SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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C'est ce qu'on peut observer de tout côté; et c'est par là que l'Angleterre et la Russie surtout peuvent s'expliquer à elles-mêmes le nombre et l'inépuisable fécondité des sectes qui pullulent dans leur vastesein. Elles naissent de la putréfaction d'un grand corps: c'est l'ordre de la nature.

L'Église russe, en particulier, porte dans son sein plus d'ennemis que toute autre; le protestantisme la pénètre de toutes parts. Le rascolnisme (1), qu'on pourrait appeler Villuminisme des campagnes, se 1. On pourrait écrire un mémoire intéressant snr ces rascolnics. Renfermédans les bornes étroites d'une note, je n'en dirai que ce qui est absolument indispensable pour me faire entendre. Le mot de rascolnic, dans la langue russe^. signifie, au pied de la lettre, schismatique. La scission désignée par cette expression générique a pris naissance dans une ancienne traduction de la Bible, à laquelle los rascolnics lieiiiient infiniment, et qui contient des textes altérés, suivant eux, dans la version dont l'Ei^lise russe fait usage. C'est sur ce fondement qu'ils se nomment eux-mêmes (et qui pourrait les en empêcher?) hommes^ de l'antique foi, vieux croyants (staroversi). Partout oîi le peuple, possédant pour sou mailieur l'Écriture sainte en langue vulgaire, s'avise de la lire et de l'interpréter, aucune aberration de l'esprit particulier ne doit étonner. Il serait trop long de détailler les nombreuses superstitions qui sont venues se joindre aux griefs primitifs de ces hommes égarés. Bientôt la secte originelle s'est divisée et subdivisée, comme il arrive toujours, au point que, dans ce moment, il y a peut-être en Russie quarante sectes de rascolnics. Toutes sont extravagantes, et quelques-unes abominables. Au surplus, les rascolnics tn masse protestent contre l'Eglise russe, comme celle-ci proteste contre l'Eglise romaine.

De part et d'autre c'est le même motif, le même raisonnement et le même droit; de manière que toute plainte de la part de l'autorité dominante serait ridicule. Le rascolnisme n'alarme ni ne choque la nation en corps, pas plus que toute autre religion fausse; les hautes classes ne s'en occupent que pour en rire. Quant au sacerdoce, il n'entreprend rien sur les dissidents, parce qu'il sent son impuissance, etque, d'ailleurs, l'esprit de prosélytisme doit lui manquer par essence. Le rascolnisme ne sort point de la classe du |)eu|)le; mais le peuple est bien quelque chose, ne fùt-il même que de trente jnillions. Des liommes> qui se prétendent instruits portent déjà le nombre de ses sectaires au septième de ce nombre, à peu près, ce que je n'affirme point. Le gouvernement, qui seul sait à quoi s'en tenir, n'en dit rien, et fait bien. 11 use, au reste, à l'égard des rascolnics, d'une prudence, d'une modération, d'une bonté sans égales, et^ quand même il en résulterait des conséquences malheureuses, ce qu'à Dieu ne |daise! il pourrait toujours se consoler en pensant que la sévérité n'aurait pas mieux réussi.

renforce chaque jour: déjà ses enfants se comptent par millions, et les lois n'oseraient plus se compromettre avec lui. Uilluminisme, qui est le rascolnisme des salons, s'attache aux chairs délicates que la main grossière du rascolnic ne saurait atteindre. D'autres puissances encore plus dangereuses agissent de leur côté, et toutes se multiplient aux dépens de la masse qu'elles dévorent. Il y a certainement de grandes difîé rences entre les sectes anglaises et les sectes russes: mais le principe est le même. C'est la religion nationale qui laisse échapper la vie, et les insectes s'en emparent.

Pourquoi ne voyons-nous pas des sectes se former en France, par exemple, en Italie, etc.? Parce que la religion y vit tout entière, et ne cède rien. On pourra bien voir à côté d'elle l'incrédulité absolue, comme on peut voir un cadavre à côté d'un homme vivant; mais jamais elle ne produira rien d'impur hors d'ellemême, puisque toute sa vie lui appartient. Elle pourra, au contraire, se propager et se multiplier en d'autres liommes chez qui elle sera encore ellemême, sans affaiblissement ni diminution, comme la lumière d'un flambeau passe à mille autres.

îSur le nom de photiennes^ appliqué aux Églises schismatiques.

Quelques lecteurs remarqueront peut-être avec une certaine surprise l'épithète de photiennes dont je me suis constamment servi pour désigner les Églises séparées de l'unité chrétienne par le schisme de Photius. S'ils y voyaient la plus légère envie d'offenser, ou le plus léger signe de mépris, ils se tromperaient fort sur mes intentions. Il ne s'agit pour moi que de LIVRE IV, CDAPITRE IV. 343 donner aux choses un nom vrai, ce qui est un point de la plus haute importance. J'ai dit plus haut, et rien n'est plus évident, que toute Ëglise séparée de Rome est protestante. En effet, qu'elle proleste aujourd'hui ou qu'elle ait protesté hier, qu'elle proteste sur un dogme, sur deux ou sur dix, toujours est-il vrai qu'elle proteste contre l'unité et contre l'autorité universelle. Photius était né dans cette unité; il reconnaissait si bien l'autorité du Pape, que c'est au Pape qu'il demanda avec tant d'instance le titre de Patriarche œcuinénicp.ie, absurde dès qu'il n'est pas unique. Il ne rompit même avec le Souverain Pontife que parce qu'il ne put en obtenir ce grand titre qu'il ambitionnait. Car, il est bien essentiel de l'observer, jamais il ne fut question de dogme entre nous au commencement de la grande et funeste scission. C'est après qu'elle fut opérée, que, pour lui donner une base plausible, on en vint aux disputes de dogme. L'addition du Filiocfue, faite au Symbole, ne nous avait nullement brouillés avec les Grecs. Les Églises latines, établies en grand nombre à Constantinople, chantaient le Symbole sans exciter le moindre scandale. Que veut-on de plus? Deux conciles œcuméniques furent tenus à Constantinople depuis l'addition du Filioc/ue, sans aucune plainte de la part des Orientaux (1). Ces faits ne doivent point être répétés pour 1. Puisqu'il s'agit du Filioque, on accordera peut-être quelque attention à l'observation suivante. On reconnaît le rôle que joua le platonisme dans les premiers siècles du christianisme. Or, l'école de Platon soutenait que laseconrle jtersonne de sa fameuse trinilé procédait de la première, et la troisième de la seconde. Pour être bref, je supprime les autorités, qui sont incontestables. Arius, qui avait beaucoup liante les platoniciens, quoique, dans le fond, il fût, sur la Divinité, moins orthodoxe qu'eux; Arius, dis-je, s'accommodait fort de cette id^e; car son inti'Têt était d'accorder tout au Fils, excepté la consubstantialité. Les ariens devaient donc soutenir volontiers avec les platoniciens (quoique partant de principes différents) que le Saint-Esprit procédait du fils. Macédonius, dont l'hérésie n'était qu'une conséquence nécessaire de celle d'Arius, vint ensuite, et se trouvait porte par son système à la même croyance. Abusant du célèbre passage: Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne fut fait, il en concluait que le Saint-Esprit était une production du?ï\%, qui avait tout fait. Cette opinion élant donc commune aux ariens de toutes les classes, aux macédoniens et à tous les amateurs du platonisme, c'est-à-dire, en réunissant ces les théologiens qui ne peuvent les ignorer, mais pour les gens du monde qui s'en doutent peu dans les pays même où il serait si important de les savoir.

Photius protesta donc, comme l'ont fait depuis les Églises du seizième siècle, de manière qu'il n'y a entre toutes les Eglises dissidentes d'autres différences que celles qui résultent du nombre des dogmes en litige. Quant au principe, il est le même. C'est une insurrection contre l'Ëglise mère, qu'on accuse d'erreur ou d'usurpation. Or. le principe étant le même, les conséquences ne peuvent différer que par les dates. Il faut que tous les dogmes disparaissent l'un après l'autre, et que toutes ces Églises se trou-\'ent à la fin sociniennes; l'apostasie commençant toujours et s'accomplissant d'abord dans le clergé, ce que je recommande à l'attention des observateurs.

Quant à l'invariabilité des dogmes écrits, des formules nationales, des vêtements, des mitres, des crosses, des génuflexions, des inclinations, des signes de croix, etc., je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai dit plus haut. César et Cicéron, s'ils avaient pu vivre jusqu'à nos jours, seraient vêtus comme nous: leurs statues porteront éternellement la toge et le laticlave.

Toute Église séparée étant donc protestante, il est juste de les renfermer toutes sous la même dénomination. De plus, comme les Églises protestantes se distinguent entre elles par le nom de leur fondateur, par celui des nations qui reçurent la prétendue réforme, en plus ou en moins, ou par quelque symptôme particulier de la maladie générale, de manière dîffiVentes classes à une portion formidable dos hommes instruits alors existants, le premier concile de Constant.inople devait la condamner solenueliemeu', et c'est ce qu'il fit en déclarant la procession ex Pâtre. Quant à la procession ex Filio, il n'en parla pas, parce qu'il n'en était pas question, parce que personne ne la niait; et parce que l'on ne le croyait que trop, s'il est permis de -s'exprimer ainsi. Tel est le point de vue sous lequel il faut, ce me semble, envisager la décision du concile, ce qui n'exclut aucun autre argument employé d ins cette question, décidée, d'ailleurs, avant toute discussion théologique, par les arguments tirés de la plus solide ontologie.

LIVRE IV, CHAPITRE IV. 345 que nous disons: // est calviniste, il est luthérien, il est anglican, il est méthodiste, il est baptiste, etc., il faut aussi qu'une dénomination particulière distingue les Eglises qui ont protesté dans le douzième siècle, et certes on ne trouvera pas de nom plus juste que celui qui se tire de l'auteur même du schisme. Il est de toute justice que ce funeste personnage donne son nom aux Ëglises qu'il a égarées. Elles sont donc phoiiennes, comme celle de Genève est calviniste, comme celle de Wittemberg est luthérienne. Je sais que ces dénominations particulières leur déplaisent (1), parce que la conscience leur dit que toute religion qui porte le nom d'un homme ou d'un peuple est nécessairement fausse. Or, que chaque Église séparée se donne chez elle les plus beaux noms possibles, c'est le privilège de l'orgueil national ou particulier: qui pourrait le lui disputer?...Orbis me sibilat, at mihi plaudo Ipsa domi Mais toutes ces délicatesses de l'orgueil en souffrance nous sont étrangères, et ne doivent point être respectées par nous: c'est un devoir, au contraire, de tous les écrivains catholiques de ne jamais donner dans leurs écrits, aux Ëglises séparées par Photius, d'autre nom que celui de photiennes; non par un esprit de haine et de ressentiment (Dieu nous préserve de pareilles bassesses!), mais, au contraire, par un esprit de justice, d'amour, de bienveillance universelle; afin que ces Églises, continuellement rappelées à leur origine, y lisent constamment leur nullité.

1. Quant au terme de calviniste, je sais qu'il en est parmi eux qui s'offensent quand on les appelle de ce nom. (Perpéluilé de la foi, XI, 2.) Les évangéliques, que Tolland appelle luth(^riens, quoique plusieurs d'entre eii.r rejettent cette dénomination. (Leibnitz, Œuvres, t. V, p, 142.) On nomyne préférablement évaiigéliques, en Allemaqne, ceux que plusieurs appellent lutliériens mal A PROPOS. (Le même, Nouv. Essais sur l'entendement humain, p. 461.) Lisez TRÈS A PROPOS.

Le devoir dont je parle esl surtout impérieusement prescrit aux écrivains français, Quos pênes arbitrinm est et jus et norma loquendi, l'éminente prérogative de nommer les choses en Europe leur étant visiblement confiée comme représenlants de la nation dont ils sont les organes. Qu'ils se gardent bien de donner aux Églises photiennes les noms cVEglise grecque ou orientale: il n'y a rien de si faux que ces dénominations. Elles étaient justes avant la scission, parce que alors elles ne signifiaient que les différences géographiques de plusieurs Églises réunies dans l'unité d'une même puissance suprême; mais depuis que ces dénominations ont exprimé une existence indépendante, elles ne sont pas tolérables et ne doivent plus être mployées.

Impossibilité de donner aux Églises séparées un nom commun qui exprime l'unité. — Principes de toute la discussion et prédilection de l'auteur.

Ceci me conduit au développement d'une vérité à laquelle on ne fait pas assez d'attention, quoiqu'elle en mérite beaucoup: c'est que toutes ces Églises ayant perdu l'unité, il est devenu impossible de les réunir sous un nom commun et positil. Les appellera-t-on Eglise orienlale? Il n'y a certainement rien de moins oriental que la Paissie, qui forme cependant une portion assez remarquable de l'ensemble. Je dirais mêm^' que s'il fallait absolument mettre les noms et les choses en contradiction, j'aimerais mieux appeler Eglise russe tout cet assemblage d'Églises séparées. A la vérité, ce nom excluerait la Grèce et le Levant; LIVRE IV, CHAPITRE V. 347 mais la puissance et la dignité de l'Empire couvriraient au moins le vice du langage, qui dans le fond subsistera toujours. Dira4-on, par exemple, Eglise grecque au lieu d'Eglise orientale? Le nom deviendra encore plus faux. La Grèce est en Grèce, si je ne me trompe.

Tant qu'on ne voyait dans le monde que Rome et Constantinople, la division de l'Ëglise suivait naturellement celle de l'Empire, et l'on disait VEglise occidentale et VEglise orientale, comme on disait Vempereur d'Occident et Yempereur d'Orient; et même alors, il faut bien le remarquer, cette dénomination eût été fausse et trompeuse si la même foi n'eût pas réuni les deux Eglises sous la suprématie d'un chef commun, puisque, dans cette supposition, elles n'auraient point eu de nom commun, et qu'il ne s'agit précisément que de ce nom, qui doit être catholique et universel pour représenter l'unité totale.

Voilà pourquoi les Eglises séparées de Rome n'ont plus de nom commun et ne peuvent être désignées que par un nom négatif qui déclare, non ce qu'elles sont, mais ce qu'elles ne sont pas; et, sous ce dernier rapport, le mot seul de protestante conviendra à toutes et les renfermera toutes, parce qu'il embrasse très justement dans sa généralité toutes celles qui ont protesté contre l'unité.

Que si l'on descend au détail, le titre de photienne sera aussi juste que celui de luthérienne, calviniste, etc., tous ces noms désignant fort bien les différentes espèces de protestantisme réunies sous le genre universel; mais jamais on ne leur trouvera un nom positif et général.

On sait que ces Eglises se nomment elles-mêmes orthodoxes, et c'est par la Russie que cette épithète ambitieuse se fera lire en français dans l'Occident; car, jusqu'à nos jours, on s'est peu occupé parmi nous de ces Eglises orthodoxes, toute notre polémique religieuse ne s'étant dirigée que contre les proteslanls. Mais la Russie devenant tous les jours plus européenne, et la langue universelle se trouvant absolument neutralisée clans ce grand empire, il est impossible que quelque plume russe, déterminée par une de ces circonstances qu'on ne saurait prévoir, ne dirige quelque attaque française sur l'Eglise romaine, ce qui est fort à désirer, nul Russe ne pouvant écrire contre cette Église sans prouver qu'il est protestant.

Alors, pour la première fois, nous entendrons parler dans nos langues de ïEglise orthodoxe! On demandera de tout côté: Ou'est-ce que l'Église orthodoxe? Et chaque chrétien de l'Occident, en disant: C'est la mienne apparemment, se permettra de tourner en ridicule l'erreur qui s'adresse à elle-même un compliment qu'elle prend pour un nom.

Chacun étant libre de se donner le nom qui lui convient, Laïs en personne serait bien la maîtresse d'écrire sur sa porte: Hôtel d'Artémise. Le grand point est de forcer les autres à nous donner tel ou tel nom, ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer de notre propre autorité; et cependant il n'y a de vrai nom que le nom reconnu.

Ici se présente une observation importante. Comme il est impossible de se donner un nom faux, il l'est également de le donner à d'autres. Le parti protestant n'a t-il pas fait les plus grands efforts pour nous donner celui de papistes? Jamais, cependant, il n'a pu y réussir, comme les Églises photiennes n'ont cessé de se nommer orthodoxes, sans qu'un seul chrétien étranger au schisme ait jamais consenti à les nommer ainsi. Ce nom d'orthodoxe est demeuré ce qu'il sera toujours, un compliment éminemment ridicule, puisqu'il n'est prononcé que par ceux qui se l'adressent à eux-mêmes; et celui de papiste est encore ce qu'il fut toujours, une pure insulte, et une insulte de mauvais ton, qui, chez les protestants mêmes, ne sort plus d'une bouche distinguée.

Mais, pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle LIVRE IV, CHAPITRE V. 349 Église ne se croit pas orlhodoxe, et quelle Église accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d'Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Églises de toutes les communions chrétiennes. On y voit une Église catholique, une Église russe, une Église arménienne, une Église calviniste, une Église luthérienne; un peu plus loin se trouve l'Église anglicane; il n'y manque, je crois, qu'une Église grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route: Montrez-moi l'Eglise orthodoxe, chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d'une orthodoxie commune. Mais si vous dites: Montrez-moi VEglise catholique, tous répondront: La voilà! et tous montreront la même. Grand et profond sujet de méditation! Elle seule a un nom dont toLit le monde convient, parce que ce nom devant exprimer l'unité qui ne se trouve qLie dans l'Église catholique, cette imité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n'est pas. Amis et ennemis, tout le monde est d'accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom, qui est aussi évident que la chose. Depuis l'origine du christianisme, VEglise a porté le nom qu'elle porte aujourd'hui, et jamais son nom n'a varié; aucime essence ne pouvant disparaître ou seulement s'altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantisme porte toujours le même, quoique sa foi ait immensément varié, c'est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu'une renonciation au catholicisme, moins il croira et plus il protestera, plus il sera luimême. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai, il doit subsister jusqu'au moment où il périra, comme l'ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu'il a dévoré.

Le nom de catliolir/ue exprime, au contraire, une essence, une réalité qui doit avoir un nom; et comme hors de son cercle divin il ne peut y avoir d'unité religieuse, on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises, mais point du tout I'Ëglise.

Jamais, jamais les Églises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l'unité, aucune puissance ne pouvant, j'espère, nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux ou des noms à prétention, qui ne manqueront jamais d'exprimer précisément la qualité qui manque à ees Eglises. Elles se nommeront rélormée, évangélique, apostolique (1), anglicane, écossaise, orthodoxe, etc., tous noms évidemment faux, et de plus accusateurs, parce qu'ils sont respectivement nouveaux, particuliers, et même ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue; ce qui exclut toute idée d'unité, et par conséquent de vérité.

Règle générale. Toutes les sectes ont deux noms: l'un qu'elles se donnent, et l'autre qu'on leur donne. Ainsi les Ëglises photiennes, qui s'appellent ellesmêmes orthodoxes, sont nommées hors de chez elles schismaiiques, grecques ou orientales, mots synonymes sans qu'on s'en doute. Les premiers réformateurs s'intitulèrent non moins courageusement évangéliques, et les seconds réformés; mais tout ce qui n'est pas eux les nomme luthériens et calvinistes. Les anglicans, comme nous l'avons vu, essayent de s'appeler apostoliques; mais toute l'Europe en rira et même une partie de l'Angleterre. Le rascolnic russe se donne le nom de vieux croyant; mais, pour tout homme qui n'est pas rascolnic, il est rascolnic; le catholique seul est appelé comme il s'appelle, et n'a qu'un nom pour tous les hommes.

l. L'Eglise anglicane, dont le bon sens et l'orgueil répugnent également à se voiren assez mauvaise compagnie, a imaginé depuis quelque temps de soutenir qu'elle n'est pas protestante. Quelques membres du clergé ont défendu ouvertement celte thèse; et comme, dans cette supposition, ils se trouvaient sans nom, ils ont dit qu'ils étaient apostoliques. C'est un peu tard, comme on voit, pour se donner un nom, et l'Europe est devenue trop impertinente pour croire à cet ennoblissement. Le Parlement, au reste, laisse dire les apostololiques, et ne cesse de protester qu'il e^l protestant.

LIVRE IT, CHAPITRE V. 351 Celui qui n'accorderait aucune valeur à cette observation aurait peu médité le premier chapitre de la métaphysique première, celui des noms.

C'est une chose bien remarquable, que tout chrétien étant obligé de confesser, dans le Symbole, qu'il croit à rEglise calhoUque, néanmoins aucune Église dissidente n'a jamais osé se parer de ce titre et se nommer catholique, quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que de dire: C'est nous qui sommes catholiques, et que la vérité d'ailleurs tienne évidemment à cette qualité de catholique. Mais dans cette occasion, comme dans mille autres, tous les calculs de l'ambition et de la politique cédaient à l'invincible conscience. Aucun novateur n'osa jamais usurper le nom de I'Ëglise; soit qu'aucun d'eux n'ait réfléchi qu'il se condamnait en changeant de liom, soit que tous aient senti, quoique d'une manière obscure, l'absolue impossibilité d'une telle usurpation. Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprète légitime, l'Église catholique est revêtue d'un caractère si grand, si frappant, si parfaitement inimitable (1), que personne ne songera jamais à lui disputer son nom, contre la conscience de l'univers.

Si donc un homme appartenant à l'une de ces Églises dissidentes prend la plume contre I'Église, il doit être arrêté au titre même de son ouvrage. Il faut lui dire: Qui êles-vous? comment vous appelez-vous? (Voit venez-vous? pour qui parlez-vous? — Pour l'Eglise, direz-vous. — Quelle Eglise? celle de Conslanlinople, de Smyrne, de Bukharest, de Corfou, etc.? Aucune Eglise ne peut être entendue contre /'Église, pas plus que le représentant d'une province particulière contre une assemblée nationale présidée par le souverain. Vous êtes iustement condamné avant d'être entendu: vous avez tort sans aucun examen, parce que vous êtes isolé. — « Je parle, dira-t-il peut-(( être, pour toutes les Églises que vous nommez, et i. On connaît ces expressions de Rousseau, à propos de l'Evangile.

« pour toutes celles qui suivent la même foi. » — Dans ce cas, montrez vos mandats. Si vous nen avez que de spéciaux, la même diUicullé subsiste; vous représentez bien plusieurs Eglises, mais non TËglise. Vous parlez pour des provinces: /'État ne peut vous entendre. Si vous prétendez agir sur toutes en vertu d'un mandat d'unité, nommez cette unité; faites-nous connaître le point central qui la constitue, et dites son nom, qui doit être tel que Voreille du genre humain le reconnaisse sans balancer. Si vous ne pouvez nommer ce point central, il ne vous reste pas même le refuge de vous appeler république chrétienne; car il n'y a point de république qui nait un conseil commun, un sénat, des chefs quelconques qui représentent et gouvernent Vassociation (1). Rien de tout cela ne se trouve chez vous, et par conséquent vous ne possédez aucune espèce d'unité, de hiérarchie et d'association commune; aucun de vous n'a le droit de prendre la parole au nom de tous. Vous croyez être un édifice, vous n'êtes que des pierres.

Nous sommes un peu loin, comme on voit, d'agiter ensemble des questions de dogme ou de discipline. Il s'agit avant tout, de la part de nos plus anciens adversaires, de se légilimer, et de nous dire ce qu'ils sont. Tant qu'ils ne nous ont pas prouvé qu'ils sont I'Église, ils ont tort avant d'avoir parlé; et pour nous prouver qu'ils sont I'Église, il faut qu'ils montrent un centre d'unité visible pour tous les yeux, et portant un nom à la fois positif et exclusif, admis par toutes les oreilles et par tous les partis.

1. Ceci est de la plus haute importance. Mille fois on a pu entendre demander en certains pays: Pourquoi V Eglise ne pourrait-fille pas être presbytérienne ou collégiale? J'accorde qu'elle puisse l'être, quoique le contraire «oit démontn^; il faut, au moins, nous la montrer telle avant de demander si elle est légitime sous cette forme. Toute république possède l'unité souveraine, comme toute autre forme de gouvernement. Que les Eglises pliotiennes soient donc ce qu'elles voudront, pourvu qu'elles soient quelque cliose. Qu'elles nous indiquent une hiérarchie générale, un synode, un conseil, un sénat, comme elles voudront, dont elles déclarent relever tontes; alors nous traiterons la question de savoir si l'Eglise universelle peut être une république ou un collège. Jusqu'à cette époque, elles sont nulles dans le sens universel.

LIVRE IV, CHAPITRE V.,353 Je résiste au mouvement qui m'entraînerait dans la polémique: les principes me suffisent; les voici: P Le Souverain Pontife est la base nécessaire, unique et exclusive du christianisme. A lui appartiennent les promesses, avec lui disparaît l'unité, c'est-à-dire l'Ëglise.

2^ Toute Église qui n'est pas catholique est protestante. Le principe étant le même de tout côté, c'est-àdire une insurrection contre Vunité souveraine, toutes les Églises dissidentes ne peuvent différer que par le nombre des dogmes rejetés.

3** La suprématie du Pape étant le dogme capital sans lequel le christianisme ne peut subsister, toutes les Églises qui rejettent ce dogme, dont elles se cachent l'importance, sont d'accord, même sans le savoir: tout le reste n'est qu'accessoire, et de là vient leur affinité, dont elles ignorent la cause.

^° Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Églises, c'est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d'avancer l'œuvre divine. Elles ne font plus de conquêtes, et mêmes elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, et rien n'est plus juste: elles ont rejeté Vépoux (1).

o"" Aucune d'elles ne peut maintenir dans son intégrité le Symbole qu'elle possédait au moment de la scission. La {oi ne leur appartient plus. L'habitude, l'orgueil, l'obstination, peuvent se mettre à sa place et tromper des yeux inexpérimentés; le despotisme d'une puissance hétérogène qui préserve ces Églises de tout contact étranger, l'ignorance et la barbarie qui en sont la suite, peuvent encore pour quelque temps les maintenir dans un état de roideur qui représente au moins quelques formes de la vie; mais, enfin, nos langues et nos sciences les pénétreront, et nous les verrons parcourir, avec un mouvement accéléré, toutes les phases de dissolution que le protestantisme 1. Nom les avons même entendues se vanter de cette stérilité.

calviniste et luthérien a déjà mises sous nos yeux (1).

6^ Dans toute ces Églises, les grands changements c[ue j'annonce commenceront par le clergé; et celle ([ui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle, c'est l'Église russe, parce qu'elle est la plus exposée au vent européen (2).

Je n'écris point pour disputer; je respecte tout ce f[ui est respectable, les souverains surtout et les nations. Je ne hais que la haine. Mais je dis ce qui est, je dis ce qui sera, je dis ce qui doit être; et si les événements contrarient ce que j'avance, j'appelle de tout mon cœur sur ma mémoire les mépris et les risées de la postérité.

Faux raisonnement des Églises séparées, et réflexions sur les préjugés religieux et nationaux.

Les Églises séparées sentent bien que l'unité leur manque, qu'elles n'ont plus de gouvernement, de conseil, ni de lien commun. Une objection surtout se présente en première ligne et frappe tous les esprits. S'il s'élevait des difficultés dans l'Église, si quelque dogme était attaqué, où serait le tribunal qui déciderait la question, n'y ayant plus de chef commun pour ces Églises, ni de concile œcuménique possible, puisqu'il ne peut être convoqué, que je sache, ni par le sultan, ni par aucun évêque particulier? On a pris, dans les pays soumis au schisme, le parti le plus 1. Tout ceci est dit sans prétendre affirmer que l'ouvrage n'est pas commencé, et même fort avancé. Je veux Tignorer, et peu m'importe. Il me suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement.

2. Parmi les Églises photiennes, aucune ne doit nous intéresser autant que l'Eglise russe, qui est devenue enlièrement européenne depuis que la suprématie exclusive de son auguste chef l'a très heureusement séparée pour touours des faubourgs de Constant inople.

LIVHE IV, CHAPITRE VI. 355 extraordinaire qu'il soit possible d'imaginer: c'est de nier quil puisse y avoir plus de sept conciles dans VEglise; de soutenir que tout lut décidé par celles de ces assemblées générales gui précédèrent la scission, et qu'on ne doit plus en convoquer de non velles (1).

Si on leur objecte les maximes les plus évidentes de tout gouvernement imaginable; si on leur demande quelle idée ils se forment d'une société humaine, d'une agrégation quelconque, sans chef, sans puissance législative commune, et sans assemblée nationale, ils divaguent pour en revenir ensuite, après quelques détours, à dire (je l'ai entendu mille fois) quil ne faut plus de concile, et que tout est décidé.

Ils citent même très sérieusement les conciles qui ont décidé que tout était décidé. Et parce que ces assemblées avaient sagement défendu de revenir sur des questions terminées, ils en concluent qu'on ne peut plus traiter ni décider d'autres, quand même le christianisme serait attaqué par de nouvelles hérésies.

D'où il suit qu'on eut tort dans l'Ëglise de s'assembler pour condamner Macédonius, parce qu'on s'était assemblé auparavant pour condamner Arius, et qu'on eut tort encore de s'assembler à Trente pour condamner Luther et Calvin, parce que tout était décidé par les premiers conciles.

Ceci pourrait fort bien avoir l'air, auprès de plusieurs lecteurs, d'une relation faite à plaisir; mais rien n'est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent l'orgueil, mais surtout l'orgueil national, s'il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnements, il dévorera les plus épouvantables absurdités plutôt que de reculer.

On nous dira très sérieusement que le concile de 1. Il va sans dire que le huitième concile est nul, parce qu'il condamna Pho tius; s'il y en avait eu dix dans l'Eglise avant cette époque, il serait démontré que l'Eglise ne peut se passer de dix conciles. En généra), l'Eglise est infaillible pour tout novateur jusqu'au moment où elle le condamne.

Trente est nul et ne prouve rien, parce que les évêques grecs n'y assistèrent pas (1).

Beau raisonnement! comme on voit, d'où il suit que tout concile grec étant par la même raison nul pour nous, parce que nous n'y serions pas appelés, et les décisions d'un chef commun n'étant pas d'ailleurs reconnues en Grèce, ou dans les pays qu'on appelle de ce nom, l'Ëglise n'a plus de gouvernement, plus d'assemblées générales, même possibles, plus de moyen de traiter en corps de ses propres intérêts, en un mot^ plus d'unité morale.

Le principe étant une fois adopté par l'orgueil, les conséquences les plus monstrueuses ne Teffrayent point; je viens de le dire, rien ne l'arrête.

Ce mot d'orgueil me rappelle deux vérités d'un genre bien différent: l'une est triste, et l'autre est consolante.

L'un des plus habiles médecins d'Europe dans l'art de traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le docteur Willis, a dit (ce que je ne répète cependant que sur la foi de l'homme respectable de qui je le tiens), qu'il avait trouvé deux genres de folie constamment rebelles à tous les efforts de son art, la lotie d'orgueil et celle de religion.