutôt qu'on ambassadeur, venant au nom de son maitrc réclamer au pied de la lettre le droit de pro(<^ger le crine. 11 eut pour sa cour l'altenlion diîlicaic de communier publiquement dans sa chapelle, après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que madame de Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre 1675.
siècles la véritable force constituante en Europe. C'est elle qui a {ait la monarchie européenne, merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement comme le soleil, parce qu'on le voit tous les jours.
Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles, mon royaume n'est pas de ce monde, pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C'est un lieu commun dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs; mais ce qu'on ne saurait lire sans un sentiment profond de tristesse, c'est l'accusation intentée contre les Papes cVavoir provoqué les nations au meurtre. Il fallait au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savais bien que le soldat tue, mais j'ignorais qu'il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est nécessaire, et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question, il suffit de répéter que les Papes, comme princes temporels, ont autant de droit que les autres de faire la guerre, et que s'ils l'ont faite (ce c|ui est incontestable), et plus rarement et plus justement, et plus humainement que les autres, c'est tout ce qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir provoqué à la guerre, ils l'ont, au contraire, empêchée de tout leur pouvoir; toujours ils se sont présentés comme médiateurs, lorsque les circonstances le permettaient; et, plus d'une fois, ils ont excommunié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n'est pas aisé de pi'ouver, comme nous l'avons vu, qu'elles aient réellement produit des guerres. D'ailleurs le droit était incontestable, et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des excommunications comme d'un motif pour faire la guerre, alors même ils se. battaient malgré les Papes, qui jamais n'ont voulu ni pu vouloir la guerre.
LIVHE II, CHAPITRE XIV. Z45 Sans la puissance temporelle des Papes, le monde politique ne pouvait aller; et plus cette puissance aura d'action, moins il y aura de guerres, puisqu'elle est la seule dont l'intérêt Aasible ne demande que la paix.
Quant aux guerres justes, saintes même et nécessaires, telles que les croisades, si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d'immortelles actions de grâce. — Mais je n'écris pas sur les croisades.
Et si les Souverains Pontifes avaient toujours agi comme médiateurs, croit-on qu'ils auraient eu au moins l'extrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports, et nous pouvons encore entendre le même juge (1) se plaindre de ce que les envoyés du Pape étaient appelés à ces grands traités où l'on décidait du sort des nations, et se féliciter de ce que cet abus n'aurait plus lieu.
CHAPITRE XIV De la Bulle d'Alexandre YI Inter cœtera.
Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape, qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint- 1. « Pendant longtemps, le centre politique de l'Europe avait été forcément « établi à Rome. Il s'y était trouvé transporté par des circonstances, des consi-» dérations plus religieuses que politiques, et il avait dû commencer à s'enéloi-« gner à mesure que l'on avait appris à séparer la politique de la religion (beau -< chef-d'œuvre vraiment!/ et à éviter les maux que leur mélange avait trop sou-" vent produits, n [L'ittres sia- l'Histoire, t. IV, lett. XCVI, p. 470.) J'oserais croire au contraire que le titre de nu'diateur-né (entre les princes chrétiens), accordé au Souverain Pontife, serait de tous les titres le plus naturel, le plus magnifique et le plus sacré. Je n'imagine rien de plus beau que ses envoyés, au milieu de tous ces grands congrès, demandant la paix sans avoir fait la guerre, n'ayant à prononcer ni le mot d'acquisition, ni celui de restitution, par rapport au Père commun, et ne parlant que pour la justice, l'humanité et la religion. Fiat! fiât!
24G DU PAPE.
24G DU PAPE.
Siège, publia cette bulle célèbre qui partageait entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avait données ou pouvait donner aux deux nations, dans les Indes et dans l'Amérique. Le doigt du Pontife traçait une ligne sur le glol»e, et les deux nations consentaient à la prendre pour une limite sacrée que l'ambition respecterait de part et d'autre.
C'était sans doute un spectacle magnifique que celui de deux nations consentant à soumettre leurs dissensions actuelles, et même leurs dissensions possibles, au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles, à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables.
C'était un grand bonheur pour l'humanité que la puissance pontificale eût encore assez de force pour obtenir ce grand consentement, et le noble arbitrage était si digne d'un véritable successeur de saint Pierre, ([ue la bulle Inier cœtera devrait appartenir à un autre Pontife.
Ici du moins il me semble que notre siècle même devrait applaudir; mais point du tout. Marmontel a décidé, en propres termes, que de tous les crimes de Borgia, celte bulle {ut le plus grand (1). Cet inconcevable jugement ne doit pas surprendre de la part d'un élève de Voltaire; mais nous allons voir qu'un sénateur français ne s'est montré ni plus raisonnable, ni plus indulgent. Je rapporterai tout au long son jugement très remarquable, surtout sous le point de vue astronomique.
« Rome, dit-il, qui, depuis plusieurs siècles, avait « prétendu donner des sceptres et des royaumes pour « son continent, ne voulut plus donner à son pouvoir (( d'autres limites que celles du monde. L'équateur « même fut soumis à la chimérique puissance de ses a concessions (2). » 2. Lettres sur V Histoire, t. III, lett. LVII, p. to7.
LIVRE II, CHAPITRE XV. 247 La ligne pacifique Iracie sur le globe par le Pontife romain étant un méridien (1), et ces sortes de cercles ayant, comme tout le monde sait, la prétention invariable de courir d'un pôle à l'autre sans s'arrêter nulle part, s'ils tiennent à rencontrer l'équateur sur leur roule, ce qui peut arriver aisément, ils le couperont certainement à angles droits, mais sans le moindre inconvénient ni pour l'Église ni pour l'État. Il ne faut pas croire, au reste, qu'Alexandre VI se soit arrêté à l'équateur ou qu'il l'ait pris pour la limite du monde. Ce Pape, qui était bien ce qu'on appelait un mauvais sujet, mais qui avait beaucoup d'esprit et qui avait lu son Sacro Bosco, n'était pas homme à s'y tromper. J'avoue encore ne pas comprendre pourquoi on l'accuserait justement d'avoir attenté sur l'équateur même, pour s'être jeté comme arbitre entre deux princes dont les possessions étaient ou devaient être coupées par ce grand cercle même.
CHAPITRE XV De la Bulle In cœna Domini.
11 n'y a pas d'homme peut-être en Europe qui n'ait entendu parler de la bulle In cscna Domini; mais combien d'hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l'ignore. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un homme très sage a pu en parler de la manière la moins mesurée sans l'avoir lue.
Elle est au nombre de tant de monuments honteux dont il nose pas citer les expressions (2)!
1. Fabricando et construendo lineam a polo arctico ad polum antarcticum, (Bulle Inter estera d'Alexandre VI, 1493.)
2. Lettres siœ l'Histoire, t. II, lett. XXXV, p. 225, note.
Il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'il s'agit ici de Jeanne d'Arc ou de VAloïse de Sigée. Comme on lit peu les in-lolio dans notre siècle, à moins qu'ils ne traitent d'histoire et qu'ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose inutile en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de cette fameuse bulle. Lorsque les enfants s'épouvantent de quelque objet lointain, agrandi et défiguré par leur imagination, pour réfuter une bonne crédule qui leur dit: Cest un ogre, un esprit, un revenant, il faut les prendre doucement par la main, et les mener en chantant à l'objet même.
Analyse de la bulle în csena Domini.
Le Pape excommunie...Art. L Tous les hérétiques (1).
Art. 2. Tous les appelants au futur concile (2).
Art. 3. Tous les pirates courant la mer sans lettres de marque.
Art. 4. Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé (3).
Art. 5. Tous ceux qui établiront dans leurs terres de nouveaux impôts ou se permettront d'augmeuter les anciens, hors des cas portés par le droit, ou sans une permission expresse du Saint-Siège (4).
i. J'espère que sur ce point il n'y a point de difficulté.
2. Quelque parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile, on ne saurait blâmée un Pape, surtoutun Pape du quatorzième siècle, qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subversifs de tout gouvernement ecclésiastique. Saint Augustin disait déjà de son temps à certains appelants: Et qui étes-vous donc, vous autres, f,our remuer l'univers? Je ne doute pas que parm i les partisans les plus décidés de ces sortes d'appels, plusieurs ne conviennent de bonne foi que, de la part des particuliers au moins, ils ne soient ce qu'on peut imaginer de plus anticatholique, de plus indécent, de plus inadmissible sous tous les rapports. On pourrait imaginer telle supposition qui présenterait des apparences plausibles; mais que dire <l'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissements de l'Eglise, a solennellement condamné, et qui du haut de son galetas s'avise d'appeler au futur concile? La souveraineté est comme la nature^ elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcuménique quand le pilori suffit, 3. Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse?
4. En prenant dans chaque Etat l'impôt ordinaire comme un établissement LIVRE II, CHAPITRE XV. 249 Art. 6. Les falsificateurs de lettres apostoliques.
Art. 7. Les fournisseurs cV armes et munitions de guerre de toute espèce aux Turcs, aux Sarrasins et aux hérétiques.
Art. 8. Ceux qui arrêtent les provisions de bouche et autres quelconques qu'on porte à Rome pour Vusage du pape.
Art. 9. Ceux qui tuent, mutilent, dépouillent ou emprisonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en reviennent.
Art. 10. Ceux qui traiteraient de même les pèlerins que leur dévotion conduit à Rome.
Art. 11. Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences envers les cardinaux, patriarches, archevêques, évêques et légats du Saint-Siège (1).
Art. 12. Ceux qui frappent, spolient ou maltraitent quelqu'un à raison des causes qu'il poursuit en cour romaine (2).
Art. 13. Ceux qui, sous prétexte d'une appellation frivole, transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier.
Art. 14. Ceux qui portent les causes bénéficiâtes et de dîmes aux cours laïques.
Art. 15. Ceux qui amènent des ecclésiastiques dans ces tribunaux.
légal, le Pape décide qu'on ne pourra ni l'augmenter ni en établir de nouveaux, hors les cas prévus par la loi nationale, ou dans les cas imprévus et absolument extraordinaires en vertu d'une dispense du Saint-Siège. — Il faut, je le dis à ma grande confusion, qu'à force d'avoir lu ces infamies.
Je me sois fait un front qui ne rougit jamais, car je les transcris sans le moindre mouvement de honte, et même, en vérité il me semble que j'y prends plaisir.
1. Les quatre articles précédents peignent le siècle qui les rendit nécessaires Quel homme de nos jours imaginerait d'arrêter les provisions destinées au Pape? d'attendre au passage pour les dépouiller, les mutiler ou les tuer, des voyageurs qui se rendent auprès du Pape, des pèlerins, des cardinaux, ou enfin des légats du Saint-Siège, etc.? Mais, encore une fois, les actes des souverains ne doisent jamais être jugés sans égards aux temps et aux lieux auxquels ils se rapportent, et quand les Papes seraient, allés trop loin dans ces différentes dispositions, il faudrait dire: Us allèrent trop loin, et ce serait assez. Jamais il ne pourrait être question d'exclamations oratoires, ni surtout de rougeur.
2. D'un côté, on frappe, on spolie, on maltraite ceux qui vont plaider à Rome, et de l'autre, on excommunie ceux qui fr;\ppent, qui spolient ou qui maltraitent. Où est le tort, et qui doit être blâmé? Si tous les yeux ne se fer. maienl pas volontairement, tous les yeux verraient que, lorsqu'il y a des torts mutuels, le comble dé l'injustice est de ne les voir que d'un côté; qu'il n'y a pas moyen d'éviter ces combats, et que la fermentation qui trouble le vin est un préliminaire indis^^t-nsable à la clarification.
Art. 16. Ceux qui dépouilleni les prélaîs de leur juridiclion légilime.
Art. 17. Ceux qui séquestrent les juridictions ou revenus appartenant légitimement au Pape.
Art. 18. Ceux qui imposent sur VÉglise de nouveaux tributs sans la permission du Saint-Siège.
Art. 19. Ceux qui agissent criminellement contre les prêtres dans les causes capitales, sans la permission du Saint-Siège.
Art. 20. Ceux qui usurpent les pays, les terres de la souveraineté du Pape.
Le reste est sans importance.
La voilà donc cette fameuse bulle In cœna Domini! Chacun est à même d'en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l'a entendu traiter de monument honteux dont on nose citer les exjjressions, ne croie sans hésiter que l'auteur de ce jugement n'a pas lu la bulle, et que c'est même la supposition la plus favorable qu'il soit possible de faire à l'égard d'un homme d'un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure, et toutes ensemble auraient fait la police de l'Europe au xiv^ siècle. Les deux derniers Papes, Clément XIV et Pie \ ], ont cessé de la publier chaque année, suivant l'usage antique. Puisqu'ils l'ont fait, ils ont bien fait. Us ont cru sans doute devoir accorder quelque chose aux idées du siècle; mais je ne vois pas que l'Europe y ait rien gagné. Quoi qu'il en soit, il vaut la peine d'observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrents de sang pour obtenir, mais sans succès, des articles consacrés par la bulle, il y a plus de trois siècles, et qu'il eût été souverainement déraisonnable d'attendre de la concession des souverains.
LIVRE II, CHAPITRE XVI. ^iol CHAPITRE XVI Digression sur la juridiction ecclésiastique.
Les derniers articles de la bulle In cœna Domini roulent presque entièrement, comme on vient de le voir, sur la juridiction ecclésiastique. On a mille et mille fois accusé cette puissance d'avoir empiété sur l'autre, et d'attirer toutes les causes à elle, par des sophismes appuyés sur le serment apposé aux contrats, etc. J'aurais parfaitement repoussé cette accusation, en observant que dans tous les pays et dans tous les gouvernements imaginables, la direction des affaires appartient naturellement à la science, que toute science est née dans les temples et sortie des temples: que le mot de clergie étant devenu dans l'ancienne langue européenne synonyme de celui de science, il était tout à la fois juste et naturel que le clerc jugeât le laïque, c'est-à-dire que la science jugeât l'ignorance, jusqu'à ce que la diffusion des lumières rétablît l'équilibre; que l'influence du clergé dans les affaires civiles et politiques fut un grand bonheur pour l'humanité, remarqué par tous les écrivains instruits et sincères; que ceux qui ne rendent pas justice au droit canonique ne l'ont jamais lu; que ce code a donne une forme à nos jugements, et corrigé ou aboli une foule de subtilités du droit romain qui ne nous convenaient plus, si jamais elles furent bonnes; que le droit canonique fut conservé en Allemagne, m^algré tous les efforts de Luther, par les docteurs protestants, qui l'ont enseigné, loué et même commenté; que, dans le xuf siècle, il avait été solennellement approuvé par un décret de la diète de l'Empire, rendu sous Frédéric II, honneur que n'obtint jamais le droit romain (1), etc.
1. Zalwein., Princip. Juris eccl., t. II, p. 283 et suiv.
-Mais je ne veux point user de tous mes avantages; je n'insiste ici que sur l'injustice qui s'obstine à ne voir que les torts d'une puissance en fermant les yeux sur ceux de l'autre. On nous parle toujours des usurpaiions de la juridiction ecclésiastique; pour mon compte, je n'adopte point ce mot sans explication. En effet, iouir, prendre, et s'emparer même, ne sont pas toujours des synon3^mes d'usurper. Mais quand il y aurait eu réellement usurpation, y en a-t-il donc de plus évidente et de plus injuste que celle de la juridiction temporelle sur sa sœur, qu'elle appelait si faussement son ennemie? Qu'on se rappelle, par exemple, l'honnête stratagème que les tribunaux français avaiebt employé pour dépopiler l'Eglise de sa plus incontestable juridiction. Il est bon que ce tour de passe-passe soit connu de ceux mêmes à qui les lois sont le plus inconnues.
« Toute question où il s'agit de dîmes ou de béné-(( fices est de la juridiction ecclésiastique. — Sans « doute, disaient les parlements, le principe est incon-(( testable, quant au pétitoire, c'est-à-dire, s'il (( s'agit, par exemple, de décider à qui appartient « réellement un bénéfice contesté; mais s'il s'agit du (( POSSESSOiRE, c'est-à-dire de la question de savoir <( lequel des deux prétendants possède actuellement « et doit être maintenu en attendant que le droit réel « soit approfondi, c'est nous qui devons juger, (( attendu qu'il s'agit uniquement d'un acte de haute « police, destiné à prévenir les querelles et les voies « Voilà donc qui est entendu, dirait le bon sens 1. Nepartes ad arma veniant. Maxime de la jurisprudence des temps ovi l'on s'égorgeait réellement en attendant la décision des juges. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce fut le droit canon qui mit, en grand honneur cette théorie du. possessoire pour éviter les crimes et les voies de fait, comme on peut le voir entre autres dans le canon Reintegrande, si fameux dans les tribunaux. On a tourné depuis contre l'Eglise l'arme qu'elle avait elle-même préentée aux tribunaux.
Non hos quœsitum munus in usus.
LIVRE 11, CDAPITRE XVI. 253 « ordinaire; décidez vite sur la possession, afin qu'on « puisse sans délai décider le fond de la question. — « Oh! vous ny entendez rien, répondraient les magis-« trats: il n'y a point de doute sur la juridiction de (( l'Ëglise, quant au pétitoire; mais nous avons décidé « que le pétitoire ne peut être jugé avant le posses-(( soire; et que celui-ci étant une fois décidé, il n'est « plus permis d'examiner l'autre (1). » Et c'est ainsi que l'Église a perdu une branche immense de sa juridiction. Or, je le demande à tout homme, à toute femme, à tout enfant de bon sens: a-t-on jamais imaginé une chicane plus honteuse, une usurpation plus révoltante? L'Ëglise gallicane, emmailloLtée par les parlements, conservait-elle un mouvement libre? Elle vantait ses droits, ses privilèges, ses libertés; et les magistrats, avec leurs cas royaux^ leurs possessoires et leurs appels comme d'abus, ne lui avaient laissé que le droit de faire le saint chrême et l'eau bénite.
Je ne l'aurai jamais assez répété: je n'aime et je ne soutiens aucune exagération. Je ne prétends point ramener les usages et le droit public du xii® siècle; mais je n'aurai de même jamais assez répété qu'en confondant les temps, on confond les idées; que les magistrats français s'étaient rendus éminemment coupables en maintenant un véritable état de guerre entre le Saint-Siège et la France qui répétait à l'Europe ces maximes perverses; et qu'il n'y a rien de si faux que le jour sous lequel on représentait le clergé antique en général, mais surtout les Souverains Pontifes, qui furent très incontestablement les précepteurs des rois, les conservateurs de la science et les instituteurs de l'Europe.
1. L'ordonnance (royale) dit expressément « que pour le pétitoire on se pour-« voira devant le juge ecclésiastique. » (Fleury, Discours sur les libertés de l'Eglise gallicane, dans ses Opusc, p. 90.) C'est ainsi que pour étendre leur juridiction les parlements violaient la loi royale. 11 y en a d'autres exemples.
LIVRE TROISIEME DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC LA CIVILISATION ET LE BONHEUR DES PEUPLES.
Missions.
Pour connaître les services rendus au monde par les Souverains Pontifes, il faudrait copier le livre anglais du docteur Ryan, intitulé: Bienfaits du christianisme; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le christianisme n'ayant d'action extérieure que par eux. Toutes les Eglises séparées du Pape se dirigent chez elles comme elles l'entendent; mais elles ne peuvent rien peur la propagation de la lumière évangélique. Par elles l'œuvre du christianisme n'avancera jamais. Justement stériles depuis leur divorce, elles ne reprendront leur fécondité primitive qu'en se réunissant à l'époux. A qui appartient l'œuvre des missions? Au Pape et à ses ministres. Voyez cette fameuse Société biblique, faible el peut-être dangereuse émule de nos missions. Chaque année elle nous apprend combien elle a lancé dans le monde d'exemplaires de la Bible; mais toujours elle oublie de nous dire combien elle y a enfanté de nouveaux chrétiens (1). Si l'on donnait au Pape, 1. Les maux que peut causer cette société n'ont pas semblé douteux à l'Eglise anglicane, qui s'en est montrée plus d'une fois effrayée. Si l'on vient à rechercher quelle sorte de bien elle est deslinée à produire dans les vues de la Providence, on trouve d'abord que cr tte entreprise peut être une préparation évangélique d'un genre tout nouveau et tout divin. Elle pourrait d'ailleurs contribuer puissamment à nous rendre l'E lise anglicane, qui certainement ïi'échappera aux coups qu'on lui porte que par le principe universel.
LIVRE III, CHAPITRE I. Si55 pour être consacré aux dépenses des missions, l'argent que cette société dépense en bibles, il aurait fait aujourd'hui plus de chrétiens que ces bibles n'ont de pages.
Les Églises séparées, et la première de toutes surtout, ont fait différents essais de ce genre; m.ais tous ces prétendus ou\riers évangéliques, séparés du chef de l'Église, ressemblent à ces animaux que l'art instruit à marcher sur deux pieds et à contrefaire quelques attitudes humaines. Jusqu'à un certain point ils peuvent réussir: on les admire même à cause de la difficulté vaincue; cependant on s'aperçoit que tout est forcé, et qu'ils ne demandent qu'à retomber sur leurs quatre pieds.
Quand de tels hommes n'auraient contre eux que leurs divisions, il n'en faudrait pas davantage pour les frapper d'impuissance. Anglicans, Luthériens, Moraves, Méthodistes, Baptistes, Puritains, Quakers, etc., c'est à ce peuple que les infidèles ont affaire. Il est écrit: Comment entendront-ils, si on ne leur parle pas? On peut dire avec autant de vérité: Comment les croira-t-on, s'ils ne s' entendent pas?
Un missionnaire anglais a bien senti l'anathème, et il s'est exprimé sur ce point avec une franchise, une délicatesse, une probité religieuse, qui le montrent digne de la mission qui lui manquait.
« Le missionnaire, dit-il, doit être fort éloigné d'une « étroite bigoterie (1), et posséder un esprit vraiment « catholique (2). Ce n'est point le calvinisme, ce n'est (( point l'arminianisme; c'est le christianisme qu'il (( doit enseigner. Son but n'est point de propager la (( hiérarchie anglicane, ni les principes des dissen- 1. Ce mot de bigoterie qui, seloa son acception naturelle dans la langue anglaise, donne l'idée du zèle aveugle, au préjugé et delà superstition, s Aoplique aujourd'hui sous la plume libérale des écrivains anglais à tout iiomme qui prend la liberté de croire autr<^meat que ces messieurs, et nous avons eu enfin le plaisir d'entendre les réviseurs d'Edimbourg accuser Fiossuet de bigoterie, {Edimb. Beo., octobre 1803,n"5, p. 213.) Bossue t bigot! l'univers n'eu savait rien i. Honnête homme! Il dit ce qu'il peut, et ses paroles sont remarquables.