(2) A quelques exceptions près qui tiennent à d'autres principes.
humaines, s'il est permis de s'exprimer ainsi; et toujours la victime était brûlée en tout ou en partie, pour attester que la peine naturelle du crime est le feu, et que la chair substituée était brûlée à la place de la chair coupable (1).
Il n'y a rien de plus connu dans l'antiquité que les tauroboles et les crioboles qui tenaient au culte oriental de Mithra. Ces sortes de sacrifices devaient opérer une purification parfaite, effacer tous les crimes et procurer à l'homme une véritable renaissance spirituelle: on creusait une fosse au fond de laquelle était placé l'initié: on étendait audessus de lui une espèce de plancher percé d'une infinité de petites ouvertures, sur lequel on immolait la victime. Le sang coulait en forme de pluie sur le pénitent, qui le recevait sur toutes les parties de son corps (2), (1) Car tout ainsi que les humeurs viciés produisent dans les corps le feu de la fièvre, qui les purifie ou les consume sans les brûler, do même les vices produisent dans les âmes la fièvre du feu, qui les purifie ou les brûle sans les consumer. ( Vid. Orig., De Princip. If, 10, (2) Prudence nous a transmis une description détaillée de ccile dé., goûtante cérémonie: Tum per fréquentes mille rim.u utn vin, JIIij'vih imbci laliiJum rurani îluii; SUR LES SACRIFICES. «343 et Ton croyait que cet étrange baptême opérait une régénération spirituelle. Une foule de bas -reliefs et d'inscriptions (1) rappellent cette cérémonie et le dogme universel qui l'avait fait imaginer.
Rien n'est plus frappant dans toute la loi de Moïse que l'affectation constante de contredire les cérémonies païennes, et de séparer le peuple hébreu de tous les autres par des rites particuliers; mais, sur l'article des sacrifices, il abandonne son système général; il se conforme au rite fondamental des nations; et non-seulement il se conforme, mais Defossus intus qucm saccrdos excipit Guttas ad omnes turpe subjectum caput, Et veste et omni putrcfactu3 corporej Quia os supinat; obvias offert gênas; Supponit aures; labra, narcs objicit; Oculos et ipsos proluit liquoribus; Ncc jam palato parcit, et lingnam rigat, Doncc cruorcm totus alrum combibaL (I) Gruter nous en a conservé une qui est 1res singulière, et q«« Van Dale a citée à la suite du passage de Prudence: DIS MAGNIS UATRI DEl'M ET ATTIDI SESilS ACESILAL'S iE- ID1CS...TAIT.OEOUO CRIOBOLIOQL'E IN iETERNUM RENATUS ARAM SACRAVIT.
(Ânt. Van Dole, Dissert, de oruc. ahnicorum. Ainst., 1685; il le renforce au risque de donner au caractète national une dureté dout il n'avait nul besoin. Il n'y a pas une des cérémonies prescrites par ce fameux législateur, et surtout il n'y a pas une purification, même physique, qui n'exige du sang.
La racine d'une croyance aussi extraordinaire et aussi générale doit être bien profonde. Si elle n'avait rien de réel ni de mystérieux, pourquoi Dieu lui-même Taurait-il conservée dans la loi mosaïque? où. les anciens auraient-ils pris cette idée d'une renaissance spirituelle par le sang? et pourquoi aurait-on choisi, toujours et partout, pour honorer la Divinité, pour obtenir ses faveurs, pour détourner sa colère, une cérémonie que la raison indique mutuellement et que le sentiment repousse? Il faut nécessairement recourir à quelque cause secrète, et celte cause élait bien puissante.
CHAPITRE II.
DES SACRIFICES HUMAINS.
La doctrine de la substitution étant universellement reçue, il ne restait plus de doute sur l'efficacité des sacrifices proportionnée à l'importance des victimes; et cette double croyance, juste dans ses racines, mais corrompue par cette force qui avait tout corrompu, enfanta de toute part l'horrible superstition des sacrifices humains. En vain la raison disait à l'homme qu'il n'avait point de droit sur son semblable, et que même il l'attestait tous les jours en offrant le sang des animaux pour racheter celui de l'homme; en vain la douce humanité et la compassion naturelle prêtaient une nouvelle force aux arguments de la raison: devant ce dogme entraînant, la raison demeurait aussi impuissante que le sentiment.
On voudrait pouvoir contredire l'histoire lorsqu'elle nous montre cet abominable usage pratiqué dans tout l'univers > mais à la honte de fespèce humaine, il n'y a rien de si incontestable; et les fictions mêmes de la poésie attestent le préjugé universel.
A peine son sang coule et fait rougir ia terre, Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre; Les vents agitent l'air d'heureux frémissements, Et la mer lui répond par des mugissements; La rive au loin gémit blanchissante d'écume,' La flamme du bûcher d'elle-même s'allume: Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouve, et parmi non* Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Quoi! le sang d'une fille innocente était nécessaire au départ d'une flotte et au succès d'une guerre! Encore une fois, où. donc les hommes avaient-ils pris cette opinion? et quelle vérité avaient-ils corrompue pour arriver à cette épouvantable erreur? Il est bien démontré, je crois, que tout tenait au dogme de la substitution dont la vérité est incontestable, et même innée dans l'homme ( car comment l'aurait-il acquise? ), mais dont il abusa d'une manière déplorable: car l'homme, à parler exactement, n'adopte point Terreur. 11 peut seulement ignorer la vérité, ou en abuser; c'est à-dire l'étendre, par SUR LES SACRIFICES, 347 une fausse induction, à un cas qui lui est étranger.
Deux sophismes, ce semble, égarèrent les hommes: d'abord l'importance des sujets dont il s'agissait d'écarter l'anathème. On dit: Pour sauver une armée, une ville, un grand souverain même, qiCest-ce qiCun homme? On considéra aussi le caractère particulier de deux espèces de victimes humaines déjà dévouées par la loi civile politique; et l'on dit: qu'est-ce que la vie d'un coupable ou d'un ennemi?
Il y a grande apparence que les premières victimes humaines furent des coupables condamnés par les lois; car toutes les nations ont cru ce que croyaient les Druides au rapport de César (1): que le supplice des coupables était quelque chose de fort agréable à la divinité. Les anciens croyaient que tout crime capital, commis dans l'état, liait la nation, et que le coupable était sacré ou voué aux dieux, jusqu'à ce que, par l'effusion de son sang, il eût délié et lui-même et la nation (2).
On voit ici pourquoi le mot de sacré (sa- (1) De Bcllo rjullico, vi, 16.
(2) Ces mots de lier et île délier sont si naturels, qu'ils se trouvent tilojptcâ et fixés pour toujours dans notre langue thcologiquet cer) était pris dans la langue latine en bonne et en mauvaise part, pourquoi le même mot dans la langue grecque (0^103) signifie également ce qui est saint et ce qui est profane; pourquoi le mot anathème signifiait de même tout à la fois ce qui est offert à Dieu à titre de don, et ce qui est livré à sa vengeance; pourquoi enfin on dit en grec comme en latin qu'un homme ou une chose ont été dé-sacrés (expiés), pour exprimer qu'on les a lavés d'une souillure qu'ils avaient contractée. Ce mot de dé-sacrer ( ^oatovv expiare') semble contraire à l'analogie: l'oreille non instruite demanderait ré-sacrer ou ré-sanctifier; mais l'erreur n'est qu'apparente, et l'expression est très exacte. Sacré signifie, dans les langues anciennes, ce qui est livré à la Divinité, n'importe à quel titre, et qui se trouve ainsi lié; de manière que le supplice dé-sacre, expie, ou délie, tout comme X absolution religieuse.
Lorsque les lois des XII tables prononcent la mort, elles disent: sacer esto (qiiil soit sacré )! c'est-à-dire dévoué: ou, pour s'exprimer plus correctement, voué; car le coupable n'était, rigoureusement parlant, dé-voué que par par l'exécution.
Et lorsque l'Eglise prie pour les Jemmes dévouées {pro devoto femineo sexiî), c'està-dire pour les religieuses qui sont réellement dévouées dans un sens très juste (1), c'est toujours la même idée. D'un côté est le crime, et de l'autre l'innocence; mais l'un et l'autre sont sacrés.
Dans le dialogue de Platon, appelé YEnthjphron, un homme sur le point de porter devant les tribunaux une accusation horrible, puisqu'il s'agissait de dénoncer son père, s'excuse en disant: « Qu'on est également « souillé en commettant un crime, ou en ce laissant vivre tranquillement celui qui l'a et commis, et qu'il veut absolument pource suivre son accusation, pour absoudre tout ce à la fois et sa propre personne et celle du ce coupable (2).
Ce passage exprime fort bien le système (1) Un journaliste français, en plaisantant sur ce îexte, Pro devolo femineo sexu, n'a pas manqué de dire: que VEglisc a décerné aiat femmes le titre de sexe dévot (Journal de l'Empire, 26 février 1812.) Il ne faut pas quereller les gens d'esprit qui apprennent le latin; bien -tôt sans doute ils le sauront. Il est vrai cependant qu'il serait bon de l'avoir appris avant de se joue? à l'Eglise romaine qui le sait passable» ment.
(2) 'Apoctoïj seauriv xa! hiXvoi. Plat. Enthyph. Opp. tom. T, p. S, 3i)0 ECLAIRCISSEMFJVT antique, qui, sous un certain point de vue, fait honneur au bon sens des anciens.
Malheureusement, les hommes étant pénétrés du principe de F efficacité des sacrifices proportionnée à V importance des victimes, du coupable à l'ennemi il n'y eut qu'un pas; tout ennemi fut coupable; et malheureusement encore tout étranger fut ennemi lorsqu'on eut besoin de victimes. Cet horrible droit public n'est que trop connu; voilà pourquoi hostis (1), en latin, signifia d'abord également ennemi et étranger. Le plus élégant des écrivains latins s'est plu à rappeler cette synonymie (2); et je remarque encore qu'Homère, dans un endroit de l'Iliade, rend l'idée d'ennemi par celle ^étranger (3), et que son commentateur nous avertit de faire attention à cette expression.
(1) Eusih. ad Loc. Le mot lalin hostis est le même que celui de hôtb (Iwsie) en français; et lun et l'autre se trouvent dans l'allemand hast% quoiqu'ils y soient moins visibles. Vhostis étant donc un ennemi ou un étranger, et sous ce double rapport, sujet au sacrifice, l'homme, et ensuite par analogie l'animal immole, s'appelèrent hostie. On sait combien ce mot a été dénaturé et ennobli dans nos langues chrétiennes.
(2) I, soror,atque hostem sitpplcx affarc superbum. (Virg. ^En. iv, 424.) Ubi Scrvius: — Notmulli juxta vêlera hostem pro hospitc dic~ ittm accipiimt. (Forcellini in ho.uis. ) STJR LES SACRIFICES. 351 Il paraît que celte fatale induction explique parfaitement l'universalité d'une pratique aussi détestable; qu'elle l'explique, dis-je, fort bien humainement: car je n'entends nulle-} ment nier (et comment le bon sens, légèrement éclairé, pourrait-il le nier?) l'action du mal qui avait tout corrompu.
Cette action n'aurait point de force siy l'homme, si elle lui présentait l'erreur isolée. La chose n'est pas même possible, puisque l'erreur n'est rien. En faisant abstraction de toute idée antécédente, l'homme qui aurait proposé d'en immoler un autre, pour se rendre les dieux propices, eût été mis à mort pour toute réponse, ou enfermé comme fou: il faut donc toujours partir d'une vérité pour enseigner une erreur. On s'en apercevra surtout en méditant sur le Paganisme qui étincelle de vérités, mais toutes altérées et déplacées; de manière que je suis entièrement de l'avis de ce théosophe qui a dit de nos jours que ïidolâtrie était une putréfaction. Qu'on y regarde de près: on y verra que, parmi les opinions les plus folles, les plus indécentes, les plus atroces; parmi les pratiques les plus monstrueuses et qui ont le ylus déshonoré le genre humain, il n'en est pas une que nous ne puissions délivrer du mal ( depuis qu'il nous a été donné de savoir demander cette grâce), pour montrer ensuite le résidu vrai, qui est divin.
Ce fut donc de ces vérités incontestables de la dégradation de l'homme et de sa réilê originelle, de la nécessité d"une satisfaction, de la réversibilité des mérites et de la substitution des souffrances expiatoires, que les hommes furent conduits à cette épouvantable erreur des sacrifices humains.
France 1 dans tes forêts elle habita longtemps.
«Tout Gaulois attaqué d'une maladie grave, « ou soumis aux dangers de la guerre (1 ), « immolait des hommes ou promettait d'en « immoler, ne croyant pas que les dieux « pussent être apaisés, ni que la vie d'un c<. homme pût être rachetée autrement que ce par celle d'un autre. Ces sacrifices, exécc cutés par la main des Druides, s'étaient « tournés en institutions publiques et légales; ce et lorsque les coupables manquaient, on ce en venait au supplice des innocents. Quel- (1) Mais l'état de guerre était l'état naturel de ce pays. Ante Ccesaris adventum ferè quotannis (bellum) necidere solebnl; ufl, ma ipsi »i-> juriai inferrenlt mil Mas propulsai ait, (De Ucllo yullico, vi, 15.)
« qnes-uns remplissaient d'hommes vivants « certaines statues colossales de leurs dieux: ce ils les couvraient de branches flexibles î ce ils y mettaient le feu, et les hommes pécc rissaient ainsi environnés de flammes (1). » Ces sacrifices subsistèrent dans les Gaules, comme ailleurs, jusqu'au moment où le Christianisme s'y établit: car nulle part ils ne cessèrent sans lui, et jamais ils ne tinrent devant lui.
On en était venu au point de croire qiùon ne pouvait supplier pour une tête qu'au prix d'une tête (2). Ce n'est pas tout; comme toute vérité se trouve et doit se trouver dans le Paganisme, mais, comme je le disais tout à l'heure, dans un état de putréfaction, la théorie également consolante et incontestable du suffrage cathohque se montre au milieu des ténèbres antiques sous la forme d'une superstition sanguinaire; et comme tout sacrifice réel, toute action méritoire, toute macération, toute souffrance volontaire peut être véritablement cédée aux (\) De Bello gallico, vi, 16.
(2) Prceceplittn eut ut pro capitibus capitibus suppticarentur; idqM aliquandiu observatum ut pro familiarium sospitate pucri mactarentur Manice dcœ, matri Larum. (Macrob, Sat. T, 7.)
morts, le Polythéisme, brutalement égaré par quelques réminiscences vagues et corrompues, versaitle sang humain pour apaiser les morts. On égorgeait des prisonniers autour des tombeaux. Si les prisonniers manquaient, des gladiateurs venaient répandre leur sang, et cette cruelle extravagance devint un métier, en sorte que ces gladiateurs eurent un nom ( Bustiarii ) qu'on pourrait représenter par celui de Bûchériens, parce qu'ils étaient destinés à verser leur sang autour des bûchers. Enfin, si le sang de ces malheureux et celui des prisonniers manquaient également, des femmes venaient, en dépit des Xli tables (1), se déchirer les joues, afin de rendre aux bûchers au jnoins une image des sacrifices, et de satisfaire les dieux infernaux, comme disait P'arron, en leur montrant du sang (2).
Est-il nécessaire de citer les Tyriens, les Phéniciens, les Carthaginois, les Chananéens? Faut-il rappeler qu'Athènes, dans ses (1) Mulicres ycnas ne radunlo. XII Tab.
(2) Ut roijis illa imayo reslhuerelur, vel, qucmadmodum Varro loqititur, ut sanguine ostenso iuferis salisfial. (Joli. Ilos. lloni. Ânliquit. corp. absolutiss. cum 7iotis TU. Demsteriù Murreck. Amst., Blaen, IG85; SUR LES SACRIFICES. J5^ plus beaux jours, pratiquait ces sacrifices tous les ans? que Rome, dans les dangers pressants, immolait des Gaulois (1)? Qui donc pourrait ignorer ces choses? il ne serait pas moins inutile de rappeler l'usage d'immoler des ennemis, et même des officiers et des domestiques sur la tombe des rois et des ^rands capitaine?
Lorsque nous arrivâmes en Amérique, à la fin du XVe siècle, nous y trouvâmes cette même croyance, mais bien autrement féroce. Il fallait amener aux prêtres mexicains jusqu'à vingt mille victimes humaines par ans; et, pour se les procurer, il fallait déclarer la guerre à quelque peuple: mais au besoin les Mexicains sacrifiaient leurs propres enfants. Le sacrificateur ouvrait la poitrine des victimes, et se hâtait d'en arracher le cœur tout vivant. Le grand prêtre en exprimait le sang qu'il faisait couler sur la bouche de l'idole, et tous les prêtres mangeaient la chair des victimes.
6 Pater orbis!
Unde nefas tantum?
(1) Car le Gaulois était pour le Romain Phostis, et par conséquent I'hostie naturelle. Avec les autres peuples, dit Cicéron, nous combattons pour la gloire, avec le Gaulois pour le salut» — Dus qu'il menace Rome Solis nous a conservé un monument de rhorrible bonne foi de ces peuples, en nous transmettant le discours de Magiscatzin à Cortez pendant le séjour de ce fameux Espagnol à Tlascala. Ils ne pouvaient pas, lui dit-il, se former Vidée d'un véritable sacrifice à moins qu'un homme ne mourût pour le salut des autres (1).
Au Pérou les pères sacrifiaient de même leurs propres enfants (2). Enfin cette fureur,' et même celle de l'anthropophagie, ont fait le tour du globe et déshonoré les deux continents (3).
les lois et les coutumes que nous tétions de nos ancêtres veulent que Tenrôlementne connaisse plus d'exceptions. — Et en effet, les esclaves mêmes marchaient. (Cic. pro M. Fonteio.)
(1) Ni sabian que pudiese hacer sacrificiot sinque muriese algunopor lasaludde los demas. (Ant. Solis. Conq. de la Nueva Esp. Iib.HI, c.5.)
(2) On trouvera un détail exact de ces atrocités dans les lettres américaines du comte Carli-Rubi, et dans les notes d'un traducteur fanatique qui a malheureusement souillé des recherches intéressantes par tous les excès de l'impiété moderne. (Voy. Lettres américaines, traduct. de ^italien de M. le comte Giun Rinaldo Carli. Paris, 1788; 2 vol. in-8°, lettre viue, j>. 1 16; et lettre xxvne, p. 407 etsuiv.) En réfléchissant sur quelques notes tressages, je serais tenté de croire que la traduction, originairement partie d'une main pure, a été gâtée dans une nouvelle édition par une main bien différente: c'est une manœuvre moderne et très connue.
(3) L'éditeur français de Carli se demande pourquoi? et il répond doctement: Purcc quef homme du peuple est toujours dupe de l'opinion. (Ton. I, lettre xme, p. 416.) Délie et profonde solution l Aujourd'hui même, malgré l'influence de nos armes et de nos sciences, avons-nous pu déraciner de l'Inde ce funeste préjugé àes sacrifices humains?
Que dit la loi antique de ce pays, l'évangile de l'Indostan? Le sacrifice d'un homme réjouit la divinité pendant mille ans; tt celui de trois hommes pendant trois mille Je sais que, dans des temps plus ou moins postérieurs à la loi, l'humanité, parfois plus forte que le préjugé, a permis de substituer à la victime humaine la figure d'un homme formée e«n beurre ou en pâte; mais les sacrifice réels ont duré pendant des siècles, et celui des femmes à la mort de leurs maris subsiste toujours.
Cet étrange sacrifice s'appelle le Pitrimedha-Yaga (2): la prière que la femme récite avant de se jeter dans les flammes se nomme (1) Voy. le Rudhiradlvjaya, ou le chapitre sanglant, traduit du Ca~ lica-Puran, par M. Blaquière...<4s/af. Research. Sir (VUUJones's icerkt (2) Celte coutume qui ordonne aux femmes de se donner la mort ou de se brûler sur le tombeau de leurs maris, n'est point particulière & l'Inde. On la retrouve chez des nations du Nord. ( Hérod. liv. V, ch. i, §H.) Voy. Brotlier sur Tacite, de lUor. Gcrm, c. xix, iiole 6, — El en Amérique. (Carli,Leltres citées, tom. I, lettre x.)
la Sancalpa. Avant de s'y précipiter, elle invoque les dieux, les éléments, son àme et sa conscience (1); elle s'écrie: et toi, ma conscience l sois témoin que je vais suivre mon époux, et, en embrassant le corps au milieu des flammes, elle s'écrie satjal satjal satyal (ce mot signifie vérité}.
C'est le fils ou le plus proche parent qui met le feu au Mener (2). Ces horreurs ont lieu dans un pays où c'est un crime horrible de tuer une vache; où le superstitieux bramine n'ose pas tuer la vermine qui le dévore.
Le gouvernement du Bengale ayant voulu connaître, ci 1803, le nombre des femmes qu'un préjugé barbare conduisait sur le bûcher de leurs maris, trouva qu'il n'était pas moindre de trente mille par ans (3).
(1) La conscience! — Oui sait ce que vaut cette persuasion au lii-Lunal du juge infaillible qui est si doux pour tous la hommes, cl qui verse sa miséricorde sur toutes ses créatures, comme sa pluie sur toutes Jts plantes? (Ps. cxliv, 9.)
(2) Asiat. Research., tom. VIT, p. 222.
(3) Extraits des papiers anglais traduits dans la Gazette de France du 19 juin 1804, n° 2569. — Annales littéraires cl morales, lom. II, Paris, 1804; in-8°, p. 143. — M. Cokbrooke, de la société de Calcutta, assure, à la vérité, dans les Recherches asiatiques ( Sir William Jones's works, Supplém., tom. II, p. 722. t, que le nombre de ces viartijresde la superstition n'a jamais été bien considérable, et <; (xempks c« sont devenus rares. Mais d'abord ce mot de rare as préi SUR IES SACRIFICES. 359 Au mois d'avril 1 802, les deux femmes d'Ameer-Jung, régent de Tanjore, se brûlèrent encore sur le corps de leur mari. Le détail de ce sacrifice fait horreur: tout ce que la tendresse maternelle et filiale a de plus puissant, tout ce que peut faire un gouvernement qui ne veut pas user d'autorité, fut employé en vain pour empêcher cette atrocité: les deux femmes furent inébranlables (1).
Dans quelques provinces de ce vaste continent, et parmi les classes inférieures du peuple, on fait assez communément le vœu de se tuer volontairement, si Ton obtient telle ou telle grâce des idoles du lieu. Ceux qui ont fait ces vœux et qui ont obtenu ce qu'ils désiraient, se précipitent d'un lieu nommé Galabhairava, situé dans les montagnes entre les rivières Tapti et Nermada. La foire annuelle qui se tient là est communément témoin de huit ou dix de ces sacrifices commandés par la superstition (2).
sente rien de précis; et j'observe d'ailleurs que le préjugé élant incontestable, et régnant sur une population de plus de soixante millions d'hommes peu'.-èlre, il semble devoir produire nécessairement un 1res grand nombre de ces atroces sacrifices.
(1) Voy. The asiatic. animal Regisler, 1802, in-8". On voit dans la relation que, suivant l'obscrvalion des chefs matât tes, ces sortes de sacrifices n'étaient point rares dans le Tanjore.
3 GO ÉCLAIRCISSEMENT Toutes les fois qu'une femme indienne accouche de deux jumeaux, elle doit en sacrifier un à la déesse Gonza, en le jetant dans le Gange: quelques femmes même sont encore sacrifiées de temps en temps à cette déesse (1).
Dans cette Inde si vantée, « la loi permet « au fils de jeter à Teau son père vieux et in-« capable de travailler pour se procurer sa « subsistance. La jeune veuve est obligée de « se brûler sur le bûcher de son mari; on « offre des sacrifices humains pour apaiser « le génie de la destruction, et la femme qui ce a été stérile pendant longtemps offre à ce son dieu l'enfant qu'elle vient de mettre ce au inonde, en l'exposant aux oiseaux de ce proie ou aux bêtes frroces, ou en le laisce sant entraîner par les eaux du Gange. La ce plupart de ces cruautés furent encore comce mises solennellement, en présence des Euce ropéens; à la dernière fête indostane donce née dans Vile de Sangor, au mois de On sera peut-être tenté de dire: Comment (1) Gazelle de France, à l'endroit cilé.
(-2) Voy. Essais by t.'ie studenls oj Fort William Denrjal, etc. Cal" tinta, l»0-2.
t Anglais, maître absolu de ces contrées, peut-il voir toutes ces horreurs sans y mettre ordre? // pleure peut-être sur les bûchers, mais pourquoi ne les éteint-il pas? Les ordres sévères, les mesures de rigueur, les exécutions terribles, ont été employés par le gouvernement; mais pourquoi? toujours pour augmenter ou défendre le pouvoir, jamais pour étouffer ces horribles coutumes. On dirait que les glaces de la philosophie ont éteint dans son cœur cette soif de F ordre qui opère les plus grands changements, en dépit des plus grands obstacles; ou que le despotisme des nations libres, le plus terrible de tous, méprise trop ses esclaves pour se donner la peine de les rendre meilleurs. Mais d'abord il me semble qu'on peut faire une supposition plus honorable, et par cela seul plus vraisemblable: C'est qu'il est absolument impossible de vaincre sur ce point le préjugé obstiné des Indous, et qu'en voulant abolir par V autorité ces usages atroces, on tC aboutirait qiûà la compromettre, sans fruit pour thumanité (1), (I) Il serait injuste néanmoins Je ne pas observer que, dans les parties de l'Inde soumises à un sceptre catholique, le bûcher des veu« tes a disparu. Telle est la force cachée et admirable de la véritable Je vois (Tailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices atroces qui nous révoltent si justement ne seraient-ils point bons, ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages? Croironsnous même que ces usages aient pu s'établir par des moyens purement humains? Toutes les législations antiques méprisent les femmes, les dégradent, les gênent, les maltraitent plus ou moins.
La femme y dit la loi de Menu, est pro- \oi de grâce. Hais l'Angleterre qui laisse brûler par milliers des femmci innocentes sous an empire certainement très doux et très humain, reproche cependant très sérieusement au Portugal les arrêts de son iu-«\uisitioii, c'est-à-dire quelques goulles de s.mg coupable versées do loin en loin par lu loi. — Uiot pruiô riuct i, etc.
tégée par son père dans V enfance, par son mari dans la jeunesse, et par son fils dans la vieillesse; jamais elle n est propre à Vètat d indépendance. La fougue indomptable du tempérament, l'inconstance du caractère, l absence de toute affection permanente, et la perversité naturelle qui distingue les femmes, ne manqueront jamais, malgré toutes les précautions imaginables, de les détacher en peu de temps de leurs maris (1).
Platon veut que les lois ne perdent pas les femmes de vue, même un instant: ce Car, ce dit-il, si cet article est mal ordonné, a elles ne sont plus la moitié du genre hucc main; elles sont plus de la moitié, et ce autant de fois plus de la moitié, qu'elles ce ont de fois moins de vertu que nous (%). » Qui ne connaît lincroyable esclavage des femmes à Athènes, où. elles étaient assujetties à une interminable tutelle; où, à la mort d'un père qui ne laissait qu'une fille mariée, le plus proche parent du mort avait (1) Lois de Menu fils de Brahraa, traJ. parle chev. William Joues» Works, lom. III, cliap. XI, n° 3, p. 355, 557.
(2) Plat, de Leg. VI, opp. fora. VIII, p. 310, —ibi — Oîu Se ft driïux fy*Tv fôsis Ttpôs xpnriv jjeipw» '.ni àffivo», tosdroit de l'enlever à son mari et d'en faire sa femme; où un mari pouvait léguer la sienne, comme une portion de sa propriété, à tout individu qu'il lui plaisait de choisir pour son successeur, etc. (1)?
Qui ne connaît encore les duretés de la loi romaine envers les femmes? On dirait que, par rapport au second sexe, les instituteurs des nations avaient tous été à Técole d'Hippocrate, qui le croyait mauvais dans son essence même. La femme, dit-il, est perverse par nature: son penchant doit être journellement réprimé, autrement il pousse en tout sens, comme les branches d!un arbre. Si le mari est absent, des parents ne suffisent point pour la garder: il faut un ami dont le zèle ne soit point aveuglé par F affection (2).
Toutes les législations en un mot ont pris des précautions plus ou moins sévères contre les femmes; de nos jours encore elles sont esclaves sous TAlcoran, et bêtes de somme (l)La mère de Démosthénes avait été léguée ainsi, et la formule de cette disposition nous a été conservée dans le discours contre Sléphanus. ( Voy. les Commentaires sur les plaidoyers d'Isœus, par le chev. Joncs dans ses oeuvres, lom. III, in-4", pag. 210 — 211.)
'E^ct yitp (fiieti tÔ «.y.oXy.a-ov iv éayrïi.
SUR LES SACRIFICES. 3fi'> chez le Sauvage: l'Evangile seul a pu les élever au niveau de l'homme en les rendant meilleures; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naître, et les faire naître en s'établissant dans le cœur de la femme, instrument le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. Eteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point, dans un pays chrétien, l'influence de la loi divine, en laissant subsister la liberté qui en était la suite pour les femmes, bientôt vous verrez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption universelle qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'état. Il tombera en pourriture, et sa gangreneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.
Un Turc, un Persan, qui assistent à un bal européen, croient rêver: ils ne comprennent rien à ces femmes, Compagnes d'un éjioux el reines en tous lieux, Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte, Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.
C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tumulte et ce mélange possibles. Celle mémo.
366 £CL URCISSEMENT qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pouvait y avoir sur ce point du plus et du moins, je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au Christianisme. L'antipathie qu'il a pour l'esclavage (quil éteindra toujours doucement et infailliblement partout où. il agira librement ) tient surtout à elles: sachant trop combien il est aisé d'inspirer le vice, il veut au moins que personne n'ait droit de le commander (1).
Enfin aucun législateur ne doit oublier celte maxime: Avant d1 effacer V Evangile, il faut enfermer les femmes, ou les accabler par des lois épouvantables, telles que celles de l'Inde. On a souvent célébré la douceur des Indous; mais qu'on ne s'y trompe pas: hors de la loi qui a dit, beati mites! il n'y a point d'hommes doux. Ils pourront èlre faibles, timides, poltrons, jamais doux. Le poltron (1) Il faut remarquer aussi que si le Christianisme protège la femme, elle, à son tour, a le privilège de protéger la loi protectrice à un point qui mérite beaucoup d'attention. On serait même lente de croire que celte influence tient à quelque affinité secrète, à quelque loi naturelle. Nous voyons le salut commencer par une femme annoncée depuis l'origine des choses: dans toute l'histoire évangélique, les femmes jouent un rôle très remarquable; et dans toutes les conquêtes célèbres du Christianisme, faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit figurer une femme. Cela doit être, puisaue...Unis j'ai peur que celle note devienne trop longue.
peut être cruel; il Test même assez souvent: l'homme doux ne l'est jamais. L'Inde en fournit un bel exemple. Sans parler des atrocités superstitieuses que je viens de citer, qu'elle terre sur le globe a vu plus de cruautés?
Mais nous, qui pâlissons d'horreur à la seule idée des sacrifices humains et de l'anthropophagie, comment pourrions-nous être tout à la fois assez aveugles et assez ingrats pour ne pas reconaître que nous ne devons ces sentiments qu'à la loi d'amour qui a veillé sur notre berceau? Une illustre nation, parvenue au dernier degré de la civilisation et de l'urbanité, osa naguère, dans un accès de délire dont l'histoire ne présente pas un autre exemple, suspendre formellement cette loi: que vîmesnous? en un clin d'œil, les mœurs des Iroquois et des Algonquins; les saintes lois de l'humanité foulées aux pieds; le sang innocent couvrant les échafauds qui couvraient la France; des hommes frisant et poudrant des têtes sanglantes, et la bouche même des femmes souillées de sang humain.
Voilà l'homme naturel! ce n'est pas qu'il ne porte en lui-même les germes inextinguibles de la vérité et de la vertu: les droits de sa naissance sont imprescriptibles; mais sans une fécondation divine, ces germes n'écloront jamais, ou ne produiront que des êtres équivoques et malsains.
Il est temps de tirer des faits historiques les plus incontestables une conclusion qui ne l'est pas moins.
Nous savons par une expérience de quatre siècles: Que partout où le vrai Dieu ne sera pas connu et servi, en vertu d'une révélation expresse, l homme immolera toujours l homme, et souvent le dévorera.
Lucrèce, après nous avoir raconté le sacrifice d'Iphigénie (comme une histoire authentique, cela s'entend, puisqu'il en avait besoin), s'écriait d'un air triomphant: Tant la religion peut enfanter de maux 1 Hélas! il ne voyait que les abus, aîns que tous ses successeurs, infiniment moins excusables que lui. Il ignorait que celui des sacrifices humains, tout énorme qu'il était, disparaissait devant les maux que produit l'impiété absolue. Il ignorait, ou il ne voulait pas voir qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir même de religion entièrement fausse; que celle de toutes les nations policées, telle qu'elle était à l'époque où il écrivait, n'en était pas moins le ciment de l'édifice politique, et que les dogmes d'Epicure étaient précisément sur le point, en la sapant, de saper du même coup l'ancienne constitution de Rome, pour lui substituer une atroce et interminable tyrannie.
Pour nous, heureux possesseurs de la vérité, ne commettons pas le crime de la méconnaître. Dieu a bien voulu dissimuler quarante siècles (1); mais depuis que de nouveaux siècles ont commencé pour l'homme, ce crime n'aurait plus d'excuse. En réfléchissant sur les maux produits par les fausses religions, bénissons, embrassons avec transport la vraie, qui a expliqué et justifié l'instinct religieux du genre humain, qui a dégagé ce. sentiment universel des erreurs et des crimes qui le déshonoraient, et qui a renouvelé la face de la terre.
Tart la religion teut corriger de macx!
(1) Actes XVII, 50. Et lempora quidem hujus ignorantiœ despiciens Deus, etc. vxspioùv. Arnaud, dans le nouveau Testament de Wons, traduit: Dieu étant en colère contre ces temps d'ignorance, etc. El dans ' une note au bas de la page, il écrit: Autrement, Dieu ayant laissé passer et comme dissimulé; et, suivant la lettre, méprisé ces temps, etc. — En effet, c'est tout à fait autrement,