Hélas! les préjugés, qui sont bien aussi une espèce de démence, présentent précisément le même phénomène. Ceux qui tiennent à la religion sont terribles, et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé. Un théologien anglais a posé, comme une vérité générale, que iamais homme n avait été chassé de sa religion par des arguments (2). Il y a certainement des exceptions à cette règle fatale; mais elles 1. Pourquoi donc les Grecs? Il faudrait dire tous les évêques photiens, autrement on ne sait plus de qui on parle. Il est bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n'a tenu qu'à ces évêques d'assister au concile de Trente.
"1. Never a man was reasoned out of his religion. Ce texte, également remarquable par sa valeur intrinsèque et par un très heureux idiotisme de la langue anglaise, repose depuis longtemps dans ma mémoire. II appartient, je crois, à Sherlock.
LIVRE IV, CHAPITRE VII. 357 ne sont qu'en faveur de la simplicité, du bon sens, de la pureté, de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l'orgueil, ni même pour la science, qui est aussi l'orgueil quand elle marche seule. Mais si la folie de l'orgueil vient se joindre encore à celle de la religion; si l'erreur théologique se greffe sur un orgueil furieux, antique, national, immense et toujours humilié; les deux anathèmes signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir, toute puissance humaine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? un tel changement serait le plus grand des miracles, car celui qu'on appelle conversion les surpasse tous, quand il s'agit des nations. Dieu l'opéra solennellement il y a dix-huit siècles, et quelquefois encore il l'a opéré depuis en faveur des nations qui n'avaient jamais connu la vérité; mais en faveur de celles qui l'avaient abjurée, il n'a rien fait encore. Qui sait ce qu'il a décrété? « Créer ce n'est que le ieu; convertir ((, c'est Veflort de sa puissance (1); » car le mal lui résiste plus que le néant.
CHAPITRE VII De la Grèce et de son caractère. — Arts, sciences et puissance militaire.
Je crois qu'on peut dire de la Grèce en général ce que l'un des plus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier, que « ses actions sont « grandes, à la vérité, mais cependant inférieures à « ce que la renommée nous en raconte (2) ».
1. Deus qui humanse substant/'x dignitatem mirAhiliier constituisti et mirabilins reformasti. (Liturgie de la messe,) — ûeus qui mirabililer creasti hominem et mirabilius redemisii. (Liturgie du Samedi saint, avant la messe.)
2. Atheniensium res gestae, sicut ego existimo, satis amplas magnificseqne fuerte; verum aliquanto minores quam fama /erunfwr. (Sallust., Cat., VIIL) 3o8 DU PAPE.
Un autre historien, et, si je ne me trompe, le premier de tous, a dit ce mot en parlant des Thermopyles: « Lieu célèbre par la mort plutôt que par la (( résistance des Lacédémoniens (1). » Ce mot extrêmement fin se rapporte à l'observation générale que j'ai faite.
La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples de l'Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous ont laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontairement cette famicuse exclamation de César sur le champ de bataille où le fils de Mithridate venait de succomber: « 0 heureux Pompée! quels ennemis (( tu as eu à combattre! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome, elle se mit à genoux pour ne plus se relever.
Les Grecs d'ailleurs célébraient les Grecs: aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire; mais lorsque les Romains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs (( osèrent dans l'histoire (2) ».
Les Macédoniens seuls, parmi les familles grecques, purent s'honorer par une courte résistance à l'ascendant de Rome. C'était une peuple à part, un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle Muse n'a parlé); étranger à l'élégance, aux arts, au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu'il était fait autrement qu'eux. Ce peuple cependant céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs, en général, de se mesurer militairement avec les nations occidentales. Dans un moment où l'empire grec jeta un cer- 1. Lacedsemoniorum morte magis memorabilis quam pugna (Liv. XXXVI.)
2. Et quidquid Grœcia mendax Audet in historia, (Juvén.)
LIVRE IV, CHAPITRE VII. 3-)9 laiii éclat et possédait au moins un grand homme, il en coûta cher cependant à l'empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s'intituler Francique. Les Français, sous la conduite de Théodoret, vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence; et si la mort ne l'eût heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probablement rentré en France avec le surnom légitime de Byzantin.
Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate, Chabrias et Timothée ferment la liste de leurs grands capitaines, ouverte par Miltiade (1). De la bataille de Marathon à celle de Leucade, on ne compte que cent quatorze ans. Qu'estce qu'une telle nation, comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu? Qu'est-elle même si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les batailles de Soissons et de Fontenoy, de Crécy et de Waterloo, etc., et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires primitifs, sans avoir jamais cessé de grandir en force, en lumières et en renommée?
Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l'un et l'autre genre, elle a découvert le beau; elle en a fixé les caractères; elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter: il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.
Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'assez grands talents; cependant ce ne sont plus les mêmes hommes, et il n'est plus permis de les louer sans mesure. Leur véritable mérite dans ce genre est d'avoir été, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les courtiers de la science entre l'Asie et l'Europe. Je ne dis pas 1. Neque \post illorum obitum quisquam dux in îlla urbe fuit digmis memoria. (Corn. Nep. In Timoth., IV.) Le reste de la Grèce ne fournit pas de différence.
que ce mérite ne soit grand; mais il n'a rien de commun avec le génie de l'invention, qui manqua totalement aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et, comme l'a très bien dit Clément d'Alexandrie, « la philosophie ne parvint aux Grecs qu'après avoir fait le tour ce l'univers (1). )) Jamais ils n'ont su que ce qu'ils tenaient de leurs devanciers; mais avec leur style, leur grâce et l'art de se faire valoir, ils ont occupé nos oreilles, pour employer un latinisme fort à propos.
Le docteur Long a remarqué que l'astronomie ne doit rien aux académiciens et aux péripatéticiens (2). C'est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques, ou plutôt attiques; en sorte qu'elles ne s'étaient nullement approchées, des sources orientales, où l'on savait sans disputer sur rien, au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.
La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs, qui n'était au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de faux raisonnements, tout en montrant comment il fallait raisonner.
Le même Père grec que je viens de citer a dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse: « Le caractère « des premiers philosophes n'était pas d'ergoter ou de « douter, comme ces philosophes grecs qui ne cessent « d'argumenter et de disputer par une vanité vaine et « stérile; qui ne s'occupent enfin que d'inutiles face daises (3). » C'est précisément ce que disait longtemps auparavant un philosophe indien: « Nous ne ressemblons « point du tout aux philosophes grecs, qui débitent <( de grands discours sur les petites choses; notre « coutume, à nous, est d'annoncer les grandes choses 1. Strom. I.
3. Clem. Alex. Strom. VIII.
LIVRE IV, CUAPITRE VII. 361 « en peu de mois, afin que tout le monde s'en sou- C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien, dans son fameux discours aux Grecs, leur disait déjà, avec un certain mou\einent d'impatience: « Finissez donc de « nous donner des imitations pour des in\ en- Lanzi, en Italie, et (iibbon, de l'autre côté des Alpes, ont répété l'un et l'autre la même observation sur le génie grec, dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la stérilité (3).
Si quelque chose paraît appartenir en propre à la Grèce, c'est la musique; cependant tout dans ce genre lui venait d'Orient; Strabon remarque que la cithare avait été nommée Vasiatic/ue, et que tous les instruments de musique portaient en Grèce des noms étrangers, tels que la iKiblie, la sambuque, le barbiton, la magade, etc. (i).
Les boues d'Alexandrie mêmes se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande \ilie égyptienne, il n'est aucun des astronomes grecs qui n'y soit né ou c[ui n'y ait acquis ses connaissances et sa réputation, 'icls sont Timocharis, Denys l'astronome, Erastothène, le fameux Hipparque, Possidonius, Sosigène, Ptolémée eniin, le dernier et le plus grand de tous (5).
1. Calamus. Gj/mnosoph. apiid Athasn. Tito' u.r,-/a r,y.(xrwv. E(HL Tlieven. fol. 2.
2. n'/jT-ziE Ta;;iiî;xr,(r£i; ejovjffEi; iiîoxaAuitTc?. (T;it., Orat. ad Grœc. Eilit. Paris.
3. / Gmci sernpre più felici in p rfezinnare arti cJip in invontarle (Saggio, ai Littcrtttura prruacn. de. t. Il, p. 18!'. — L'rsprit des Grecs, tout romnnpsqiie qu'il étuil, a moins inventif qu'il n'a embi-lli. (Gil)ljoii, ^Jéilloires, t. II, p. 207, trad. franr.)
4. Hiipt, Dc.inonsfr. evang. Prop. IV. can. IV, n" 2. — On ap|)elle encore aujourd iiiii ch'hi-tar (kitar) une viole à si\ cordes fort en iisacre dans tout l'Iiidousliin {ficck.asiat.. t. VII, in-4, p, 471). On retrouve dans ce mot la cithara des Grecs et dos Latins, et notre guitare.
5. Observation de rabl)é T<irrasson. (Sélhos., liv. II.
36i2 DU PAPE, La même observation a lieu à l'égard des mathématiciens. Eiiclide, Pappiis,Diophante, étaient d'Alexandrie; et celui qui paraît les avoir tous surpassés, Archimède, fut Italien.
Lisez Platon; vous ferez à chaque page une distinction bien frappante. Toutes les fois qu'il est Grec, il ennuie, et souvent il impatiente. Il n'est grand, sublime, pénétrant, que lorsqu'il est théologien, c'est-àdire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels, séparés de toute chicane, et qui portent si clairement le cachet oriental que, pour le méconnaître, il faut n'avoir jamais entrevu l'Asie. Platon avait beaucoup voyagé: il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théologien, ou, si l'on veut, un Grec et un Chaldéen. On n'entend pas ce philosophe si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente à l'esprit.
Sénèque, dans sa cent treizième épître, nous a donné un singulier échantillon de la philosophie grecque; mais personne, à mon avis, ne l'a caractérisée avec tant de vérité et d'originalité que le philosophe chéri du dix-huitième siècle: « Avant les Grecs, « dit-il, il y avait des hommes bien plus savants (( qu'eux, mais qui fleurireni en silence, et qui sont « demeurés inconnus, parce qu'ils n'ont jamais été (( cornés et trompelés par les Grecs (1)...Les hommes « de cette nation réunissent invariablement la préci-« pitation du jugement à la rage d'endoctriner; « double défaut mortellement ennemi de la science et « de la sagesse. Le prêtre égyptien eut grande raison « de leur dire: Vous autres Grecs, vous n'êtes que « des enfcints. En effet, ils ignoraient également et « Vantiquité de la science, et la science de Vantiquité; « et leur philosophie porte les deux caractères essen- 1. Sed tamen majores cum silentio floruerunt antequam in Grœcorum tubas ac fistulas adhuc incidissent. (Bacon, Nov. Org., IV, cxxii.)
LIVRE IV, CHAPITRE VII. 363 « tiels de rcnfance: elle irise beaucoup el n'engendre (( point (1).)) Il serait difficile de mieux dire.
Si l'on excepte Lacédémone, qui fut un très beau point dans un point du globe, on trouve les Grecs dans la politique tels qu'ils étaient dans la philosophie, jamais d'accord avec les autres ni avec eux-mêmes. Athènes, qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce, et qui exerçait sur elle une véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers comme des enfants et féroces comme des hommes, espèces de moutons enragés, toujours menés par la nature, et toujours par nalure dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus; que dans les démocraties surtout, et surtout dans les démocraties antiques, il faut s'attendre à quelque excès de la démence populaire: mais qu'une république n'ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes; qu'ils aient été conduits, à force d'injustices, de persécutions, d'assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté qu'à mesure quils étaient éloignés de ses murs (3); qu'elle ait pu emprisonner, amender, accuser, dépouiller, bannir, mettre ou condamner à mort Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Timothée, Phocion et Socrf/fe, c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes.
Voltaire a beau s'écrier « que les Athéniens étaient un peuple aimable »; Bacon ne manquerait pas do dire encore, « comme un enfant ». Mais qu'y aurait-il donc de plus terrible qu'un en[ant robuste, fût-il même très aimable?
On a tant parlé des orateurs d'Athènes, qu'il est devenu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine, si Phocion et ses pareils, en y montant quelquefois avant de boire de la ciguë ou de partir pour l'exil, n'avaient pas \.Nnm verbosa vi'Ietur snpientia eorum, et. openim sterilis. Impefus philosophici. (Bacon, Op. in-R, t. XI, p. 272. — Aov. Org. I, lxxi. 2. Corn. Nep., in Chabr., 111.
364 nu PAPK.
l'ail un peu d'équilibre à tant de loquacité, d'extra vacance et de cruauté.
CHAPITRE VIII Continuation du même sujet. — Caractère moral des Grecs. Haine contre les Occidentaux.
Si l'on en \ ient ensuite à l'examen des qualités morales, les Grecs se présentent sous un aspect encore moins i'a\orable. C'est une chose bien remarquable (|ue Rome, qui ne refusait point de rendre hommage à leur supériorité dans les arts et les sciences, ne cessa néanmoins de les mépriser. Elle imputa le mot de Grœculus, (|ui ligure chez tous ses écrivains, et dont les Grecs ne purent jamais tirer de vengeance; car il n'y avait pas moyen de resserrer le nom Romain sous la forme réirécic d'un diminulif. A celui qui l'eiit osé, on eut dit: (Jiic loulcz-rnus dire? Le Romain demandait à la (irèce des médecins, dos architectes, des peintres, des musiciens, etc. Il les payait et se moquait d'eux. Les Gaulois, les Germains, les Espagnols, etc., étaient bien suiels, comme les Grecs, mais nullement méprisés. Rome se servait de leur épée et la respectait. Je ne connais pas une plaisanterie romaine faite sur ces vigoureuses nations.
Le Tasse en disaiit: La Icde greva a chi non è palèse? exprime malheureusement une opinionancienne et nouvelle. Les hommes de tous les temps ont constamment été persuadés que du côté de la bonne foi et de la religion pralicjue, qui en est la source, ils laissent beaucoup à désirer. Cicéron est curieux à entendre sur ce point; c'est un élégant témoin de l'opinion romaine (1).
LIVHE ÎV, r.llAPITRK VIII. 365 « \'ous a\'cz ciilendu dos léiiioins conlr'o lui, disait-« il aux ju<:>cs de l'un de ses clients; mais quels té-« moins? D'abord ce sont des Grecs, et c'est une ob-« jection admise par l'opinion générale. Ce n'est pas « c[ue je veuille plus qu'un autre blesser l'honneur de (( cette nation; car si quelque Romain en a jamais été (( l'ami et le partisan, je pense que c'est moi; et je « l'étais encore plus lorsque j'avais plus de loisir (1)...(( Mais enfin, voici ce que je dois dire des Grecs en (( général. Je ne leur dispute ni les lettres, ni les arts, « ni l'élégance du langage, ni la finesse de l'esprit, ni (( réloquence; et s'ils ont encore d'autres prétentions, (( je ne m'y oppose point; mais quant à la bonne {oi et (( à la religion du. serment, iamais cette nation ny a (( rien compris; jamais elle n'a senti la force, l'auto-(( rite, le poids de ces choses saintes. D'où \ient ce « mot si connu: Jure dans ma cause, /e jurerai dans (( la tienne? Donne-t-on cette phrase aux Gaulois et « aux Espagnols? Non; elle n'appartient qu'aux « Grecs; et si bien aux Grecs, que ceux mêmes ({ui ne « sa\ent pas le grec savent la répéter en grec (2). (( Contemplez un témoin de cette nation: en voyant « seulement son attitude, vous jugerez de sa religion (( et de la conscience qui préside à son témoignage...'( Il ne pense qu'à la manière dont il s'exprimera, (( jamais à la vérité de ce qu'il dit...Vous venez d'en-<( tendre un Romain grièvement offensé par l'accusé.
« 11 pouvait se venger; mais la religion l'arrêtait; il « n'a pas dit un mot offensant; et ce qu'il dc\ait dii'e « même, a\'ec quelle réserxe il l'a dit! il tremblait, il (( pâlissait en parlant...Voyez nos Romains lorsqu'ils (( rendent un témoignage en jugement: comme ils se (( retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots, comme (( ils craignent d'accorder quelque chose à la passion, 1. Et magis etinm tum qnum pliift prntntii {Oral, pro Fhicro, IV), c'est-àli'-e que j'avais le tfwpa d'aimer li^s Grect. Sin<riiliôre expression 1 -. àv.'ye.'.i7o--;xo!;;iac6ji!'/v. (Oliv. ad fncnm pi 0 Fia'-rn, IV c\ I.aitibiiio.)
« de dire plus ou moins qu'il n'est rigoureusement né-« cessaire! Comparez-vous de tels hommes à ceux <( pour qui le serment n'est qu'un jeu? Je récuse en « général tous les témoins produits dans cette cause; « je les récuse parce qu'ils sont Grecs et qu'ils appar-(( tiennent ainsi à la plus légère des nations, etc. » Cicéron accorde cependant des éloges mérités à deux villes fameuses, Athènes et Lacédémone. « Mais, (( dit-il, tous ceux qui ne sont pas entièrement dé-(( pourvus de connaissances dans ce genre savent que (( les véritables Grecs se réduisent à trois familles: « l'athénienne, qui est une branche de l'ionienne, (( l'éolienne et la dorienne; et cette Grèce véritable « n'est qu'un point en Europe (1). » Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus nombreux que les autres, Cicéron est sévère sans adoucissement: « Je ne veux point, leur dit-il, citer les élran-« gers sur votre compte; je m'en tiens à votre propre « jugement...L'Asie Mineure, si je ne me trompe, se u compose de la Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de (( la Lydie. Est-ce nous ou \ous qui avez inventé l'an-(( cien proverbe: On ne fait rien d'un Phrygien que (( par le jouet? Que dirai-je de la Carie en général? « N'est-ce pas vous encore qui avez dit: Avez-vous (( envie de courir quelque danger? allez en Carie? <( Ou'y a-t-il de plus trivial dans la langue grecque (( c{ue cette phrase dont on se sert pour ^•ouer un « homme à l'excès du mépris: // est, dit-on, le dernier « des Mysiens? Et quant à la Carie, je vous demande <( s'il y a une seule comédie grecque où le valet ne soit « pas un Carien (2). Quel tort vous faisons-nous donc 1. Quis ignorât, qui modo vnquam mediocriter rps is'as scire curavit, quin tria Grscorii.m gt-nera sint VERE: quorum uni smit Atheniens"s, qnx gfm? lonurn hahebatur; ^oles alteri; Dores tertii ni.minnfiauturS Atgue hxc cuncta Grxcia, qitse famà, quse glorià. qiiae doctrinn, qvs pJuribus artibus, guse etiam imperio et bellicà laudc flomit, parviim qiienidam locum, ut scitis, Eiiropx t^ne.t, semrierqne lenuit. (Cicer., Orat. pro Flacco, XXVIl.)
2. Passage remarquable où l'on voit ce qu était la comédie, et comment elle était j"g'''e par l'opinion rom.iine.
LIVRE IV, CHAPITRE IX. 367 « en nous bornant à soutenir que sur vous on doit <( s'en rapporter à vous (1)? » Je ne prétends point commenter ce long passage d'une manière défavorable aux Grecs modernes. Veuton y voir l'exagération? J'y consens. Veut-on que ce portrait n'ait rien de commun avec les Grecs d'aujourd'hui? J'y consens encore, et même je le désire de tout mon cœur. Mais il n'en demeurera pas moins vrai que si l'on excepte peut-être une courte époque, jamais la Grèce en général n'eut de réputation morale dans les temps antiques, et que par le caractère autant que par les armes, les nations occidentales l'ont toujours surpassée sans mesure.
CHAPITRE IX Sur un Irait particulier du caractère grec. — Esprit de division.
Un caractère particulier de la Grèce, et qui la distingue, je crois, de toutes les nations du monde, c'est l'inaptitude à toute grande association politique ou morale. Les Grecs n'eurent jamais l'honneur d'être un peuple. L'histoire ne nous montre chez eux que des bourgades souveraines qui s'égorgent et que rien ne put jamais amalgamer. Ils brillèrent sous cette forme, parce qu'elle leur était naturelle, et que jamais les nations ne se rendent célèbres que sous la forme de gouvernement qui leur est propre. La différence des dialectes annonçait colle des caractères ainsi que l'opposition dos souverainetés, et ce même esprit de division, ils le portèrent dans la philosophie, qui se divisa en sectes comme la sou\eraincté s'était 1. Cicer. Vrat. j.ro Flacco, XXVIII.
3G8 DU PAPE.
divisée en pelites républiques indépendantes et ennemies. Ce mot de sccie étant représenté dans la langue grecque par celui dliérésie, les Grecs transportèrent ce nom dans In religion. Ils dirent Vliérésie des ariens^ comme ils avaient dit jadis Vliérésie des stoïciens; c'est ainsi qu'ils corrompirent ce mot, innocent de sa nature. Ils furent hérétiques, c'est-à-dire divisionnaires dans la religion, comme ils l'avaient été dans la politique et dans la philosophie. Il serait superflu de rappeler à quel point ils fatiguèrent l'Église dans les premiers siècles. Possédés du démon de l'orgueil et de celui de la dispute, ils ne laissent pas respirer le bon sens; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités: ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l'un ni l'autre: ils mêlent à rÉ\'angile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. Armés d'une dialectique insensée, ils veulent diviser l'indivisible, pénétrer l'impénétrable; ils ne savent pas supposer le ^•ague divin de certaines expressions qu'une docte humilité prend comme elles sont, et qu'elle évite même de circonscrire, de peur de faire naître l'idée du dedans et du dehors. Au lieu de croire on dispute, au lieu de prier on argumente; les grandes routes se couvrent d'évêques qui courent au concile; les relais de l'empire y suffisent à peine, la Grèce entière est une espèce de Péloponèse théologique où des atomes se battent pour des atomes. L'histoire ecclésiastique devient, grâce à ces inconcevables sophistes, un livre dangereux. A la vue de tant de folie, de ridicule et de fureur, la foi chancelle, le lecteur s'écrie plein de dégoût et d'indignation: Pêne moti sunt pedes mci!
Pour comble de malheur, Constantin transfère l'empire à Byzance. Il y trouve la langue, admirable sans doute et la plus belle peut-être que les hommes aient jamais parlée, mais par malheur extrêmement favora- LIVRE IV, CHAPITRE IX. 369 ble aux so[-liistes; arme pénétrante qui n'aurait dû jamais être maniée que par la sagesse, et qui, par une déplorable fatalité, se trouva presque toujours sous la main des insensés.
Byzance ferait croire au système des climats, ou à quelques exhalaisons particulières à certaines terres, qui influcnl d'une manière in\ ariable sur le caractère des habitants. La souveraineté romaine, en s'asseyant sur ce trône, saisie tout à coup par je ne sais quelle influence magique, perdit la raison pour ne plus la recouvrer. Qu'on feuillette l'histoire universelle, on ne trouvera pas une dynastie plus misérable. Ou faibles ou furieux, ou l'un et l'autre à la fois, ces insupportables princes tournèrent surtout leur démence du côté de la théologie, dont leur despotisme s'empara pour la bouleverser. Les résultats sont connus. On dirait que la langue française a voulu faire justice de cet empire en le nommas Bas. Il périt comme il avait vécu, en disputant. Mahomet brisait les portes de la capitale pendant que les sophistes argumentaient SUR LA GLOIRE DU MONT ThABOR.
Cependant, la langue grecque étant celle de l'empire, on s'accoutume à dire \ Eglise grecque, comme on disait VEmpire grec, quoique l'Église de Constantinople fût grecque précisément comme un Italien naturalisé à Boston serait Anglais; mais la puissance des mots n'a cessé d'exercer un très grand empire dans le monde. \e dit-on ])as encore VEglisc grecque de Russie, en dépit de la langue et de la suprématie ci\ile? Il n'y a rien que l'iiabitude ne fasse dire.
CHAPITRE X Éclaircissement d'un paralogisme photien. — Avantage prétendu des Églises, tiré de l'antériorité chronologique.
L'esprit de division et d'opposition que les circonstances ont naturalisé en Grèce depuis tant de siècles y a jeté de si profondes racines. (|ac les peuples de celte belle contrée ont fini par perdre jusqu'à l'idée même de l'unité. Ils la voient où elle n'est pas; ils ne la \oient pas où elle est: souvent même leur vue se trouille, et ils ne savent plus de quoi ils parlent. Ils ont exporté en Russie un de leurs grands paralogismes, qui fait aujourd'hui un effet merveilleux dans les cercles de ce grand pays. On y dit assez communément que VEglise grecque est plus ancienne que la romaine. On ajoute même, en style métaphysique, que la première fut le berceau du christianisme. Mais que veulent-ils dire? Je sais que le Sauveur des hommes est né à Bethléem, et si Ton veut que son berceau ait été celui du christianisme, il n'y a rien de si rigoureusement \"rai. On aura raison encore si l'on \oit le berceau du christianisme à Jérusalem, et dans le Cénacle, d'où partit, le jour de la Pentecôte, ce feu qui éclaire, qui échauffe et qui purifie (1). Dans ce sens, l'Église de Jérusalem est incontestablement la première, et saint Jacques, en sa qualité d'évêque, est antérieur à saint Pierre de tout le temps nécessaire pour parcourir la route qui sépare Jérusalem d'x\ntioche ou de Rome. Mais ce n'est pas de quoi il est question du tout. Quand est-ce donc qu'on voudra comprendre qu'il ne s'agit point entre nous des Eglises, mais de l'Église? On ne saurait comparer deux Églises catholiques, puisqu'il ne saurait y en avoir deux, et que l'une exclut l'autre logiquement.
1. Division du sermoQ de Bourdaloue sur la Pentecôte.
LIVRE IV, CHAPITRE X. 371 Oue si l'on com|»are une Eglise à VEglise, on ne sait plus ce qu'on dit. Affirmer que l'Ëglise de Jérusalem, par exemple, ou d'Anlioche, est antérieure à l'établissement de l'Église catholique, c'est un truisme, comme disent les Anglais; c'est une Aérité niaise qui ne signifie rien et ne prouve rien. Autant vaudrait remarquer qu'un homme qui est à Jérusalem ne saurait se trouver à Rome sans y aller. Imaginons un souverain qui Aient prendre possession d'un pays nouvellement conquis par ses armes. Dans la première ville frontière, il établit un gouverneur et lui donne de grands privilèges; il en établit d'autres sur sa route;