Au Souverain Pontife seul appartient essentiellement le droit de convoquer les conciles généraux, ce 1. Jos. Aug. Orsi, De irreformabili rom. Pnntificis in definiendis fidei con~ troversiis Judicio, Romœ, ni"!, in-4o, t. 111, lib. II, cap. xx, p. 181, 384.
LIVRE I, CHAPITRE III. 35 qui n'exclut point l'influence modérée et légitime des souverains. Lui seul peut juger des circonsLances qui exigent ce remède extrême. Ceux qui ont prétendu attribuer ce pouvoir à l'autorité temporelle n'ont pas fait attention à l'étrange paralogisme qu'ils se permettaient. Ils supposent une monarchie universelle et de plus éternelle; ils remontent toujours sans réflexion à ces temps où toutes les mitres pouvaient être convoquées par un sceptre seul ou par deux. L'empereur seul, dit Fleury, pouvait convoquer les conciles universels, parce qu'il pouvait seul commander aux évêques de (aire des voyages extraordinaires, dont le plus souventil faisait les [rais, et dont il indiquait le lieu...Les Papes se contentaient de demander ces assemblées..., et souvent sans les obtenir (1).
Eh bien î c'est une nouvelle preuve que l'Église ne peut être régie par les conciles généraux, Dieu n'ayant pu mettre les lois de son Église en contradiction avec celles de la nature, lui qui a fait la nature et l'Église.
La sou'\^craineté politique n'étant de sa nature ni universelle, ni indivisible, ni perpétuelle, si l'on refuse au Pape le droit de convoquer les conciles généraux, à qui donc l'accorderons-nous? Sa Majesté très chrétienne appellerait-elle les évêques d'Angleterre, ou Sa Majesté britannique ceux de France? Voilà comment ces vains discoureurs ont abusé de l'histoire! Et les voilà encore bien convaincus de combattre la nature des choses, qui veut absolument, indépendamment même de toute idée théologique, qu'un concile œcuménique ne puisse être convoqué que par un pouvoir œcuménique.
Mais comment les hommes subordonnés à une puissance, puisqu'ils sont convoqués par elle, pourraient-ils être, quoique séparés d'elle, au-dessus 1. Nouv. Opusc. do Fleury, p. 138.
d'elle? L'énoncé seul de cette proposition en démontre l'absurdité.
On peut dire néanmoins, dans un sens très vrai, que le concile universel est au-dessus du Pape; car, comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si l'on veut dire que le Pape et l'épiscopat entier sont au-dessus du Pape, ou, en d'autres termes, que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les évêques réunis en concile général, le Pape et le bon sens en demeureront d'accord.
Mais que les évêques séparés de lui et en contradiction avec lui soient au-dessus de lui, c'est une proposition à laquelle on fait tout l'honneur possible en la traitant seulement d'extravagante.
Et la première supposition même que je viens de faire, si on ne la restreint pas rigoureusement au dogme, ne contente plus la bonne foi, et laisse subsister une foule de difficultés.
Où est la souveraineté dans les longs intervalles qui séparent les conciles œcuméniques? Pourquoi le Pape ne pourrait-il pas abroger ou changer ce qu'il aurait fait en concile, s'il ne s'agit pas de dogmes, et si les circonstances l'exigent impérieusement? Si les besoins de l'Ëglise appelaient une de ces grandes mesures qui ne souffrent pas de délai, comme nous l'avons vu deux fois pendant la révolution française (1), que faudrait-il faire? Les jugements du Pape ne pouvant être réformés que par le concile général, qui assemblera le concile? Si le Pape s'y refuse, qui le forcera? et, en attendant, comment l'Église sera-t-elle gouvernée, etc., etc.?
Tout nous ramène à la décision du bon sens, dictée par la plus évidente analogie, que la bulle du Pape, 1. D'abord, à r<5poque de l'Église constitutionnelle et du Serment civique, et, depuis, à celle du Concordat. Les respectables prélats qui crurent devoir résister au Pape, à cette dernière époque, pensèrent que la question était de savoir si le Pape s'était trompé, tandis qu'il s'agissait de savoir s'il fallait obéir quand même it se serait trompé; ce qui abrégeait fort la discussion.
LIVRE I, CHAPITRE III. 37 parlant seul de sa chaire, ne diffère des canons prononcés en concile général que comme, par exemple, l'ordonnance de la marine ou des eaux et (orêts différait, pour des Français, de celle de Blois ou d'Orléans.
Le Pape, pour dissoudre un concile comme concile, n'a donc qu'à sortir de la salle en disant: Je n'en suis plus; de ce moment ce n'est plus qu'une assemblée, et un conciliabule s'il s'obstine. Jamais je n'ai compris les Français lorsqu'ils affirment que les décrets d'un concile général ont force de loi, indépendamment de l'acceptation ou de la confirmation du Souverain Pontife (1).
S'ils entendent dire que les décrets du concile, ayant été faits sous la présidence et avec l'approbation du Pape ou de ses légats, la bulle d'approbation ou de confirmation qui termine les actes n'est plus qu'une affaire de forme, on peut les entendre (cependant encore comme des chicaneurs); s'ils veulent dire quelque chose de plus, ils ne sont pas supportables.
Mais, dira-t-on peut-être d'après les disputeurs modernes, si le Pape devenait hérétique, furieux, destructeur des droits de l'Ëgfise, etc., quel sera le remède?
Je réponds, en premier lieu, que les hommes qui s'amusent à faire, de nos jours, ces sortes de suppositions, quoique pendant dix-huit cent trente-six ans elles ne se soient jamais réalisées, sont bien ridicules ou bien coupables.
En second lieu, et dans toutes les suppositions imaginables, je demande à mon tour: Que ferait-on si le roi d'Angleterre était incommodé au point de ne pouvoir plus remplir ses fonctions? On ferait ce 1. Bergier, Dict. théol., art. Conciles, n» IV; mais, plus bas, au n" V, § 3, il met au rang des caractères de l'œcuménicit.'; la convocation faite par le Souverain Pontife ou son consentement. Je ne sais comment on peut accorder ces deux textes.
qu'on a fait, ou peut-être autrement; mais s'ensuivrait-il par hasard que le parlement ftit au-dessus du roi, ou qu'il ptit être convoqué par d'autres que le roi, etc., etc., etc.?
Plus on examinera la chose attentivement, et plus on se convaincra que, malgré les conciles, et en vertu même des conciles, sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église.
Veul-on s'en convaincre par une hypothèse très simple? Il suffit de supposer qu'au xvi® siècle, l'Église orientale séparée, dont tous les dogmes étaient alors attaqués ainsi que les nôtres, se fût assemblée en concile œcuménique, à Constantinople, à Smyrne, etc., pour dire anathème aux nouvelles erreurs, pendant que nous étions assemblés à Trente pour le même objet; où aurait été l'Église? Otez le Pape, il n'y a plus moyen de répondre.
Et si les Indes, l'Afrique et l'Amérique, que je suppose également peuplées de chrétiens de la même espèce, avaient pris le même parti: la difficulté se complique, la confusion augmente, et l'Église disparaît.
Considérons, d'ailleurs, que le caractère œcuménique ne dérive point, pour les conciles, du nombre des évêques qui les composent; il suffit que tous soient convoqués, ensuite vient qui veut. Il y avait cent quatre-vingts évêques à Constantinople en 381; il y en avait mille à Rome en 1139, et quatre-vingtquinze seulement dans la même ville en 1512, en y comprenant les cardinaux. Cependant tous ces conciles sont généraux, preuve évidente que le concile avait une autorité propre et indépendante, le nombre ne pourrait être indifférent, d'autant plus que, dans ce cas, l'acceptation de l'Église n'est plus nécessaire, et que le décret, une fois prononcé, est irrévocable. Nous avons vu le nombre des votants diminué jusqu'à quatre-vingts; mais comme il n'y a ni canons ni coutumes qui fixent des limites à ce nombre, je LIVRE I, CHAPITRE IV. -39 suis bien le maître de diminuer jusqu'à cinquante, et même jusqu'à dix; et à quel homme à peu près raisonnable fera-t-on croire qu'un tel nombre d'évêques ait le droit de commander au Pape et à l'Église?
Ce n'est pas tout: si, dans un besoin pressant de l'Église, le même zèle qui anima jadis l'empereur Sigismond s'emparait à la fois de plusieurs princes, et que chacun d'eux rassemblât un concile, où se raient le concile (ecuménique et l'infaillibilité?
La politique va nous fournir de nouvelles analogies.
Analogies tirées du pouvoir temporel.
Supposons que, dans un interrègne, le roi de France était absent ou douteux, les états généraux se fussent di\isés d'opinion et bientôt de fait, en sorte qu'il y eût eu, par exemple, des états généraux à Paris et d'autres à Lyon ou ailleurs, où serait la France? C'est la même question que la précédente, où serait VEglise? Et de part et d'autre il n'y a pas de réponse, jusqu'à ce que le Pape ou le roi vienne dire: Elle est ici.
Otez la reine d'un essaim, vous aurez des abeilles tant qu'il vous plaira, mais de ruche, jamais.
Pour échapper à la comparaison si pressante, si lumineuse, si décisive des assemblées nationales, les chicaneurs modernes ont objecté qu'il n'y a point de parité entre les conciles et les états généraux, parce que ceux-ci n'avaient que le droit de représentation. Quel sophisme! quelle mauvaise foi! Comment ne voit-on pas qu'il s'agit ici cFétats généraux, qu'on suppose tels qu'on en a besoin pour le raisonnement? Je n'entre donc point dans la question de savoir si de droit ils étaient colégislateurs; je les suppose tels, que manquerait-il à la comparaison? Les conciles œcuméniques ne sont-ils pas des états généraux ecclésiastiques, et les états généraux ne sont-ils pas des conciles œcuméniques civils? Xe sont-ils pas colégislateurs, par la supposition, jusqu'au moment où ils se séparent, sans l'être un instant après? Leur puissance, leur validité, leur existence morale et législatrice ne dépendent-elles pas du souverain qui les préside? Ne deviennent-ils pas séditieux, séparés, et par conséquent nuls du moment où ils agissent sans lui? Au moment où ils se séparent, la plénitude du pouvoir législatif ne se réunit-elle pas sur la tète du souverain? L'ordonnance de Blois, de Moulins, d'Orléans, fait-elle quelque tort à l'ordonnance de la marine, à celle des eaux et forêts, des substitutions, etc.?
S'il y a une différence entre les états et les conciles généraux, elle est toute à l'avantage des premiers; car il peut y avoir des états généraux au pied de la lettre, parce qu'ils ne se rapportent qu'à un seul empire, et que toutes les provinces y sont représentées, au lieu qu'un concile général, au pied de la lettre, est rigoureusement impossible, vu la multitude des souverainetés et les dimensions du globe terrestre, dont la superficie est notoirement égale à quatre grands cercles de trois mille lieues de diamètre.
Que si quelqu'un s'avisait de remarquer que les états généraux n'étant pas permanents, ne pouvant être comoqués par un supérieur, ne pouvant opiner qu'avec lui, et cessant d'exister à la dernière session, il en résulte nécessairement, et sans autre considération, qu'ils ne sont pas colégislateurs dans toute la force du terme, je m'embarrasserais fort peu de répondre à cette objection; car il n'en demeurerait pas moins sûr que les états généraux peuvent être infiniment inutiles pendant qu'ils sont assemblés, et que.
LIVRE I, CUAPIRE IV. 41 durant ce temps, le souverain législateur n'agit qu'avec eux.
Je serais bien le maître, cependant, de parler des conciles aussi défavorablement qu'en a parlé saint Grégoire de Nazianze: Je n'ai lamais vu, disait ce grand et saint personnage, de concile rassemblé sans danger et sans inconvénient...Si le dois dire la vérité, l'évite, autant que je puis, les assemblées des prêtres et d'évêques; je n'en ai jamais vu finir une d'une manière heureuse et agréable, et qui n'ait servi plutôt à augmenter les maux qu'à les {aire disparaître (1).
Mais je ne veux point pousser les choses trop loin, d'autant que le saint homme même que je viens de citer s'est expliqué, si je ne me trompe. Les conciles peuvent être utiles; ils seraient même de droit naturel quand ils ne seraient pas de droit ecclésiastique, n'y ayant rien de si naturel, en théorie surtout, que toute association humaine se rassemble comme elle peut se rassembler, c'est-à-dire par ses représentants présidés par un chef, pour faire des lois et veiller aux intérêts de la communauté. Je ne conteste nullement sur ce point; je dis seulement que le corps représentatif intermittent, s'il est surtout accidentel et non périodique, est, par la nature même des choses, partout et toujours inhabile à gouverner, et que, pendant ses sessions même, il n'a d'existence et de légitimité que par son chef.
Transportons en Angleterre la scission politique que j'ai supposée tout à l'heure en France. Divisons le parlement; où sera le véritable? Avec le roi. Que si la personne du roi était douteuse, il n'y aurait plus de parlement, mais seulement des assemblées qui chercheraient le roi; et, si elles ne pouvaient s'accordci',il y aurait guerre et anarchie. Faisons une supposition plus heureuse et n'admettons qu'une assem- 1. Greg. Naz. Epist. LV ad Procop. Ce texte est vulgaire.
blée; jamais elle ne sera parlement jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le roi; mais elle exercera licitement tous les pouvoirs nécessaires pour arriver à ce grand but, car ses pouvoirs sont nécessaires, et par conséquent de droit naturel. A toutes les époques d'anarchie, un certain nombre d'hommes s'empareront toujours du pouvoir pour arriver à un ordre quelconque: et si celte assemblée, en retenant le nom et les formes antiques, avait de plus l'assentiment de la nation, manifesté au moins par le silence, elle jouirait de toute la légitimité que ces circonstances malheureuses comportent.
Que si la monarchie, au lieu d'être héréditaire, était élective, et qu'il se trouvât plusieurs compétiteurs élus par différents partis, l'assemblée devrait ou désigner le véritable, si elle trouvait en faveur de l'un d'eux des raisons évidentes de préférence, ou les déposer tous pour en élire un nouveau, si elle n'apercevait aucune de ces raisons décisives.
j\Iais c'est à quoi se bornerait sa puissance. Si elle se permettait de faire d'autres lois, le roi, d'abord après son accession, aurait droit de les rejeter; car les mots d'anarchie et de lois s'excluent réciproquement, et tout ce qui a été fait dans le premier état ne peut avoir qu'une valeur momentanée et de pure circonstance.
Que si le roi trouvait que plusieurs choses auraient été faites parlementairement, c'est-à-dire suivant les véritables principes de la constitution, il pourrait donner la sanction royale à ces différentes positions, qui deviendraient des lois obligatoires, même pour le roi, qui se trouve, en cela surtout, image de Dieu sur la terre; car, suivant la belle pensée de Sénèque, Dieu obéit à des lois, mais c'est lui qui les a laites.
Et c'est dans ce sens que la loi pourrait être dite mi-dessus du roi, comme le concile est au-dessus du Pape, c'est-à-dire que ni le roi ni le Souverain Pontife ne peuvent revenir contre ce qui a été fait parle LIVRE I, CnAPITRE IV. 48 meniaircment et conciliairement, c'est-à-dire par euxmêmes en parlement et en concile, ce qui, loin d'affaiblir l'idée de la monarchie, la complète, au contraire, et la porte à son plus haut degré de perfection, en excluant toute idée accessoire d'arbitraire ou de versatilité.
M. Hum.e a fait sur le concile de Trente une réflexion brutale, qui mérite cependant d'être prise en considération: C'est le seul concile général, dit-il, qu'on ait tenu dans un siècle vériîablement éclairé et observateur; mais on ne doit pas s'cdtendre à en voir un. autre, iusquà ce que Vextinction du savoir et Vempire de Vignorance préparent de nouveau le genre luimcdn à ces grcmdes impostures (1).
Si Ton ôte de ce morceau l'insulte et le ton de scurrilité (2) qui n'abandonne jamais l'erreur (3), il reste quelque chose de vrai: plus le monde sera éclairé, moins on pensera à un concile général. Il y en a eu vingt et un dans toute la durée du christianisme, ce qui assignerait à peu près un concile oecuménique à chaque époque de quatre-vingt-six ans; mais l'on voit que, depuis deux siècles et demi, la religion s'en est fort bien passée, et je ne crois pas que personne y pense, malgré les besoins extraordinaires de l'Église i.lt?.<? the onlij gênerai council {of Trente), which has been held in an âge trvly learncd and inquisitive...No une e.rpect lo see another gênerai council, tiU the decay of lea>-ning and the progre;<s of ignorance shall again fit mankind for thèse great impostures. (Hume's Elisabeth, 1653, ch. xxxix, note K.)
2. C'est-à-dire basse plaisanterie.
3. C'est une observation que je recommande àTatlention de tous Ips penseurs. La vérit*^, en combattant l'erreur, ne se fâche jamais. Dans la masse énorme <ies livres de nos controversistes, il faut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que Bellarmin, Bo^suet, etc., ont pu combattre toute leur vie, sans se permettre, je ne dis pas une insulte, mais la pUis légère personnalité. Les docteurs protestants |)artas:ent ce privilège et méritent la même louange toutes les fois qu'ils tomballcnt rincrédulité; car, dans ce cas, c'est le chrétien qui combat le déiste, le matériali.^te, l'athée, et, par conséquent, c'est encore la vérité qui comiiat l'erreur; mais s'ils se tournent contre l'Église romaine, dans l'instant iiième ils l'insullent; car l'erreur n'est jamais de sang-froid en combattant la v'rilé. Ce double cnractère est également visible et décisif. Il y a peu de démonstrations aussi bien senties par la conscience.
auxquels le Pape pourvoira beaucoup mieux qu'un concile général, pourvu que l'on sache se servir de sa puissance.
Le monde est devenu trop grand pour les conciles généraux qui ne semblent faits que pour la jeunesse du christianisme.
Digression sur ce qu'oD appelle la jeunesse des nations.
Mais ce mot de ieunesse m'avertit d'observer que cette expression et quelques autres du même genre se rapportent à la durée totale d'un corps ou d'un individu. Si je me représente, par exemple, la république romaine, qui dura cinq cents ans, je sais ce que veulent dire ces expressions: La ieunesse ou les premières années de la république romaine; et s'il s'agit d'un homme qui doit vivre à peu près quatrevingts ans, je me réglerai encore sur cette durée totale; et je sais que si l'homme vivait mille ans, il serait jeune à deux cents. Ou'est-ce donc que la jeunesse d'une religion qui doit durer autant que le monde? On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme: en vérité, je ne voudrais pas assurer qu'ils sont passés.
Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de plus faux raisonnement que celui qui veut nous ramener à ce qu'on appelle les premiers siècles, sans savoir ce qu'on dit.
Il serait mieux d'ajouter, peut-être, que dans un sens l'Ëglise n'a point d'âge. La religion chrétienne est la seule institution qui n'admette point de décadence, parce que c'est la seule divine. Pour l'extérieur, pour les pratiques, pour les cérémonies, elle laisse quelque chose aux variations humaines. Mais l'essence est toujours la même, et anni ejus non delicient. Ainsi, elle se laissera obscurcir par la barbarie du moyen âge, parce qu'elle ne veut point déranger les lois du genre humain; mais elle produit cependant à cette époque une foule d'hommes supérieurs^ et qui ne tiendront que d'elle leur supériorité. Elle se relève ensuite avec l'homme, l'accompagne et le perfectionne dans toutes les situations; différente en cela, et d'une manière frappante, de toutes les institutions et de tous les empires humains, qui ont une enfance, une virilité, une vieillesse et une fin.
Sans pousser plus loin ces observations, ne parlons pas tant des premiers siècles ni des conciles œcuméniques, depuis que le monde est devenu si grand; ne parlons pas surtout des premiers siècles, comme si le temps avait prise sur l'Église. Les plaies qu'elle reçoit ne viennent que de nos vices: les siècles, en glissant sur elle, ne peuvent que la perfectionner.
Je ne terminerai point ce chapitre sans protester de nouveau expressément de ma parfaite orthodoxie au sujet des conciles généraux. Il peut se faire sans doute que certaines circonstances les rendent nécessaires, et je ne voudrais point nier, par exemple, que le concile de Trente n'ait exécuté des choses qui ne pouvaient l'être que par lui; mais jamais le Souverain Pontife ne se montrera plus infaillible que sur la question de savoir si le concile est indispensable, et jamais la puissance temporelle ne pourra mieux faire que de s'en rapporter à lui sur ce point.
Le& Français ignorent peut-être que tout ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur le Pape et sur les conciles a été dit par deux théologiens français, en deux textes de quelques lignes, pleins de bon sens et de finesse; textes bien connus et appréciés en Italie par les plus sages défenseurs de la monarchie légiiinie. Ecoutons d'abord le grand athlète du xvi® siècle, le fameux a ainqucur de Mornay: « L'infaillibilité que l'on présuppose être au pape 3.
« Clément, comme au tribunal sou\erain de l'Ëglise, « n'est pas pour dire qu'il soit assisté de l'esprit de « Dieu, pour avoir sa lumière nécessaire à décider « toutes les questions; mais son infaillibilité consiste « en ce que toutes les questions auxquelles il se sent « assisté d'assez de lumière pour les juger, il les <( juge; et les autres, auxquelles il ne se sent pas <( assez assisté de lumières pour les juger, il les « remet au concile (1). » C'est positivement la théorie des états généraux, à laquelle tout bon esprit se trouvera constamment ramené par la force de la vérité.
Les questions ordinaires dans lesquelles le roi se ^enl assisté d'assez de lumières, il les décide luimême; et les autres, auxquelles il ne se sent pas assez assisté, il les remet aux états généraux présidés par lui. Mais toujours il est souverain.
L'autre théologien français, c'est Thomassin, qui s'exprime ainsi dans une de ses savantes dissertations: (( Ne nous battons plus pour savoir si le concile « œcuménique est au-dessus ou au-dessous du Pape. <( Contentons-nous de savoir que le Pape, ati milieu « du concile, est au-dessus de lui-même, et que le •(( concile décapité de son chel est au-dessous de lui- Je ne sais si jamais on n'a mieux dit. Thomassin surtout, gêné par la déclaration de 1682, s'en est tiré habilement, et nous a fait suffisamment connaître ce qu'il pensait des conciles décapités; et les deux textes réunis se joignent à tant d'autres pour nous faire connaître la doctrine universelle et invariable du 1. Pcr7-oniana, article Infaillibilité.
2. A'e digladiemur major sydono Pontifex, vpI Pontifice sydonus œcumenica sil, sed agnoscamus succenturiatum synodo Pontificem se ipso mojorem esse; truncatam Pontificb synodum se ipsa esse minorem. (Thomassin, In Dissert, de Conc. Chalced., no XIV. — Orsi, De Rom. Pont. Auctor. lib. I, «ap. XV, art. 3, p. 100; et lib. II, cap. xx, p. 184. Romœ, 1772, ia-4\ LIVRE I, CHAPITRE Vf. 47 clergé de France, si souvent invoquée par les apôtres des quatre articles.
Suprématie du Souverain Pontife reconnue dans tous le? temps. Témoignages catholiques des Églises d'Occident et d'Orient.
Piien dans toute l'histoire ecclésiastique n'est aussi invinciblement démontré, pour la conscience surtout qui ne dispute jamais, que la suprématie monarchique du Souverain Pontife. Elle n'a point été sans doute, dans son origine, ce qu'elle fut quelques siècles après; mais c'est en cela précisément qu'elle so montre divine; car tout ce qui existe légitimement et pour des siècles existe d'abord en germe et se développe successivement (1).
Bossuet a très heureusement exprimé ce germe d'unité, et tous les privilèges de la chaire de Saint-Pierre, déjà visibles dans la personne de son premier possesseur: « Pierre, dit-il, paraît le premier en toute manière: (( le premier à confesser la foi; le premier dans (c l'obligation d'exercer l'amour; le premier de tous <( les apôtres qui vit le Sauveur ressuscité des morts, <f comme il en avait été le premier témoin devant tout (( le peuple; le premier quand il fallut remplir le « nombre d'apôlres; le premier qui confirma la foi « par un miracle; le premier à convertir les Juifs; <( le premier à recevoir les Gentils; le premier par-<( tout. Mais je ne puis tout dire; tout concourt à « établir sa primauté; oui, tout, jusqu'à ses fautes...a La puissance donnée à plusieurs porte sa restric- 1. C'est ce que je crois avoir suffisamment établi clans mon Essai sur le principe rc/jénératcur des iwitilu'ioas fiumaincs.
« tion dans son partage, au lieu que la puissance « donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, (( emporte la plénitude...Tous reçoivent la même (( puissance, mais non au même degré ni avec la (( même étendue. Jésus-Christ commence par le pre-(( mier, et dans ce premier, il développe le tout...^ (( afin que nous apprenions...que l'autorité ecclé-« siastique, premièrement établie en la personne « d'un seul, ne s'est répandue qu'à condition d'être « toujours ramenée au principe de son unité, et que (( tous ceux qui auront à l'exercer se doivent tenir <( inséparablement unis à la même chaire (1). » Puis il continue avec sa voix de tonnerre: « C'est cette chaire tant célébrée par les Pères, où (( ils ont exalté comme à l'envi la principauté de la <( cîiaire apostolique, la principauté principale, la « source de Vunité, et dcuis la place de Pierre, Vémi-« ncnl degré de la chaire sacerdotale; l'Eglise mère,. « qui lient en sa main la conduite de toutes les autres (( églises; le chel de Vépiscopat, cVoii part le rayon (( du gouvernement; la chcdre principale, la chaire « unique, en laquelle seule tous gardent Vunité.
« Vous entendez dans ces mots saint Optât, saint « Augustin, saint Cyprien, saint Irénée, saint Pros-« per, saint Avit, saint Théodoret, le concile de « Chalcédoine et les autres; l'Afrique, les Gaules, la « Grèce, l'Asie, l'Orient et l'Occident unis ensem-« ble...Puisque c'était le conseil de Dieu de perce mettre qu'il s'élevât des schismes et des hérésies, « il n'y avait point de constitution, ni plus ferme pour « se soutenir, ni plus forte pour les abattre. Par cette « constitution, tout est fort dans l'Eglise, parce que « tout y est divin et que tout y est uni; et comme cha « que partie est divine, le lien aussi est divin, et (( l'assemblage est tel que chaque partie agit avec la « force du tout...C'est pourquoi nos prédécesseurs 1. Sermon sur l'unité, 1" partie.
LIVRE I, CDAPITRE VI. A9 « ont dit...qu'i7s agissaient au nom de saint Pierre^. « par' Vautorité donnée à tous les évêques en la per-« sonne de saint Pierre, comme vicaires de saint « Pierre, et ils l'ont dit lors même qu'ils agissaient « par leur autorité ordinaire et subordonnée; parce « que tout a été mis premièrement dans saint Pierre, « et que la correspondance est telle dans tout le corps (( de l'Église, que ce que fait chaque évêque, selon la « règle et dans l'esprit de l'unité catholique, toute « l'Église, tout l'épiscopat et le chef de l'épiscopat, « le fait avec lui. » On ose à peine citer aujourd'hui les textes, qui, d'âge en âge, établissent la suprématie romaine de la manière la plus incontestable, depuis le berceau du christianisme jusqu'à nos jours. Ces textes sont si connus, qu'ils appartiennent à tout le monde, et qu'on a l'air, en les citant, de se parer d'une vaine érudition. Cependant comment refuser, dans un ouvrage tel que celui-ci, un coup d'oeil rapide à ces monuments précieux de la plus pure tradition?
Bien avant la fin des persécutions, et avant que l'Église, parfaitement libre dans ses communications,, pût attester sans gêne sa croyance par un nombre sufiisant d'actes extérieurs et palpables, Iréiiée, qui avait conversé avec les disciples des apôtres, en appelait déjà à la chaire de Saint-Pierre comme à la règle de sa foi, et confessait cette principauté régissante (nXsfj-ovr/) devenue célèbre dans l'Église.
Tertullien, dès la fin du ii^ siècle, s'écrie déjà: <( Voici un édit, et même un édit péremptoire, parti (( du Souverain Pontile, de I'évêoue des éyè- Ce même Tertullien, si près de la tradition apostolique, et, avant sa chute, si soigneux de la recueillir.
1. TerlvilUen, De Pudiciiia, cap. i: Audio edictum et quidem peremptorium Pontifex scilicet maximus, episcopus episcoporum ilicit, etc. [Tertull. Oper. Paris, 1808, in-f", edit. Pamelli, p. 999.) le ton irrité et même un peu sarcastique ajoute sans doute au poids du témoignage.
SO DU PAPE.
disait: « Le Seigneur a donné les clefs à Pierre, et « PAR LUI à l'Ëglise (1). » Optai de Aliiève répète: « Saint Pierre a reçu seul <( les clefs du royaume des cieux, pour les communi-« quer aux autres pasteurs (2).
Saint Cyprien, après avoir rapporté les paroles immortelles: Vous êtes Pierre, etc., ajoute: « C'est <( de là que découlent l'ordination des évêques et la « forme de l'Église (3). » Saint Augustin instruisant son peuple, et avec lui toute l'Ëglise, ne s'exprime pas moins clairement: « Le Seigneur, dit-il, nous a confié ses brebis, parce <{ qu'il les a confiées à Pierre (4). » Saint Ëphrem, en Syrie, dit à un simple évêque: <i Vous occupez la place de Pierre (5); » parce qu'il regardait le Saint-Siège comme la source de i'épis-€opat.
Saint Gaudence de Bresse, partant de la même idée, appelle saint Ambroise le successeur de Pierre (G).
Pierre de Blois écrit à un évêque: « Père, rappe-« lez-vous que vous êtes le vicaire du bienheureux Et tous les évêques d'un concile de Paris déclarent n'être que les vicaires du prince des apôtres (8).
Saint Grégoire de Nysse confesse la même doc- 1. Mémento elaves Dominum Peiro et per edm, Ecclesis rdliquisse. {Idem, In Spectac., cap. x; Oper. ejusd., ibid.)
2. Bono unitatis B. Petrus...ei prseferri apostolis ojnnibus mentit, et elaves regni cœlorum communicandas cxteris solus aceepit. (Lib, XII, contra Parmenianum n" 3. Oper S. Op^, p. 104.)
3. Inde...eipiscoponim ordinatio et Ecclesiarum ra/?o decurrîY. (Cyp. Epist. XXXIII, éd. Paris. XVII, Pamel. Oper. S. Cyp., p. 216.)
4. Coinmendavit nobis Dominus oves suns, quia Petro commendavit. (Serm. CCXCVI, n» H, Oper. t. V, coll. 1202.)
5. Basiliun locwn Pétri obtinens, etc. (S. Ephrem. Oper., p. 725.)
6. Tanquam Pétri successor, etc. (Gaud. Brix, Tract, liab, in die suae ordin. Alagna Biblioth. PP., tom. II, coll. 59, in-fol. edit. Paris).
7. Recolite, pater, quia beati Pétri vicarios estis (Episl. CXLVIII, Op. Pétri £lesensis, p. 233.)
8. Dominus B. Petro cujus vices indigni gerimus, ait: Uuodcumque ligament, etc. (Concil. Paris. VI, tom. VII, Concil col. 1661.)
LIVRE 1, CflAPITRE VI. 51 îrine à la face de l'Orient: <( Jésus-Christ, dit-il, a « donné par Pierre, aux évêques, les clefs du <( royaume céleste (1).
Et quand on a entendu sur ce point l'Afrique, la Syrie, l'Asie Mineure et la France, on entend avec plus de plaisir un saint Écossais déclarer, dans le VI® siècle, que les mauvais évêques usurpent le siège de saint Pierre (2).
Tant on était persuadé de toutes parts que l'épis-€opat entier était, pour ainsi dire, concentré dans le siège de saint Pierre dont il émanait!
Cette foi était celle du Saint-Siège même, Innocent I" écrivait aux évêques d'Afrique: « Vous (( n'ignorez pas ce qui est dû au siège apostolique, <( d'où découlent Vépiscopat et toute son autorité...« Quand on agite des questions sur la foi, je pense <( que nos frères et coévêques ne doivent en référer <( qu'à Pierre, c est-à-dire à Vaiiteur de leur nom et « de leur dignité (3). » Et dans sa lettre à Victor de Rouen, il dit: « Je (( commencerai avec le secours de l'apôtre saint « Pierre, par qui Vapostolat et Vépiscopat ont com-« mencé en Jésus-Christ (3). » Saint Léon, fidèle dépositaire des mêmes maximes, déclare que tous les dons de Jésus-Christ ne sont parvenus aux évêques que par Pierre (5)...afin que de 1. Por Petrum episcopis dédit Christus claves cœlestium bonornm. {Op. S. Greg. Nyss., edit. Paris, in-fol. tom. III, p. 314.)
i. Sedem Pétri apostoli iramundis pedibus.,. usurpantes...Jiida?am •quodommolo ia Pétri cathedra...slaluunt. (Gildse sapientis presb. in Ecdes. ordinem acris Correptio {Biblioth. PP., Lugd., in-fol., tom. VIII, 3. Scientes quid apostolicx sedi, quum omnes hoc loco positi ipsum sequi desideremus apostolum, debealur, a quo ipse episcopaius et tota auctorilas hujus )ioi7iinix emersit. (Epist. XXIX Inn. I ad. conc. Carth., no 1, inter Epist. Rom. Pont. edit. D. Constant, col. 388.)
4. Perquem (Petrum) et crpostolatus et episcopatus in Christo cœpit j.xor-■dium (Ibid., col. 747.)
5. Nunquam nisi per ipsum (Petrum) dédit quidquid, aliis non nef/aoit. (S. Léo, Serm. IV, ia ann. Assumpt. Oper., edit. Ballerini, t. 11 lui comme du chef les dons divins se répandissent dans tout le corps (1).
Je me plais à réunir d'abord les textes qui établissent la foi antique sur le grand axiome si pénible pour les novateurs.
Reprenant ensuite l'ordre des témoignages les plus marquants qui se présentent à moi sur la question générale, j'entends d'abord saint Cyprien déclarer, au milieu du m® siècle, qu il ny avait des hérésies et des schismes dans l'Église que parce que tous les yeux n'étaient pas tournés sur le prêtre de Dieu, sur ce Pontife qui juge dans l'Ëglise a la place de Jésus-Christ (2).
Au iv^ siècle, le pape Anastase appelle tous les peuples chrétiens mes peuples, et toutes les Églises chrétiennes des membres de mon propre corps (3).
Et, quelques années après, le pape Célestin appelait ces mêmes Églises nos membres (4).
Le Pape saint Jules écrit aux partisans d'Eusèbe: Ignorez-vous que Vusage est quon nous écrive d'abord, et quon décide ici ce qui est iuste?
Et, quelques évêques orientaux, injustement dépossédés, ayant recouru à ce Pape, qui les rétablit dans leur siège, ainsi que saint Athanase, l'historien qui rapporte ce fait observe que le soin de toute VEglise appartient au Pape, à cause de la dignité de son siège (5).
Vers le milieu du v® siècle, saint Léon dit au con- 1. Ul ah ipso (Petro) quasi quodam capite doaa sua velit in corpus omne manare. (S. Léo, Epist. X ad episc. prov. Vienn., cap. i, col. 633.) Je dois ces précieuses citations au savant auteur de la Tradition de VÉi/lise sur l'institution des évêques, qui les a rassemblées avec beaucoup de goàt. (introduction, p. xxxiij.)
2. Neque aliunde hrereses obortfe sunt, aut nata sunt schismata, quam dura Sacehdoti Dei non obtemperatur, nec unus in Ecclesia ad tempus judex vice Christi cogilatur. {S. Cyp. Epist. LV.)
3. Epist. Anast. ad Joli. Hieron, apud Const. Epist., décret. in-foL, p. 739. — Voyez les Vies des Saints, trad. de l'angl. d'Albaa Butler, par M. l'ubbé Godescard, in-S", tome 111, p. 689.
4. Ibid.
^.Espist. Rom. Pont., t. I. Sozomène, liv. III, c. vm.
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