SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

French

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« Julie, votre bisaïeule, fit de magniCques présents au temple en « vases et en coupes d'or, et quoique l'esprit de la femme se détache « difficilement des images, et ne puisse concevoir des choses absolu-« ment étrangères aux sens, Julie, cependant, aussi supérieure à sou « sexe par l'instruction que par les autres avantages de la nature, ar-« riva au point de contempler les choses intelligibles préférablement « aux sensibles, et de savoir que celles-ci ne sont que les ombres des « premières. » N. B. Par ce nom de Julie, il faut entendre Livie, femme « d'Auguste, qui avait passé, par adoption., dans la famille des Jules, « et qui était en effet bisaïeule de Caligula.

Ailleurs, et dans le même discours à ce terrible Catigula, Philon lui dit expressément: Que l'empereur Auguste n'admirait pas seulement, mais qu'il adorait celle coutume de n'employer aucune image pour représenter matériellement une nature invisible.

(Philonis leg. ad Caium.interOpp. Colon. Aîïobrog.,lGi3, in-fol., DIXIEME ENTRETIEN.

LE SÉNATEUB.

D'tÈs-nous, M. le chevalier, si vous n'avez point rêvé aux sacrifices la nuit dernière?

Oui, sans cloute, j'y ai rêvé; et comme c'est un pays absolument nouveau pour moi, je ne vois encore les objets que d'une manière confuse. Il me semble cependant que le sujet serait très digne d'être approfondi, et si j'en crois ce sentiment intérieur dont nous parlions un jour, notre ami commun aurait réellement ouvert dans le dernier entretien une riche mine quïl ne s'agit plus que d'exploiter.

C'est précisément sur quoi je voulais vous entretenir aujourd'hui. Il me parait, M. le iSO LES SOIRÉES comte, que vous avez mis le principe âci sacrifices au-dessus de toute attaque, et que vous en avez tiré une foule de conséquences utiles. Je crois de plus que la théorie de là réversibilité est si naturelle à l'homme, qu'on peut la regarder comme une vérité innée dans toute la force du terme, puisqu'il est absolument impossible que nous l'ayons apprise. Mais croyez-vous qu'il le fût également de découvrir ou dentrevoir au moins la raison de ce dogme universel?

Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable (1). Cette communauté de mérites, cette réversibilité que vous avez si bien prouvées, ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas. En réfléchissant sur la (1) Le genre humain en corps pourrait, dans cette supposition, adresser à Dieu ces mêmes paroles employées par saint Augustin parlant de lui-même: « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de «Ion unité pour me perdre dans une l'ouïe d'objets: lu daignas ras-« sembler les morceaux de moi-même. » Colligcm me. à dispersione in qiu't frusiralim discissus siim, flinn nb imo te avenus in mulia canut, ( I). August. Confess. Il, 1,2.)

croyance générale et sur l'instinct naturel des hommes, on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées: ils sont très disposés, par exemple, à regarder un peuple, une ville, une corporation, mais surtout une famille, comme un être moral Jt unique, ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capable de mériter ou démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses. De là vient le préjugé, ou pour parler plus exactement, le dogme de la noblesse, si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l'examen de la raison, il ne soutient pas l'épreuve; car il n'y a pas, si nous ne consultons que le raisonnement, de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux: cependant il n'en est pas de plus estimée, ni même de plus volontiers reconnue, hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance formelle de cette grandeur qu'on voudrait anéantir.

Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de tous les hommes, le blâme Test de même, 192 les soin" et par la même raison. On demande quelquefois, sans trop y songer, pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mérite de leurs aïeux: c'est une contradiction manifeste.

Je n'avais jamais remarqué cette analogie.

Elle est cependant frappante. Un de vos aïeux, M. le chevalier ( j'éprouve un très grand plaisir à vous le rappeler ), fut tué en Egypte à la suite de saint Louis: un autre périt à la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi: enfin votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangère, ' et vous ne me désavouerez pas, si j'affirme que vous renonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire qui vous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votre ancêtre du XIIIe siècle avait livré saint Louis aux Sarrasins au lieu de mourir à ses côtés cette infamie vous serait commune par la même raison et avec la même justice qui vous a transmis une illustration tout aussi personnelle que le crime, si Ton n'en croyait que notre petite raison. Il n'y a pas de milieu, M. le chevalier; il faut ou recevoir la honte de bonne grâce, si elle vous échoit, ou renoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pas douteuse. Il n'y a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule que celui qui en souffre: or ce jugement est évidemment nul. A ceux qui, pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues, parlent, ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance, proposez, s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille flétrie dans les temps anciens, et vous verrez ce qu'ils vous répondront.

Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux, il faudrait les laisser dire.

Cette même théorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cet inconcevable mystère de la punition des fils pour les crimes de leurs pères? Rien ne choque au premier coup d'œil comme une malédiction héréditaire: cependant, pourquoi pas, puisque la bénédiction l'est de même? Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible, comme on l'imagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous les pays: elle appartient au Paganisme comme au Judaïsme ou au Christianisme; à l'enfance du monde, comme aux vieilles nations; on la trouve chez les théologiens, chez les philosophes, chez les poètes, au théâtre et à TÉglise.

Les arguments que la raison fournit contre cette théorie ressemolent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement. On ne sait que répondre, mais on marche. La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison; mais, suivant l'instinct et la peisuasion universelle, toute famille est une.

C'est surtout dans les familles souveraines que brille cette unité: le souverain change de nom et de visage; mais il est toujours, comme dit l'Espagne, moi le roi. Vos Français, M. le chevalier, ont deux belles maximes plus vraies peut-être qu'ils ne pensent: Tune de droit civil, le mort saisit le vif; et l'autre de droit public, le roi ne meurt pas. Il ne faut donc jamais le diviser par la pensée lorsqu'il s'agit de le juger.

On s1étonne quelquefois de voir un monarque innocent périr misérablement dans Tune de ces catastrophes politiques si fréquentes dans le monde. Vous ne croyez pas sans doute que je veuille étouffer la compassion dans les cœurs; et vous savez ce que les crimes récents ont fait souffrir au mien: néanmoins, à s'en tenir à la rigoureuse raison 5 que veut-on dire? tout coupable peut être innocent et même saint le jour de son supplice. Il est des crimes qui ne sont consommés et caractérisés qu'au bout d'un assez long espace de temps: il en est d'autres qui se composent d'une foule d'actes plus ou moins excusables, pris à part, mais dont la répétition devient à la fin très criminelle. Dan<= ces sortes de cas, il est évident que la peine ne saurait précéder le complément du crime.

£t même dans les crimes instantanés, les supplices sont toujours suspendus et doivent l'être. C'est encore une de ces occasions si fréquentes où la justice humaine sert d'interprète à celle dont la nôtre n'est quune image et une dérivation.

Une étourderie, une légèreté, une contravention à quelque règlement de police, peuvent être réprimées sur-le-champ; mais dès qu'il s'agit d'un crime proprement dit, jamais le coupable n'est puni au moment où il le devient. Sous l'empire de la loi mahométane, l'autorité punit et même de mort Thoinme qu'elle en juge digne au moment et sur le lieu même où elle le saisit; et ces exécutions brusques, qui n'ont pas manqué d'aveugles admirateurs, sont néanmoins une des nombreuses preuves de l'abrutissement et de la réprobation de ces peuples. Parmi nous, l'ordre est tout différent: il faut que le coupable soit arrêté; il faut qu'il soit accusé; il faut qu'il se défende; il faut surtout qu'il pense à sa conscience et à ses affaires; il faut des préparatifs matériels pour son supplice; il faut enfin, pour tenir compte de tout, un certain temps pour le conduire au lieu du châtiment, qui est fixe. L'échafaud est un autel: il ne peut donc être placé ni déplacé que par l'autorité; et ces retards, respectables jusque dans leurs excès, et qui de même ne manquent pas d'aveugles détracteurs, ne sont pas moins une preuve de notre supériorité.

Si donc il arrive que, pendant la suspension indispensable qui doit avoir lieu entre le crime et le châtiment, la souveraineté vienne à changer de nom, qu'importe à la justice? il faut qu'elle ait son cours ordinaire. En faisant même abstraction de cette unité que je contemple dans ce moment, rien n'est plus juste humainement; car nulle part l'héritier naturel ne peut se dispenser de payer les dettes de la succession, à moins qu'il ne s'abstienne. La souveraineté répond de tous les actes de la souveraineté. Toutes les dettes, tous les traités, tous les crimes l'obligent. Si, par quelque acte désordonné, elle organise aujourd'hui un germe mauvais dont le développement naturel doit opérer une catastrophe dans cent ans, ce coup frappera justement la couronne dans cent ans. Pour s'y soustraire il fallait la refuser. Ce n'est jamais ce roi, c'est le roi qui est innocent ou coupable. Platon, je ne sais plus où, dans le Gorgias peut-être, a dit une chose épouvantable à laquelle j'ose à peine penser (1); mais si l'on entend sa proposi- (1) Mlpootà.rrii 7tiAîwj eùS* sîj non âSt'/ws àmoïotro im' aùr^j -rrî; 7ts>e&)ç -fc izpiiToiTtX. (Plat. Gorgias. Opp., t. VI, édit. Biponl., 198 IES S0I1ŒES lion dans le sens que je vous présente maintenant, il pourrait bien avoir raison. Des siècles peuvent s'écouler justement entre l'acte méritoire et la récompense, comme entre le crime et le cha liment. Le roi ne peut naître, il ne peut mourir qu'une fois: il dure autant que la royautés S'il devient-coupable, il est traité avec poids et mesure: il est, suivant les circonstances, averti, menacé, humilié, suspendu, emprisonné, jugé ou sacrifié.

Après avoir examiné l'homme, examinons ce qu'il y a de plus merveilleux en lui, la parole; nous trouverons encore le même mystère, c'est-à-dire, division inexplicable et tendance vers une certaine unité tout aussi inexplicable. Les deux plus grandes époques du monde spirituel sont sans doute celle de Babel, où les langues se divisèrent, et celle de la Pentecôte, où elles firent un merveilleux effort pour se réunir: on peut même observer là-dessus, en passant, que les deux prodiges les plus extraordinaires dont il soit l'ait mention dans l'histoire de l'homme sont, en même temps, les faits les plus certains dont nous ayons connaissance. Pour les contester il faut manquer à la fois de raison et de probité.

Voilà comment tout ayant été divisé, tout désire la réunion. Les hommes, conduits par ce sentiment, ne cessent de l'attester de mille manières. Ils ont voulu, par exemple, que le mot union signifiât la tendresse, et ce mot de tendresse même ne signifie que la disposition à l'union. Tous leurs signes à" attachement ( autre mot créé par le même sentiment ) sont des unions matérielles. Ils se touchent la main, ils s'embrassent. La bouche étant l'organe de la parole, qui est elle-même l'organe et l'expression de l'intelligence, tous les hommes ont cru qu'il y avait dans le rap*-prochement de deuxbouches humaines quelque chose de sacré qui annonçait le mélange de deux âmes. Le vice s'empare de tout et se sert de tout, mais je n'examine que le principe.

La religion a porté à l'autel le baiser de paix avec grande connaissance de cause: je me rappelle même avoir rencontré, en feuilletant les saints pères, des passages où ils se plaignent que le crime ose faire servir à ses excès un signe saint et mystérieux. Mais soit qu'il assouvisse l'effronterie, soit qu'il effraie la pudeur, ou qu'il rie sur les lèvres pures de l'épouse et de la mère, d'où vient sa généralité et sa puissance?

Notre unité mutuelle résulte de notre unité en Dieu tant célébrée par la philosophie même. Le système de Mallebranche de la vision en Dieu n'est qu'un superbe commentaire de ces mots si connus de saint Paul: C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et Vétre, Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinosa sont une corruption de cette grande idée; mais c'est toujours le même principe, c'est toujours cette tendance vers l'unité. La première fois que je lus dans le grand ouvrage de cet admirable Mallebranche, si négligé par son injuste et aveugle patrie: Que Dieu est le lieu des esprits comme V espace est le lieu des corps, je fus ébloui par cet éclair de génie et prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses aussi belles.

J'eus la fantaisie jadis de feuilleter les œuvres de madame Guyon, uniquement parce qu'elle m'avait été recommandée par le meilleur de mes amis, François de Cambrai. Je tombai sur un passage du commentaire sur le Cantique des Cantiques, où cette femme célèbre compare les intelligences humaines aux eaux courantes qui sont toutes parties de l'Océan, et qui ne s'agitent sans cesse que pour y retourner. La comparaison est suivie avec beaucoup de justesse; mais vous savez que les morceaux de prose ne séjournent pas dans la mémoire. Heureusement je puis y suppléer en vous récitant des vers inexprimablement beaux de Métastase (1), qui a traduit madame Guyon, à moins qu'il ne Tait rencontrée comme par miracle.

L'onda dal mar divisa Bagna la valle e il monte » Va passagiera in fiume; Va prigioniera in fonte: Mormora serapre e geme Fiuclie non torni al mar; Al mar dove ella nacque, Dove acquistô gli umori, Dove d'à lunghi errori Spera di riposar (2) (1)...îlusarum comilem, cuî carmina scmpcr Et cilharx cordi, numerosquc intendere nervis.

(2) Metast. Artas. in, i. — Voici le passage deMad. Guyon, indiqué dans le dialogue: — «Dieu étant notre dernière fin, l'âme peut « sans cesse s'écouler dans lui comme dans son terme et son centre, et « y être mêlée et transformée sans en ressortir jamais. Ainsi qu'un « ileuve, qui est une eau sortie de la mer et très distincte de la mer, « se trouvant hors de son origine, tâche par diverses agitations de se « rapprocher de la mer, jusqu'à ce qu'y étant enfin retombé, il se « perde et se mélange avec elle, ainsi qu'il y était perdu et mêlé avant « que d'en sortir; et il ne peut plus en être distingué. » ( Comment, sur le Cantique des Cantiques; in-12, 1687, chap. I, v. i. ) {/illustre ami de madame Guyon exprime encore la même idée dans Mais toutes ces eaux ne peuvent se mêler à l'Océan sans se mêler ensemble, du moins d'une certaine manière que je ne comprends pas du tout. Quelquefois je voudrais m'élancer hors des limites étroites de ce monde; je voudrais anticiper sur le jour des révélations et me plonger dans lïnfini. Lorsque la double loi de l'homme sera effacée, et que ces deux centres seront confondus, il sera un: car n'y ayant plus de combat dans lui, où prendrait-il l'idée de la duité? Mais, si nous considérons les hommes les uns à l'égard des autres, qu'en sera-t-il d'eux lorsque le mal étant anéanti, il n'y aura plus de passion ni d'intérêt personnel? Que deviendra le moi, lorsque toutes les pensées seront communes comme les désirs, lorsque tous les esprits se verront comme ils sont vus? Qui peut comprendre, qui peut se représenter cette Jérusalem céleste où tous les habitants, pénétrés par le même esprit, se pénétreront mutuellement et se réfléchiront son Télémaque. La raison, dit-il, est comme un grand océan de lumières: «os esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui Il retournent pour w/ perdre. (Liv. IV.) On sont daus ces deux morceaux deux unies mëlCe*.

le bonheur (1)? Une infinité de spectres lumilieux de même dimension, s'ils viennent à coïncider exactement dans le même lieu, ne sont plus une infinité de spectres lumineux; c'est un seul spectre infiniment lumineux. Je me garde bien cependant de vouloir toucher à la personnalité, sans laquelle l'immortalité n'est rien; mais je ne puis m'empêcher d'être frappé en voyant comment tout l'univers nous ramène à cette mystérieuse unité.

Saint Paul a inventé un mot qui a passé dans toutes les langues chrétiennes; c'est celui à! édifier, qui est fort étonnant au premier coup d'œil: car qu'y a-t-il donc de commun entre la construction d'un édifice et le bon exemple qu'on donne à son prochain?

Mais on découvre bientôt la racine de cette expression. Le vice écarte les hommes, comme la vertu les unit. Il n'y a pas un acte contre l'ordre qui n'enfante un intérêt particulier contraire à l'ordre général; il n'y a pas un acte pur qui ne sacrifie un intérêt particulier à l'intérêt général, c'est-à-dire qui ne tende (1) Jérusalem quœ ocdificatur ut civitas cujus participatio ejus in idipsum.

"20-ï LES SOIREES à créer une volonté une et régulière à la place de ces myriades de volontés divergentes et coupables. Saint Paul partait donc de cette idée fondamentale, que nous sommes tous V édifice de Dieu; et que cet édifice que nous devons élever est le corps du Sauveur (1). U tourne cette idée de plusieurs manières. Il veut qu'on s'édifie les uns les autres; c'està-dire que chaque homme prenne place volontairement comme une pierre de cet édifice spirituel, et qu il tâche de toutes ses forces d'y appeler les autres, afin que tout homme édifie et soit édifié. Il prononce surtout ce mot célèbre: La science enfle, mais la charité édifie (2): mot admirable, et d'une vérité frappante: car la science réduite à ellemême divise au lieu d'unir, et toutes ses constructions ne sont que des apparences: au lieu que la vertu édifie réellement, et ne peut même agir sans édifier. Saint Paul avait lu dans le sublime testament de son maître que les hommes sont un et plusieur» comme Dieu (3); de manière que tous sont (3) «Qu'ils soinl US comme nous (Jean, XVII, 11.), afin qu'il» «soient uu tous cusunblc, comme vous èlcs ru moi el moi eu vousç terminés et consommés dans V unité (1), car jusque-là l'œuvre n'est pas finie. Et comment n'y aurait-il point entre nous une certaine unité ( elle sera ce qu'on voudra: on l'appellera comme on voudra ), puisque seul homme nous a perdus par un seul acte? Je ne fais point ici ce qu'on appelle un cercle en prouvant l'unité par l'origine du mal, et l'origine du mal par l'unité: point du tout; le mal n'est que trop prouvé par lui-même; il est partout et surtout dans nous. Or, de toutes les suppositions qu'on peut imaginer pour en expliquer l'origine, aucune ne satisfait le bon sens ennemi de l'ergotage autant que cette croyance, qui le présente comme le résultat héréditaire d'une prévarication fondamentale, et qui a pour elle le torrent de toutes les traditions humaines.

La dégradation de l'homme peut donc être mise au nombre des preuves de l'unité humaine, et nous aider à comprendre comment par la loi d'analogie, qui ré^it toutes les «qu'ilssoient de même un en vous. ( lmd.., XXT.) Je leur aï donné la «gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous « sommes un. (Jbid., XXII.) » (1) «Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en vu. (/Wd., XXIII.)»

choses divines, le salut de même est venu par un seul (1).

Vous disiez l'autre jour, M. le comte, qu'il n'y avait pas de dogme chrétien qui ne fût appuyé sur quelque tradition universelle et aussi ancienne que l'homme, ou sur quelque sentiment inné qui nous appartient comme notre propre existence. Rien n'est plus vrai. N'avez -vous jamais réfléchi à l'importance que les hommes ont toujours attachée aux repas pris en commun? La table, dit un ancien proverbe grec, est V entremetteuse de Vamitiê. Point de traités, point d'accords, point de fêtes, point de cérémonies d'aucune espèce, même lugubres, sans repas. Pourquoi l'invitation adressée à un homme qui dinera tout aussi bien chez lui, est-elle une politesse? pourquoi est-il plus honorable d'ctre assis à la table d'un prince que d'être assis ailleurs à ses côtés? Descendez depuis le palais du monarque européen jusqu'à la hutte du cacique; passez de la plus haute civilisation aux rudiments de la société; examinez tous les rangs, toutes les conditions, tous les caractères, partout vous trouverez les repas placés comme une espèce de religion, comme une théorie d'égards, de bienveillance, d'étiquette, souvent de politique; théorie qr>j a ses lois, ses observances, ses délicatesses très remarquables. Les hommes n'ont pas trouvé de signe d'union plus expressif que celui de se rassembler pour prendre, ainsi rapprochés, une nourriture commune. Ce signe a paru exalter l'union jusqu'à l'unité. Ce sentiment étant donc universel, la religion Ta choisi pour en faire la base de son principal mystère; et comme tout repas, suivant l'instinct universel, était une communion à la même coupe (1), elle a voulu à son tour que sa communion fût un repas. Pour la vie spirituelle comme pour la vie corporelle, une nourriture est nécessaire. Le même organe matériel sert à l'une et à l'autre. A ce banquet» tous les hommes deviennent un en se rassasiant d'une nourriture qui est une, et qui est toute dans tous. Les anciens pères, pour rendre sensible jusqu'à un certain point cette transformation dans l'unité, tirent volontiers (1) In segno délia comunione e <parlicipazione a sagrifizj esscndo lamensa in se stessa sacra, e non essendo allro i conviti ehe tagrifixj. (Antichità di Ercolano. Napoli, 1779, in-fol., tom. VII, tav. IX, leurs comparaisons de tépi et de la grappe, qui sont les matériaux du mystère. Car tout ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisin ne font qu'un pain et une boisson, de même ce pain et ce vin mystiques qui nous sont présentés à la table sainte, brisent le moi, et nous absorbent dans leur inconcevable unité.

Il y a une foule dViemples de ce sentiment naturel, légitimé et consacré par la religion, et qu'on pourrait regarder comme des traces pz isque effacées d'un état primitif. En suivant cette route, croyez-vous, M. le comte, qu'il fût absolument impossible de se former une certaine idée de cette solidarité qui existe entre les hommes (vous me permettrez bien ce terme de jurisprudence), d'où résulte la réversibilité des mérites qui explique tout?

Il me serait impossible, mon respectable ami, de vous exprimer, même d'une manière bien imparfaite, le plaisir que m'a causé votre discours; mais, je vous l'avoue avec une franchise dont vous êtes bien digne, ce plaisir est mêlé d'un certain effroi. Le vol que vous prenez peut trop aisément vous égarer, d'autant plus que vous n'avez pas, comme moi, un fanal que vous puissiez regarder par tous les temps et de toutes les distances. N'y a-t-il pas de la témérité à vouloir comprendre des choses si fort au-dessus de nous? Les hommes ont toujours été tentés par les idées singulières qui flattent l'orgueil: il est si doux de marcher par des routes extraordinaires que nul pied humain n'a foulées! Mais qu'y gagne-t-on? l'homme en devient-il meilleur? car c'est là le grand point. Je dis de plus: en devient-il plus savant? Pourquoi accorderions-nous notre confiance à ces belles théories, si elles ne peuvent nous mener ni loin ni droit? Je ne refuse point de voir de fort beaux aperçus dans tout ce que vous venez de nous dire; mais, encore une fois, ne courons-nous pas deux grands dangers, celui de nous égarer d'une manière funeste, et celui de perdre à de vaines spéculations un temps précieux que nous pourrions employer en études, et peut-être même en découvertes utiles?

C'est précisément le contraire, mon cher u. U comte: il n'y a rien de si utile que ces études qui ont pour objet le monde intellectuel, et c'est précisément la grande route des découvertes. Tout ce qu'on peut savoir dans la philosophie rationnelle se trouve dans un passage de saint Paul, et ce passage, le voici: CE MONDE EST UN SYSTÈME DE CHOSES INVISIBLES MANIFESTÉES VISIBLEMENT.

L'univers, a dit quelque part Charles Bonnet, ne serait donc qiCun assemblage d'apparences (1)!

Sans doute, du moins dans un certain sens; car il y a un genre d'idéalisme qui est très raisonnable. Difficilement peut-être trouvera-t-on un système de quelque célébrité qui ne renferme rien de vrai.

Si vous considérez que tout a été fait par et pour l'intelligence; que tout mouvement est un effet, de manière que la cause proprement dite d'un mouvement ne peut être un mouvement (2); que ces mots de cause et (1) Toute la nature ne serait donc pour nous qu'un grand et magnifique spectacle d'apparences. ( Bonnet, Paling., part. XIII, chap. n.)

(2) Saint Tliomas a dit: Omne mobile à principio immobiii. ( Adv. génies I, xliv, n°2, et XL vu, n° 6.) Mallebranclie l'a répélée. Dict nul, dit-i!, est tout à la fois moteur *t immobile. (Rccli. du la vérilép de matière s'excluent mutuellement comme ceux de cercle et de triangle, et que tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre monde que nous ne voyons pas ( 1 ) r vous sentirez aisément que nous vivons en effet au milieu d'un système de choses invisibles manifestées visiblement.

Parcourez le cercle des sciences, vous verrez qu'elles commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les hases du calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérarations soient très justes. Il comprend encore moins le principe du calcul infinitésimal, l'un des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à l'homme. Il s'étonne de tirer des conséquences infaillibles d'un principe qui choque le bon sens, et nous avons vu des académies demander au monde savant l'explication de ces contradictions apparentes. L'astronome attractionnaire dit oit1 il ne s'embarrasse nullement de in-4°, Append. pag. 520.) Mais l'axiome appartient à la philosophie antique.

(2) Tout ce monde visible n'est fait que pour le siècle à venir: tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne passera plus: tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente de« choses invisibles...Dieu n'agit dans le temps (pie pour l'éterni/é» {Mustillon, S'.rm. sur les afflictions, IIIe partie., u.

savoir ce que c'est que l'attraction, pourvu qiCil soit démontré que cette jorce existe y mais, dans sa conscience, il s'en embarrasse beaucoup. Le germinaliste, qui vient de pulvériser les romans de Vépigénégiste, s'arrête tout pensif devant l'oreille du mulet: toute sa science branle et sa vue se trouble. Le physicien, quia fait l'expérience de Haies, se demande à lui-même ce que c'est qu'une plante, ce que c'est que le bois, enfin ce c'est que la matière, et n'ose plus se moquer des alchimistes. Mais rien n'est plus intéressant que ce qui se passe de nos jours dans l'empire de la chimie. Soyez bien attentifs à la marche des expériences, et vous verrez où les adeptes se trouveront conduits. J'honore sincèrement leurs travaux; mais je crains beaucoup que la postérité n'en profite sans reconnaissance, et ne les regarde eux-mêmes comme des aveugles qui sont arrivés sans le savoir dans un pays dont ils niaient l'existence.

Il n'y a donc aucune loi sensible qui n'ait derrière elle ( passez-moi celte expression ridicule) une loi spirituelle dont la première n'est que l'expression visible; et voilà pourquoi toute explication de cause parla matière ne contentera jamais un bon esprit. Dès qu'on sort du domaine de l'expérience matérielle et palpable pour entrer dans celui de la philosophie rationnelle, il faut sortir de la matière et tout expliquer par la métaphv sique. J'entends la vraie métaphysique, et non celle qui a été cultivée avec tant d'ardeur durant le dernier siècle par des hommes qu'on appelait sérieusement métaphysiciens. Plaisants métaphysiciens! qui ont passé leur vie à prouver qu'il n'y a point de métaphysique; brutes illustres en qui le génie était anima* Usé!

Il est donc très certain, mon digue ami, qu'on ne peut arriver que par ces routes extraordinaires que vous craignez tant. Que si je n'arrive pas, ou parce que je manque de forces, ou parce que l'autorité aura élevé des barrières sur mon chemin, n'est-ce pas déjà un point capital de savoir que je suis dans la bonne route? Tous les inventeurs, tous les hommes originaux ont été des hommes religieux et même exaltés. L'esprit humain, dénaturé par le scepticisme irréligieux, ressemble à une friche qui ne produit rien, ou qui se couvre de plantes spontanées, inutiles à l'homme. Alors même sa fécondité nata- 2 i i LES SOIRÉES 2 i i LES SOIRÉES relie est un mal: car ces plantes, en mêlant et entrelaçant leurs racines, durcissent le sol, et forment une barrière de plus entre le ciel et la terre. Brisez, brisez cette croûte maudite; détruisez ces plantes mortellement vivaces; appelez toutes les forces de l'homme; enfoncez le soc; cherchez profondément les puissances de la terre pour les mettre en contact avec les puissances du ciel.

Voilà, messieurs, l'image naturelle de l'intelligence humaine ouverte ou fermée aux connaissances divines.

Les sciences naturelles mêmes sont soumises à la loi générale. Le génie ne se traîne guère appuyé sur des syllogismes. Son allure est libre; sa manière tient de l'inspiration: on le voit arriver, et personne ne Ta vu marcher (1 ). Y a-t-il, par exemple, un homme qu'on puisse comparer à Keppler dans l'astronomie? Newton lui-même est-il autre chose que le sublime commentateur de ce grand homme, qui seul a pu écrire son nom dans (I) Dirina cognilio non est inquisitiva...non pcr raliocinidionan causatu, sed immalerhtlis lognilio rerum absque discursu. (S. Thomas advers. génies,!, 92.) En effet, la science en Diou étant une intuition, plus elle a ce caractère flans l'homme, et plus elle s'opnroch» de -"a modèle.

les cieux? car les lois du inonde sont les lois de Keppler, Il y a surtout clans la troisième quelque chose de si extraordinaire, de si indépendant de toute autre connaissance préliminaire, qu'on ne peut se dispenser d'y reconnaître une véritable inspiration: or, il ne parvint à cette immortelle découverte qu'en suiyant je ne sais qu'elles idées mystiques de nombres et d'harmonie céleste, qui s'accordaient fort hien avec son caractère profondément religieux, mais qui ne sont, pour la froide raison, que de purs rêves. Si l'on avait soumis ces idées à l'examen de certains philosophes en garde contre toute espèce de superstition, à celui de Bacon, par exemple, qui aimait l'astronomie et la physique comme les premiers hommes d'Italie aiment les femmes, il n'aurait pas manqué d'y voir des idoles de cavernes ou des idoles de tribus, etc. (1). Mais ce Bacon, qui avait substitué la méthode d'induction à celle du syllogisme, comme on l'a dit dans un siècle où Ton a épuisé tous les genres de délire, non-seulement était demeuré étranger à la découverte (l)Ceux qui connaissent la philosophie de Bacon entendent cet argot: il serait trop long de l'expliquer aux autres.

cl \ 6 LES SOIRÉES de son immortel contemporain, maïs il te-, nait obstinément au système de Ptolomée, malgré les travaux de Copernic, et il appelait cette obstination une noble constance (1).

Et dans la patrie de Roger Bacon on croyait, même après les découvertes de Galilée, que les verres caustiques devaient être concaves, et que le mouvement de tâtonnement, qu'on fait en haussant et baissant une lentille pour trouver le vrai point du foyer, augmentait la chaleur des rayons solaires.

Il est impossible que vous ne vous soyez pas quelquefois divertis des explications mécaniques du magnétisme, et surtout des atomes de Descartes formés en tire-bouchons (2); mais vous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a dit Gilbert: car ces vieux livres ne se lisent plus. Je ne prétends point dire qu'il ait raison; mais j'engagerais sans balancer ma vie, et même mon honneur, que jamais on ne découvrira rien dans ce profond mystère de la nature qu'en suivant les idées de Gilbert, (1) Iiaque tenebimus, qucmadmodum cœkstia sonent,'xomtm consTASTUM.(TLe works ofFr. Bacon. London, I80:>, iu-S°. Thema cœîi, lom.lX,p.252.)

(2) Cartesii principia pliilosophica, Pars IV, u° lôô, r>. IS6, Amst.» Dlaep, f685,in-4°.

ou d'autres du même genre, comme le mouvement général des eaux dans le monde ne s'expliquera jamais d'une manière satisfaisante ( supposé qu'il s'explique ) qu'à la manière deSénèque(l), c'est-à-dire par des méthodes totalement étrangères à nos expériences matérielles et aux lois de la mécanique. Plus les sciences se rapportent à l'homme, comme la médecine, par exemple, moins elles peuvent se passer de religion: lisez, si vous voulez, les médecins irréligieux, comme savants ou comme écrivains, s'ils ont le mérite du style; mais ne les appelez jamais auprès de votre lit. Laissons de côté, si vous le voulez, la raison métaphysique, qui est cependant bien importante; mais n'oublions jamais le précepte de Celse, qui nous recommande quelque part de chercher autant que nous le pouvons le médecin ami (2); cherchons donc avant tout celui qui a juré d'aimer tous les hommes, et fuyons par-dessus tout celui qui, par système, ne doit l'amour à personne.

(2) Quùm par scientia sit, utiliorem tamcn medicum esse ( scias) amiewn quùm exirancum. ( Aur. Corn. Cclsi Je Remed. Piaf. lib. ï.)