C'est a peu près, si je ne me (rompe, ce qu'on peut dire, sans trop s'avancer, sur le principe caché des sacrifices, et surtout des sacrifices humains qui ont déshonoré toute la famille humaine. Je ne crois pas inutile maintenant de montrer, en finissant ce chapitre, de quelle manière la philosophie moderne a considéré le même sujet.
L'idée vulgaire qui se présente la première à l'esprit, et qui précède visiblement la réflexion, c'est celle d'un hommage ou d'une espèce de présent fait à la Divinité. Les Dieux sont nos bienfaiteurs ( datores bonorum ); il est tout simple de leur offrir les prémices de ces mêmes biens que nous tenons d'eux: de là les libations antiques et cette offrande des prémices qui ouvrait les repas (1).
Heyne, en expliquant ce vers d'Homère, Du repas dans la flamme il jette les prémices (2), trouve dans cette coutume l'origine des sacrifices: « Les anciens, dit-il, offrant ain (1) Cette portion de la nourriture, qui était séparée et brûlée et l'honneur des dieux, se nommait chez les Grecs Aparque ( «irapx'i et l'action même d'offrir ces sortes de prémices était exprimée par ui verbe (à.nàpxi<:6a.i) aparquer ou commencer ( par excellence).
« dieux une partie de leur nourriture, la « chair des animaux dut s'y trouver coince prise, et le sacrifice, ajoute-t-il, envisagé de ce cette manière, n'a rien de choquant (1). » Ces derniers mots, pour l'observer en passant, prouvent que cet habile homme voyait confusément dans Tidée générale du sacrifice quelque chose de plus profond que la simple offrande, et que cet autre point de vue le choquait.
Il ne s'agit point en effet uniquement de présent, d? offrande, de prémices, en un mot, d'un acte simple d'hommage et de reconnaissance, rendu, s'il est permis de s'exprimer (1) Âpparel( reliyiosum hune rit uni) peperisse sacrijiciorum morem; quippe quœ ex epulis domestlcis ortum duxerunt, quum cibi vescendipars resecta pro primitiis offerretur dits infocum conjicienda: hoc est rô xtfxpxeaOx'. nec est quôd uic mos religiosus discipliceat. ( Heyne, ad loc. ) Cette explication de Heyne ne me surprend pas; car l'école protestante en général n'aime point les idées qui sortent du cercle matériel: elle s'en défie sans distinction, et semble les condamner en masse comme vaines et superstitieuses. J'avoue sans difficulté que sa doctrine peut nous être utile à nous-mêmes, jamais à la vérité comme aliment, mais quelquefois comme remède. Dans ce cas, néanmoins, je la crois certainement fausse, et je m'étonne que Bergier l'ait adoptée. ( Traité hist. et uogm. de la vraie Relig., in-8°, tom. II, p. 303. 304; tom. VI, p. 296, 297, d'après Porphyre, de Absitn., lib. II, cité, ibid.) Ce savant apologiste voyait très bien: il si-mble seulement qu'ici il n'a pas regard,.'.
u.
ainsi, à la suzeraineté divine; caries hommes, dans celte supposition, auraient envoyé chercher à la boucherie les chairs qui devaient être offertes sur les autels: ils se seraient bornés à répéter en public, et avec la pompe convenable, cette même cérémonie qui ouvrait leurs repas domestiques.
Il s'agit de sang; il s'agit de Y immolation proprement dite; il s'agit d'expliquer comment les hommes de tous les temps et de tous les lieux avaient pu s'accorder à croire qu'ily avait, non pas dans l'offrande des chairs ( il faut bien observer ceci ), mais dans Yeffusion du sang, une vertu expialrice utile à l'homme: voilà le problême, et il ne cède pas au premier coup d'œil (1).
Non-seulement les sacrifices ne furent point une simple extension des aparques, ou de (1) Les Perses, au rapport de Strabon, se divisaient la chair des victimes, et n'en réservaient rien pour les dieux. ( Tôt; Oioï, oùàév Uno-"êi/xavres /*eco;.) Car, disaient-ils, Dieu n'a besoin que de l'âme de la victime (c'est-à-dire du sang). Tvis yùp 4TXH2,?asl, tou îepeïoj ûeîîOatTÔv 6th, âllou oè oûSsvdg. Strabo, lib. XV, p. 6Ô5, cité dans la dissertation de Cudwort, de verûnotione cœnœ Domini, cap. 1, no vu, à la fin de son livre célèbre: Systema intellectuale universum. Ce texte curieux réfute directement les idées de Heyne, et se trouve parfaitement d'accord avec les théories hébraïques, suivant lesquelles l 'effusion du sang constitue l'essence du sacrifice. (Ibid. cap. II, n° tv. ) SUR LES SACRIFICES 373 l'offrande des prémices brûlées en commençant le repas; mais ces aparques elles-mêmes ne forent très-évidemment que des espèces de sacrifices diminués; comme nous pourrions transporter dans nos maisons certaines cérémonies religieuses, exécutées avec une pompe publique dans nos églises. On en demeurera d'accord pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir.
Hume, dans sa vilaine Histoire naturelle de la Religion, adopte cette même idée de Ileyne, et il l'envenime à sa manière: « Un et sacrifice, dit-il, est considéré comme un ce présent: or, pour donner une chose à ce Dieu, il faut la détruire pour l'homme, ce S'agit-il d'un solide, on le brûle; d'un « liquide, on le répand; d'un animal, on le ce tue. L'homme, faute d'un meilleur moyen, ce rêve qu'en se faisant du tort il fait du bien ce à Dieu; il croit au moins prouver de cette ce manière la sincérité des sentiments d'ace mour et d'adoration dont il est animé; te et c'est ainsi que notre dévotion mercenaire te se flatte de tromper Dieu après s'être tromct pée elle-même (1).?j (I) Humés Essays anrl Tréatises on several subjects. — The naluial 374 ÉCLAIRCISSEMEST Maïs toute cette acrimonie n'explique rien: elle rend même le problême plus difficile. Voltaire n'a pas manqué de s'exercer aussi sur le même sujet; en prenant seulement l'idée générale du sacrifice comme une donnée i il s'occupe en particulier des sacrifices humains.
« On ne voyait, dit-il, dans les temples « que des étaux, des broches, des grils, « des couteaux de cuisine, de longues « fourchettes de fer, des cuillers, ou des « cuillères à pot (1), de grandes jarres pour ce mellre la graisse, et tout ce qui peut incc spirer le mépris et l'horreur. Rien ne conct tribua plus à perpétuer cette dureté et cette ce atrocité de mœurs, qui porta enfin les ce hommes à sacrifier d'autres hommes, et Hystory of religion. Sect. ix; London, 1758, in-4*, p. 5H.
Ou peut remarquer dans ce morceau, considéré comme une formule générale, l'un des caractères les plus frappants de l'impiété: c'est le mépris de l'homme. Fille de l'orgueil, mère de l'orgueil, toujours ivre d'orgueil, et ne respirant que l'orgueil, l'impiété ne cesse cependant d'outrager la nature humaine, de la décourager, de la dégrader, d'envisager tout ce que l'homme a jamais fait et pensé, de l'envisager, dis-je, de la manière la plus humiliante pour lui, la plus propre à l'avilir et à le désespérer: et c'est ainsi que, sans y faire attention, elle met dans le jour le plus resplendissant le caractère opposé de la religion, qui emploie sans relâche l'humilité pour élever l'homme jusqu'à pieu.
(I) Superbe observation, et précieuse surtout par l'à-propos.
SUR LES SACRIFICES., 37 5 «« jusqu'à leurs propres enfants. Mais les c« sacrifices de l'inquisition dont nous avons « tant parlé ont été cent fois plus abomina- « Mes: nous avons substitué des bourreaux « aux bouchers (1). » Voltaire sans doute n'avait jamais mis le pied dans un temple antique; la gravure même ne lui avait jamais fait connaître ces sortes d'édifices, s'il croyait que le temple, proprement dit, présentait le spectacle d'une boucherie et d'une cuisine. D'ailleurs, il ne faisait pas attention que ces grils, ces broches, ces longues fourchettes, ces cuillers ou ces cuillères, et tant d'autres instruments aussi terribles, sont tout aussi à la mode qu'autrefois; sans que jamais aucune mère de famille, et pas même les femmes des bouchers et des cuisiniers, soient le moins du monde tentées de mettre leurs enfants à la broche ou de les jeter dans la marmite. Chacun sent que cette espèce de dureté qui résulte de l'habitude de verser le sang des animaux, et qui peut tout au plus faciliter tel ou tel crime particulier, ne conduira jamais à l'immolation systématique de l'homme.
(1) Vojez la note xue sur la tragédie décrépite de Mino$* 376 ÉC L AIRCISSEMENT On ne peut lire d'ailleurs sans étonnement ce mot (Tenfin employé par Voltaire, comme si les sacrifices humains n'avaient été que le résultat tardif des sacrifices d'animaux, antérieurement usités depuis des siècles: rien n'est plus faux. Toujours et partout où le vrai Dieu n'a pas été connu et adoré, on a immolé l'homme; les plus anciens monuments de l'histoire l'attestent, et la fable même y joint son témoignage, qui ne doit pas, à beaucoup près, être toujours rejeté. Or, pour expliquer ce grand phénomène, il ne suffit pas tout à fait de recourir aux couteaux de cuisine et aux grandes fourchettes.
Le morceau sur l'inquisition, qui termine la note, semble écrit dans un accès de délire. Quoi donc! l'exécution légale d'un petit nombre d'hommes, ordonnée par un tribunal légitime, en vertu d'une loi antérieure solennellement promulguée, et dont chaque victime était parfaitement libre d'éviter les dispositions, cette exécution, dis-je, est cent fois plus abominable que le forfait horrible d'un père et d'une mère qui portaient leur enfant sur les bras enflammés de Moloch! Quel atroce délire! quel oubli de toute raison, de toute justice, de toute pudeur! La rage anti- religieuse le transporte au point qu'à la fin de cette belle tirade il ne sait exactement plus ce qu'il dit. Nous avons \ dit-il, substitué les bourreaux aux bouchers. Il croyait donc n'avoir parlé que des sacrifices d'animaux, et il oubliait la phrase qu'il venait d'écrire sur les sacrifices d'hommes: autrement, que signifie cette opposition des bouchers aux bourreaux? Les prêtres de l'antiquité, qui égorgeaient leurs semblables avec un fer sacré, étaient-ils donc moins bourreaux que les juges modernes qui les envoient à la mort en vertu d'une loi?
Mais revenons au sujet principal: il n'y a rien de plus faible, comme on voit, que la raison alléguée par Voltaire pour expliquer l'origine des sacrifices humains. Cette simple conscience qu'on appelle bon sens suffit pour démontrer qu'il n'y a, dans cette explication, pas l'ombre de sagacité, ni de véritable connaissance de l'homme et de l'antiquité.
Ecoutons enfin Condillac, et voyons comment il s'y est pris pour expliquer l'origine des sacrifices humains à son prétendu élève, qui, pour le bonheur d'un peuple, ne voulut jamais se laisser élever.
c< On ne se contenta pas, dit-il, d'adres* « ser aux dieux ses prières et ses voeux; « on crut devoir leur offrir les choses qu'on « imagina leur être agréables,,, des fruits, « des animaux, et des hommes (1). » Je me garderai bien de dire que ce morceau est digne d'un enfant; car il n'y a, Dieu merci, aucun enfant assez mauvais pour récrire. Quelle exécrable légèreté! Quel mépris de notre malheureuse espèce! Quelle rancune accusatrice contre son instinct le plus naturel et le plus sacré! Il m'est impossible d'exprimer à quel point Condillac révolte ici dans moi la conscience et le sentiment: c'est un des traits les plus odieux de cet odieux écrivain.
CHAPITRE III.
THEORIE CHRÉTIENNE DES SACRIFICES, Quelle vérité ne se trouve pas dans le Paganisme?
Il est bien vrai qu'il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, tant dans le ciel que sur la terre (1), et que nous devons aspirer à l'amitié et à la faveur de ces dieux (2).
Mais il est vrai aussi qu'il n'y a qu'un seul Jupiter, qui est le dieu suprême, le dieu qui est le premier (3), qui est le très grand (4); la nature meilleure qui surpasse toutes les (1) Car y encore qu'il y en ait qui soient appelés dieux, tant dans te ciel que sur la terre, et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, cependant, etc., etc. (Saint Paul aux Corinthiens, I. c. VIII, (2) Saint Augustin, De Civ. Dei, VIII, 25.
(3) Ad cultum divinitatis obeundum, salis est tiobis De us primus. ( Arnob.,adv. gent., III.)
(4) Deo qui est maximus. (Inscript, sur une lampe antique du Mu.-6ée de Passcri. Ânlichità di Ercolano. Napoli, 17 vol. in-fol., t. VIII autres natures, même divines (1 ); le quoi que ce soit qui n'a rien au-dessus de lui (2); le dieu non-seulement Dieu, mais tout a fait dieu (3); le moteur de l'univers (4); le père, le roi, Y empereur (5); le dieu des dieux et des hommes (6); le père tout-puissant (7).
Il est bien vrai encore que Jupiter ne saurait être adoré convenablement qu'avec P allas et Junon; le culte de ces trois puissances étant de sa nature indivisible (8).
Il est bien vrai que si nous raisonnons sagement sur le Dieu, chef des choses présentes (1) Melior naturâ. ( Ovid., Mélam. I, 21. ) Numen ubi est, ubi Di? ) (W. Her. XII,H9.)Jlpôs Atos *xî ®e&v. ( Dernost., pro Cor. Or ©soi Si elaoyxxi Kxt rà AxtpLÔvtov (W. deJaMleg. 68.)
(2) Deum summum, illttd quidquid est summum. ( Plin. Hist.
(3) Principem c/siaxihèdeum. (Lact. ellin. ail Slat.ïheb., IV, olti, cité dans laBibliolh. lat. de Fabricius.)
(4) Hector orbis terrarum. ( Sen. ap. Lact., div. just. i, 4.)
(5) Imperator divûm atquehominum. (PiauJ., in Rud., prol., v., 1 1.) (G) Deorum omnium Deus. (Sen., ubisuprà.)©£0? 6 ®e<&* Zavs.
Deus deorum Jupiter. ( Plat, in Crit., opp., tom. X, pag. 66.)
Deus deorum. (Ps. LXXXIII, 7.) Deus noster prœ omnibus diis.
( Jbid. CXXXIV, 5.) Deus magnus super omnes dcos. ( Ibid. XCIV, 5.)
(8) Jupiter sine conlubernio conjugis filiaquc COÎi non solet. (Lact., div. inslil.)
SDR LES SACRIFICES. 381 et futures, et sur le Seigneur, père du chej et de la cause, nous y verrons clair autant qu'il est donné à l'homme le plus heureusement doué (1).
Il est bien vrai que Platon, qui a dit ce qui précède, ne saurait être corrigé qu'avec respect lorsqu'il dit ailleurs: Que le grand roi étant au milieu des choses, et toutes choses ayant été faites pour lui, puisqu'il est r auteur de tout bien, le second roi est cependant au milieu des secondes choses, et le troisième au milieu des troisièmes (2), ce (l)Tov rdjv lixvxoov ©eôv vjysfxov* râ>v xè ôvrasv nxi x&v f/£XXdyTa>v, xôu re •t)"/e[ÂÔvos kttî xlxîov tixxèpx vivptov...iv opd&s ôvx&s <pdoaofaû[i£V, e!aô[/i£Ôx tfxvxes o\xp-Sst sis Sûyapa'v xvSrpâixaiY evdxtp.6vsôV. (Plat., epist. VI, adHerm. Erast. et Corisc, Opp., tom. XI, p. 92.) — En effet, comment connaître l'un sans l'autre? ( Tertull., De an., cap. 1.)
(2) Tlspi xov tfxvx&v fixatXéx ifxvx' est f kxî sxeivov évexx mtxvtx'fTtxiénsivos xïxtov xixxvxav r<Sv xxX&v, devxepovàs tfepï devxspx, y.xî xpixov itspt xx xpîxx, Ejusd. epist. II, ad Dyonis., ibid., tom. XI, p. 69; et apud Euseb. Prœp. evang., XI.)
Celui qui serait curieux de savoir ce qui a été dit sur ce texte pourra consulter Orig.,de pr'mc., lib. I,cap. 3, n. 5, opp. edit. Ruœi,in-fol., lom. IV, p. 62. — Huct, in Origen., ibid., lib. II, cap. 2, n. 27-28; et les notes de La Rue, p. 63, 15or — Clem. Alex. tom. V, p. 59S, edit. Paris. — Âlhenag. leg. pro Christ. Oxoniœ, ex thcalro Seldoii, in-8°, 1706, curis Dechair, p. 93, n.XXI, in njt.Ilest bien singulier que Huet ni son savant commentateur n'aient point cité le passage de Platon, dont celui d'Origéne est un commentaire remarquable. Voici ce dernier texte tel que Photius nous i'aconservé en original. (Cod.VllI.)
qui toutefois ne devait point s'écrire d'une manière plus claire, afin que t écrit venant a se perdre, par quelque cas de mer ou de terre, celui qui T aurait trouvé n'y comprît rien (1).
Il est bien vrai que Minerve est sortie du cerveau de Jupiter (2). Il est bien vrai que Vénus était sortie primitivement de Veau (3); qu'elle y rentra à 1 époque de ce déluge durant lequel tout devint mer et la mer fut sans rives (4), et qu elle s'endormit alors au fond At^XïtV fl.1v TOV TtXTéfX 0C9C 1KÊV«W TWV i'vTCOV * TOV OS UÏOV f-i^pi TÛV Àôyixtav,uôv«v, rb Si îtvsv//.* fueml f*6*mv tûj ïcsus/tivwv, c'est-à-dire, le Père embrasse tout ce qui existe; le Fils est borné aux seuls êtres intelligents, et l'Esprit aux seuls élus.
(1) *pfltoTÉo,> Sk coi ôY ethr/ftâv, &»' âv ri -ft ôi/TOs») ttôvtou rj yôi èv tjx*'4 ît«0>7, c àvâyvous /xi) yvôJ. {Plat, ubi Slip.)
(2) Télémaque, Iiv. VIIT. Il chanta d'abord, etc.
(3) En mémoire de cette naissance, les anciens avaient établi une cérémonie pour attester à perpétuité que tout accroissement dam les êtres organisés vient de l'eau. — ï\ iSx-ïo; Ttâv-rwv aû^au, Ycy. le Scoliaste sur le cent quarante-cinquième vers de la quatrième Pythique de Pindare. Suivant l'antique doctrine des Vedas, Brahma (qui est l'esprit de Dieu ) était porté sur les eaux au commencement des choses, dans une feuille de lotus; et la puissance sensible prit son origine dans l'eau. (Williams Jones, dans les Recherches asiatiques, Diss. sur les dieux de Grère et d' Italie, tom. I. ) — M. Colebrokc, ibid., lom. VI II, p. 403, note. — La physique moderne est d'accord. Voy. Dlach's Lect ures on Chcmisiry, in-4°, tom. I, p. 245. — Lettres physiques cl morales, etc., par M. de Luc; in-8°, tom. I, p. 112, etc., etc.
(4) Omni» ponlus crant, decrant cjuoque litlora ponto.
(Oyid., Mii.un.)
des eaux (1); si Ton ajoute qu'elle en ressortit ensuite sous la forme d'une colombe, devenue fameuse dans tout l'Orient (2), ce n'est pas une grande erreur.
Il est bien bien vrai que chaque homme a son génie conducteur et initiateur, qui le guide à travers les mystères de la vie (3).
Il est bien vrai cpfHercule ne peut monter sur VOljmpe et y épouser Hébê, qu'après avoir consumé par le feu sur le mont JEta tout ce qu'il avait di humain (4).
(1) Voyez la dissertation sur le mont Caucase, par F. R.Wilford [dans les Rech. Asiat. tora. VII, p. 522-23.)
(2) Ainsi l'on ne peut être surpris que les hommes se fussent accordés à reconnaître la colombe pour l'oiseau de Vénus; rien n'est faux dans le Paganisme, mais tout est corrompu.
(3) Murayoyô? rôù fiiov ày«0os-.(Men.ap. Plut., De tranq. an.) Ces génies habitent la terre par l'ordre de Jupiter, pour y être les bienfaisants gardiens des malheureux mortels (Hesiod. ); mais sans cesser néanmoins de voir celui qui les a envoyés. (Matlli. XVIII, 10.) Lors donc que nous avons fermé la porte et amené [obscurité dans nos appartements, souvenons-nous de ne jamais dire ( qu'ii est nuit et) que nous sommes seuls; car dieu et notre ange sont avec nous; et pour nous voir ils n'ont pas besoin de lumière. ( Epist., Arr., dissert. I, 14.) Racon, dans un ouvrage passableme t suspect, [met au nombre des paradoxes ou des contradictions apparentesda Christianisme: Que nous ne demandions rien aux anges et que nous ne leur rendions grâce de rien, tout en croyant que nous leur devons beaucoup. (Christian paradoxes, etc., etc. Works, tom. II, p. 494.) Celte contradiction, qui n'est pas du tout apparente, ne se trouve pas dans le Christianisme total.
(4)...Quodcumque fuît populabile flammse Uulciber absluleia: i nec cognoscemla remanùt 38i ÉCLAIRCISSEMENT Il est bien vrai que Neptune commande aux vents et à la mer, et qu'il leur fait peur (1).
Il est bien vrai que les dieux se nourrissent de nectar et d'ambroisie (2).
Il est bien vrai que les héros qui ont bien mérité de l'humanité, les fondateurs surtout Ilcrculis cfGgles j neo quidquom ab origine ductum Matris babet; tantùmquc Jovis vestigia servat.
(1) « Des deux points opposés du ciel il appelle à lui les vents: « Comment donc, leur dit-ii, avez-vous pu vous confier en ce que vous « êtes, assez pour oser ainsi troubler la terre et les mers, et soulever « ces vagues énormes, sans vous rappeler ma puissance? pour pris « d'une telle audace, je devrais vous...Mais il faut avant tout tran-« quilliserles flots; une autre fois vous ne me braverez point impuné-« ment. Partez sans délai; allez dire à votre maître que l'empire des « mers n'est point à lui: le sort a mis dans mes mains le trident redou-« table. Eole habile le palais des vents, au milieu des rochers sour-« cilleux: qu'il s'agite dans ces retraites! qu'il règne dans ces vastes « prisons 1 » Il dit, et déjà la tempête a cessé: Neptune dissipe les nuages amoncelés, laisse briller le soleil, et promène son char léger sur la surface aplanie des eaux. ( Virg., Mn. 1, 1 36, seqq. ) Alors il menaça les vents et dit à la mer: Tais-toi!...et lotit de suite il se fit un calme profond. (Marc, IV, 39. — Luc, VIII, 24. — Matlh.
On voit id la différence de la vérité et de la fable: la première fait parler Dieu; la seconde le fait discourir; mais c'e^t toujours* comme on le verra plus bas, quelque chose de différemment semblable.
(2) « Je suis l'ange Raphaël...; il vous a paru que je buvais et que « je mangeais avec vous; mais pour moi, je me nourris d'une viande « invisible et d'un breuvage qui ne peut êlre vu des hommes. » et les législateurs, ont droit d'être déclarés dieux par la puissance légitime (1).
Il est bien vrai que, lorsqu'un homme est malade, il faut tâcher ^enchanter doucement le mal par des paroles puissantes, sans négliger néanmoins aucun moyen de la médecine matérielle (2).
(1) La canonisation d'un souverain dans l'anliquité païenne et l'apothéose d'un héros du Christianisme dans l'Eglise ne diffèrent, suivant l'expression déjà employée, que comme des puissances négatives et positives. D'an côté sont l'erreur et la corruption; de l'autre, la vérité et la sainteté: mais tout part du même principe; car l'erreur, encore une fois, ne peut être que la vérité corrompue, c'est-à-dire une pensée procédant d'un principe intelligent plus ou moins dégradé, mais qui ne saurait cependant agir que suivant son essence, ou, si l'on veut, suivant ses idées naturelles ou innées. Totum propè cœlum nonne humano génère complelum est? Cic. Tusc. Qucest. 1,13. — Oni, vraiment; c'est sa destinée. La chose n'est plus susceptible de doute ni de plaisanteries. Mais pourquoi n'y aurait-il pas de distinction pour les héros?
Quant à ceux qui s'obstineraient à voir ici comme ailleurs des imitations raisonnées, il n'y a plus rien à leur dire: Attendons le réveil!
Tout St r.asuuict. ni —,.
Novtocç, >J yuiotj TzEptàmoiV «âvroSsy ^ap/jocxa, toù; êè TO/xaïj ëuraoev èpSous.
Locus classicus de medicinâ veterum. (Heyne, ad loc. v. Pindnri carm., Gollingœ, 1798, tom. I, p. 241.)
Serait-il permis, sans manquer de respect à la mémoire d'un aussi savant homme, d'observer qu'il semble s'être trompé en voyant dans les vers 94 et 95, les amulettes; car il parait évident que Pindare, dam cet endroit, parle tout simplement des applications, des fomentations, des topiques t en un mot; mais j'ose à peine avoir raison contre Heyne.
Il est bien vrai que la médecine et la divination sont très proches parentes (1).
Il est bien vrai que les dieux sont venus quelquefois s'asseoir à la table des hommes justes, et que d'autres fois ils sont venus sur la terre pour explorer les crimes de ces mêmes hommes (2).
(Hippocr. Epist. ad Pkilop., opp. loin. Il, p. 896. ) « Car sans 1« « secours (TEsculape, qui tenait ces secrets de son père, jamais les « hommes n'auraient pu inventer les remèdes.» (Ibid. p. 966.) La mé-« decinc a placésespremiersinventeursdansleciel,et aujourd'hui encore on demande de tous côtés <les remèdes aux oracles. (Plin. Uni. nul., XXIX, 1.) Ce qui ne doit point étonner, puisque «c'est le « Très-Haut qui a créé le médecin, et c'est lui qui guérit par les mé-« decins...C'est lui qui a produit de la terre tout ce qui guérit...; « qui a fait connaître aux hommes les remèdes et qui s'en sert pour « apaiser les douleurs...Priez le Seigneur,...; délournez-vous du « péché...; purifiez votre cœur...Ensuite appelez le médecin; car « c'est le Seigneur qui l'a créé. » ( Eccli., XXXVIII, 1,2,4,6,7, (2) Ils sont finis ees jours où les esprits célestes Remplissaient ici-bas leurs messages divins; Où l'ange, hôle indulgent du premier des humains. L'entretenait du ciel, des grandeurs de son Maître j Quelquefois s'asseyait à sa talilc champêtre, Oubliant pour ses fruits le doux nectar des cieux.
(MiLTO*. trad. par M. Delille. P. P. IX, 1. seqq.)
C'est une élégante paraphrase d'IIéciode, cité lui-même par Oiigène comme rendant témoignage à la vérité. (Adv. Celt. tom. I, Suvsci yii tote èatTE, ïsxv, fytvoi Cl Soûzot 'AOx-jztoXïi &eoTji kktx Svv^Toi; T ïwdpWKOtt» (Gen. XVIÏÏ, XTX. Ovid. Mctam. I, 210, seqq.)
SUR LES SACRU'ICES. 3o?
Il est bien vrai que les nations et les villes ont des patrons, et, quen général, Jupiter exécute une infinité de choses dans ce monde par le ministère des génies (1).
Il est bien vrai que les éléments mêmes, qui sont des empires, sont présidés, comme les empires, par certaines divinités (2).
Il est bien vrai que les princes des peu- (1) Constat omnes urbes in alicujus Dei esse tuleîâ, etc. (Macrob., Sal. III, 9.) Quemadmodum veteres Pagani tulelaria sua nùminahabueruni regnorum, provinciarum et civitatum (Di quibus imperium steterat ), tta romana Ecclcsia suos habet lutelares sanctos, etc. (Henr. Morusjopp. tbeol., p. 665.)
Exod. xnt; Dan.x, 13, 20, 21; xn, i. Apoc. vin, 3; xiv, 48. xvi, •".' Huet, Dem. evang. prop. VII, n° 9. Saint Aug., De Civ. Dei, VII, 30.
Saint Augustin dit que Dieu exerçait sa juridiction sur les Gentils par le ministère des anges, et ce sentiment est fondé sur plusieurs textes de l'Ecriture. (Bertbier sur les Psaumes, Ps. CXXXIV, 4, tom. V, p. 363.) — « Mais ceux qui, par une grossière imagination (en effet, « il n'y en a pas de plus gi'ossière), croient toujours ôter à Dieu tout ce « qu'ils donnent à ses anges et à ses saints..., ne prendront-ils jamais « le droit esprit de l'Ecriture, etc.? « (Bossuet, Préf. sur l'expl. de l'Apoc., n° xxvn.) Voij. les Pensées de Leibnitz, tom. II, p. 54, 60.
(2) Quand je vois dans les propbètcs, dans l'Apocalypse et dans l'Evangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants, qui en prend la défense...; fange des eaux, l'ange du feu, etc. je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges: je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux Païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider: car toute erreur est fondée sur une Write dont on abuse (Bossuet, ibid.) et dont elle n'est qu'une vicieuse imitation. (Massillon, Ver. de la Bel., Ier point. ) oies sont appelés au conseil du Dieu d'Abraham, parce que les puissants dieux de la terre sont bien plus importants qu'on ne le croit (1).
Mais il est vrai aussi que ce parmi tous ces « dieux, il n'en est pas un qui puisse se cornet parer au Seigneur, et dont les œuvres ap-« prochent des siennes.
« Puisque le ciel ne renferme rien de « semblable à lui, que parmi les fils de Dieu, ce Dieu même ri1 a point dïégal; et que, d'ailcc leurs, il est le seul qui opère des mice racles (2).
Comment donc ne pas croire que le Paganisme n'a pu se tromper sur une idée aussi universelle et aussi fondamentale que (i) Quib Pater ut suminà vidit Saturnius arec, Ingemit, et referons fœdre convivia nicnsrc. Ingénies animo et clignas Jove concipit iras, Conciliunique vocal: tenuit mora nulla vocatos..., Dexlrù lxvàque deorum Atria nobilium valvis celcbrantur apertis...Ergo ubi marmorco Superi sedèro recessu, Cclsior ipse Ioco, etc.
(JOvid., Métam. IL Principes popuîorum congregati sunt cwm Deo Abraham: quoniam dit fortes terras vehementer elevati sunt. (Ps. XLVI, 10.)
(2) Non est similis tut in diis, Domike; et non est secundùm opéra tua. (Ps. LXXXV, 8.)
Quis in nubibus (sur l'Olympe) œquabitur Domino; similis evil Deo infdiis Dei? (Ps. LXXXV1II.7.)
Quifacit mirabilia aolus. (Ps 1.XXI, 18.)
SUR LES SACRIFICES. 3Q0 celle des sacrifices, c'est-à-dire de la rédemption par le sang? Le genre humain ne pouvait deviner lesang dontil avait besoin. Quel homme livré à lai-même pouvait soupçonner l'immensité de la chute et l'immensité de l'amour répairateur? Cependant tout peuple, en confessant plus ou moins clairement cette chute, confessait aussi le besoin et la nature du remède.
Telle a été constamment la croyance de tous les hommes. Elle s'est modifiée dans Ira pratique, suivant le caractère des peuples et des cultes; mais le principe paraît toujours. On trouve spécialement toutes les nations d'accord sur l'efficacité merveilleuse du sacrifice volontaire de l'innocence qui se dévoue elle-même à la divinité comme une victime propitiatoire. Toujours les hommes ont attaché un prix infini à cette soumission du juste qui accepte les souffrances; c'est par ce motif que Sénèque, après avoir prononcé son fameux mot: Ecce par Deo dignum! vir fortis cum malâ fortuné composâtes (1), ajoute tout de suite: utique si et PROVOCAVIT (2).
(1) Voyez le grand homme aux prises avec Y in) or tune! ces deux lutteurs sont dignes d'occuper les regards de Dieu. (Sen. De Provid., 1 1.)
(2) Du moins si le grand homme a provoqué le combat. (Ibid.)
390 LCLAIRCISSEMILNT Lorsque les féroces geôliers de Louis XVI, prisonnier au temple, lui refusèrent un rasoir, le fidèle serviteur qui nous a transmis Thistoire intéressante de cette longue et affreuse captivité lui dit: Sire, présentez-vous à la convention nationale avec cette longue barbe ) afin que le peuple voie comment vous êtes traité.
Le roi répondit: je ne dois toint chercher A INTÉRESSER SUR MON SORT (1).
Qu'est-ce donc qui se passait dans ce cœur si pur, si soumis, si préparé? L'auguste martyr semble craindre d'échapper au sacrifice, ou de rendre la victime moins parfaite: quelle acceptation! et que n'aurait-elle pas mérité!
On pourrait sur ce point invoquer l'expérience à l'appui de la théorie et de la tradition; car les changements les plus heureux qui s'opèrent parmi les nations sont presque toujours achetés par de sanglantes catastrophes dont llnnocence est la victime. Le sang de Lucrèce chassa les Tarquins, et celui de Virginie chassa les Décemvirs. Lorsque (I) Voy. la Relation de M. Ciéri. Londres, BaylU, 1795; in-S", deux partis se heurtent dans une révolution, si Ton voit tomber d'un côté des victimes précieuses, on peut gager que ce parti Unira par l'emporter, malgré toutes ]es apparences contraires.
Si l'histoire des familles était connue comme celle des nations, elle fournirait une foule d'observations du même genre: on pourrait fort bien découvrir, par exemple, que les familles les plus durables sont celles qui ont perdu le plus d'individus à la guerre. Un ancien aurait dit: « A la terre, à l'enfer, ces « victimes suffisent (1). » Des hommes plus instruits pourraient dire: Le juste qui donne sa vie en sacrifice verra une longue postérité (2).
Et la guerre, sujet inépuisable de réflexions, montrerait encore la même vérité, sous une autre face; les annales de tous les peuples n'ayant qu'un cri pour nous montrer comment ce fléau terrible sévit toujours avec une violence rigoureusement proportionnelle aux vices des nations, de manière que, lorsqu'il ÇY) Sufficinnt Dis injernia icrrœquc parenti. (.luv. S.U. vin, 257.) Ci) Qui iniquilalem iiofl fecerit — si posuerif yro peccato animnm iuam, videbil semcn longœvum. ( Is. I.IU, 9, 10.)
y a débordement de crimes, il y a toujours débordement de sang. — Sine sanguine non fit remissio (1).
La rédemption, comme on l'a dit dans les Entretiens, est une idée universelle. Toujours et partout on a cru que l'innocent pouvait payer pour le coupable (utique si etprovocavit ); mais le Christianisme a rectifié cette idée et mille autres qui, même dans leur état négatif, lui avaient rendu d'avance le témoignage le plus décisif. Sous l'empire de cette loi divine, le juste (qui ne croit jamais l'être) essaie cependant de s'approcher de son modèle par le côté douloureux. Il s'examine, il se purifie, il fait sur lui-même des efforts qui semblent passer l'humanité, pour obtenir enfin la grâce de pouvoir restituer ce qiCil lia pas volé (2).
Mais le Christianisme, en certifiant le dogme, ne l'explique point, du moins publiquement, et nous voyons que les racines secrètes de cette théorie occupèrent beaucoup les premiers initiés du Christianisme.
Origène surtout doit être entendu sur ce (!) Sans effusion desang, nulle rémission de péchés. (TIrbr. IX, 22.) (2) Quœ non rapui, tune cxsolvebam. (Ps. LXVHI, 8.)